‹ Ammalat-BegChapitre 8 sur 12 · LA JEUNE FILLE MOURANTE. — L'EXIL · texte numérisé non relu

LA JEUNE FILLE MOURANTE. — L'EXIL

\mmalat - Bec^ creva deux chevaux et laissa derrière lui toute sa suite; aussi à la fin de la deuxième journée il était déjà arrivé non loin de Kliounzakh, A chaque instant il sentait s'accroître son impatience et en même temps sa mortelle inquiétude. Le cœur lui manqua et sa vue se troubla lorsqu'il aperçut enfin, s'élevant du milieu des rochers , les sommets des tours de l'habitation du khan. « Qu'y trouverai-je? pensa- t-il ; est-ce la vie ou la mort ?... » Et, rassemblant toutes ses forces, il hâta encore le pas de son coursier.

Devant lui cheminait un cavalier armé de la tête aux pieds , et Ammalat - Beg était près de l'atteindre lorsqu'il aperçut un autre guerrier venant au-devant d'eux parla route de Kliounzakli ; mais à peine ces deux hommes se furentils reconnus que, mettant aussitôt pied à terre et tirant leurs sabres , ils se précipitèrent l'un sur l'autre et s'attaquèrent avec une telle fureur qu'on eût pu croire que les coups multipliés qu'ils se portaient étaient le seul mode de salutation possible entre eux. Notre héros , auquel ils barraient entièrement le sentier étroi t passant entre les rochers , considérait avec stupéfaction ce combat si acharné; il ne fut pas long. Celui des deux qui avait précédé Ammalat-Beg tomba sur les pierres, les rougissant du sang qui coulait de sa tète partagée en deux, tandis que le vainqueur, essuyant froidement la lame de son sabre, se tourna vers le beg. « Ton arrivée, lui dit-il, est bien heureuse pour moi, et je me félicite du hasard qui t'a rendu témoin de notre combat. C'est Dieu lui-même qui a amené

ainsi la mort de mon ennemi, et maintenant ses parents n'auront pas le droit de m'accuser de l'avoir tué traîtreusement de derrière un rocher et ne pourront exiger de moi le prix de son sang.

— Et quelle a donc été la cause d'une querelle aussi invétérée entre vous? demanda Animalat-Beg; qui a pu te porter, toi, à rechercher avec tant d'ardeur une vengeance si sanglante ?

— Cethomme,qu'on nommait Haram-Zada^ et moi, nous eûmes un jour une discussion pour le partage d'un troupeau de moulons enlevé dans une course; voyant qu'il nous était impossible de nous accorder, je les tuai tous, afin d'empêcher qu'ils tombassent en partage à personne... Là-dessus, dans sa colère, il osa se répandre en propos injurieux sur ma femme. Il eût mieux valu pour lui qu'il eut insulté la tombe de mon père, attenté à l'honneur de ma mère, que de toucher à la réputation de ma femme! Alors même je me jetai sur lui le poignard à la main; mais on nous sépara, et

iious convînmes tous deux de nous battre la première fois que nous viendrions à nous rencontrer, et maintenant Allah a jugé entre nous. Beg, continua-t-il en considérant notre héros, tu te rends sans doute à Khounzakh pour faire une visite au khan ?... »

Ammalat, après avoir forcé son cheval à sauter par-dessus le cadavre couché en travers de la route, répondit affirmativement.

« Alors , reprit l'autre, tu t'y prends dans un mauvais moment! »

A ces mots, le jeune homme sentit tout son sang refluer vers son cœur. « Serait-il donc arrivé quelque malheur dans la maison du khan? demanda-t-il en tremblant et en retenant son cheval, qu'il venait de frapper de sa nagaïka pour lui faiie reprendre rapidement sa course.

— Non, dit l'autre ; seulement sa fille Seltana a été fort malade, et maintenant...

— Elle est morte! dit Anmialat-Beg. pâle et d'une voix tremblante.

—Peut-être bien qu'elle est morte; du moins, à l'instant où je passais devant la maison du khan, j'entendis retentir dans l'intérieur un tel concert de cris et de gémissements de femmes qu'on eût dit que les Russes venaient de prendre Rhounzakh d'assaut.... Quand tu seras là-bas, je te prie... »

Mais Ammalat-Beg n'entendit pas la suite de ce discours; il partit comme un trait et disparut bientôt aux yeux de l'ouzden surpris, au milieu du nuage de poussière s'élevant sur la route, qui semblait en feu des nombreuses étincelles qui s'échappaient des pieds de son coursier. Il traversa au grand galop les rues étroites et tortueuses de la ville, dont le pavé résonnait sous ses pas , mit pied à terre au milieu de la cour, franchit rapidement tous les corridors, poussant, écartant les fenimes et les serviteurs qu'il rencontrait sur son passage, et pénétra dans la chambre de la malade, où, sans remarquer personne, ni le khan, ni sa femme, pâle, hors de lui, il se précipita vers le lit et

se jeta à genoux presque privé de sentimenl. L'entrée inattendue et bruyante d Ammalat- Beg répandit le trouble parmi les assistants plongés dans un morne silence. Sellana, en qui la mort luttait déjà avec la vie, se réveilla subitement de l'état de somnolence où la tenait une fièvre ardente. Ses joues étaient couvertes de couleurs trompeuses , ses yeux étaient fixes , et depuis plusieurs heures elle se trouvait sans parole et sans mouvement, dans une situation voisine de l'anéantissement. La rumeur qui s'éleva dans l'appartement, les murmures tles assistants , les bruyantes exclamations du désolé jeune homme, semblèrent rappeler ses esprits prêts à la quitter; elle se souleva toutà-coup et ses regaids brillèrent d'un éclat nouveau... « Est-ce toi, est-ce bien toi? dit-elle en lui tendant la main... Allah bereket ( Dieu soit loué)! maintenant je suis contente... je suis lieureuseî » ajoula-l-elle en retombant sur sa c(>u(;he. Sa bouche se leieruïa avec un sourire , ses paupières s'affaissèrent, et elle renira de

nouveau dans son état d'insensibilité première.

L'infortuné AmmiJat-Beg n'entendait ni les questions du khan ni les observations de sa femme; rien ne pouvait détourner son attention de la malade ni le tirer un instant de sa douleur profonde. C'est à grand'peine qu'on parvint à lui faire ({uitter cette chambre. Il demeura près de la porte, la bouche collée sur le seuil , poussant les gémissements les plus déchirants, tantôt implorant le secours du ciel et tantôt lui adressant des reproches amers. La douleur de l'ardent jeune homme était à la fois touchante et terrible.

Cependant l'apparition d'Ammalal-Beg avait produit sur la malade l'effet le plus salutaire; ce que n'avaient pu obtenir les efforts des médecins du pays fut opéié par cette circonstance fortuite. Ce cju'il fallait, c'était réveiller par une violente secousse les forces vitales prodigieusement abaissées ; autrement Seltana était perdue, non par un effet de la maladie ellemême, qui déjà conmiencait à décliner, mais par

suite de son extrême affaiblissement , comme une lampe qui s'éteint, non par l'effet du vent, mais faute d'air pour l'entretenir. Enfin, la crise se trouvant décidée , la puissance de l'âge l'emporta, et la vie commença de nouveau à circuler dans tous les organes de la jeune malade... A. la suite d'un sommeil long et paisible elle revint à elle avec des forces nouvelles, avec des idées plus fraîches. « Je me sens si bien, ma mère! dit -elle en portant autour d'elle des regards satisfaits. J'ai bien reposé; maintenant tout me paraît si gai autour de moi! les murs eux- mêmes semblent me sourire. Je crois que j'ai été malade, bien malade ; maintenant, grâce au ciel, je ne suis plus que faible; cela se passera vite, et je sens pour ainsi dire la santé, ainsi qu'une liqueur bienfaisante, se répandre dans mes veines. Cela a été comme un sommeil long et pénible , pendant lequel j'ai fait des rêves affreux. Il me .semblait que j'étais plongée dans les eaux glacées dune mer sans bornes; la soif me dévo-

rait et cependant je ne pouvais l'étancher. Dans l'éloiguement brillaient comme deux étoiles à travers le brouillard et l'obscurité. Les ténèbres augmentaient à chaque instant; à chaque instant aussi je sentais que je m'enfonçais davantage ; et tout-à-coup je crus entendre quelqu'un m'appeler par mon nom et sentir une main puissante me tirer du sein du liquide glacé... Les traits d'Âmmalat-Beg passèrent comme un éclair devant mes yeux... Les deux étoiles brillèrent d'un éclat surnaturel et s'éteignirent ensuite... tout rentra dans l'obscurité. C'est là tout ce dont je puis me rappeler ! »

Le lendemain il fut permis à Ammalat-Beg de revoir la convalescente; Sultan- Akhmet- Khan,s'apercevant bien qu'il serait impossible d'en obtenir la moindre réponse tant qu'il demeurerait en proie à l'inquiétude, finit par céder à ses instances. « Puisque me \oilà heureux, dit -il, je ne veux pas t'empécher de fêtre. » Et il conduisit son hôte dans la chamhre de sa fille. Seltana avait été prévenue, et

pouilanl elle ne put se défendre d'une vive émotion lorsque ses yeux rencontrèrent ceux de l'honnne auquel elle était si tendrement attachée et dont elle avait attendu si impatiemment le retour. Les deux amants furent long -temps sans pouvoir proférer une parole, mais leurs regards en disaient assez. Ils lisaient sur les joues décolorées l'un de l'autre toutes les douleurs, toutes les inquiétudes que leurs cœurs avaient souffertes pendant cet espace de temps. Sans doute la fraîcheur , l'extérieur d'une santé brillante embellissent une femme; mais combien celle qu'on aime devient plus intéressante par un air de pâleur, de souffrance, répandu sur ses traits! combien alors cette vue va directement à l'ame! Quel cœur de bronze pourrait résister à un œil languissant qui vous dit tendrement sans apparence de reproche: « J'étais heureuse en souffrant, car je souffrais pour toi !... »

Des larmes abondantes coulèrent des yeux dWmmalat-Beg; mais se rappelant enfin qu'il

V avait d'autres témoins de cette scène, il rassembla ses forces, releva la léte, et d'une voix tremblante eut à peine la force de dire : « Il y a bien long-temps que nous ne nous sommes vus,Seltana!

— Oui, dit-elle, et nous avons manqué être séparés pour jamais !

— Pour jamais! répondit Ammalat-Beg du ton d'un léger reproche; peux -tu le penser? N'existe- 1- il donc point une autre vie oii la souffrance est inconnue, où l'on ne se sépare plus de ceux qu'on a aimés? Si j'avais perdu le talisman de mon bonheur, avec quel dédain j'eusse jeté loin de moi la chaîne pesante et rouillée de l'existence! Pourquoi aurais -je continué alors à lutter contre la destinée!

— Dans ce cas je dois regretter que je ne sois point morte, dit Seltana en souriant; tu dépeins d'une manière si séduisante ce monde inconnu que tu donnes envie de s'y transporter au plus vite.

— Oh ! non, vis, vis bien long-temps encore;

vis pour le l)onlieiir, pour... » pour l'amour, eût voulu ajouter Ammalat-Be" ; mais il rougit et se lut.

Par degrés les roses de la santé commencèrent à reparaître sur les joues de la jeune fille, rendue au bonheur par la présence de son amant, et peu à peu les choses reprirent leur ancien cours dans sa famille. Le khan ne cessait de parler guerres et batailles à Ammalat- . Beg et de l'interroger sur l'organisation des troupes russes, tandis que sa femme, de son côté, le tourmentait de questions sur les habillements et les usages des femmes de là -bas, et ne manquait pas d'invoquer Allah à chaque fois qu'elle entendait dire qu'elles sortaient sans voile. En revanche, il était amplement dédommagé de tous ces ennuis par la société de sa chère Seltana; la moindre bagatelle, la plus légère circonstance qui se rapportait à leurs sentiments, aux détails de leur séparation, avait du prix à leurs yeux, et ils se plaisaient à l'analyser, à l'examiner de mille manières.

L'amour ressemble à Midas , d'antique mémoire; comme lui il change eu or lout ce qu'il touche, et comme lui trop souvent faute d'aliment il périt.

Mais à mesure que la pensée de la jeune fille se raffermissait, on voyait les soucis s'amasser de plus en plus sur le front de son amant. Souvent , au milieu d'une conversation des plus animées, il s'arrêtait soudain ; ses yeux se remplissaient de larmes et des soupirs douloureux semblaient déchirer sa poitrine; ou bien une fureur subite venait se peindre dans ses regards; il se levait comme hors de lui, saisissait le manche de son poignard; puis, frappé comme par une main invisible, il retombait dans l'abattement et dans une rêverie profonde, dont les caresses même de son amante parvenaient à peine à le faire sortir.

Un jour que les jeunes gens étaient seuls, Seltana, frappée de la tristesse de son ami , lui dit en posant sa tète sur son épaule: « Jzir^ âz«>(mon bien-aimé), qu'as -tu donc? d'où

jjcHil venir ton chagrin? Est-ce que tu ne se- !

rais pas heureux près de moi ? j

— Ah ! ne calomnie point cehii qui t'aime plus que le ciel lui-même, répondit Ammalat- ' Beg; mais après avoir éprouvé tous les tour- ; ments de l'absence, puis -je sans une affreuse [ douleur songer à une nouvelle séparation?... ' 11 me sera mille fois plus aisé de quitter la vie i que toi , chère fille aux yeux noirs !

— Comment peux-tu songer à cela?... à |

moins que tu ne le veuilles toi-même...

— N'amasse point par des doutes cruels j

de nouveaux tourments sur ma tête , ma Sel- !

tana; tu ne saurais comprendre ma cruelle si- |

tuation. Ignorante des choses de ce monde ,

tu n'as su jusqu'à pi'ésent que fleurir comme ■

la rose et jouir de l'existence comme le papillon; heureuse et exempte de soucis, jamais jusqu'ici tes volontés n'ont éprouvé d'obstacle. Mais moi, je suis homme; la destinée m'a imposé une chaîne pesante, une chaîne irapossi- |

ble à ronipre, celle de la reconnaissance pour j

des bienfaits reçus; et c'est elle qui, malgré mai, malgré mon cœur, hélas! m'entraîne vers IJerbent. ;

: r— Devoir! reconnaissance! dit Seltana d'un air tristement incrédule; belles paroles qile tout cela, dont tu voudrais recouvrir comme d'un châle l'envie ([ue tu as de nous quitter... L'amour n'a-t-il pas sur toi des droits antérieurs à ceux de l'amitié?... Tu ne pouvais donc disposer de ce qui ne t'appartenait pas... Âh ! mon ami, oublie toutes ces choses, oublie ton y***, les Russes tes amis et les belles femmes de Derbent!... Oublie la guerre et cettQ gloire qu'on n'acquiert qu'à force de meurtres. J'ai le sang en horreur depuis que j'ai vu couler le tien; je ne puis penser sans frémir que chaque goutte de ce sang, que vous répandez si-ilégèrement, coûte des larmes iii- Jarissables à . une sœur, à une mère, à une amante, QueMte.iïianq,uera-t-il donc pour vivre heureux avec nous au sein de nos montagne^? La pluie ne passe point par le toit c^^ .^lolji-e

maison ; nous avons du riz en abondance pour notre pilau; les écuries de mon père sont rem- | plies de beaux chevaux, ses salles de belles armes, ses coffres de richesses, et mon cœur ] d'amour pour toi. JN 'est-ce pas , mon bien-aimé, I que tu ne partiras point, que tu resteras avec ' nous ?

— Non , Seltana, non, je, ne puisyje ne dois point rester ici ! Passer ma vie avec toi , la finir près de toi, tel est l'unique, le plus ardent vœu de mon cœur; mais son accomplissement dépend de la volonté de ton père. Des liens sacrés m'unissent aux Russes^ et jusqu'à j ce que le khan ait fait sa paix avec eux, un mariage public entre nous est impossible... et ; ce ne serait pas des Russes, mais de ton père que viendrait l'obstacle.

tj)j !)E

■'ri -"-"i-

— Hélas! tu le connais bien , dit tristement la jeune fille. Tu connaisses sentiments, et depuis quelque temps sa haine pour les infidèles s'est encore accrue, à tel point qu'il n'hésiterait pas à liii tout isacri fier, sa fille et son ami;

- 5!?S et il en veut surto^^tà tqii colonel plus encore (ju'à tous les autres,

— Et moi j'ai plus d'une fois déjà tenté de lui parler de mes vœux, de mes espérances, et sa réponse a toujours été : Jure de devenir l'ennemi- des Russes et je t'écouterai alors !

j .-— Il ne nous reste donc plus qu'à dire: Adieu, espérance!

— Pourquoi donc cela, Seltana? pourquoi ne pas dire plutôt : Adieu, pays d'Avarie? »

La jeune fille le regarda fixement. « Je ne te comprends pas, dit -elle.

— Tu me comprendrais si tu m'aimais de préférence à ton père, à ta mère, à ton pays, si tu m'aimais comme je t'aime... Seltana , jo ne saurais vivre sans toi... Encore une fois, si tu m'aimes sincèrement, prouve -le -moi... ne nous quittons plus... fuyons...

— Fuir! la fille du khan! fuir comme une coupable, comme une esclave!... Ce serait affreux... ce serait inouï !

— Si le sacrifice est grand de ta part, il l'est

moins que mon amour pt)ur toi. Si tu me demandais mille fois celui de ma vie, je la jetterais autant de fois à tes pieds comme je ferais d'un poul de cuivre *^; je jetterais dé même mon ame à Shaytan si tu l'exigeais. Tiî me rappelles que tu es la fille du khan; je pourrais te dire aussi que mon père a porté la couronne de cbamkhal et que mon oncle la porte en ce moment; mais si je me crois digne de toi, ce n'est point panna naissance, mais par mon CQPur qui t'est si dévoué. Si c'est un crime que de rechercher le bonheur en dépit du sort. . et de la méchanceté des hommes, la honte en retombera tout entière sur ma tête. '''"'''^'^'^'

- — Et la colère... et la veneeance de mon

nère ! ' ' 'ïioof f ' f ... iot ».ruh-

— Au bout d'un certain temps cette colère s'apaisera d'elle-même. La chose une fois faite,

,i î'Ifll''! —

(i) Poul équivaut à la dénomination générale d'argent. Poul de cuivre ou carapoul exprime la pièce de n)onv<i*e de la plus petite valeur, un liard à peu près.

il en prendra son parti; nos caresses, nos larmes, finiront pai- toucher soii cœuf , et il nous pardonnera... La félicité alors nous couvrira de ses ailes , et nous pourrons dire avec orgueil : Nous l'avons conquise nous-mén[>es!, ; —T Mon cher ami, j'ai peu d'expérience des choses de ce monde, mais il y a là quelque chose qui mjs dit que le bonheur ne vient jamais à la suite d'une mauvaise action... Attendons quelque temps; peut-être Allah arrangera-t-il tout cela, et notre union pourra-t-elle s'effectuer sans recourir à ce moyen extrême.

— Seltana !. c'€st Allah lui-même qui m'a inspiré cette pensée '....Telle est sans doute sa volonté... Je t'en conjure, prends pitié de moi!... Fuyons, si tu ne veux pas que ce soit le cercueil qui me tienne lieu de lit nuptial. Écoute: j'ai pris l'engagement sacré de revenir à Derbent, et il me faut le remplir, le remplir promptement ; mais partir avec l'idée de ne te plus revoir, de le savoir peut-être la femme d'un autre,, c'est iiffr.eux, c'est mille fois pis que la

mbH..^; Consens a partager ma destinée; si ce lï'est par amour, que ce soit du moins par pitié!... Né me réduis paà au désespoir, ne me rends pas foii à force de douleur... Tu ne sais pas jusqu'où peut conduire une passion violente lorsqu'elle est' trompée; dans ma fureur, je ! puis finir par tout oublier^ les droits de l'amitié, ceux de l'hospitalité; fouler aux pieds les liens les plus sacrés, mêler mon sang avec un sang qui m'est précieux; enfin, par mes crimes , faire trembleî* les hommes et pleurer les anges... Seltana, sauve-moi de leurs malédictions, des tiennes propres, sauve -moi de moi-mémë!... Mes noukers sont braves, mes coursiers rapides comme le vent; la nuit est sombre, fuyons; réfugions -nous en Russie, sur une terre amie, jusqu'à ce que l'orage soit dissipé. Je t'en conjure pour la dernière fois... Tu tiens tout dans tes mains, ma vie, ma mort, ma destinée; dis oui ou non... »

Seltana, presque entraînée d'une part par réloquence brûlante de son amant et par son

[)ropie cœur, arrêtée de l'autre par sa retenue de jeune fille et les idées qui étaient le fruit de son éducation et des usages de son pays, flottait indécise, ballottée en sens divers comme un liège léger sur le dos des vagues agitées. I. Enfin elle se leva, et, d'un air fier et résolu , essuyant les larmes qui brillaient sur ses paupières comme les gouttes de rosée sur les feuilles du mélèse, elle parla ainsi : « Ammalat- Beg , dit-elle, c'est assez chercher à surprendre, à séduire ma raison ; l'amour ne m'aveuglera pas, sa vapeur enivrante ne m'étourdira pas au point d'étouffer entièrement en moi le cri de ma conscience. Je sais encore distinguer le bien d'avec le mal; je reconnais parfaitement combien il y a de honte et d'ingratitude à abandonner la maison paternelle, à porter la désolation au sein de parents qui nous aiment; je sais tout cela. Eh bien ! connais donc aussi la valeur du sacrifice que je te fais... Oui, je fuirai avec toi, je t'accompagnerai partout, je serai à loi pour toujours! Ce ne sont point tes

discours qui m'ont persuadée, c'est Ion cœur qui a vaincu le mien... Il a plu à Allah que je le rencontrasse, que je t'aimasse; qu'il eu soit donc ainsi. Soyons unis, et par des liens d'épines si ce n'e^t par des liens de roses. A présent tout est fini ; ta destinée sera désormais la mienne. » , JnaifJ

Qui peut décrire ce que ressentit Ammalat- Beg à celte preuve immense d'un amour si tendre , si dévoué ! Le ciel se fût ouvert devant lui que ses transports n'eussent pas été plus vils... Ils se firent jour pendant quelque temps par des. mots sans suite, par des exclamations de reconnaissance... Enfin les deux amants s'étanl calmés quelque peu, ils se concertèrent sur les principales dispositions à prendre pour l'accomplissement de leur projet. 11 fui convenu que Sellana descendrait de sa chanibre au moyen de draps noués ensemble, jusque sur les bords de l'Ouzen. Ammalat-Beg devait le soir Jiiéme partir do Kounzakh sous prétexte d une cUasseau faucon, puis, par des chemins

détournés et à l'entrée de la nuit, revenir secrètement sous les murs du château, recevoir sa maîtresse dans ses bras, la conduire en silence jusqu'à leurs coursiers, et une fois là ils ne craindraient plus rien ni personne.

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•ct'Ammàlat-Beg, ayant donné les ordres nécessaires: aux noukers qui l'accompagnaient , et tout disposé pour la fuite ou pour le combat, suivait des yeux avec impatience la marche du soleil qui, comme un défiant époux, refusait de quitter la place et ce ciel si chaud pour descendre derrière les fi-oids glaciers du Caucase. Que d'espace lui restait encore à parcourir! Il lui semblait qu'un siècle tout entier le séparait de l'instantoù tous ses vœux seraient remplis!... Trop confiant et irtiprudent jeune homme! Et qui te répond du succès ? et qui te dit que toutes tes démarches ne sont pas observées, tes pas comptés et tes paroles même saisies au passage?... F.s-tu bien sur qu'aNec ce soleil, que

lu voudrais déj,à voir disparaître, ne s'évanoui- i loul pas aussi toutes tes espérances Pi'.arnsJai)

Pendant le dîner, qui chez les Musulmans a | lieu d'ordinaire vers les quatre heures de l'ar- i près-midi, 3ultan Akhmet-Khan sembla plus que de coutume sombre et préoccupé. Ses yeux i par moments paraissaient lancer des éclairs ! sous ses épais sourcils, et il les arrêtait tantôt sur sa fille et tantôt sur son hôte; parfois son visage prenait l'expression d'un sou- ' rJ5i;e a,mer^ qui faisait place ensuite à celle d'une colère concentrée. Sa parole était brève et poignante, et tout cela faisait naître les craintes I avec les regrets dans l'ame de Seltana, l'inquiétude dans celle de son amant. D'un autre \ côté , l'épouse du khan , comme saisie du pressentiment d'une séparation prochaine, fui avec sa fdle plus tendre et plus affectueuse | que de coutume, et cette bonté peu méritée : arracha des larmes de repentir à la jeune fille, i In legard , qu'elle jeta à la dérobée à Ammalall>eg, fut pour celui-ci un leproche cuisant. !

! Aussitôt que les ablutions usitées après le repas furent terminées , le khan descendit dans k vaste cour de sa maison et engagea son hôte à le suivre. Là ils trouvèrent des chevaux tout sellés: et plusieurs serviteurs qui les attendaient.

« Ammalat-Beg, lui dit le khan, j'ai appris que tu projetais une chasse au faucon. Cela ^tant, je veux te montrer les miens, qui sont excellents. La chaleur est tombée , la soirée sera magnifique; mettons-nous en route, et d'ici à la nuit nous réussirons peut-être à pr,endre une couple d'oiseaux. » ; '^ .:r: f;-.

(Quelles que fussent les pensées d'AmnialatiBeg -h cette proposition , il ne trouva rien à y objecter, et ils partirent ensemble. ""■ ^ -' ■Le khan et son hôte cheminèrent quelque temps à côté l'un de l'autre, plongés dans un profond silence et livrés chacun à leurs réflexions, lorsqu'ils aperçurent à leur gauche un Avarien grimpant sur des rochers qui semblaient inaccessibles. Il était armé d un bâton

leniiiné par des crampons de lei', qu'il fixait solidement dans les (entes du rocher; il assurait sa marche par ce moyen et s'élevait de plus en plus. A sa ceinture se trouvait attaché un bonnet rempli de semences de froment, et une longue carabine était fixée sur ses épaules. Aklmjet-Khan s'arrêta, montra cet homme à son jeune compagnon, et lui dit d'un air grave : « Vois-tu bien ce vieillard, Ammalat- Beg; c'est au péril de sa vie qu'il grimpe sur ces rochers presque à pic, cherchant quelques vestiges de terre pour y semei- une poignée de froment. Ce ne sera également qu'au prix d'une sueur de sang qu'il pourra en recueillir le produit et le défendre de l'atteinte des oiseaux du ciel et des animaux sauvages. Voilà certes une pénible et rude existence.... Eli bien ! essaie de lui demander s'il consentira à l'échanger contre une autre, et les rocs stériles qui lui procurent celte chétive nourriture contre vos fertiles campagnes, vos riches pâturages de la plaine?.;.: !Non, le diia-l-il, non, je préfère

mon pays queK qu'il sbit; j'y suis né, j'y veux mourir. Ici je suis libre, iiul n'ade droit ni sur ma personne ni sur ma propriété. Ces arid'es montagnes, ces sommets glacés qui vous semblent si affreux, ils sont les remparts de moii indépendance.... Et qui sont-ils les ennemis de cette indépendance si chère ? ce sont les Russes, ces mêmes Russes dont toi^ Âmmalat-Beg, tu t'es rendu l'esclave.

— Klian ! tu sais bien que ce qui m'a vaincu ce ne sont point les armes, c'est la générosité des Russes. Je ne suis point leur esclave; je suis leur compagnon, leur ami. ^ * '"

— Plus de honte pour toi ce'h't f6î's!...'\^oîr l'héritier des chamkhals rechercher l'honneuide porter la dragonnade d'argent, l'entendre se vanter d'être Ic: parasite d'un colonel •russe!... ■ ''' '■'' ''"' '' '"''"''■

"'"i^— Modère tes expressions. Sultan Akhmeï.;. Je dois tout à V^***, je lui dois même plus que la vie.... Une étroite amitié nous unit maîliiè-

liant' ' ■ '1. . r.iiif.;l«! / ^icifîf

,280 .,.-yj ''-l^ quels liens peut-il exister eiitve nous et les giaours?... Leurnuire de.tpvis nos moyens, le^ détiuire quand nous le pouvons, les tromper lorsque nous ne Iç pouvons pas, voilà ce quç.nous prescrit le Koran, et c'est le devoir de tout fidèle croyant! >i,KÎj.i^jq^,otu

„,;,7f-,Khan ! laisse là Mahomet et ire cherche pas à me, faire peur de ce à quoi tu ne crois pas toi-même!... Tu n'es pas un mollah ni moi un fakir; j'ai réfléchi sur ces choses, et j'ai des idées arrêtées sur les devoirs d'un honnête homme.... .; ,.;^o^^ ^^ ..'^iiu;, a«i>

— Vraiment! Ammalat-Beg, dit le khan avec un sourire amer; il est fâcheux seulement que tu ne songes pas à appliquer ces beaux principes dans toutes les circonstances. Mais laissons cela. Je te le demande pour la dernière fois : Veux-tu prêter l'oreille aux conseils d'un ami auquel tu préfères un misérable giaour? Veuxtu rester ici, dernqi^qr, avec nous pour tou-

— .l'aurais volontiers donné ma vie pour

prix du bonheur que tu m'offres si généreusement; mais j'ai promis de revenir, et je dois tenir ma parole. ,

— Décidément?;

— Sans doute!

— Cela étant, le plus tôt sera le mieux. Écoutet tous deux nous nous connaissons, ei entré nous les détours et les flatteries ne seraient point de saison. Je ne te cacherai pas que j'ai toujours souhaité de t'avoir pour gendre, et j'étais content en voyant que ma fille semblait te plaire. Ta captivité empêcha l'exécution de mes desseins, et depuis, ta longue absence et ce qu'on disait du changement opéré en toi m'affligèrent vivement. Enfin tu es revenu, et tu as tout retrouvé ici dans le même état; mais toi, tu ne nous a plus rapporté le même cœur qu'autrefois. J'avais espéré te rappeler à de meilleurs sentiments, mais je me suis cruellement trompé! Je le regrette, mais qu'y faire^^^. Je Uje.puis avoir pour gendre un serviteur des Russes..; M; ! ' <: iij>

— Ecoute, Akhniet-Klian...

— Laisse-moi achever. Ton arrivée subite, le desespoir que tu as montré à la vue deifna fille malade, ont éclairé tout le monde sur tes sentiments et sur nos projets mutuels. Dans toutes nos montagnes on ne parle que de ton mariage prochain avec Seltana; maintenant que nos liens sont rompus, il est nécessaire que ces bruits cessent également. Pour l'honneur de ma famille, pour la tranquillité de ma fille, il faut que tu nous quittes en ce moment méme> Cela est nécessaire, cela est indispensable. Ammalat-Be§, nous nous séparerons en amis; mais nous ne nous reverrons, ici du moins, (jue si nous pouvons contracter desJiens plus intimes. Puisse Allah changer ton cœur et-te ramener vers nous tel que tu dois être ! Jusque la... adieu! »; .as n'tH'rB'i •.tioinauL ii\)

Aces mots, le khan touj?na bride et partit au grand galop, suivi de tousles'sienS;.ti!Ofl înoat

Le tonnerre du ciel tombant tout-a-coup sur Ammalat-Beg endormi n'eût pu Tattérer, l'a-

lu'anlir plus que ne le lit cette brusque explication. Depuis long-temps déjà la poussière élevée sur la route pai' les chevaux du khan avait disparu , et Ammalat-Beg était toujours à la même place sur la colline, se découpant comme une masse noire sui- les teintes pourprées du soleil couchant.

Cljapttrc IX.

A)t)lÀLAT-BF.n DAyS LE CAMP DES RUSSES. LiYTREFtE MYSTÉRIEUSE.

A l'effet de contenir les habitants du Daghestan prêts à se soulever, le régiment du colonel V*** se trouvait rassemblé et campait non loin d'un village nommé Kafir-KoumyÂ. Dans la fente d'Ammalal-Beg, placée à côté de celle du colonel, Saphir- Ali, nonchalamment étendu sur un tapis, se régalait d'une bouteille de Champagne sans se soucier du prophète et de ses défenses. Près de lui , Ammalal , pâle et maigre, la tête appuyée sur un coussin, fumait silencieusement sa pipe. Trois mois s'étaient

déjà écoulés depuis que, semblable à un exilé d'Eden , il se traînait avec le détachement russe à la vue de ces montagnes où tout son cœur l'appelait, mais où il lui était défendu de pénétrer. Un mécontentement concentré , une sombre tristesse s'étaient emparés de tout son être, et versaient leur fiel sui- son caractère jadis aussi bienveillant qu'il était vif. Ayant sacrifié tout son bonheur à ses relations avecles Russes , il leur en voulait de ses chagrins, à la nation entière aussi bien qu'aux individus, et ne s'en voulait pas moins à lui-même. Cette disposition pei cait dans tous ses mouvements, dans chacune de ses paroles.

« Quelle chose excellente que le vin ! disait Saphir-Ali en vidant son \erre; il faut qu'en Arabie, au temps de Mahomet, on n'ait su faire que du verjus, sans quoi le prophète n'eût pu se décider à défendre aux \ rais-croyants l'usage du jus de la treille. Vraiment, cette liqueur infidèle est si douce, si agréable, qu'on dirait que les anges eux-mêmes y ont fait tomber des

larmes de joie... Noyons, Aiiinialat-Beg, cnlore un verre, je t'en prie; cela te rendra le cœur plus légei- qu'une bulle de savon... Te rappelles-tu ce que disait le poète Hafiz?...

— Et moi, Saphir-Ali, je te prie de me laisser tranquille, de ne pas me tourmenter de tes sottises, pas même sous le nom de Saadi et de Hafiz.

— Eh bien! où est donc le mal?... Tu m'écouterassi lu veux, cela te distraira toujours... Est-ce (jue, quand tu me lacontes de longues histoires sur ta chère Seltana, je ne suis pas là, à t'entendie bouche béante, connue je le ferais pour ce sorcier qui mange du feu et nous tire de son gosier des rubans à n'en ])lus (inir... Chacun son tour, c'est trop juste... Ea seule différence , c'est que chez toi c'est l'amour qui te fait dire des sottises, tandis que chez moi c'est le vin.... Vovons : à la santé des Russes !

— Depuis quand donc as-tu commencé à les tant ainuM-.^

— Et loi, depuis quand as-tu cessé de les aimer?

— Depuis que j'ai commencé à les connaître davantage, et, ma foi! je vois maintenant (ju'ils ne valent au fond guère mieux que les nôtres. Ils sont tout aussi intéressés, aussi avides , aussi paresseux que nous le sommes nousmêmes. Voilà assez long-temps qu'ils gouvernent ce pays; eh bien! qu'est-ce qu'ils ont fait de si bon jusqu'à présent?,.. Où sont les lois, les établissements utiles que nous tenons d'eux?... Nous ont-ils enseigné quelque chose, ont-ils corrigé nos mœurs? V*** m'a ouvert les yeux sur les défauts de mes compatriotes, mais cela m'a appris en même temps à apercevoir les leurs, et je trouve maintenant qu'ils sont d'autant moins excusables qu'ils nous | sont plus supérieurs en civilisation. Mais ici j | ils paraissent avoir entièrement perdu de vue ! ce qui devrait être leur but principal, d'exer- | cer une activité bienfaisante; au contraire, ils ;

s'abandonnent à la mollesse et tombent dans une nullité morale qui ne cède pas même à la nôtre.

— J'espère du moins que tu exceptes ton ami V*** de cette condamnation générale?

— Oui, sans doute, lui et quelques autres encore; mais aussi combien leur nombre est peu considérable!

— Les anges , nous dit-on , se comptent aussi dans le ciel!... et quant à V***, c'est un véritable ange... il est si juste, si bon!... Existe-t-il un Tatare qui en dise du mal ou bien un soldat russe qui ne donnât sa vie pour lui?... Abdoul-Hamid, du vin!... A la santé de V***!

— Assez, assez! Il me serait impossible de boire davantage, fût-ce à la santé de Mahomet lui-même!

— Si tu n'as pas l'arae aussi noire que les yeux de ta Seltana, tu ne refuseras pas de boire à celle de V***, quand tu devrais te mettre à dos

tous lesjackhountes'^ deTaïki, tous les «//2«//w^ vl tous les chikhs du monde.

— Je ne boirai pas, je te l'ai dit.

— Ecoute, Ammalat-Beg; si tu l'exigeais de uioi , je n'hésiterais pas à abreuver de mon sang le diable en personne, et tu refuses, pour me faire plaisir, d'avaler un seul verre de vin.

— Oui, je refuse, parce que je ne le veux point, et je ne le veux point par la raison que je sens tout mon sang fermenter comme un baiil de bouza^ nouvellement faite.

— Contes que tout cela, mon cher ami! ce ne sera point la première fois que nous aurons bu ensemble et que notre sang se sera un peu échauffé.... Avoue-le plutôt, tu en veux au colonel.

— Eh bien ! s'il faut te le dire, oui!

(i) Les habitants de Tarki sont sunnites. \,c jakhounle est le premier parmi les mollahs.

(2) Imam veut dire saint, et chikh prophète.

(H) On nomme houza une liqueur fernicnlce assez bend)l;tblo à la bière.

— Et la raison ?

— Oh! il y en a plus d'une. Voilà déjà longtemps que des gouttes d'amertume commencent à se mêler à la douceur de notre amitié. Le fait est que rien n'est plus contraire à ma nature qu'un ami tiède!... Pour celui-ci, il n'est avare ni de conseils ni de morale; mais dès qu'il s'agit de faire quelque chose qui pourrait lui coùtei- un peu de peine ou l'exposer à quelques inconvénients , alors c'est autre chose.

— Je comprends; il a refusé de te laisser retourner en Avarie.

— Oui, sans doute, et si tu pouvais connaître mon cœur tu sentirais à quel point ce refus a dû m'étre cruel. Pendant long-temps il m'a laissé me bercer de cette idée, et tout-àcoup toutes mes prières, mes supplications les plus instantes se sont trouvées vaines; et comme il aurait brisé un calian'^ de cristal, il

(i) On sait que le calian est un appareil à fumer fort commun en Perse et dans tout l'Orient. La fujnéc du tabac y passe à travers de leau et arrive refroidie.

a subitement réduit en poudre toutes mes espéiances de bonheur.... Il faut bien qu'Akhmet- Kban se soit radouci à mon égard, puisqu'il desirait me voir; et je ne puis aller le trouver, je ne puis voler près de ma chère Seltana !...

— Mets-toi un peu dans sa situation , frère, et demande-toi si tu n'eusses pas agi de même à sa place?

— Non, certainement non. A sa place j'aurais dit tout simplement : Ammalat-Beg , n'attends rien de moi, je ne puis t'étre d'aucun secours. Ce n'est pas même son secours que je réclame; tout ce que je demande, c'est qu'il ne mette pas d'obstacle à mes projets. Mais non ; il se place devant moi, il me cache le soleil des félicités humaines et me dit ensuite froidement que c'est pour mon bien, pour mon bonheur à venir. Cela n'est-il pas comme s'il tentait de m'empoisonner au moyen d'une liqueur soporifique?

— Non, mon ami.... et s'il en était même ainsi, on t'administrerait le soporifique, comme

on fait pour un malade auquel on veut épargner par-là la douleur d'une opération eruelle mais nécessaire. Tu ne songes, toi, qu'à ta passion; mais V*** est obligé de veiller à conserver intact ton honneur et le sien propre, car tous deux vous êtes entourés de gens peu bienveillants pour vous. Crois-moi; d'une façon ou d'une autre, il finira par te guérir!...

— Est-ce que je demande à être guéri?... Ce mal divin , mon amour, est le seul lien qui m'attache à la vie!... Me l'ôter, cet amour, c'est m'arracher le cœur de la poitrine, ce cœur qui ne saurait encore s'habituer à battre à l'unisson du tambour!... »

En ce moment ils virent entrer dans la tente un Tatare inconnu, qui, après avoir jeté autour de lui un regard défiant , fit à Ammalat- Beg une inclination profonde, puis ôta ses pantoufles et les déposa devant lui. Cela signifiait dans les mœurs des Asiatiques qu'il lui demandait un entretien secret. Ammalat-Beg fil un signe d'assentimeni , et ils sortirent en-

semble tle la lente. La iiiiil était sombre, les feux du camp éteints, et la chaîne des vedettes placée à une grande distance en avant d'eux. (( [ci nous sommes seuls, dit 4mmalat-Beg à l'inconnu ; qui es-tu, et que me veux-tu?

— Mon nom est Samid. Je suis un habitant de Derbent, de la secte des sunnites... Quant à ce qui m'amène ici, c'est pour toi seul que ma mission est importante... V aigle aime les montagnesl «

Ammalat-Beg tressaillit; ces mots faisaient partie d'un langage secret dont il avait la clé.

«Comment ne les aimerait -il pas? répondit-il; sur les montagnes paissent beaucoup d'agneaux pour l'aigle, et Vhomme lui-même y trouve de l'argent en abondance.

— El le guerrier (iguid) , de V acier trempé pour ses armes... »

Ammalat-Beg saisit la main du messager.

«Comment se porte Sultan Akhmet-Khan ? deraanda-1-il avec précipitation. Quelles nouvelles lu'appoi'tes-lu de sa ])aii ? As-lii vu sa famille?

— Je n'ai pas été envoyé ici poin- répondre à tes questions, mais pour t'en adresser une moi -même... Veux-tu me suivre?

— Où ? dans quel but?

— Tu connais qui m'envoie, cela doit le suffire; si tu n'as pas de confiance en lui, alors tu peux aussi te défier de moi. Cela m'est indifférent; bien plus, j'y trouve ma siirelé. Au lieu de risquer mon cou si l'on me surprend ici, je dois préférer aller tranquillement rejoindre le khan et lui apprendre qu'Ammalat-Beg n'a pas la permission de sortir du camp!...»

Ces paroles arrivèrent à leur but. Le rouge monta au visage d'Ammalat-Beg, qui s'écria aussitôt: « Sapliir-Ali, à moi ! » Saphir- Ali effrayé sortit de la tente et courut vers son niaîlre. «Fais-moi venir deux chevaux, sellés ou non, n'importe, et envoie dire au colonel que je suis allé visiter le terrain en dehors de la chaîne, pour examiner si quelque mauvais sujet ne profite pas de l'obscurité pour se glisser entre les postes. Tu m'aj)porteras mon

sabre tlmoii l'usil. \ a, hâle-toi le plus possible.» Dans un instant les chevaux ("urenl amenés. Le Tatare sauta sur le sien, attaché à peu de distance, et tous trois partirent au galop. Arrivés à la chaîne des sentinelles, Ammalat-Beg ayant dit le mot d'ordre, ils continuèrent lenr chemin en prenant à gauche et le long du bord du rapide torrent de l'Azène.

Saphir-Ali, qui s'était fort à regret décidé à quitter sa bouteille, murmurait entre ses dents contre l'obscurité, les broussailles et les fossés qu'ils rencontraient à chaque pas ; mais voyant que personne ne semblait y prendre garde, il se décida à entamer lui-même la conversation. « La peste soit de ce conducteur ! dit-il; Dieu sait par quels chemins et où il nous mène ! Pourvu qu'il ne finisse pas par nous vendre auxLezguines pour quelques centaines de piastres... Je me défie des hommes louches, et celui-là l'est furieusement.

— Et moi aussi, mais pas plus des louches que de tous les autres. Du reste, celui-ci m'est

adressé pai'un ami; il est incapable de nous trahir.

— Et s'il osait se permettre un tour semblable, la première chose que je ferais, ce serait de le couper en deux comme un melon. Eh! l'ami, cria Saphir -Ali au guide qui les précédait; on dirait que cela t'amuse de mettre en pièces mes habits. ISe pourrais -tu donc nous mener par un chemin moins étroit? Est-ce que tu nous prends pour des faisans ou des renards ? »

Le guide s'arrêta. «C'est juste, répondit-il, je n aurais pas dû conduire si loin un douillet tel que toi. Demeure ici pour garder les chevaux, pendant qu'Ammalat - Beg et moi nous irons où nous avons affaire.

— Est-ce que tu te décideras à te risquer seul dans le bois avec cette espèce de brigand? demanda Saphir- Ali à voix basse à son maître.

— Cela veut dire que tu ne te soucies pas de demeurer ici sans moi, dit Ammalat- Beg en descendant de cheval et lui mettant la bride entre les mains. 11 le faut bien cependant,

et jek' plie de lâcher de nepoint trop t'enimyer, mon cher ami. Aussi bien je le hiisse ici dans une société fort agréable, dans celle des loups et des chacals... Les entends -tu hurler leur chanson nocturne?...

— Puisse -je seulement n'avoir point ton corps à disputer à ces beaux chanteurs ! » répondit Saphir-Ali.

Ils se quittèrent. Samid conduisit Ammalat- Beg à travers un taillis très épais le long de la rivière, et ayant marché l'espace d'un demiverste ils commencèrent à en descendre le bord escarpé, ce qu'ils firent non sans danger, en se tenant aux branches des églantiers qui y croissent en abondance. Enfin , après avoir cheminé quelque temps de cette manière, ils arrivèrent à l'entrée d'une caverne au niveau de l'eau, creusée par la chute d'un torrent maintenant à sec. De belles stalactites, ihi nitre cristallisé, qui pendaient le long des murs, étincelaient connue des diamants à la lueur d'un feu allumé au milieu de la caverne. Am-

uiiilal-Beg aperçut alors, à travers l'épaisse iuniée qui tourbillonnait vers la voûte, Sultan Âklimet-Klian, couche sur sa bourka, son fusil armé sur ses genoux, et les poils de son bonnet ])ersan agités par le vent qui soufflait dans les fentes de la grotte. Il se souleva poliment pour répondre au salut empressé d'Ammalat-Beg. «Je suis bien aise de te voir, dit- il à son hôte en lui prenant affectueusement la main ; en cela je ne crains point de te montrer un sentiment que peut-être je devrais renfermer en moi-même. Du reste, ce n'est pas seulement pour te voir que je suis venu li travers mille dangers et que je t'ai moi-même dérangé au milieu de la nuit. Assieds-toi, Ammalat-Beg, et causons un peu sur une matière importante.

— Importante? est-ce pour moi. Sultan Akmet?...

— Pour tous deux. Tu ne l'ignores pas, j'étais lié avec ton père, et il fut un temps oii je te croyais aussi mon ami...

— Tu n'en étais donc pas sûr, khan?...

— Non, j'ai tort; tu l'étais véritablement alors, et tu le serais resté toujours, si en tre nous n'était pas venu se placer cet hypocrite de Y***.

— Khan , tu juges de lui sans le connaître.

— Non -seulement je le connais, mais tu le ] connaîtras bientôt toi-même!... Mais parlons

un peu de ce qui concerne Seltana. Tu le sais, ]

elle ne peut pas rester fille toute sa vie; ce |

serait une honte pour ma maison , et, je te le i

dirai franchement , il se présente déjà des partis pour elle. »

Ammalat-Beg sentit le cœur lui manquer à ces paroles, et il demeura quelque temps sans pouvoir répondre. A la fin cependant, rassemblant ses forces : « Et quel est Taudacieux qui ose se mettre sur les rangs ? demanda-t-il d'une :

voix altérée. i

— C'est Abdoul-Mousselim, le second fils du I chamkhal. Après toi c'est celui auquel sa haute naissance donne le plus de droits à la main de • ma fille...

— Après moi! après moi! Suis-je donc déjà '\

mort Pet ma inéliVoire elle-même est -elle déjà effacée du souvenir de mes amis ?

— Non, Ammalat-Beg, ni ta mémoire, ni l'affection que je t'ai toujours portée , ne sont effacées, du moins dans mon cœur... Mais sois équitable... oublie un instant que tu décides ici dans ta propre cause. Que nous reste-t-iî à faire ? Tu ne veux pas te séparer des Russes , et quant à moi je ne pourrai jamais me réconcilier avec eux...

— Ah! si tu le voulais seulement, si tu voulais dire un mot, un seul mot, tout serait oublié, pardonné à l'instant même... Je t'en réponds sur ma tête , sur l'honneur de mon ami V***, qui plus d'une fois m'a promis son intercession à cet égard. Au nom de ton propre ])ien, de la tranquillité de ton pays, de notre bonheur à tous, je t'en conjure, consens à un accommodement , et le passé sera regardé comme non avenu , et tu rentreras dans tous tes droits!

— Jeune homme trop confiant! et tu oses

ainsi te porter garant des dispositions des autres!... Tu me réponds de ma sûreté, de mon pardon !... es-tu donc tellement assuré de conserver toi-même ta liberté, ta vie?

— Et à quoi donc est-elle bonne, ma pauvre existence? Qui a besoin de ma liberté, dont moimême je ne sais que faire ?

— A qui, enfant? Est-ce qu'il ne t'est jamais venu dans l'esprit que le cbamkbal ne doit pas être fort tranquille, et que cela lui fait passer plus d'une nuit sans sommeil, de te savoir, toi, l'béritier présomptif, en faveur auprès du gouvernement russe.

— Je n'ai jamais eu foi dans son amitié et n'ai jamais redouté sa haine.

— Ne la redoute point , mais ne la méprise pas non plus. Sais -tu bien qu'un exprès envoyé par lui à Yermoloff , et qui n'a tardé que d^un instant, avait pour mission d'obtenir du général qu'il te fît sans miséricorde punir de la mort des traîtres ? Le cbamkbal ne t'a jamais beaucoup aimé; mais depuis que tu lui as ren-

voyé sa fille l'aveugle , il ne met plus de bornes à sa haine.

— Et que pourrait -il me faire tant que je me trouverai sous la protection des Russes, sous celle de V*** ?

— Écoute, Ammalat-Beg, je vais te faire un petit conte. Un jour, un mouton , pour échapper à la gueule des loups, fut se réfugier chez des bouchers. Là il fut bien nourri, caressé, enfin au point qu'il se vantait partout de son heureuse destinée. Tu devines le reste; au bout de trois jaurs il était à la broche. C'est ta propre histoire que je te raconte!... Il est temps de t'ouvrir les yeux. Celui que tu regardes comme ton meilleur ami est le premier à te trahir. Des embûches t'entourent de toutes parts , et mon but, en cherchant à te voir, a été surtout de te mettre sur tes gardes. C'est un devoir que j'ai voulu remplir. En demandant pour son fils la main de ma fille, on m'a donné à entendre, de la part du chamkhal , qu'il me serait bien plus aisé de faire ma paix avec les Russes

par son entremise que par la tienne, toi, faible et sans crédit; que même, d'une manière ou d'une autre, on saurait bientôt t'écarter toutà-fait, de manière à ce que tes droits et tes prétentions ne soient plus à craindre. Tout cela était bien fait pour me donner des soupçons j mais j'ai appris depuis beaucoup plus encore que je n'avais supposé d'abord. Aujourd'hui même il m'est tombé entre les mains un serviteur du cliamkhal expédié par lui auprès de V***. Vaincu par la torture, cet homme m'a avoué qu'il avait été envoyé pour négocier avec le colonel, que le cliamkhal promettait de donner cinq mille ducats d'or pour qu'on tachât de se défaire de toi... Mais V*** hésite encore... il voudrait se borner à t'envoyer en Sibérie pOur la vie. La chose n'est pas encore décidée entre eux; mais comme demain le détachement auquel tu appartiens va se séparer, ils sont convenus de se réunir dans ta maison même, à Bouinaki, et là ils débattront le prix de ton sang ; là on s'occupera de prépaier les

3lt

délations nécessaires ; là on t'empoisonnera en mangeant à ta table et on te forgera des chaînes tout en te promettant des monts (for î »

C'eût été pitié d'observer l'effet de ce discours perfide sur le trop crédule jeune homme. Chacune des paroles du khan , ainsi qu'un fer ardent, pénétrait dans son cœur. Tout ce que ce cœur contenait de sentiments nobles et élevés, semblable à une liqueur alcoolique , prit feu et disparut en cet instant. Les passions fougueuses et désordonnées que V*** avait su conjurer, et que lui-même il avait appris à vaincre, se déchaînèrent soudain et s'emparèrent de tout son être. Le malheureux se sentit subitement transformé; les idées nouvelles qu'il avait acquises, tout ce en quoi il avait foi et confiance, il perdit tout dans ce moment fatal. Pendant quelque temps il essaya en vain de parler, des gémissements inarticulés s'échappèrent seuls de son sein; enfin sa fureur se fit jour par un torrent de menaces et d'impré-

cations. « Vengeance! vengeance! s'écria-t-il y et nialheur aux. hypocrites !

— Enfin, voilà une parole digne de toi, répondit le khan , s'efforçant de cacher la joie que lui inspirait le succès de sa ruse perfide-, assez long-temps tu as rampé en serpent sous le pied des Russes; il te faut maintenant, ainsi qu'un aigle, t'élever sous les nues pour de là observer tes ennemis d'une hauteur inaccessible à leui-s traits. Tu dois rendre trahison ppur trahison et payer la perfidie par la mort.

— Oui , mort et perdition au chamkhal , le lâche qui veut attenter à ma liberté ! Mort à Abdoul-Mousselim , qui ose porter une main sacrilège sur le trésor de mon ame !

— Et qu'est-ce que le chamkhal, lui et tous les siens ? Ils sont à peine dignes de ta colère... D'ailleurs, on ne les aime guère à ïarki, et, si nous marchons en armes contre eux, les habitants eux-mêmes les livreront entre nos mains. Non, Ammalat-Beg; c'est plus près de loi que lu dois porter les premiers coups;

il le tant commencer par tuer Ion principal ennemi; il te faut tuer V***.

— V*** ! dit Âmmalat-Beg en reculant involontairement; sans doute il m'a trahi, je dois le haïr... Et cependant il a été mon ami , il m'a sauvé d'une mort ignominieuse !

— Et maintenant il veut te condamner à une vie cent fois pire que la mort elle-même... Belle amitié que cela, vraiment!... D'ailleurs, toi-même tu l'as sauvé des défenses du sanglier, fin bien digne d'un mangeur de porc... Tu as payé ta première dette , il te reste maintenant à acquitter la seconde en le punissant de la part qu'il a prise à la trame ourdie contre toi...

— Oui, je le sens, cela serait justice... mais que dira-t-on de moi? que dira surtout ma propre conscience?...

— Ammalat-Beg, tu es homme et tu devrais rougir de trembler ainsi devant des contes de vieille femme... Ta conscience peut-elle te blâmer de chercher à te venger, de sauver ton

lioiinèur?... Écoute; je vois bien que sans moi I II ne te décideras à rien , pas même à épouser Seltana, si on t'en donnait les moyens. Je vais le parler franchement et te simplifier la chose. Si tu veux devenir mon gendre, la première condition à remplir sera la mort de V*** ; à ce prix seulement il te sera permis de posséder celle que tu aimes. Ce ne sera que la tête de V*** à la main que tu pourras te présenter chez moi ; ce sera le seul présent de noce que j'accepterai de toi. Non-seulement la vengeance , mais la nécessité la plus urgente exige la mort du colonel. S'il périt, le Daghestan reste sans chef; surpris, stupéfaits, les Russes ne sauront ([uel parti prendre; nous en profiterons pour tomber sur eux pendant qu'ils sont disséminés dans leurs cantonnements d'hiver. Je monterai à cheval, je me mettrai à la tête de vingt mille Avariens et Akouchentses , et nous arriverons des montagnes sur Tarki avec la promptitude d'une avalanche. Alors Ammalat-Beg, devenu ehamkhal du Daghestan, nrembrassera comme

son ami, son beau-père!... Voilà mes projets, voilà ta destinée! Choisis maintenant, dVin côté entre un exil éternel , de l'autre entre le pouvoir, la gloire et le bonheur. Délibère, réfléchis si tu veux; mais sache bien que nous ne nous reverrons qu'en amis, en parents, ou bien en ennemis mortels!... »

Le khan disparut. Ammalat-Beg demeura long- temps à la même place, en proie à un flot de passions tumultueuses et cruelles. Enfin Samid \int lui rappeler qu'il était temps de reprendre le chemin du camp. Marchant comme machinalement sur les traces de son guide, il remonta, sans presque s'en apercevoir, au haut du livage, retrouva ses chevaux, et, sans répondre aux questions multipliées de Saphir- Ali, partit au grand galop et arriva promptement dans sa tente. Là tous les tourments de l'enfer vinrent s'emparer de lui. Si la première nuit de malheur est cruelle à supporter, celle des sentiments haineux et des projets sanguinaires l'est peut-èlie plus encore.

€l)apttrc X.

LINTÉRIEVR D'USE CABANE TATAHE. — DERNIERS FRAGMENTS DE CORRESPONDANCE.

a Te tairas -tu, serpent? disait une vieille femme tatare à son petit -fils, qui, s'étanl réveillé avant le jour, pleurait pour faire quelque chose; tais-toi, te dis-je, ou je te mets à la porte. »

Cette femme avait été la nourrice d'Ammalal- Beg. La sa/île ou maison qu'elle habitait, située non loin de celle du jeune beg, était un don de sa munificence. Elle se trouvait composée de deux jolies pièces bien blanchies.

doiil les planchers étaient couverts de nattes de jonc, nommées en langage du pays hassil. Point de fenêtres , l'air et le jour arrivant par la porte, mais des niches fréquentes, occupées par des coffres gainis de plaques de fer-blanc, sur lesquels étaient disposés sans ordre des vêtements, des lits de plumes et des fourrures. A moitié de hauteur des murs, sur des entablements, on voyait des écuelles en faïence pour le pilau, surmontées de couvercles en fer-blanc et suspendues de champ sur des bouts de fil d'archal; de petites assiettes percées de tious dans le milieu, ce qui prouvait qu'elles étaient destinées plutôt à servir d'ornement que pour un usage réel. Le visage ridé de la vieille femme indiquait une disposition à la méchanceté, jointe à une mauvaise humeur habituelle, conséquence d'une existence solitaire et privée de jouissances , semblable à celle de toutes les femmes de son âge et de son pays. Elle ne cessait point, de dessous sa couverture de coton piqué, de grommeler entre ses dents et de

gronder l'enfant. « Ke^^/ (tais-toi), s'écria-lelle enfin avec colère; kessl ou bien je le donnerai aux goules ( diables ). Les entends-lu gratter en dehors et frapper à la porte? Ils sont venus pour te prendre! »

La nuit était noire et orageuse. La pluie qui tombait en grosses gouttes sur le toit plat de la maison et le vent qui sifflait dans le tuyau de la cheminée formaient un digne accompagnement à la voix rauque de la vieille. L'enfant se tut, et, ouvrant de grands yeux , commença à écouter avec inquiétude. En effet quelque bruit se fit entendre en dehors de la porte. La vieille eut peur à son tour. Son autre compagnon, un vieux chien à poils lont;s et crépus, souleva la tête et se mit à pousser des hurlements plaintifs.

Pendant ce temps, les coups à la porte redoublèrent successivement et avec violence. Enfin une voix forte et menaçante fit entendre fces paroles : « Jtch kapiny, akhyryn akhyrissl ( ouvrez donc la porte à la fin ) ! »

La vieille pâlit. « Allah bismillah ! dit-elle , tantôt regardant le ciel, tantôt menaçant son chien, tantôt cherchant à calmer l'enfant qui s'était remis à pleurer. Paix! vilaine béte; paix! te dis-je. Qui est là ? Est-ce un honnête homme, celui qui vient ici, au milieu de la nuit, réveiller une pauvre vieille? Si tu es un shaytan (diable), va-t-en trouver KitchÂina, ma voisine; elle est de ta connaissance, et il y a long-temps qu'il est temps pour elle de te suivre en enfer! Si tu es un tchaouch (homme de police, percepteur), ce qui, par parenthèse, ne vaut guère mieux, tu peux t'en aller également. Mon gendre n'y est pas ; il est nouker auprès d'Ammalat- Beg, et celui-ci m'a depuis long -temps dispensée des logements militaires. Si tu es un de ces honnêtes vagabonds qui courent le pays, je t'engage encore à passer ton chemin ; je n'ai rien, ni un œuf ni un morceau de pain que je puisse te donner. D'ailleurs j'ai nourri de mon sein Ammalal-Beg, et il me semble que cela devrait bien m'épargner quelques importun ités.

— Ouvriras-tu enfin, vieille diablesse? cria impatiemment la voix du dehors. Si tu tardes un instant de plus, il ne te restera de ta maudite porte pas seulement une planche qui puisse servir à ton cercueil ! » Un nouveau coup suivit cette sommation , et la porte trembla violemment sur ses gonds rouilles.

(( Entrez , entrez , je vous prie ! » dit alors la vieille en se levant et allant tirer le verrou d'une main tremblante. La porte s'ouvrit , et elle vit entrer un homme d'une taille moyenne, d'une figure imposante et sévère, revêtu du costume tcherkesse. L'eau dégouttait de son bachlyk et de sa bourka blanche; il jeta sans cérémonie cette dernière sur le lit de l'hôtesse et se mit à défaire le bachlyk qui lui cachait à moitié le visage, La vieille Fatma, qui pendant ce temps avait allumé une chandelle, se tenait devant lui toute tremblante, tandis que son chien , la queue entre les jambes, acculé dans un coin, aboyait de temps en temps d'une voix craintive; quant au petit garçon , il était allé se cacher

au fond d'une cheminée dans laquelle depuis bien des années on n'avait pas fait de feu.

« Eh bien! Fatma, dit l'inconnu, il parait que tu es devenue fière, car tu ne connais plus tes anciens amis... »

Cependant celle-ci, l'ayant considéré plus al tentivement , ne tarda pas à distinguer les traits de Sultan Akhmet-Khan , lequel, dans la même nuit, s'était transporté de Kafîr-Koumyk à Boui naki. « Puissant Mahomet, dit-elle en croisant respectueusement ses mains sur sa poitrine, comment donc ai-je pu ne pas reconnaître mon ancien maître!... Je suis donc devenue tout-àfait aveugle !... Il est vrai que mes pauvres yeux ont tant pleuré après le pays d'Avarie, ma chère patrie... Pardonne, gracieux seigneur, pardonne à une pauvre vieille!...

— Mais, ma bonne Fatma, tu ne dois pas être si âgée... Ne t'ai-je pas connue jeune fdle à Khounzakh?... Tl est vrai que c'est tout au plus si moi-même alors j'avais assez de force pour aller dénicher des oiseaux.

— Hélas! seigneur, on vieillit vite liois de son pays. Si j'étais restée dans nos montagnes, je crois que je serais encore fraîche et colorée comme une pomme d'api ; mais ici je suis comme une masse de neige tombée de la montagne dans la vallée. Mais veuillez vous asseoir, seigneur khan, et dites-moi ce que je pourrais vous offrir qui vous fût agréable... CommenI recevoir dignement un hôte aussi illustre!...

— Je ne te demande qu'u ne chose, la vieille ; c'est un peu de bonne volonté à remplir mes désirs.

— Je suis à vos ordres, khan... parlez... commandez.

— Écoute , Fatma , je n'ai pas de temps à perdre en paroles... Voici ce qui m'a conduit ici... Aide -moi un peu de ta langue, et je te donnerai, moi, de quoi te mettre sous la dent et faire la belle sur tes vieux jours... Consens à ce que je vais te demander, et tu auras dix moutons bien comptés et je t'habillerai de soie des pieds jusqu'à la tète.

— Dix moutons et une lolje !... une robe dr soie !... O mon digne aga, mon respectable seigneur! je n'en ai pas vu comme toi depuis que ces maudits Tatares m'ont conduite ici et m'oni mariée à un homme que je n'aimais pas... Parlez, parlez, mon maître; je suis prête à toul, à me faire couper une oreille s'il le faut.

— Non, la vieille, je n'ai pas besoin que lu te la fasses couper, je veux seulement que tu la tiennes au guet. Voici de quoi il s'agit : Tu verras arriver ici, aujourd'hui même, Ammalat- Beg avec un colonel russe ; le chamkhal de Tarki y viendra également de son côté. Or, ce colonel a trouvé moyen d'ensorceler ton jeune beg, auquel il a déjà appris à manger du porc, et il veut finir par en faire un chrétien, ce dont le préserve Mahomet ! »

La vieille cracha plusieurs fois autour d'elle et leva les yeux au ciel.

« Pour empêcher cela et sauver Ammalal- Beg, il faut trouver moyen de le brouiller avec le colonel. Voici pour cela ce que tu auras à

faire. Quand il sera ici et dès que tu trouveras un instant favorable, jette-toi à ses pieds, pleure de toutes tes forces; les larmes ne te manqueront pas à l'occasion et tu n'iras pas en emprunter chez tes voisines ; jure tes grands dieux que tu dis la vérité, et les serments ne te coûteront pas non plus quand tu te rappelleras que chacun d'eux te vaudra un beau mouton. Finis enfin par lui déclarer que tu as surpris une conversation à son sujet entre le chamkhal et le colonel russe ; que le premier s'était plaint amèrement du renvoi qu'il lui a fait de sa fille; qu'il paraissait fort en colère et très inquiet qu'il ne finit par s'emparer de sa principauté; qu'il a conjuré le colonel de permettre qu'Ammalat-Beg fût empoisonné ou tué dans une embuscade; mais que le colonel n'a consenti qu'à le faire déporter en Sibérie, à des milliers de lieues d'ici. Enfin arrange tout cela et le lui sers à ta manière. Jadis tu étais célèbre pour faire des contes; aie soin cette fois encore de ne pas manquer à ta renommée , et surtout appuie

i)ien sur la circonstance que Je colonel, lorsqu'il ira en congé dans son pays, doit emmener avec lui Ammalat-Beg jusqu'à Georgiwesk ^ , afin de le séparer de ses amis et de ses serviteurs, et avoir plus de facilité pour le faire mettre aux fers et l'envoyer à tous les diables. »

Sultan Akhmet fit part à la vieille de quelques autres détails qu'elle devait connaître potudonner à cette calomnie une apparence de vérité, et lui enseigna la manière de les faire entrer adroitement dans la conversation. « Grave bien tout cela dans ta mémoire, Fatma, lui dit -il en remettant sa bourka. N'oublie pas non plus que c'est à moi que tu as affaire.

— TFallah hillah^ que je n'aie jamais que de la cendre en guise de sel, que je meure de misère et de douleur, que...

— Laisse là tes serments, qui ne sont bons qu'à élre insciits sur le registre de l'enfer, et

i) Ville et lorl russe ;iu pied dii Caucase.

occupe-toi de me rendre avec adresse le service que je te demande. Je sais qu'Âmmalat- Beg a grande confiance en toi, et si, pour son plus grand bien à lui-même, tu arranges convenablement cette affaire, il viendra s'établir près de moi , t'y amènera toi-même , et tu vivras comme une princesse sous ma protection et dans ton propre pays. Mais sache bien aussi que si , soit par hasard , soit à dessein , tu venais à me trahir ou que tu gâtasses la chose par ton bavardage, je ferais de ta chair un plat de kehaba'^ pour les démons de l'enfer.

— Sois tranquille, khan... je serai discrète comme la tombe, et cjuant à Ammalat-Beg je mettrai sur lui ma chemise ^.

— C'est bien, la vieille , c'est bien ! Fais tout ce qu'il te sera possible! Et tiens, voilà un cachet d'or pour te fermer la bouche.

(i) Petits morceaux de viande grillés à la broche. (2) Proverbe tatare qui signifie faire partager ses sentimeats à un autre.

— Bach-ousta , queuz-ousta */ » s'écria la ] vieille en saisissant avidement la pièce d'or 1 que lui tendait le khan, et lui baisant les mains. Akhmet-Klian jeta sur elle un regard de mépris et sortit de la maison en murmurant ces paroles : « Vil reptile! pour un mouton, pour une pièce d'étoffe, tu vendrais tout

au monde, le corps de ta fille, l'ame de ton j

fils, aussi bien que la destinée de ton nourris- j son! » Il oubliait que lui-même n'était guère plus estimable d'employer de tels êtres ; et pourquoi? pour tromper son ami par de per- I fides ruses, de basses calomnies, à l'effet de | l'entraîner dans ses vues, sans égard à ce qui ' • en pourrait résulter pour son repos, pour son .

bonheur à venir. ;

( i) Volontiers, de tout mon cœur! Mot à mot cela veut !

(lire : sur ma tête , sur mes yeux. \

Dernier fragment de la correspondance du colonel F*** avec sa future.

Du camp prés le village de Kiafir-Koumyk , ce août.

... Ammalat-Beg aime avec une fureur, une frénésiedontrien nesaurait donner l'idée... Moimême , soit parce que la nature n'a point mis de sang asiatique dans mes veines, soit parce que tes douces vertus, chère Marie, modèrent en les purifiant jusqu'aux transports même que lu inspires, moi-même je n'ai rien imaginé de semblable!... Te rappelles-tu quand nous lisions ensemble Othello de Shakspeare? Eh bien ! Othello seul pourrait donner la mesure des passions vraiment méridionales de notre ami. Quelquefois je le comparerais à un torrent dont les eaux troubles et écuraantes sortent d'une caverne profonde ; d'autres fois, à une source brûlante de naphte de Bakou. Combien n'est-il pas beau alors ? Ses traits s'animent singulièrement, ses yeux lancent des

llammes, el, quoiqu'il n'y ait rien en lui de ce ([ue nous nommons idéal , il sait imprimer aux passions terrestres un caractère à la fois élevé et terrible ! Moi - même , entraîné , touché involontairement, je reçois dans mes bras ce jeune homme épuisé par la force de ses émotions ; peu à peu il revient à lui , sa respiration reprend son cours habituel, et alors, les yeux baissés et comme honteux de s'être laissé pénétrer , il me serre silencieusement la main , s'éloigne à pas lents , et , le reste du jour , il est impossible d'en obtenir une parole.

Depuis son retour de Khounzakh , il est devenu plus pensif, plus sombre encore que de coutume, surtout dans ces derniers jours. Il cherche à cacher avec autant de soin les mouvements les plus élevés, les plus nobles qui puissent agiter le cœur humain , qu'il en mettrait à celer la plus impardonnable faiblesse ou les sentiments les plus criminels. Il m'a demandé avec instance de lui permettre de retourner encore une fois à Khounzakh, pour

soupirer quelque temps auprès de sa belle maîtresse; j'ai dû le lui refuser, je l'ai dû dans son propre intérêt, et voici pourquoi. J'ai écrit au général, il y a de cela quelque temps, au sujet de mon amoureux, et il m'a ordonné de le mener a\ec moi à l'établissement thermal, où le général se rendra luimême. 11 se propose de lui confier une mission auprès de Sultan Akhmet-Kban , dont il doit résulter de grands avantages pour le bien général et pour Âmmalal-Beg lui-même...

Ah! combien je me sentirai heureux de son bonheur! car je veux qu'il me doive plus que la vie... Je te le présenterai alors, ma chère iVlarie, je lui dirai : Adore-la, car ta félicité est son ouvrage !... Oui, puisque c'est dans mon amour pour toi que je puise toute l'énergie (jue je déploie pour couronner le sien.

Hier j'ai reçu un message du général en chef; quel homme généreux ! il sait donner des ailes aux bonnes nouvelles. Ma bien -aimée, tout est terminé, tout est arrangé. J'irai

aux eaux; je conduirai seulement mon régiment jusqu'à Derbent; et ensuite en selle et en route. La fatigue ne pourra m'atteindre ; je ne saurai ce que c'est que le sommeil jusqu'à ce que-je puisse me reposer dans tes bras. Il ne me faudra désormais de force que pour supporter mon bonheur; notre bonheur^ n'estce pas, ma bien-aimée? Quand je pense à ces choses , il me faut chercher à contenir mon cœur, qui semble vouloir s'échapper de ma poitrine. Cette nuit, long-temps il me fut impossible de dormir. Une foule de pensées charmantes se croisaient dans mon esprit; l'instant délicieux de notre réunion se peignait à moi de mille manières différentes , et , à travers cela, je m'occupais malgré moi de soins futiles en apparence, mais pleins de charmes; je pensais aux détails de notre mariage, aux cadeaux, aux objets de toilette, à mille bagatelles, que sais-je?... N'est-ce pas, ma bien-aimée, que tu te mettras en vert , ma couleur favorite?... Ces rêveries, comme un vif parfum

de roses, chassaient loin de moi le sommeil. Enfin il vint cependant et n'en fut que pins délicieux; je te voyais , je me voyais moi-même au milieu d'une lumière douce et brillante, semblable à celle de l'aurore. Nos formes indécises semblaient à chaque instant se transformer et devenir plus belles. Ces songes se déroulèrent devant moi comme les fleuis diverses qui composent une guirlande , ou pfutôt il n'y avait aucune liaison entre eux; c'étaient les figures qu'offre le kaléidoscope, aussi variées, aussi insaisissables. Malgré cela, je ne sais pourquoi je me réveillai le matin avec une disposition triste dans le cœur ; avec le jour s'était évanouie jusqu'à l'impression de ces brillantes images. — J'entrai dans la tenle d'Ammalat -Beg... il dormait encore; son visage était pâle et sombre : il est sans doute irrité contre moi... Je le lui pardonne volontiers et jouis d'avance de la reconnaissance du bouillant jeune homme; je suis comme la destinée... je lui prépare le bonheur à son insu.

Aujourd'liui j'ai dit adieu à ces montagnes, sans doute pour toujours. C'est, je dois le dire, avec plaisir que je quitte l'Asie, cette terre antique qui fut le berceau du genre humain, et où, depuis, il est toujours demeuré dans les langes de l'enfance. C'est un fait bien remar- (juable que l'immobilité de la civilisation asiatique pendant la durée de tant d'âges, immobilité contre laquelle se sont brisés tous les efforts du temps etla puissance des événements politiques. Le brame indien, le mandarin chinois, le beg persan, l'oiizden du Caucase, ont tous exactement conservé la même physionomie qu'ils avaient il y a deux mille ans. Les Asiatiques ressemblent à la nature dans leur pays, toujours belle, mais inanimée et uniforme dans cette beauté même. Le glaive des conquérants étrangers n'a pas laissé plus de traces sur leur caractère que n'en impriment des coups dirigés sur la surface des eaux, et l'action morale des prophètes et des missionnaires de divers pays ne l'ont pas réfoiiné

davantage. Ils ont bien emprunté (juelques vices aux autres nations, mais jamais ils n'ont su imiter ni leurs progrès ni leurs vertus. Je quitte ce pays, où un sol riche et fertile demeure inerte et comme engourdi, pour aller là où un âpre travail lui arrache des produits nombreux, où la rudesse même du climat, aiguillonnant l'industrie, crée par la' nécessité une succession de progrès. Mais aussi , que de beautés dans la nature de ces contrées !.,, Ce malin , je montai sur une montagne assez élevée à gauche de Kafir-Roumyk, pour jouir du spectacle du Caucase éclairé des premières lueurs du jour! La lumière et les ténèbres luttaient encore entre eux dans le fond des vallées , couvertes comme d'un voile d'une légère couche de vapeur , tandis que les sommets glacés brillaient déjà d'un vif éclat aux rayons naissants du soleil. Le ciel bleu semblait les entourer avec amour , les caresser de ses brises, les nourrir du lait pur de ses nuages. Ma bien-aimée! que je voudrais m'élever jusqu'à

ces liauleurs inaccessibles qui semblent marquer la limite du ciel et de la terre, respirer cet air pur, non souillé par les exhalaisons des passions d'ici-bas , atteindre à ces neiges éternelles, non foulées encore sous les pas sanglants des hommes, que l'aigle n'a point touchées de ses ailes, contre lesquelles les foudres même du ciel ne sont point venues se briser^ où enfin le temps, le temps tout-puissant n'a pas laissé de traces de son passage! Le temps!... que de divisions , que de noms l'homme n'at-il pas inventés pour adapter à son usage cette part si minime du cercle de l'éternité , part qui lui a été momentanément accordée pour ensuite rentrer dans l'océan du grand Tout !... Des années, des mois, des jours, des heures, desminutes... pourDieu tout celan'existe point; il ne connaît ni hier, ni demain... Tout se fond pour lui dans un même aujourdhui ^ et cet aujourd'hui est infini!.... Verrons-nous, concevrons-nous un jour cette immensité qui maintenant paraît devoir nous engloutir sans

retour... Oui , je Je crois, et j'en vois la preuve clans ce désir même , cet ardent désir que nous en éprouvons... Mais à quoi nous sera-t-il bon de connaître tout cela?... Sera-ce simplement pour satisfaire une vaine curiosité?... Non, sans doute... ce sera pour atteindre au bul pour lequel nous sommes créés, celui de nous rapprocher du souverain être, du souverain bien, vers lequel, par un effet de notre nature élevée, nous tendons sans cesse. Alors, pour nous, connaître sera aimer, et aimer sera jouir de la félicité suprême... Oui, l'ame a besoin de puiser pleinement dans cette source de lumière et de vie , source dont ici-bas quelques gouttes nous parviennent à peine !...

Et moi aussi j'y puiserai un jour... et ce jour est proche ; car qu'est-ce que la vie , rriême la plus longue?... La crainte involontaire de la mort se fond devant cette espérance comme la neige aux rayons du soleil !... Oui , elle se réalisera; j'en ai pour gage cet ardent amour de l'humanité dont je me sens embrasé; devant

ce feu sacré, aidé de quelques larmes du repeutir, se fondront rapidement les entraves de plomb formées des erreurs de la vie, et, confiant et tranquille, je remettrai mon ame aux mains du juge suprême!

C'est singulier , ma bien - aimée ; en regardant les montagnes, la mer, le ciel , j'éprouve je ne sais quel sentiment, à la fois triste et d'une inexprimable douceur , qui me serre le cœur et l'épanouit en même temps... Je pense au^i à toi aJors^ et pourtant ton image , comme dans un songe, semble aussitôt me fuir... Estce un avant-goùt de ce bonheur terrestre que je n'ai connu que de nom, ou bien un pressentiment vague des joies de l'éternité?...

O tendre, chère et angélique amie!,., un seul de te&regardsy et toutes ces hallucinations s'effaceront à l'instant!... Combien je suis heureux de pouvoir dire maintenant avec certiluxle : au revoir l

€l)a)jitrc xi.

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