‹ AminteChapitre 42 sur 90 · ACTE l, SC EXE II 3i · texte numérisé non relu

ACTE l, SC EXE II 3i

ceste belle trompe d'yvoire garnie d'or que je soulois porter. » A ces mots, elle approcha sa belle et vermeille bouche de la jolie de Phillis, et dit tout bas je ne sçay quelles paroles. O merveilleux effect! elle sentit aussi-tost la douleur cesse'e, ou fut par la vertu des paroles, ou, comme il est plus croyable, par la vertu de sa bouche divine, qui guérit tout ce qu'elle touche. Moy qui jusques à l'heure n'avois rien desire' de plus que de jouir de la douce clarté' de ses yeux, et d'oiïir sa parole mille fois plus aggreable que le bruit délicat d'un petit ruisseau qui gazouille parmy les cailloux, et plus encore que celuy que faict un petit vent à travers de la ramée, je commençay deslors à sentir un nouveau désir d'approcher ma bouche de la sienne, et je ne sçay comment, devenu plus malicieux que de costume (regarde comme Amour aiguise les esprits), je me vais aviser d'une gentile invention pour la baiser. Ce fut que, faignant qu'une abeille m'avoit picque' en la lèvre de dessous, je commençay à me plaindre si amèrement, et avec tant de pitié', que le remède que la langue n'osoit

demander, les yeux et la contenance le requeroient. La simplette Silvie, ayant pitié de moy, s'offrit de me guérir de ceste feinte morsure ; mais, helas ! il en advint bien autrement : car, approchant sa bouche de la mienne, elle rendit ma playe véritable plus grande et plus mortelle qu'elle n'estoit. Jamais avette ne cueillit si doux miel parmy les plus souéves fleurs que celuy que je cueilly dessus ses fresches et vermeilles roses, combien que la crainte empescha mon désir d'arroser un petit mes ardens baisers, et les rendit plus froids et plus timides. Mais, ce pendant que ceste douceur mesle'e d'une secrette poison se couloit en mon ame, j'en recevois un tel contentement que, faignant que ma douleur ne diminuoit point, je fis si bien qu'elle recommença plusieurs fois son charme. Deslors cet impatient désir s'accreust tellement en moy que, ne le pouvant plus tenir secret, il fut force qu'il se manifestast. Ainsi donc, un jour que nous estions tous assis en rond, nimphes et bergers, pour jouer aux propos, je luy dis à l'oreille : « Silvie, je brusle pour toy, et

Page 1