LXXXV1II PREFACE
des jardins d'Armide, à ceux de la forêt ; quant aux amours d'Armide, d'Herminie, de Renaud, de Tancrède et des autres, je ne saurais comment les retrancher sans détruire évidemment tout le poème. Et ici je prie Votre Seigneurie de vouloir bien considérer tout ce qu'elle sait déjà sur la nature de la poésie et de la langue, et en outre de voir d'un œil indulgent l'état de ma fortune, les usages du pays dans lequel je vis, enfin quels sont mes penchants naturels. Qu'Elle sache encore que, dans ce que je dis des enchantements et des miracles, presque tout m'est fourni par l'histoire.
Il continue ainsi pendant plusieurs pages, citant tour à tour Aristote, Virgile, Apollonius, Guillaume de Tyr, n oubliant rien de ce qui peut convaincre ou toucher son juge. Vain espoir ! il s'aperçoit bientôt qu'il a essayé une entreprise impossible ; il se rejette alors sur d'autres moyens. Il essaye de trouver à Ferrare ou à Venise des inquisiteurs moins sévères, qui pourront lui donner cette approbation à laquelle il tient si fort; mais cette précaution ne suffira pas.
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Je suis affligé, dit-il, par l'exemple de Sigonius , qui se fit imprimer avec une licence de l'Inquisition, puis le livre fut défendu ; je suis encore épouvanté par un autre exemple, celui de Muzio, que m'ont raconté les Borghèse. Je suis épouvanté parla sévérité de... (Antoniano, sans doute), et j'imagine qu'il y a à Rome bien des juges comme lui; je crains quelque mauvais office de la part de... (Speroni), qui se montre évidemment méchant et ingrat.
Sa faute lui apparaît clairement, et il s'en confesse :
Je reconnais que je me suis trompé en faisant voir mon poème à Rome ; mais, puisque le mal est fait et ne peut plus se prévenir, je supplie au moins Votre Seigneurie d'éviter toute occasion d'en parler ou de le montrer.
77 offre alors défaire des corrections, de supprimer les stances incriminées ; mais il ajoute, avec ce sentiment du poète qui tient à ses œuvres :
Pour que ces vers ne soient pas tout à fait perdus, je ferai imprimer ces chants en double : à dix ou quinze de mes amis
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et de mes protecteurs les plus intimes je donnerai les chants entiers; aux autres je les laisserai mutile's , comme le veut la nécessité.
Le Tasse vit ainsi quatre années, partagé entre Vamour de son œuvre et la crainte de Rome; il essaye les plus étranges accommodements : tantôt il songe à faire de son poème une immense allégorie, sauf à déclarer que cette pensée lui est venue seulement pour satisfaire les dévots; tantôt, au contraire, il défend son poème et prétend maintenir l'épisode de Sophronie et les amours de Tancrède ; mais, révolté ou soumis, il est toujours en proie aux plus vives inquiétudes, forcé de reconnaître la rigueur de la cour de Rome et ce qu'il appelle /'étroitesse des temps présents, strettezza dei tempi ! Le malheur du Tasse, en effet, c'était surtout de s'être trompé d'époque.
Rome n'était plus la ville à moitié païenne de Jules II et de Léon X, ravie d'admiration pour l'antiquité, indifférente à tout ce qui n'intéressait pas les lettres et les arts et autorisant toutes les hardiesses. Aux libres et joyeuses allures de la Renais-