PREFACE XC1II
heures; des fenêtres du cachot, ajoutet - on , le Tasse pouvait apercevoir le palais de Ferrare , et c'était ppur lui une dernière consolation. Ceci est de la légende; revenons à l'histoire. Au bout de quelques jours, le Tasse était non pas dans un cachot, mais dans un vaste appartement,. ne manquant de rien, pouvant même recevoir ses amis... Mais que font ces détails ? Que peuvent-ils ajouter ou enlever à une si grande infortune ! Pendant cette captivité de sept années à l'hôpital Sainte- Anne, se développera de plus en plus che^ le Tasse la double maladie dont il est atteint : la crainte de Rome et un incurable besoin de mendicité. Quand les portes de sa prison s'ouvriront devant lui, il en sortira sans dignité et sans génie. Désormais il ira de ville en ville, tantôt aux portes d'un palais, tantôt dans un hôpital, poursuivant la cour de Rome de ses complaisances, les princes de ses importunités. Il se méconnaîtra luimême, selon l'expression de Montaigne, au point de condamner ses ouvrages et de les refaire. Il attaquera la Renaissance, il rimera les Larmes de Jésus, il composera
xciv PREFACE
la Jérusalem conquise, poème pédanlcsquc conçu dans un esprit de dévotion étroite et puérile. En même temps, il demandera l'aumône avec l'arrogance d'un poète, arrogance qui s accommode de toutes les bassesses. Il offrira ses éloges à tous les princes, marchandant le prix de ses vers et mettant V immortalité au rabais. C'est ainsi qu'il marchera de déception en déception jusqu'au jour de sa mort, n'ayant souci ni de sa personne ni de son génie, redoublant d'hypocondrie au milieu de ses malheurs, et attribuant à des complots imaginaires le résultat de ses propres fautes. Cette pauvreté, celte misanthropie, évoquent dans notre esprit un rapprochement inévitable. Le XVIIIe siècle, lui aussi, a vu un grand écrivain, un homme de génie, accablé par l'indigence, se croyant victime d'affreux complots et voyant des ennemis dans tous ceux qui l'approchaient. Mais, si Rousseau a été atteint de la même mélancolie que le Tasse, il a su mieux que lui préserver sa dignité. Cet homme qui dans sa jeunesse avait été vagabond, laquais, presque mendiant, dès qu'il eut écrit son