ACTE I, SC EXE I i
douceurs que sent un cœur qui ayme et qui est aymé, tu dirois avec souspirs et repentance : « Tout le temps qui ne s'employe à l'amour n'est que temps perdu. O mes beaux ans passez! combien de veuves nuicts et combien de jours solitaires se sont escoulez en vain qui se pouvoient dignement employer à cet exercice, qui est plus aggreable plus il est réitéré ! » Change d'advis, je te prie, change d'advis, folette que tu es : car la trop tardive repentance est inutile.
SILVIE
Quand je diray avec souspirs et repentance les paroles que tu supposes et enrichiz à plaisir, croy que les rivières monteront contre leurs sources, que le loup fuyra devant les brebis et les lévriers devant les lièvres timides, les ours rechercheront la marine, et les daulins les sommets des montagnes.
DAFNÉ.
Je recognoy bien la bizarrerie de ceste première jeunesse : j'ay esté ce que tu es, il m'est advis que je me voy avec ceste taille grande et droicte, les cheveux blonds
Ib A MIXTE
et la bouche vermeille, et avec un ferme enbompoint, le taint délicat et les petites rosettes aux joues. Je n'avois pour lors si grand plaisir (il m'en souvient maintenant, plaisir de sotte que j'estois) que de tendre des filets, graisser des gluaux et d'aiguiser tout le jour mon dard contre une pierre, de suivre les bestes à la trace et de chercher leur giste. Que si d'avanture quelque pauvre amoureux languissant jettoit l'œil sur moy et que je l'apperceusse, j'estois si sauvage que jebaissois incontinent la veiïe, et, rougissant de honte et de colère, ma grâce m'estoit des-aggreable , et me desplaisoit en moy ce qui en plaisoit le plus aux autres, comme si ce m'eust este' chose honteuse et mal séante d'estre ayme'e, regardée et désirée d'autruy. Mais dequoy est-ce que le temps ne vient à bout? Et dequoy ne vient à bout un amoureux importun et fidèle, en servant, méritant et suppliant sans cesse? Je fuz vaincue, je te le confesse, et les armes du vainqueur furent humilité, patience, plaintes, souspirs, et demander grâce. Et lors la courte obscurité d'une nuict me montra ce que la Ion-