ACTE III, SC EXE I j
demeure sans infamie. Aminte avoit esté adverty, et ce fut moy-raesme , las! qui luy en donnay l'advertissement et qui le meoay (dont je me repens), que Silvie se devoit aller baigner en une fontaine avec Damé. Il y vint tout perplex et craintif, plustost par mon importunité que de son consentement, et fut plusieurs fois prest à s'en retourner de m y-chemin; mais je fis tant qu'il passa outre. Or, quand nous fusmes prés de la fontaine, nous entendons un cry de femme, et tout à l'instant nous alons veoir Dafné qui se debattoit et se tordoit les mains, et soudain qu'elle nous voit elle s'escrie : « Accourez, accourez vistement, l'on force Silvie. » L'amoureux Aminte, à ces mots, part de la main comme un léopard, et moy après : nous n'eusmes gueres couru que nous allons découvrir la pauvre fille aussi niïe que quand elle nasquit, attachée à un arbre, et, pour la lier, ses beaux cheveux, qui estoient entortillez de mille nœuds à l'entour de l'arbre, avoient servy de corde, et sa propre ceinture, qui avoit esté ridelle gardienne de son beau sein, servoit d'instrument à ce
vilain acte et luy tenoit les mains attachées à l'arbre, lequel avoit aussi fourny de liens contre la pauvrette, qui avoit à chasque jambe une riorte des branches plus ploiables. Vis-à-vis d'elle estoit un vilain satyre qui ne faisoit qu'achever de l'attacher. Elle se debattoit à son possible ; mais quoy ! qu'eust-elle peu faire à la longue? Aminte court contre le satyre avec un espieu qu'il avoit en la rnain, et moy après à belles pierres dont j'avois remply le pan de mon saye. Mais le vilain gaigna au pied, et sa fuitte ce pendant donna loisir à cestui-cy de tourner ses yeux affamez sur ce beau corps. Il regardoit tout ravy ceste délicate blancheur qui ressembloit proprement au laict caillé qui tremblotte dedans la jonchée. Je luy voyois estinceler les yeux de l'ardeur et du désir qui le pressoit. En fin, approchant tout bellement d'elle avec une incroiable modestie, il luy dist : « Pardonnez à ces mains, belle Silvie, si c'est trop entreprendre de les approcher de vostre belle et divine personne : c'est la dure nécessité qui les y contraint, la nécessité de deslier ces nœuds cruels qui vous estrai-