LVI PREFACE
N'oublions pas surtout que cette poésie nouvelle est née dans l'Italie du X VIe siècle, c'est-à-dire dans une des époques les plus troublées de V humanité. On peut dire qu'il n'y avait alors ni vertus privées ni vertus publiques. Les guerres civiles désolaient les cités, les familles périssaient par le meurtre et l 'empoisonnement . La religion était remplacée par un athéisme raffiné . et, selon l'expression d'un contemporain, l'Italie tout entière était enivrée d'impiété. La cour de Ferrare dépassait en scandales celles de tous les tyrans voisins. Un prince de cette maison avait épousé Lucrèce Borgia, dont Arioste osait célébrer les vertus. Comment représenter devant cette société, habituée aux délicatesses les plus recherchées, des bergers animés de passions simples et naturelles? C'était leur propre image, celle de leurs sentiments, que des spectateurs raffinés venaient chercher au théâtre; tout autre spectacle les aurait découles.
P R E FÀC E
// résulte de cette rapide étude que la poésie pastorale, telle qu'elle existera désormais, représentera beaucoup plus les mœurs des cours que celles de la campagne, et que la plupart de ces poèmes, même les meilleurs, seront V œuvre d'écrivains très lettrés et très recherchés. L'analyse de /'Aminte et l'histoire du Tasse ne peuvent que nous confirmer dans cette opinion.
Qu'est-ce, en effet, que /'Aminte? Un berger, Aminte, brûle d'une ardente passion pour une bergère, Silvie, qui reste insensible à sa flamme pour se consacrer au culte de Diane. En vain Daphné et après elle Tirsis essayent-ils de vaincre cette cruauté; Silvie ne cède pas à leurs prières, elle ne se laisse même pas attendrir par la reconnaissance. Un satyre, qui, lui aussi, a été blessé par les traits de l'Amour, surprend Silvie, l'enlève et l'attache à un arbre pour lui faire violence. En ce moment, survient Aminte qui la délivre, mais ne peut, même
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après ce service, lui faire agréer son amour. Il se décide alors à mourir et est bientôt confirmé dans cette résolution par la nouvelle de la mort de Silvie, qui, d'après le récit d'une nymphe, a été dévorée par des loups. Il s'élance en effet dans un précipice, et Dafné annonce sa mort à Silvie, dont les loups ont seulement déchiré le voile ; à ce récit, Silvie se trouble; elle s'émeut pour le berger dont elle a causé la perte. Elle croit ne ressentir pour lui que de la compassion ; mais Dafné, qui a plus d'expérience, reconnaît les premiers signes de l'amour. Silvie aime en effet, mais trop tard, puisque Aminte n'est plus. Sa douleur redouble encore quand elle entend Ergaste raconter comment Aminte s'est jeté la tête la première dans un abîme sans fond. Heureusement, dans les pastorales, les précipices ne sont pas plus dangereux que les loups. Silvie retrouve Aminte vivant, et les bergers, témoins de leur bonheur, n'ont plus qu'à célébrer un nouveau triomphe de l'Amour.
C'est, en effet, l'Amour qui est le véritable héros de la pièce: c'est bien lui qui dirige