‹ AminteChapitre 16 sur 90 · LX\II PREFACE · texte numérisé non relu

LX\II PREFACE

le Tasse sentit les aiguillons de la pauvreté. Louis d'Esté était un médiocre Mécène.

Pour le suivre en France, le Tasse dut emprunter quelques écus et mettre en gage sa garde-robe ; à Paris, nous le voyons adresser un sonnet aux yeux de sa chatte , la priant de lui prêter leur éclat à défaut d'autre lumière pour écrire ses vers. A Ferrare, il se trouva souvent embarrassé . pressé par des besoins d'argent , avec cela crédule à l'excès et se laissant aller sans raison aux plus folles espérances. Alphonse lui passe au cou une chaîne d'or, Léonore lui a accordé quelques ducats . il croit sa fortune assurée ; les prédictions mêmes des astrologues suffisent à l'enivrer. Voici une de ses lettres à Luca Scalabrino ; après quelques plaisanteries sur la lettre c placée au commencement du second vers de son poème, il continue en ces termes:

Au diable la mauvaise humeur ! je suis chre'tien dans tout le reste; mais, dans tout ce qui n'est pas contraire à la foi, je veux être un épicurien parfait, et je dis : « Pereat qui crastina curât ! » J'étudie à mes heures. Le reste du temps, je l'emploie' à rire, à

PREFACE lxxiii

chanter, à bavarder dans l'intimité de quelques amis. Il n'y a ni baron, ni ministre du duc, si grand qu'il soit, qui me trouve dispose' à le servir: notre Altissime luimême, s'étant aperçu de ma morgue, me prévient avec force coups de chapeau ; et je lui réponds avec tant de hauteur et de gravité que j'ai l'air d'avoir été élevé en Espagne. Les gens disent : « D'où lui viennent un visage si gai et tant de réputation? a-t-il trouvé un trésor? » Depuis mon retour de Rome, j'ai deux fois dîné hors de chez moi, et je puis vous dire que je me suis fait prier; puis, sans cérémonie, j'ai accepté la place d'honneur au bout de la table. J'ai fait voir à trois astrologues l'heure de ma naissance, et, sans me connaître, tous à la fois m'ont déclaré que je devais être un grand écrivain; ils me promettent une longue vie et une très haute fortune... Tous sont d'accord pour dire que j'obtiendrai de nombreux bienfaits de la part des dames. Hier j'ai reçu de la duchesse d'Urbino une longue lettre où elle s'offre d'employer pour moi toute son autorité auprès de son frère, encore que je ne

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