‹ AminteChapitre 13 sur 90 · PREFACE LIX · texte numérisé non relu

PREFACE LIX

l'action et remplit seul la scène. Pour que nul n'en puisse douter, il paraît, dès le prologue, vêtu en berger, et s'annonce comme « le plus puissant entre les grans dieux célestes, qui fait souvent tomber des mains la sanglante espée au dieu des batailles, le grand trident à Neptune esbranleur de la terre, et les foudres éternels au grand Jupiter mesme ». Il se cache parmi les bergers ; mais c'est toujours un dieu, et les forêts qu'il vient habiter vont discourir d'amour d'une façon nouvelle. Il inspirera de nobles conceptions dans les cœurs les plus grossiers, et il adoucira le son de leur langage. On s'en aperçoit bien dès les premiers vers. Dafné exhorte Silvie à l'amour dans les termes mêmes qu'adresse Anne à sa sœur Didon. Elle a lu Virgile, et Silvie l'a lu aussi, car elle lui emprunte un de ses passages les plus connus : « Quand je diray avec souspirs et repentance les paroles que tu supposes et enrichi^, croy que les rivières monteront contre leurs sources, que le loup fuira devant les brebis et les lévriers devant les lièvres timides. » Euripide ne lui est pas moins familier, et elle expime son amour

lx PREFACE

pour la chasse comme Hippolytc dans la tragédie de Phèdre. Silvie, d'ailleurs, et Aminte sont de bonne maison ; Dafné a soin de le rappeler : « Si tu es fille de Cidippé , de laquelle es toit père le dieu de ce fleuve renommé, luy, de son costé, n'est- il pas fils de Silvain, duquel Pan, le grand dieu des bergers, estoit père ? » Aussi Aminte ne s'explique-t-il pas avec moins d'élégance que Silvie; il apporte même, dans le récit de son amour, de ses joies et de ses souffrances, une sensibilité à ravir d'aise les académies les plus précieuses. Il est vrai que celui à qui il s'adresse, Tirsis, nest pas un berger ordinaire; il a, pendant quelque Temps, quitté la campagne pour la ville, et a visité la cour de Ferrare. « Et de là vient que. encores que par le commandement d'autruy je retournasse en ces forests, si retins-je neantmoins je ne sçay quoy de ceste grandeur, et mon pipeau n'estoit plus enroiié comme il souloit, mais d'un son plus hautain et plus harmonieux , imitant les trompettes, il faisoit retentir les forests d'alentour. »

Mais, quoi ! il n'est pas jusqu'au satyre.

PREFACE LXl

le personnage obligé de toutes les pastorales, qui n'ait, lui aussi, reçu une éducation très littéraire, qui ne se plaise aux comparaisons recherchées, aux pointes et aux jeux d'esprit. Il se plaint d'abord de l'Amour qui « tantost se cache en l'ombre d'une paupière, tantost dedans le reply d'un cheveu blond, tantost en ces petites fossettes que forme le ris gracieux en une belle joue. et toutes fois, tout petit qu'il est, il fait des playes si grandes et incurables ». Il ne se plaint pas moins de Silvie , plus impitoyable que les bois pleins d'horreur et à qui son nom convient si bien : « Les for est s cachent dedans la profondeur de leurs ombrages les serpens, les lions et les ours: et toy. dedans ton sein délicat tu caches la haine, le desdain et la cruauté, bcstes mille fois plus cruelles que les serpens, les lions et les ours. » Un peu plus loin, il imite Théocrite et Virgile : il vante sa beauté comme Polyphème , et dans les mêmes termes : « Si ne suis-je pas tant à desdaigner, si je ne me trompay l'autre jour, me voyant dedans le calme de la mer, lorsque les vents estoient tranquilles. »

i xii PREFACE

Nec sum adeo informis : nuper me in littore vidi, Quum placidum ventis staret mare.

Toits les bergers parlent du même style. Us ne chantent que l'amour et célèbrent ses louanges avec une recherche de naïveté qui n'est qu'un raffinement de plus. Ils dédaignent les docteurs, mais en hommes qui les ont beaucoup étudiés : « Amour, en quelle escole ou de quel maistre s'apprend la longue et douteuse science d'aimer? Qui nous enseigne à exprimer ce que conçoit nostre pensée ce pendant qu'elle se va pourmener au ciel portée dessus tes œles ? Ce n'est pas aux escoles de philosophie ny de poésie que cela s'apprend, non pas quand Apollon mesme y serviroit de maistre.

Amour, lise donc qui voudra les livres des docteurs. Quant à moy, je ne veux autre livre pour estudier en ceste science que les beaux yeux de ma dame. »

Un autre trait caractérise ces bergers, et mérite d'être noté : ce sont des épicuriens ; amis des plaisirs, ils les veulent faciles et sans amertume. Le bonheur d'Aminte, après son infortune, ne leur plaît

PREFACE j.xjji

pas; ils le trouvent payé trop cher : « Si ion gouste mieux le bien après le mal, Amour, je ne te demande point ceste souveraine félicité ; garde-la pdur ceux qui la voudront. Quant à moy, je désire que ma maistresse me face bonne chère après l'avoir un peu recherchée et servie. Que les sauces de nos plaisirs ne soient point des travaux de si longue durée, mais des refu^ gratieux, de petites riottes et débats, qui, renoilans nos cœurs, soient toujours entremesle^ et suivi^ ou d'une paix ou d'une douce trêve. »

Ainsi, ces bergers, qui ne sont pas des bergers, ne sont pas non plus amoureux . Nous avons affaire à d'élégants cavaliers, amollis par les délices de la cour de Ferrare, sensibles seulement aux plaisirs de la galanterie, incapables d'éprouver une grande passion.

Cette absence d'un idéal un peu élevé, cette vie de courtisans avec ses distinctions élégantes, ses perpétuelles bassesses et ses plaies secrètes, nous expliquent à merveille ce que fut le Tasse, ce qui manque à son génie pourtant si brillant, enfin, à quelles douleurs il a succombé.

Rien, sans doute, n'est plus touchant que l'histoire de ce poète, favori de la maison d'Esté, célèbre dès l'âge de dix-huit ans. illustre même avant la Jérusalem délivrée, puis précipité de cette haute fortune dans une longue captivité, perdant la raison, méconnaissant la beauté de ses œuvres, les refaisant pour les dénaturer, n'échappant enfin aux plus cruelles souffrances que par la mort, et expirant, au pied du Capitole. au milieu de l'appareil de son couronnement, sans avoir pu goûter ces vains honneurs réservés à son tombeau.

Mais rien, en même temps, n'est plus instructif que le spectacle des faiblesses qui

PREFACE iw

perdirent le Tasse, et nous devons une profonde reconnaissance à M. Guasti, qui, le premier, en publiant les lettres du poète italien, nous a permis de suivre cette triste et longue histoire. Nous verrons, en examinant de près cette correspondance, quelles ont été les préoccupations continuelles de ce poète, avec quelles difficultés il eut à lutter, et nous trouverons dans cette étude l'explication de tous ses malheurs.

Né à Sorrente en 1544, H avait suivi son père d'abord à Salerne , che^ le prince de San-Severino; puis à Naples, où les jésuites se chargèrent de son éducation. « Ils me firent communier, dit-il, quand je n'avais peut-être pas encore neuf ans. » L'année suivante, Bernardo l emmena à Rome, le séparant de sa mère et de sa sœur. « Hélas ! d'un pas mal assuré, je suivis mon père fugitif, comme Ascagne et Camille. » Destiné comme tant de poètes à l'étude du droit, cet enfant précoce avait, à dix-huit ans, composé un poème chevaleresque sur les amours de Renaud de Montauban. « C'est ainsi qu'en me jouant je chantai de Renaud

Page 1