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clier, d'une lance artistement forgée, d'un lit taillé avec art dans le tronc d'un olivier. C'est seulement beaucoup plus tard que des poètes nourris dans les villes, et vivant à la campagne par occasion, s'avisent d'y découvrir des beautés nouvelles et de les célébrer avec un enthousiasme plus ou moins sincère. Il ne faut donc pas s'étonner, que, pour se livrer à la poésie pastorale, les Grecs aient attendu jusqu'au temps des Alexandrins. On la rencontre en effet à la courdeHiéron et des Ptolémées, qui certes n'avaient rien de champêtre.
Cette théorie se justifie sans peine. Il faut seulement bien indiquer en quoi consiste la poésie pastorale. Devons-nous comprendre dans ce genre littéraire tout ce qui, chej les écrivains de diverses époques, se rattache à la vie des champs, aux mœurs des paysans, à la description des prairies et des bois, aux plaisirs et aux peines de
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ceux qui les habitent pour toujours ou simplement par occasion? Ainsi semblent avoir pensé deux écrivains qui, de notre temps, ont étudié la poésie pastorale. Dans de savantes recherches sur la poésie pastorale avant les Bucoliques, M. Egger a réuni tous les textes des écrivains grecs qui ont célébré les charmes de la campagne. M. Saint- Marc Girardin est remonté plus haut encore; il a emprunté à la Bible un certain nombre d'épisodes, tels que les amours d'Isaac et de Rébecca, de Jacob et de Rachel, enfin le Cantique des cantiques.
M. Saint-Marc Girardin se place, il est vrai, sous la protection de grands génies.
« Le Cantique des cantiques, nous ditil, est pour Bossuet un drame pastoral qui a ses personnages et ses divers actes. » Autorisé par cet exemple et celui de saint Jean Chrysostome, il analyse avec infiniment d'esprit ce singulier poème, qui est pour les Pères de l'Église une pieuse allégorie de V amour de Jésus -Christ et de son Eglise, mais dont un poète incrédule comme Voltaire a pu faire, sans être infidèle au texte sacrée un audacieux libertinage.
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Avant Voltaire, et sans la moindre malice, Cotin avait déjà signalé dans le Cantique des cantiques non pas seulement V amour, mais la galanterie, et jusqu'au madrigal; ce qui nous éloigne un peu des mœurs champêtres pour nous ramener à une vie plus civilisée. Il compare même un passage avec des vers de Virgile, non pas le Virgile des Bucoliques, mais celui de /'Enéide. Ces paroles : Fuge, dilecte mi, super montes aromatum, lui rappellent les vers célèbres :
Speluncam Dido dux et Trojanus eamdem Deveniunt.
Il y trouve ce qu'il appelle la conclusion du cantique, la consommation de cette pastorale sacrée. La citation est assej amusante pour que nous ne nous refusions pas le plaisir de remprunter à M. Saint-Marc Girardin.
Le poète sacre', selon les lois du poème dramatique et même de la modestie , a passé sur cet endroit le'gèrement. Il a cru qu'il suffirait de dire :
Fuis-l'en comme un chevreuil sur les monts odorants.
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Le geste et le ton de voix, un regard, un tour de tète, disaient le reste, sans que l'épouse eût besoin de s'expliquer davantage, après le chant nuptial chanté et toute la foule écartée. D'abord l'on n'y avait point pensé, et l'on avait lu ces paroles de l'épouse qui dit à son époux de se retirer de la foule des autres pasteurs, comme une chose de rien et qui n'avait aucune suite. Mais, depuis que j'en ai fait l'ouverture et que je l'ai dite aux habiles, ils l'ont reçue avec applaudissement. Le judicieux et sincère M. Chapelain, si consommé dans la belle poésie , si savant aux lois du théâtre , si parfaitement instruit de la bienséance des choses, en est demeuré d'accord et m'a avoué que c'est un secret dont il n'avait pas ouï parler. Cependant, sans cela, on chercherait encore la conclusion du Cantique.
Cotin n'est pas le seul qui ait alors étudié le Cantique des cantiques. Godeau, l'évêque de Grasse, se plut aussi à le paraphraser, et, s'il ne put y faire d'aussi importantes découvertes, il le transforma de façon à en rendre la lecture plus facile aux
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personnes simplement pieuses et moins versées dans l'art de deviner les allégories. L'épouse s'adresse aux autres bergères dans les termes qu'emploierait une supérieure parlant à ses religieuses. « II faut, leur dit-elle,
se résoudre à vivre en des langueurs,
A bénir des mépris, à souffrir des rigueurs,
A prodiguer son sang quand on le doit répandre,
A croire fermement ce qu'on ne peut comprendre,
A servir sans relâche et sans rien espérer,
A ne refuser rien et ne rien désirer.
Nous voilà bien loin des ardents transports, de la passion impétueuse qui remplit le Cantique des cantiques. Godeau n'est pas moins infidèle à la poésie pastorale quand, dans ses Idylles, il désigne sa ville de Grasse par la bergère Amaryllis, Paris et Vhôtel de Rambouillet par les bergères Ménélis et Lycisque. Mais, quoi! il cédait alors à la mode et se conformait à l'esprit du temps. C'est bien ainsi que ses contemporains comprenaient et les bergères et la poésie pastorale.
M. Saint-Marc Girardin cite encore d'autres scènes de l'Ecriture qui, pour se
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servir de ses expressions, n'ont pas besoin, comme celles du Cantique des cantiques, d'être tempérées par l'allégorie, le mariage d'Isaac et celui de Jacob; mais, malgré l'autorité de M. Saint-Marc Girardin, et même celle de saint Jean Chrysostome, nous ne pouvons pas reconnaître dans ces épisodes de la vie d'un peuple pasteur ce qu'on est convenu d'appeler la poésie pastorale. C'est la description naïve des mœurs de la tribu, ce qui est bien différent. En voulez-vous une preuve que nous fournira Véminent critique? Quand un écrivain qui s'est consacré à la poésie pastorale, telle que les traditions l'ont consacrée, s'empare du même sujet, voye% comme il le transforme. Le berger ne parle plus, ne sent plus avec cette exquise simplicité. Il sait son métier ; il est amoureux, parle par métaphores et décrit la campagne en homme qui a étudié.
Jamais l'aube ne venait blanchir le front des forêts qui couvrent la montagne qu'habita Laban, que Jacob ne vît, vers lorient que cherchaient ses yeux, la beauté' de Rachel lui ramener le jour; et, dès qu'au
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premier murmure des fontaines les oiseaux amoureux s'éveillaient en chantant , le troupeau de Rachel se répandait çà et là sur la colline et dans la plaine.
Près d'un ruisseau limpide , où Rachel vient se contempler comme dans un miroir, Jacob lui disait, pendant qu'à travers les fleurs de la vallée l'eau se jouait sur le sable doré : « Non, belle Rachel, je ne puis plus me taire. Que dirai-je de ce que je sens? Est-ce amour ou peine? Je ne sais quel nom donner, car c'est à la fois amour et peine...
« Je cherchais la maison de ton père, et j'ai trouvé ta beauté que je ne cherchais point, bonheur inespéré que je dois à la colère de mon frère. Ah ! que j'ai bien fait de le fuir plutôt que de chercher à l'apaiser I car je gagne à mon exil trois grands bonheurs : je fuis la mort, je rencontre la vie, et surtout, ô Rachel, je vis auprès de toi...
« Ici, exposé aux blanches gelées de l'automne, aux glaces de l'hiver ou aux ardeurs de l'été dévorant, je foulerai avec plaisir le sol étranger, pourvu que je te voie.
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ô Rachel , et je ne m'apercevrai pas de la différence des saisons. Non , jamais, ici , sous le ciel miséricordieux de tes regards, je ne sentirai l'absence et le regret de la maison paternelle , car la patrie est où est le bonheur, non pas là où l'on vit, mais où l'on aime...
— Et moi, Jacob, disait Rachel, je te remercie de ton amour; je le crois sincère, et j'espère que l'amour de l'époux viendra confirmer pour la vie l'amour du cousin l.»
Voilà l'églogue littéraire prise sur le fait, avec sa naïveté affectée, son langage élégant et ses pensées raffinées qui trahissent la recherche du bel esprit.
M. Egger est un de ces savants dont la solide érudition nous permet de ne rien envier à l'Allemagne. Avec une science à qui n'échappe aucun détail, il a réuni
i . Francesco Borgia.
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tous les passages qui, chef les anciens Hellènes, se rapportent à la vie pastorale, et il n'a pas de peine à montrer que les poètes bucoliques avaient eu de nombreux prédécesseurs. Les Grecs, en effet, appartiennent à cette antique race aryenne qui de bonne heure s'est adonnée à la vie pastorale. Leurs dieux eux-mêmes ont été bergers :
Et formosus oves ad flumina pavit Apollo.
Neptune en a fait autant, et véritablement, à cette époque primitive, les exilés de V Olympe n'avaient guère le choix qu'entre celte profession et celle de forgeron, à moins de se faire voleurs comme Mercure, et encore celui-ci en était réduit à dérober les vaches d'Apollon. Cacus voulut jouer le même tour à Hercule, mais, moins patient et plus vigoureux, celui-ci ne se contenta pas de sourire, il étrangla le voleur. C'est au moins ce que nous racontent les légendes et ce que nous avons cru jusqu'à présent. Aujourd'hui ces récits ont changé de caractère. S'il faut adopter les ingénieuses
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explications de la science moderne, ces diverses allégories ont pour objet la lutte du soleil contre les nuages; les créations de l'imagination populaire ont fait place aux savantes combinaisons de la science; au lieu de poètes nous n avons plus que des astronomes. Mais nous nen sommes que plus éloignés de la poésie pastorale.
Les rois de l'âge héroïque ne sont pas seulement des pasteurs des peuples; ils gardent les bœufs, les moutons, et au besoin ces animaux que Delille n'aurait pas osé désigner autrement que par une périphrase. Leurs filles font la lessive, et elles vont avec leurs compagnes laver les vêtements de leur père et de leurs frères, non sans espoir de rencontrer à la fontaine Y époux qu'une déesse leur a montré dans un rêve. Les femmes connaissent les chevaux qui entraînent les guerriers au combat; elles les appellent par leur nom, les caressent de la main, leur apportent elles-mêmes leur nourriture. Elles aiment le chien qui défend les troupeaux contre le loup, chasse le cerf et le sanglier, et, gardien fidèle du foyer, meurt aux pieds du maître, qu après vingt
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ans d'absence il a reconnu avant le serviteur dévoué, avant même la nourrice et V épouse. De /à, dans les poèmes homériques, surtout dans /'Odyssée, de nombreux épisodes empruntés à la vie champêtre, qui était alors la vie de tout le monde. Mais ce n'est point encore là, au moins à nos yeux, ce qu'il faut entendre par la poésie pastorale.
Nous la reconnaîtrions plus volontiers dans les Œuvres et les Jours d'Hésiode, non pas à cause du sujet qu'il traite, mais parce que nous trouvons che^ lui un véritable effort pour ajouter un peu de poésie aux dures occupations des paysans, pour transformer et embellir le travail de l'homme et l'aspect un peu rude de cette nature encore sauvage. On peut rapprocher de Théocrite ces vers justement signalés par notre savant helléniste :
Quand le chardon fleurit, quand la sonore cigale, perchée sur un arbre et battant dru de ses ailes , nous verse un chant harmonieux, dans la saison laborieuse de l'été, c'est alors que les chèvres sont grasses, que le vin est bon, que les femmes