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VIII PREFACE

nommer Boscan, Mendo^a et Garcilaso de La Vega. dont les poésies pastorales, surtout l'églogue intitulée Salicio y Nemoroso, sont citées comme des chefs-d'œuvre d'élégance et de délicatesse. Pendant tout un siècle. l'Espagne fut littéralement inondée de pastorales aujourd'hui oubliées, protégées à cette époque par un engouement universel. Il y eut pourtant alors, même en Espagne, quelques protestations au nom du bon goût et de la vérité. Cervantes, le premier, se permet, dans son Don Quichotte, quelques railleries contre les bergers, et, dans son Coloquio de los perros, un chien qui a été au service d'un vrai berger se moque hardiment des fausses peintures multipliées dans les pastorales. C'est le même sentiment que Lope de Vega exprime dans une de ses comédies : El Cuerdo en su casa. Un berger, qui garde les troupeaux pendant le mauvais temps, trouve la vie réelle beaucoup moins agréable que celle des pastorales, et se plaint des auteurs qui l'ont trompé : « Je voudrais voir, dit-il. je voudrais voir ceux qui ont coutume de composer ces livres de pasto-

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raies où tout est printemps, fleurs, arbres et fontaines »; il pourrait ajouter : amour et loisirs.

Au reste, la contagion fut universelle.

L'Angleterre ne sut pas mieux se défendre contre l'invasion de la poésie italienne et de la pastorale. C'est pour imiter Montemayor que Sidney a composé son Arcadie. A vrai dire, il est difficile de prendre pour une pastorale, malgré son titre, cette œuvre où l'auteur se vante d'avoir entassé la matière de six épopées. C'est un incroyable amas d'aventures où figurent les personnages les plus divers. On y voit des pirates, des princesses persécutées par des fées malfaisantes , des chevaliers qui viennent les délivrer, un tyran qui finit par être précipité du haut d'une pyramide, un roi philosophe qui vit dans la solitude avec sa famille, sans regretter sa couronne. Les événements ne sont pas moins nombreux : naufrages, sièges, batailles, il n'y manque rien, pas même un tournoi allégorique où les se?-viteurs de la Raison se querellent en vers avec les serviteurs de la Passion. Poèmes du moyen âge et de la Renais-

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sauce, roman de la Rose, tous les souvenirs

de la littérature et aussi des mœurs contemporaines, se retrouvent dans cette œuvre disparate, où il y a même des bergers. Ils chantent et dansent pendant les intermèdes, font du bel espj-it et discutent des questions de métaphysique. Il est vrai que ce sont le plus souvent des princes déguisés en bergers. C'est ainsi que les grands seigneurs et les grandes dames de la cour d'Elisabeth se plaisaient à retracer des scènes de la mythologie pour célébrer leur reine, représentée elle-même sous le costume de la chaste Diane.

L'Allemagne, elle aussi, a cultivé la poésie pastorale, mais seulement asse~ tard. Dans sa première période, la littérature allemande est surtout fertile en épopées guerrières et en querelles théologiques. C'est seulement au XVJlh siècle qu'un Suisse de Zurich, Gessner , s'avisa de chanter les bergers; encore eut-il soin de remonter jusqu'aux Grecs, mais aux Grecs de la décadence ; sa première pastorale, Daphnis, est imitée de Longus. Son poème de la Mort d'Abel ci quelques-unes de ses

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églogues ont un moment joui, en France même, d'une certaine popularité. Il n'y a pourtant dans ses œuvres qu'une sentimentalité vague et une na'iveté affectée. Ses bergers et ses bergères ne ressemblent que trop à /'Estelle ou au Némorin de notre Florian. C'est la nature accommodée à l'usage des salons et de la société polie. Herder, que les bergers de Gessner mettaient de mauvaise humeur, leur reproche, non sans raison, de porter un masque de théâtre, et compare la verve du poète à un robinet d'eau sucrée.

La France, malgré le voisinage de l'Espagne et de l'Italie, semblait devoir échap ■ per à cette poésie langoureuse et artificielle. Le génie national, avec son amour pour la sincérité et le sens de la vie réelle, nous montre dans les fabliaux du moyen âge des bergers d'une autre sorte. Notre littérature les avait peints sous des couleurs naïves et un peu flatteuses dans Aucassin et Nicolette ; mais, en général, elle ne leur prête point des sentiments tendres et délicats. Ce sont des hommes comme nos ancêtres les voyaient sans doute, comme

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nous les voyons nous-mêmes, solitaires, taciturnes, grossiers, violents à la fois et rusés, surtout pour tromper le maître, leur ennemi naturel. Tels ils descendent encore en automne du sommet des Alpes ou des Pyrénées, après quatre mois passés dans la neige, errants dans les plaines de la Cran, ou sur le sommet de collines désertes, sans autre compagnon qu'un chien à moitié sauvage. Leur naïveté est celle d 'Agnelet, type immortel de cette bêtise sous laquelle se cache l'esprit de ruse et de méchanceté. Qiiant aux bergères, ce sont leurs dignes compagnes, et il n'y aurait rien à en dire si la grossièreté n'était pas encore plus choquante chef les femmes.

Pourtant, au début du XVI P siècle, le goût de l'imitation fut che^ nous plus fort que le bon sens. D'Espagne, la pastorale finit par passer en France. Elle y produisit, au moins, nous n'osons dire un chef-d'œuvre , mais un livre curieux et bon à étudier, car il est devenu, dans notre pays, la source où ont puisé tous les écrivains de bergeries. /Astrée, d'Honoré d'Urfé. Ce roman renferme en effet.

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dans ses cinq énormes volumes, les aventures de tous les bergers que célébreront plus tard les écrivains du XVIIe siècle. Autour de /'Astrée, comme che^ les Grecs autour de /'Iliade, se forma un véritable cycle de poètes dont d'Urfé est l'Homère. Z/Astrée, dont les deux premières parties , publiées en 1610. furent dédiées à Henri IV. obtint, dès son apparition, un succès qui ne fit que grandir avec les années. Parmi ses admirateurs on peut citer : Huet. le savant évêque d'Avranches ; Camus . l' évêque de Belley ; le sévère Boileau , et jusqu'au cardinal de Ret^ . qui. dans sa retraite, s'occupait, avec ses amis, à poser des questions sur la géographie de /'Astrée ou sur les principales aventures de ses personnages. Les imitateurs de d'Urfé furent encore plus nombreux. Mairet a développé deux épisodes de ce roman dans ses deux pastorales : Chriseide et Arimant, et Silvanire ou la Morte vive. La Fontaine en a tiré un opéra. Nous pourrions indiquer encore d'autres emprunts; il nous suffira de dire que. depuis Racan et Segrais. tous ceux

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