TOURMENTS INTÉRIEURS
L'âme d'Ammalat-Beg était en proie aux sentiments les plus cruels. Fidèle aux instructions d'Akhmet-Khan , la nourrice, avec toutes les apparences du dévoûment et de la vérité , lui avait raconté la fable convenue entré eux. Cela eut lieu le soir même de leur arrivée à Bouïnaki , où le clianiklial, par égard pour lé colonel, était venu à leur rencontre. Cette circonstance, qui semblait confirmer le récit de la vieille, enfonça plus avant encore dans son cœur le trait empoisonné. Maintenait il serait
lieiireux de pouvoir douter, mais une lumière terrible paraissait lui présenter sous un jour affreux et nouveau toutes les relations qui jusqu'ici lui avaient été les plus chères. Dans sa fureur, il eût voulu immédiatement assouvir sa vengeance dans le sang des deux coupables ; mais ils se trouvaient chez lui, dans sa maison , et les droits sacrés de l'hospitalité l'Ctenaient son bras prêt à frapper. Il remit à plus tard le soin de les punir; mais ces ciuelles pensées ne pouvaient un seul instant sortii- de son ame. Les souvenirs du passé, les craintes de l'avenir, la haine , l'amour, se combattaient dans son cœur, y créaient tous les tourments de l'enfer, et le jetaient dans un étal voisin de l'aliénation. Ce qu'il y avait de plus cruel, c'est qu'il était obligé de cacher soigneusement ce qu'il éprouvait, et particulièrement à celui qui fut jadis son ami. Une journée tout entière se passa de la sorte. Le détachement s'arrêta et campa près d'un village nommé Bougden, à l'entrée du défilé qui mène dans le pays
d'Akoucha, défilé qui est fermé par une porte à la disposition des habitants de ce village.
Voilà ce qu'écrivait, clans le silence de la nuit, Ammalat-Beg, cherchant à épancher son cœur livré aux plus noires pensées.
Dernier extrait du journal d' Ammalat-Beg.
« ... Pourquoi, cruel Akhmet, as- lu fait luire le jour dans mon cœur?... Maintenant , que de crimes, que d'horreurs m'entourent de toutes parts!... D'un côté, un ami, un frère qui trahit son frère, son ami...; de l'autre, un frère qui veut assassiner son frère!.... car nous l'étions, frères!...
« Je ne puis dormir... je ne puis songer à autre chose... Cette pensée est là, sans cesse devant moi... j'y suis enchaîné comme le criminel à l'anneau de fer scellé dans le mur... le me crois au centre d'une mer de sang bouillonnant autour de moi, plongé dans une
alïieuse obscurilé qu'éclairent seulement ties foudres vengeresses.... Mon ame est semblable à un roc habité par des vautours et des esprits immondes qui y épiept leurs victimes et s'y partagent leurs restes sanglants !... O V*** !... pourquoi veux -tu me ravir traîtreusement le plus grand de tous les biens, la liberté?,., à moi qui t'ai tant aiméî... Est-ce bien de te glisser ainsi dans l'ombre comme un voleur, de cacher les plus noirs desseins sous les dehors de l'affection?... Si tu avais dit simplement : « Ammalat- Beg, il me faut ta vie... » je te l'eusse donnée sans murmure, je me serais offert en holocauste, comme jadis le fils d'Ibrahim (Abraham )... Je t'eusse pardonné si lu n'avais attenté qu'à ma vie... Mais vouloir me priver de lua liberté, chercher à m'enterrer vivant, tandis qu'un autre possédera paisiblement mon trésor, ma bien -aimée, celle que j'adore !... Ah! traître... et tu respires encore!...
a De temps en temps, ainsi que dans un incendie une colombe à moitié consumée, ton
image ni'apparail , ma Seltana!... Pourquoi donc ne suis-je plus heureux comme autrefois lorsque je pense à toi?... On veut nous séparer, on veut te jeter dans les bras d'un autre, on veut que mon tombeau vous serve de lit nuptial... Mais non, cela ne sera point... S'il le faut, je traverserai une mer de sang pour parvenir jusqu'à toi... Oui, tu m'appartiendras, j'en jure par toutes les puissances de l'enfer ! Mais tes compagnes seules n'assisteront pas à ta noce; non, j'y veux convier les corbeaux et les vautours... et ils seront tous rassasiés!... .le t'apporterai un bien riche présent {kalyni) , à toi ma belle future!... Je mettrai sous ton oreiller un cœur sanglant, un cœur que jadis j'estimais bien au-delà du coussin même qui recouvre le trône du padischah de Perse ^... » « Singulière destinée !... pour une innocente jeune fille couleront des torrents de sang...
(i) Ce coussin, couvert tout entier de dinmants et de pci les , est «l'un prix inestimable.
Pour loi, si douce, si naïve, des liommes autrefois amis se déchireront comme des tigres féroces !... Mais est-ce bien à cause de toi , de loi seule?...
« V*** , tu me disais quelquefois que tuer son ennemi sans défense, par surprise et en guet-à-pens, était une action vile et indigne d'un brave... Mais puis -je faire autrement?... D'ailleurs, comment croire à tes paroles?... Préparant de longue main tes perfidies , tu as voulu sans doute désarmer d'avance mon bras en circonvenant, en abusant ma raison... mais ion calcul aura porté à faux...
« Je viens de charger mon fusil... Que son canon est beau ! quelles magnifiquesciselures!... Celte arme m'est venue de mon père , qui l'avait héritée du sien. J'ai entendu raconter bien des choses sur les coups qui en ont été tirés, mais je n'ai jamais ouï dire qu'un seul l'eût été en liaître, par-derrière... toujours pendant le combat , toujours face à face... et maintenant!... Mais non, vains scrupules que tout cela... ha-
liisoii pour trahison!... Et toi, ù ma main, ne Irembleras-tu point en lâchant la détente ainsi (jiietu le fais en ce moment?... Une seule charge, un seul coup, et tout sera fini!...
« Une seule charge , dis-tu?... Qu'elle est légère cette charge, et pourtant combien chacun des grains de poudre qui la composent ne pèsera-t-il point dans la balance d'Allah?... A c[uelle distance incommensurable ce vil plomb lancera -t-il peut-être une ame humaine?... Maudit soit celui qui t'a inventée, poussière grise , qui livres la vie d'un héros aux mains du dernier des lâches, qui donnes les moyens de frapper de loin celui dont un seul regard peut-être eût suffi pour nous désarmer!... Quelles immenses conséquences résulteront d'un seul, d'un misérable coup de feu !... Il me séparera comme par un abîme de tout ce qui tient à ma vie passée; mais il m'en fera commencer une nouvelle, une vie toute de bonheur!... Au milieu des montagnes, sur le sein de ma Seltana, je seul irai se rafraîchir et
(X)iiuiie renaître de nouveau ce cœur maintenant flétri. Je quitterai le lieu de ma naissance, j'abandonnerai l'héritage de mes pères; mais, comme l'hirondelle , je bâtirai mon nid sur la terre étrangère , et, comme pour elle, ma patrie sera là où se trouve le printemps; et là, comme l'oiseau quittant ses plumes , je jetterai loin de moi les peines cuisantes, les soucis dévorants!...
« Mais le remords, peut-on donc s'en débarrasser de même?... Le dernier des guerriers montagnards , reconnaissant dans la mêlée son hôte, celui avec lequel il a rompu le pain de l'amitié, détourne son cheval et tire en l'air, et moi je vais percer le sein sur lequel j'ai reposé comme sur celui d'un frère! Sans doute cette amitié était fausse , mensongère; mais m'en a-t-elle moins rendu heureux?... Vh ! pourquoi, avec les larmes que je verse maintenant, ne puis-je éteindre ma colère, élancher la soif du sang (|ui me dévore, aclieler sans ciime la possession de Seltana?...
« Pourquoi le jour tarde-l-il si long-lemps à [jaraître?... Je ne le crains point... Sans nie troubler j'oserai fixer le soleil , et sans pâlir rencontrer le regard de V***. Mon ame est à l'épreuve de la faiblesse, de la pitié... Sera-ce donc la première fois que ma main aura versé le sang?... Encore une fois, trahison pour trahison!... Je suis décidé... je voudrais même que l'instant fût venu !... »
C'est ainsi qu'Ammalat-Beg cherchait à détourner le cours de ses noires pensées en les confiant au papier en expressions incohérentes , qui peignaient si bien le trouble affreux qui l'agitait. Mais en vain s'efforçait-il d'étouffer le cri de sa conscience, en se peignant à lui-même sous les plus noires couleurs la trahison dont il se croyait la victime ; une voix secrète lui disait que ce qui , plus que tout le reste, le poussait dans cette voie de sang, c'était cet amour furieux, ce désir effréné de posséder sa maitresse. Pour s'affeimir dans sa vé-
solulion , il avala une grande quantité tle vin, vl la télé échaufiée, hors de lui, il se préeipita le fusil à la main vers la tente du colonel. Mais apercevant les deux factionnaires qui la gardaient, le sentiment de la conservation , toujours puissant chez un Asiatique, le retint, et il se décida à retarder sa vengeance de quel- (jues heures. Il rentra dans sa tente; mais, désespérant de trouver le sommeil, il saisit par le bras Saphir-Ali, qui dormait profondément, et le secouant avec rudesse :
(( Lève-toi , lui cria-t-il , lève-toi, dormeur ; voilà l'aurore qui va paraître! »
Saphir- Ali se souleva d'un air mécontent et répondit en baillant : « Je ne vois que l'aurore de l'ivresse qui colore ton visage. Bonne nuit, Ammalat-Beg.
— Lève -toi, te dis-je... Les morts eux-mêmes quittent leurs cercueils pour aller au-devant du nouveau compagnon que je dois leur envoyer aujourd'hui.
— Est-ce <(ue je suis un mort par hasard?...
(Qu'ils se lèvent loiis si cela leur fait plaisii-, jusqu'aux quaraiile imams * du cimetière de Deibent... moi je veux dormir...
— Mais tu ne détestes pas de boire, giaour, et je veux que tu boives avec moi !...
— Ah! pour cela c'est autre chose.... Verse donc et verse plein.... Allah verclj- ! tu me trouveras toujours prêt lorsqu'il s'agira de boire ou de faire l'amour!
— Et moi de tirer vengeance d'un traître!... Voyons encore. ..v A la santé du diable, qui sait changer les meilleurs amis en ennemis mortels.
— Allons, puisque tu le veux , à la santé du diable !... Au fait, il en a bien besoin le pauvre , car il doit avoir la jaunisse de dépit de ne pou voir réussir à nous brouiller ensemble!...
(i) Les Musulmans pensent que dans une chapelle , au milieu du cimetière de Derbent, sont déposés les corps des quarante premiers vrais-croyants mis à mort p.ir les païens.
[0.) Aliah vetdy, Dieu l'a donné, ou bien : A ta santé.
— C'est vrai, c'csl vrai; les honimes nonf pas l)Êsoin de lui pour se détesler entre eux... Aussi bien il lu; s'est mêlé en rien , je erois, des lapports entre V*** et moi.... Mais écoute : j'espère que toi tu ne m'abandonneras pas, si par hasard il arrivait quelque cliose?...
— .le n'entends pas bien ce que tu veux dire, Ammalat-Beg. Tout ce que je sais, c'est que nous avons sucé le même lait, comme maintenant nous buvons dans la même bouteille... Je te suivrai partout, même quand tu voudrais, commeunvaialour, faire ton nid sur les rochers de Khounzakh... Du reste, mon avis à moi sei-ait...
— Point de conseils ni d'observations, Saphir-Ali , il n'est plus temps...
— Je sais bien qu'avec toi ils seraient tous mutiles... Ce n'est pas le moment non plus, c'est encore vrai... c'est le moment de dormir...
— Dormir, dis-tu, moi dormir?... JNon, j'ai dit adieu au sommeil.... il est temps (|u'enfîn
je me réveille. As-tu bien examiné mon lusil, Sapbir-Ali?... la pierre en est -elle bonne, et le sang n'a-t-il point biimecté la poudre de l'amorce?...
— Qu'as-tu donc, Ammalat-Beg? quel borrible mystère pèse sur ton cœur?... Ta figure est effrayante et tes discours plus effroyables encore!...
— Oui , et ce qui suivra le sera plus que tout le reste... N'est-ce pas, Sapbir-Ali, que ma Seltana est cbarmanle?... Remarque bien cela , ma Seltana... Écoute... quels sons se font entendre?... Les entends -tu ces sons?... sont-ce bien là des cbants de noce?... Non, ce sont les chacals qui réclament leur proie... Attendez un peu, vous tous, bétes féroces et démons de l'enfer, je vous rassasierai!... Eb! qu'on apporte du vin, encore du vin... le sang viendra ensuite... Vite, qu'on se dépêche ! )j
Ammalat-Beg, accablé par les agitations de son ame et les fumées du vin, tomba sui- son
lit comme privé de raison. L'écume à gros flocons sortait de sa bouclie, des mouvements convulsifs agitaient tous ses membres ; il poussait des gémissements et prononçait des paroles inarticulées. Sapliir-Ali effrayé le déshabilla , le coucha , l'enveloppa chaudement , le veilla avec sollicitude le reste de la nuit, cherchant en vain dans sa tète une solution à la conduite et aux paroles mystérieuses de son frère de lait.
Cljapttrc XII.