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qu'au XVI h siècle, en France même, Corneille était attaqué au nom d'Aristote, et invoquait à son tour Aristote pour se défendre.
Mais ce n'est là qu'un côté de cette querelle, le moins grave et celui qui devait le moins inquiéter le Tasse. Les appréhensions que lui causaient le saint office et les censures ecclésiastiques étaient autrement sérieuses. Dès i5y5, le Tasse avait songé à obtenir l'approbation de Rome. Il avait deux motifs pour la désirer : d'abord il voulait composer une œuvre vraiment orthodoxe, puis, déjà tourmenté par une secrète inquiétude . il calculait qu'il lui faudrait un jour quitter la cour de Ferrare. et tirer d'autres profits de son poème : « Avec les présents que j'ai eus d' Urbino et ce que me rapportera mon livre, j'espère réunir quatre cents écus. Cela ne me manquera pas; si le seigneur duc ou toute autre personne de la maison d'Esté me donne quelque chose, lucro apponam, et pour le marquis d'Esté au moins, il est sûr qu'il me donnera. Mais qu est-ce que quatre cents écus à qui veut jouir des in té-
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rets sans dépenser le capital?» Il veut donc avoir à Rome un privilège, et être assuré que son livre y sera bien reçu. C'est dans cette double pensée de piété et de spéculation qu'il remet son poème entre les ynains de quatre censeurs . dont les noms nous sont restés : Scipion Gon^ag.ic , ami du Tasse; Pier Angelio. surnommé le Barga; Sperone Speroni , l'auteur de La Canace , et un ecclésiastique, Silvio Antoniano . poète à ses heures, mais avant tout dévoué à la religion , d'une douceur inflexible, poli dans la forme, mais intraitable sur le fond , vous condamnant à regret y mais sans hésiter, un homme enfin comme il en faut pour frapper au nom de l'Église et faire des martyrs par charité.
Le Tasse ne tarda pas à s'apercevoir dans quel piège il s'était allé jeter. Dès les premiers jours, faisant allusion aux jésuites qui viennent de fonder un collège de missionnaires pour convertir i Allemagne, il se plaint de trouver dans l'opinion de ses juges quelque chose de trop germanique. Rien, en effet, de plus étroit et de plus puéril que les objections de détail : il a écrit, par
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exemple, « crcduli devoti » : les dévots ne peuvent être accusés de crédulité; un peu plus loin, il dit « Mars et la Fortune » : c'est ressusciter les divinités du paganisme. Quand Eustache rencontre Armide, ébloui de sa beauté, il lui demande si elle est une simple mortelle ou une déesse : c'est de l'idolâtrie; plus loin le Tasse veut opposer aux artifices des musulmans et des démons des armes pareilles : il faut que son magicien devienne un sage, qui ne peut sauver Renaud qu'à la condition de se faire baptiser. Ce ne sont là que des querelles de mots; en voici de plus sérieuses et qui portent sur le fond même de l'œuvre. L'épisode d'Olinde et de Sophronie doit être supprimé : il ne convient pas de prodiguer ainsi le merveilleux et d'attribuer tant de vertus à une païenne. Les charmes d'Armide sont trop grands ; pourquoi donner tant d'empire sur les cœurs à cette belle enchanteresse, la peindre si délicieuse dans son amour, la faire si touchante dans ses douleurs, au moment où Renaud l'abandonne ? Les Sirènes de la fontaine du Rire ont aussi trop de grâce et d'attrait. Est-ce là un poème comme
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le demande Antoniano, un poème qui puisse être lu surtout des moines et des religieuses? Et à mesure que la discussion continue, les censeurs sont plus difficiles à contenter. Pourquoi avoir prêté tant de vertus aux Sarrasins ? Argan est brave, Soliman généreux; Clorinde, même avant le baptême, a mérité d'être chrétienne ; Herminie est admirable de délicatesse et de réserve dans son amour. En revanche, que de passions agitent les chrétiens! Sans parler de Renaud, si longtemps réduit à l'inaction par son amour ; de Tancrède, que poursuit partout le souvenir de Clorinde. l'ambition, la colère, la cruauté, ne régnent elles pas dans le camp des croisés? Le %èle d' Antoniano ne fait pas même grâce à l'amour purifié et consacré par le mariage ; il blâme l'épisode de Gylippe et d'Odoard, de ces deux époux qui, pour n'être jamais séparés, courent ensemble à la guerre et à la mort. Pour ce juge rigide, tout est suspect, jusqu'aux miracles faits pour les chrétiens ; l'emploi du merveilleux est inutile et peut devenir dangereux.
Vivement attaqué, le Tasse se défend par
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mille moyens ; il effacera le creduli devoti, il supprimera Mars et la Fortune, quoique ces métaphores n'aient rien de coupable; à propos d'Eustache, il essaye de plaisanter : les amants n' emploient-ils pas sans cesse les mots d'ange et de maîtresse, sans qu'on ait jamais songé à les déférer à l'Inquisition ? S'il a fait Armide charmante , c'est qu'il faut expliquer comment, à son aspect, les croisés sont transportés d'enthousiasme ; de même pour les Sirènes : qui donc s'abandonnerait aux plaisirs si le vice et les plaisirs n'étaient pas aimables ? Les vertus des Sarrasins sont également nécessaires, et l'histoire d'ailleurs nous dit que parmi les infidèles il y avait aussi des héros. Cette même histoire nous atteste encore que les princes chrétiens, dans ces expéditions lointaines, ne furent pas toujours des modèles de désintéressement , de clémence et de chasteté. Un prédicateur est allé jusqu'à dire, en souvenir de ces excès, que la croisade avait profité au diable plus qu'à Dieu. D'ailleurs, un poète n'a pas pour mission spéciale d'édifier le public; avant tout, il doit plaire et toucher : comment y réus-
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sira-t-il s il s interdit la peinture des passions ? comment même pourra-t-il prétendre à la connaissance de la nature humaine ? Toutes ces raisons sont données Vune après Vautre avec beaucoup de réserve et de ménagements. On sent qu'avant tout le Tasse veut fléchir ses juges et obtenir leur approbation. Enfin, il écrivit à Antoniano une lettre dont nous ne voulons citer que le début :
Dans les avertissements de Votre Seigneurie, j'ai clairement reconnu son jugement, sa doctrine, sa religion et sa piété. J'y ai vu en même temps votre grande bienveillance pour moi, beaucoup de zèle pour ma réputation, et un grand soin de ce qui me touche. Puisque vous avez si complètement rempli tous les devoirs de chrétien, de censeur et d'ami, je m'efforcerai de vous faire apercevoir que vous ne vous adressiez pas à une personne incapable de recevoir vos bienfaits, ou ingrate à les reconnaître. Je vous remercie donc d'abord de la fatigue que vous avez prise pour me satisfaire et pour améliorer mon poème; aussi je me mets tout à hit à votre
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disposition, attendant de vous, comme un bienfait, une occasion où je puisse vous servir. Je désire de plus que vous sachiez que, de vos observations, j'ai accepté les unes et j'aurai aux autres les plus grands égards; je me suis soumis à celles qui ont pour objet le changement de quelques mots ou de quelques vers qui pourraient être mal interprétés, ou, de quelque autre façon, blesser les oreilles des personnes pieuses. En ce qui touche au fond, je retrancherai de mon poème non seulement quelques stances jugées indécentes, mais encore une partie des enchantements et des miracles : ainsi je ne laisserai ni le changement des chevaliers en poissons, ni le miracle du tombeau, qui est vraiment trop extraordinaire; je supprimerai la métamorphose de l'aigle, la vision de Renaud qui est dans le même chant , et encore quelques détails que Votre Seigneurie désapprouve comme inquisiteur, ou bien condamne comme poète. Au nombre de ces suppressions je place l'épisode de Sophronie, ou au moins la fin, qui vous déplaît le plus. Quant aux enchantements