Champs de cultures
mandant le cercle, des courriers chargés de lui apprendre le désastre.
C'est Toumané.lemarchis, quilui apporte la réponse : « Le commandant te salue, Bandioukou. toi et les habitants de Niantankoura. 11 t'envoie par les porteurs qui m'accompagnent des sacs pleins de semences fécondes. Enfouis-les sans retard dans les terres fertiles des bords des marigots; elles te rendront les récoltes qu'ont dévorées les sauterelles. » Et d'une voix plus grave, qu'assourdit un peu de tristesse, il ajoute : « Le commandant te dit : répartis équitablement les semences entre les riches et les pauvres. Ne fais pas de tort aux malheureux. Ne méprise pas les faibles. Le Dinné et les Blancs ne protègent pas les orgueilleux et les méchants. »
Ayant ainsi parlé, le marchis s'éloigne et le vieux chef, soucieux, le regarde disparaître dans la brousse, suivi de ses deux spahis... Vraiment, ce Toumané n'a plus rien du captif. Sa mine est fiére et décidée, sa voix
ferme... Tout à l'heure. Bandioukou s'était senti sans orgueil, presque timide, devant le marchis parlant au nom du commandant. Il entend encore les paroles : « Le Dinné et les Blancs ne protègent pas les orgueilleux et les méchants!... » Mais pourtant, non, il ne peut donner Soubhia à l'ancien esclave de Samba Koné. Que diraient les Bambaras?
Que diraient les griots? Que diraient Moussa et Soubhia elle-même?... Un époux riche et puissant viendrait... Et certainement, le Dinné approuverait le vieux chef... Les nouvelles semences sont là ; bientôt les épis fleuriront...
Bandioukou reprend sa vie d'insouciante confiance Mais, hélas! Soubhia reste songeuse et taciturne, et bientôt un nouveau malheur vient le frapper directement I
Une violente tornade écorne le village d'un de ses tourbillons, décoiffe les cases du
chef sans plus d'efforts qu'il n'en eût fallu à quelque géant pour jeter à terre. d'un revers de main le large chapeau de paille de Bandioukou, abat les murs de pisé des enclos où parquent les moutons et les bœufs, disperse dans la brousse le gros et le petit bétail. Sur l'eau, qui inonde le sol, flottent les taras, mortiers à mil, tabourets, étofî'es et calebasses.
Le reste de Niantankoura a à peine souffert; mais, chez Bandioukou, tout est ruines. Ses femmes, ses enfants, ses captifs frappés de terreur se sont réfugiés à l'abri de l'arbre sacré, dont la puissante ramure frémit tout entière.
Soubhia est là, accroupie, le regard fixé sur son collier d'ambre fauve, qui se balance doucement à la plus frêle branche, rayonnant lumineux, épargné par la tempête qui détache et brise à terre les verroteries, les poteries, toutes les offrandes dont ne veut plus le Génie protecteur Et lorsqu'arrive Ban-
dioukou, elle se jette à ses pieds et, lui montrant les débris qui jonchent le sol:
« Père, dit-elle, tu es le chef vénéré. Le Dinné ne veille plus sur Niantankoura. Il repousse les présents.
« Père, les chefs blancs sont des Sorciers puissants. Celui qui commande dans le Bagué, le Fouladougou et le Kaarta a parlé au Dinné, et le Dinné a écouté sa voix. Le Dinné, pour la deuxième fois, punit Niantankoura. »
Et, désignant le collier que balance la rafale :
« Père, je l'ai accroché là pour que le Dinné me donne Toumané comme époux. Le Sorcier blanc a lu dans le cœur de Soubhia. Il a parlé au Dinné et le Dinné a conservé le collier. »
Confuse, elle se cache le visage dans les mains et, autour d'elle, court un long murmure d'où s'élève ce cri : « Il faut obéir
au Dinné. » Sous les rayons du soleil,
qui vient de reparaître, le collier d'ambre
pare d'une lumière plus vivej'arbre dépouillé de ses autres colifichets
Peu de temps après, Bandioukou unissait Toumané, le marchis, et Soubhia, l'Etoile du Bagué...
Sur les bords du Banding-Ko et du Ba- Oulé, les épis ondulent gonflés de grains. Les cases de Bandioukou rayonnent au soleil de l'éclat doré de leurs toitures de paille neuve. L'arbre sacré ploie sous les offrandes nouvelles. Le vieux chef promène de case en case son boubou de guinée et montre à tous, scintillant sur l'étoffe sombre, la médaille d'argent vif que vient de lui envoyer le commandant du cercle. Les griots le suivent, chantant sa gloire, exaltant la beauté de Soubhia, célébrant la force et
la puissance de Toumané, que protègent le
Dinné et le Sorcier blanc Et, dans le
village, reprennent la fête des Soubaras et la fête des ventres, le dépècement des moutons rôtis tout entiers, l'èngouflrement des pleines calebasses de mil et de riz, les longues ripailles, les larges rasades de dolo...
La nuit venue, alors que Niantankoura repu dort profondément, Soubbia et Toumané se rendent sur la place maintenant déserte... Ils s'approchent de l'arbre des génies... Soubhia ouvre son pagne, détache de ses reins les boules d'ivoire immaculé qui leur font une ceinture de blancheur et, les suspendant doucement aux branches, près du collier d'ambre fauve, elle fait offrande au Dinné bienfaisant de ce symbole de sa virginité...
Demain, elle se ceindra la taille, les poignets et les chevilles, des rangées de clous de girofle, dont les arômes magiques développent l'amour et la fécondité.
A Madame Louis Tissier.
Ils étaient quatre hommes et deux femmes qu'une foule hurlante, débouchant d'une des larges avenues sablonneuses de Nioro\ poussait vers l'entrée du poste français.
Colosses à la peau bistrée, à la face bestiale et sans pensée, aux bouches épaissement lippues, aux yeux d'un bleu noir à fleur de tête, aux fronts fuyants sans hauteur sous la laine
1. Nioro, ancienne capitale du sultan noir Ahmadou, située sur la lisière nord du Soudan français.
des cheveux crépus, les hommes marchaient sans hâte, insensibles aux huées qui les poursuivaient, sans crainte des coups dont on les menaçait. Les femmes, dont une simple bande de grossière étoffe ceignait les reins, se pressaient craintives sur leurs pas. Elles étaient d'un brun moins foncé, presque blanches à côté des Ouoloffs, Malinkés, Sarracolets et Toucouleùrs qui les entouraient. Leurs bouches étaient fermées d'anneaux de cuivre qui tenaient leurs lèvres jointes.
Sur ces malheureuses s'acharnait, par derrière la rage de la foule. Leurs dos se rayaient de rigoles sanglantes, sous les cinglements des branches d'épines, dont les plus hardis les fustigeaient. Leurs pieds s'empêtraient dans les cordes et les bois que des enfants leur jetaient. Par instants, leurs corps se raidissaient sous la douleur de quelque coup plus cruel que leur portaient des femmes glissées aux premiers rangs. Les quatre hommes s'arrêtaient alors, faisant face à la foule
qui s'écartait un moment,, et la poussée reprenait, chaque fois plus menaçante, plus consciente qu'elle pouvait frapper sans danger.
D'où venaient ces misérables? Quels étaient leurs noms, leurs villages? Nul ne le savait. Nul ne connaissait leur langue.
Et pourtant la foule affirmait, leur jetant ses insultes: « Mangeurs d'hommes I » « Captifs du Sud! » « Maudits d'Allah! » « Esclaves sans Dieu !» ; et toujours revenait ce cri : « Mangeurs d'hommes l Mangeurs d'hommes! »
Les légendes n'étaient-elles pas là pour tout expliquer? Ces anneaux sont ceux dont les peuplades anthropophages du Sud scellent la bouche des captives pour qu'elles ne perdent pas leur temps à bavarder. Ces peaux claires que n'ont pas noircies les rayons du soleil sont celles des fétichistes, vivant dans l'ombre des immenses forêts!... Et l'on se
ruait plus ardent et plus lâche sur les mal-
heureuses femmes que dégageaient enfin à coups de bâton les quelques agents de police indigènes de Nioro, accourus au bruit.
Maintenant, la foule accusait. Tous criaient le crime des « Mangeurs d'hommes » : « Ils ont tué leurs maîtres! » Tous précisaient, comme si tous avaient vu: « Là-bas, à l'entrée de Nioro, sur la piste de Katia * ! Les cadavres y sont encore ! » Des voix aiguës de moussos^ piaillaient : « Les deux femmes les ont aidés. Elles se sont jetées sur les corps... » Et des détails obscènes se racontaient... Des voix orgueilleuses d'Ouoloffs renchérissaient : « Leurs maîtres étaient de notre caste, de bons musulmans comme nous. Ils les ont frappés pendant le salam du matin. Allah *demande vengeance ! »
A rentrée du poste, la foule s'était heurtée aux spahis, sortis en hâte. Elle restait là,