ATTENTAT
Le matin, avant de se mettre en marche, l'officier de service auprès du détachement vint se présenter au colonel V*** pour lui faire son rapport et recevoir ses ordres. Après avoir échangé quelques paroles concernant les détails du service, le capitaine lui dit d'un air préoccupé : «Mon colonel, mon devoir exige que je vous communique une circonstance assez importante. Un soldat de ma compagnie, qui se trouvait hier d'ordonnance auprès de vous, a entendu, pendant notre séjour à Bouïnaki, une conversation entre Ammalat-Beg et une
vieille femme qui paraît avoir été sa nourrice. Ce soldat est un Tatare de Kazan , et il entend passablement le langage des gens de ce pays. De tout ce qu'il lui a été possible de saisir de leurs paroles il résulte que la vieille tâchait de faire accroire à Ammalat-Beg que le cliamkhal et vous , mon colonel, preniez des mesures pour l'envoyer aux galères, ou quelque chose de semblable !... Ammalat-Beg, jetant feu et flamme à ce discours, répondit qu'il en avait déjà été instruit par le khan d'Avarie , et jura qu'il vous ferait périr de sa main. Cependant le soldat, voulant acquérir plus de certitude encore avant de faire sa déclaration , se mit à observer toutes ses démarches. « Hier soir, dit-il, j'ai entendu Ammalat-Beg parler à un cavalier tcherkesse qui semblait être venu de fort loin , et lui dire en le congédiant : « Annonce au khan , de ma part, que demain , peu après le lever du soleil, tout sera terminé. Qu'il fasse lui-même tous ses préparatifs ; nous nous reverrons avant peu ! »
— Est-ce là tout? demanda le colonel.
— Tout ce que j'avais à vous annoncer, oui; mais permettez-moi d'ajouter que la chose paraît grave et donne beaucoup à penser. J'ai passé une grande partie de ma vie au milieu des Tatares et me suis convaincu par expérience qu'il est fort imprudent de se fier même au meilleur d'entre eux. Le frère lui-même n'est pas toujours en sûreté en reposant sur le sein de son frère.
— La cause en est, cher capitaine , aux jalousies et aux rivalités qui divisent constamment les gens de ce pays, et qui se sont propagées, je crois, depuis Caïn jusqu'à nos jours. Mais rien de semblable ne saurait exister entre Ammalat-Beg et moi; nous n'avons point de succession à partager; d'ailleurs, je ne lui ai jamais fait quedubien et je prétends lui en faire plus encore à l'avenir. Soyez tranquille, capitaine; j'apprécie parfaitement le zèle de votre soldat, mais je doute un peu de son habileté à parler le tatare. Quelque ressemblance dans
les expressions aura causé son erreur, el, celte erreur unaibis admise, il a cru voir partout des preuves à l'appui. Dans le fait, je ne suis pas un personnage assez important pour qu'un khan et un beg se mettent à conspirer contre mes jours. Je connais fort bien Ammalat-Beg; il est ardent, emporté, mais son cœur est bon, et il ne saurait me cacher même durant quelques heures une pensée ni un projet coupables.
— Ne vous y fiez pas, mon colonel; Ammalat-Beg n'en est pas moins un Asiatique, et c'est tout dire. Ce n'est point avec eux comme dans notre pays; ici tout est caché, les âmes aussi bien que les figures. Il y en a dont on jurerait que ce sont les plus honnêtes gens du monde; mais ayez affaire à eux, et vous découvrirez un abîme de bassesse, de dissimulation et de férocité !
— Je conviens, cher capitame, que vous avez toute raison de penser ainsi, après ce qui vous est arrivé. Sultan Akhmet-Khan s'est conduit envers vous à Bouïnaki comme un lâche assas-
siii ^ et certes il est bien naturel que vous ne l'oubliez de votre vie; mais quanta moi, je n'ai aucune raison de supposer à Ammalat-Beg de mauvais desseins quels qu'ils soient. Et puis, quel avantage aurait-il à me tuer? tout son avenir, toutes ses espérances sont en moi. Il est parfois un peu fantasque, un peu bizarre, mais il n'est pas fou ; et après tout, vous voyez (|ue le soleil est déjà haut et que malgré cela je me porte encore fort bien. Je vous remercie sincèrement, capitaine, pour l'intérêt que vous me témoignez; mais, je vous en prie, laissez là vos soupçons au sujet d'Ammalat-Beg, et quoique l'amitié qui m'attache à lui soit de moins ancienne date que celle que je vous porte , pourtant j'y tiens beaucoup et j'y ai confiance, je vous assure. »
Le capitaine sortit en secouant la tête d*un air incrédule. Un instant après on entendit résonner les tambours et le détachement se mit en marche. La matinée était fraîche et sereine. Li\ roule serpentait sur la pente de montagnes
vertes, couvertes çà et là de broussailles et de bois. La longue file des baïonnettes semblait un fleuve d'acier brillant qui serpentait sur les hauteurs, tantôt s'élevant sur leurs pentes, tantôt paraissant s'écouler dans le vallon. Les brouillards gisaient encore dans les profondeurs, et le colonel V*** ne pouvait s'empêcher de regarder fréquemment en arrière, pour admirer l'étrangeté du spectacle que lui offrait sa troupe , qui , chaque fois qu'elle s'abaissait dans un fond, semblait, ainsi que l'armée de Pharaon, s'abimer dans une mer de vapeurs; après quoi l'on voyait les pointes brillantes des baïonnettes ressortir de ces vagues ondoyantes, ensuite petit à petit paraître les têtes, puis les épaules des soldats, qui semblaient croître à vue d'œil pour ensuite s'engloutir de nouveau dans les profondeurs du vallon prochain,
Ammalat-Beg, pâle et sombre, cheminait en silence auprès de la queue du détachement , semblant , au milieu de cette foule , de ce bruit, chercher l'oubli de lui-même. Cependant le
colonel, l'ayant appelé près de lui, lui dit avec bonté : « Il faut queje te gronde, Ammalat-Beg; tu commences à suivre un peu trop à la lettre les préceptes d'Hafîz, ton poète favori. Rappelle-toi que si le vin est un serviteur agréable, il est aussi un bien mauvais maître. Du , reste, la migraine et le malaise général dont je vois des traces sur ton visage agiront sans doute plus efficacement que tous mes discours. Tu as passé, m'a-t-on dit, une bien mauvaise nuit?...
— Une nuit affreuse, colonel ! Puissé-je n'en jamais plus voir de semblable!... J'ai eu des rêves affreux!...
— Ah ! ah ! cher ami ! voilà ce que c'est que de transgresser la loi du prophète ; c'est sans doute ta conscience de vrai-croyant qui t'a ainsi tourmenté.
— Heureux celui dont la conscience ne lui reproche pas de plus grands méfaits !
— Sans doute; mais tu sais bien que rien de plus vague au fond que ce que nous nom-
mons la conscience. Chaque siècle, chaque nation, chaque degré de civilisation a eu làdessus des idées différentes, et la voix de l'éternelle, de l'immuable vérité, a toujours été étouffée par la puissance des préjugés. De tout temps cela a été ainsi, et il en est encore de même maintenant. Ce qui hier fut considéré comme le plus grand des crimes, demain peut-être sera regardé comme une action glorieuse; ce qui de ce côté d'une rivière paraît juste et honorable, sur le bord opposé peut vous conduire à l'échafaud.
— Il me semble néanmoins que la trahison et l'hypocrisie n'ont jamais et nulle part été considérées comme des vertus.
— Ceci même est sujet à discussion. En général, dans l'opinion des hommes, c'est le succès d'une tentative qui fait qualifier des mesures prises pour y parvenir, et souvent des hommes consciencieux au fond de l'ame ont de très bonne foi admis le principe commode (jiie le but sanclifie les moyens. »
Aminalat-Beg se répéta intérieurement ces paroles, qui lui semblaient renfermer sa justification, et le discours mal interprété du colonel versa de l'huile sur le feu de sa colère. « Hypocrite! se dit-il, ton heure est proche. »
Pendant ce temps, le malheureux V***, ainsi qu'une victime innocente et qui ne se doute point du sort qui l'attend, marchait paisiblement à côté de son meurtrier. A la distance de huit verstes environ de Kiekent, ils aperçurent du sommet d'une hauteur la vaste étendue de la mer Caspienne. V*** tomba dans la rêverie.... « Miroir de l'éternité, dit-il, d'où vient que ton aspect aujourd'hui ne réjouit point mon ame?... Tu es belle, sans doute, mais c'est la beauté de l'infini; elle n'appartient pas à ce monde.... En cet instant surtout, rien sur ta surface ne rappelle la vie terrestre; pas un bateau, pas une seule voile; tout est immense et solitaire! !...
« Oui, Âmmalat-Beg, poursuivit-il, tout . m'ennuie , tout me fatigue. Je suis las de cette
mer presque toujours orageuse, de votre pays infesté de maladies sans nombre et habité par des hommes pires que tous les maux ensemble. Je suis fatigué de cette guerre perpétuelle contre des ennemis invisibles; je suis même las de mon état, de mes rapports avec mes camarades , dont si peu savent me comprendre. J'ai servi avec zèle et désintéressement mon prince, ma patrie et ce pays lui-même; j'ai passé des années , exilé volontaire , loin de tous les agréments de la vie, sans livres , sans aucune ressource intellectuelle , condamnant mon esprit à l'immobilité et mon cœur à la solitude, loin des êtres qui me sont chers... Et quelle a été ma récompense?... J'ai vu mes idées méconnues, mes démarches mal interprétées, la calomnie s'exercer sur mes actions et sur mes sentiments.... Ah! quand verrai-je arriver l'instant où je me jetterai dans les bras de mon amante, de mon épouse; où , après mes longs travaux, je pourrai me reposer sous le toit de mes pères, aux rives fertiles du Dnieper, où.
campagnard paisible et tendre père de famille, je n'aurai plus à craindre que la grêle céleste pour mes moissons, à combattre que les bétes sauvages pour la défense de mes troupeaux! Mon cœur soupire après cette félicité... C'est singulier pourtant! mon congé de semestre est signé , ma démission définitive promise; dans cinq jours je serai rendu à Georgiewsk, près de celle que j'aime... et pourtant il me semble que j'en suis séparé par quelque chose d'immense, par les sables de Lybie, par un océan glacé, par la barrière même delà tombe!...» V*** se tut; des larmes abondantes coulèrent sur ses joues. Son cheval , qui sentait la bride flotter sur son cou , doubla le pas , et de la sorte A.mmalat-Beg et lui devancèrent considérablement le détachement. Il semblait que la destinée elle-même s'occupât de livrer le malheureux V*** aux mains de son assassin.
Cependant un sentiment involontaire de pitié se glissa dans l'ame d'Ammalat-Beg, semblable à un rayon de soleil qui pénètre dans
l'obscurité d'une caverne de brigands. Il fut frappé de la tristesse et des larmes de cet liomme qu'il avait si long-temps aimé, et sa résolution commença à faiblir dans son cœur.. . «. Non, se dit -il, il est impossible de savoir feindre à ce point!... »
Dans cet instant le colonel, revenant à luimême , souleva la tête , et , s'adressant à son compagnon : « As-tu fait tes préparatifs , Ammalat-Beg?... Tu sais que je t'emmène avec moi... »
Malheureuses paroles!... Tous les sentiments bons et généreux qui commençaient à naître dans l'ame d'Ammalat-Beg furent tout-à-coup étouffés par elles , et les idées de trahison , d'exil , reparurent plus vives que jamais et se répandirent comme un torrent enflammé sur tout son être. « Avec vous! dit-il avec un sourire amer, avec vous en Russie!... Oh ! sans doute, si vous parvenez à y aller vous-même !... » Et, en prononçant ces mots, il partit au grand galop pour se donnei' le temps de pré-
parer ses armes , puis revint sur ses pas à la rencontre du colonel , et se mit à tournoyer en traçant des cercles autour de lui. L'agitation de ce mouvement rapide semblait ajouter de nouveaux aliments à sa fureur. Il croyait entendre l'air même qu'il mettait en mouvement iui siffler dans l'oreille : « Tue , tue , voilà ton ennemi! Pense à Seltana!... » 11 saisit son fusil de dessus son épaule, l'arma, et, rassemblant toute sa colère dans cet instant décisif, se lança vers sa victime.
Pendant ce temps, V***, sans nourrir le plus léger soupçon, regardait tranquillement son compagnon galoper de la sorte , pensant que , suivant l'usage des Asiatiques quand ils sont en voyage, il exerçait son cheval aux évolutions du djiguid. « Voyons, Ammalat-Beg, lui criat-il, montre ton adresse; choisis un but et tire.
— Quoi de mieux pour cela que le cœur d'un ennemi! » s'écria Ammalat-Beg en arrivant sur lui; et à dix pas il lâcha la détente... Le coup partit , et le colonel, sans pousser un cri , tomba
lentement de cheval. Le coursier effrayé, les narines enflées , la crinière hérissée , se mit à flairer son cavalier, dont les mains venaient de lâcher la bride , tandis que le cheval d'Ammalat-Beg s'arrêta comme stupéfait devant le corps. Ammalat-Beg sauta promptement à terre, et, appuyé sur son arme encore fumante, regarda fixement le visage du colonel, comme pour s'assurer qu'il ne frissonnerait point à l'aspect de ces yeux immobiles, de ce regard qui s'éteignait , de ce sang qui se glaçait par degrés !... Il serait impossible de définir quelles impressions tourbillonnèrent en ce moment dans son ame. Saphir-Ali , qui n'était pas éloigné, accourut alors, et, se jetant à genoux auprès de l'infortuné V***, appliqua son oreille à ses lèvres... point de respiration... Il posa la main sur son cœur... il ne battait plus!... « Il est mort! s'écria Saphir-Ali avec désespoir.
— Mort! tout-à-fait mort ! dit enfin Ammalat- Beg se réveillant comme d'un songe ; c'est bien ; maintenant mon bonheur est assuré.
— Du bonheur pour toi... pour toi, fratricide ! Si tu le trouves jamais , les hommes auront raison d'adorer Shaytan au heu d'Allah !
— Saphir-Ali, souviens-toi que tu ne peux être mon juge, dit Ammalat-Beg d'une voix menaçante en se remettant en selle. Suis-moi à l'instant même.
— Tes remords seuls te suivront; ne compte plus sur moi ! »
Percé jusqu'au fond de l'ame à ce reproche inattendu de la part de cet homme auquel il était attaché dès l'enfance, Ammalat-Beg ne répliqua point ; mais, ayant désigné à ses noukers un défdé qui s'ouvrait devant eux et apercevant qu'on arrivait déjà à sa poursuite , il partit comme un trait et se jeta dans les montagnes.
Cependant l'alarme s'étant répandue dans la troupe au bruit du coup de feu, les officiers les plus avancés et les Cosaques du Don lancèrent leur chevaux dans cette direction; mais tous arrivèrent trop tard; ils ne purent ni em-
pêcher \e meurtre ni atteindre le meurtrier dans sa fuite. Au bout de cinq minutes, le corps fut entouré d'un groupe nombreux d'officiers et de soldats. La stupéfaction, la pitié, l'nidignation se peignaient sur tous les visages. On voyait des larmes sincères couler sur les traits brunis, sur les moustaches grises de ces vieux grenadiers, qui, appuyés sur leurs fusils, déploraient dans un morne silence la mort de leur chef bien -aimé, de leur brave colonel, traîtreusement assassiné !
Cl)apttrc XIII.