‹ Ammalat-BegChapitre 9 sur 12 · ALPH. DURR, LIBRAIRE-ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ALPH. DURR, LIBRAIRE-ÉDITEUR

Le colonel Vcrkovsky à sa fiancée Maiic N., à Smolensk.

Derbend, 7 octobre 1819.

Deux mois!... c'est un temps bien court dans les circonstances ordinaires delà vie; mais, pour moi, les deux mois qui viennent de s'écouler, ma bicnaimée Marie, sont deux siècles. 11 y a donc deux siècles, et non deux mois, que j'ai reçu la chère lettre.

II t

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Depuis ce Icinps-lii, la lune ;i fail doux fois li' lour de la Icrre.

J'ai un passé (juc je me rappelle avec bonlieur; j'ai un avenir dans kMjuel je plonge avec espoir; mais, loin de loi, sans nouvelles de loi, je n'ai pas de présenl. Le Cosaque qui revienl de la poste apparaît : illient une lettre à la main. Je saule dessus, je reconnais ton écriture, je brise le cachet, je baise les lignes écrites par ta main adorée; je dévore les pensées dictées par ton cœur pur, je suis heureux, je suis hors de la terre, je suis au ciel! mais à peine ai-je refermé la lellre, que les pensées inquiètes sont déjà dans mon esprit. Tout celii est bien sans doute, mais tout cela a été, tout cela n'est peut-être plus. Se porle-t-elle bien, celle pour qui je donnerais ma vie? m'aime-t-elle autant aujourd'hui qu'hier? Viendra-I-il jamais, ce temps heureux où nous serons réunis pour ne |tlus nous (initier; où il n'y aura plus pour nous ni séparation ni distance: où les expressions de notre amour ne se refroidiront plus en passant du cœur sur le papier? Ou. iivant que ce temps vienne, hélas! les lettres clles-mènacs ne se rcfroidiront-cIles pas? Le foyev

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qui brûle clans son cœur n'ira-l-il pas s'éteignanl l»cu à peu?... Pardon ne-nioi toutes ces terreurs, mon amour; ce sont les fruits qui poussent sur l;i terre de l'absence.. Mon cœur près de ton cœur, je croirai à tout; loin de toi, au contraire, je doute de tout. Tu m'ordonnes de te faire assister à ma vie, de te dire ce que je fais, ce qui se passe autour de moi, dans ce petit tourbillon dont je suis le centre ; à quoi je pense, de quoi je m'occupe, et cela jour par jour, minute par minute. C'est me faire repasser par toutes les angoisses que je viens de te peindre, méchante créature, qui veux que non-seulement je sois malheureux, mais que j'analyse mon malheur, que je creuse ma souffrance!

Mais, enfin, tu le veux, j'obéis.

Ma vie, c'est la trace d'une chainc sur le sable. Mon service, en me fatiguant, s'il ne me distrait pas, m'aide du moins à passer le temps. Je suis j(!lé dans un affreux climat au(|uel ne résiste aucune santé, au milieu d'une société qui étouffe n}on âme. Je ne trouve plus parmi mes compagnons le seul qui oui pu me comprendre, et, parmi les Asiatiques, personne qui puisse partager

mes scnfiuicnls. Tout ce qui m'cnloiirc csl si sauvage, que je me décliircà loul ce que je lieurle; si (Hroit, (jiril me seml)le ro.s|)ircr l'air d'un cachot. On tirera plutôt du feu de la izlace que l'on ne tirera une éiinceile de plaisir de ce maudit pays.

.le t'envoie la des'-riplion en détail de ma semaine dernière. C'est la plus intéressante et la |ilus mouvementée de toutes celles que j'aie encore passées dans la ville aux portes de fer.

Je nie rappelle t'avoir écrit que nous étions de retour, avec le général gouverneur du Caucase, d'une expédition sur Akouclia. Nous avons réussi liaut la main : Schah-AIikhan s'est enfui en Perse. Nous avons brùlé une douzaine de villages, le foin, le blé; nous avons dépouillé, embroché et fait rôtir les' moutons ennemis. Enfin, lorsque la neige a forcé les habitants de descendre du haut de leurs rochers, ils se sont rendus, ont donné des otages; après quoi, nous sommes rentrés dans la forteresse Bournaïa. Là, notre division devait se séparer pour la saison d'hiver, et mon régiment est rentre dans ses quartiers, à Dcrbend.

Le lendemain, le général devait prendre congé

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do nous pour entamer une seconde expédilioii sur la ligne. Il eu est résulté un grand concours de peuple qui désirait faire ses adieux ù son chef bien-ainié. Alexis-Petrovitcli sortit de sa lente et vint à nous. Qui ne connaît son visage, sinon en réalité, du moins en peinture? Je ne sais pas s'il en existe un pareil au monde, un second ayant autant d'expression que le sien.

Un poëte a dit de lui :

Fuis, Tchetchcn ! Celui dont la boudie Ne menaça jamais en vain S'est réveillé, sombre et farouche En disant : « Nous partons demain ! » Le plomb qui siffle dans la plaine, C'est le souffle de son haleine.

Sa parole prompte et hautaine.

C'est le tonnerre des combats.

Autour de son front qui médite, Le sort des royaumes s'agite, Et le trépas se précipite Vers le but où s'éLcnd son bras.

Et le poëte n'a rien dit de trop.

Il faut voir son sang-froid dans le combat; il faut voir son aisance un jour de réception ! Tantôt

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il sème sur les Asiatiques les llols de sa parole lleuric, imagée eomine une poésie persane ; lanlot il les trouble, les déconcerte, les écrase d'un mol. Ils ont beau, ces démons de ruse, essayer de cacher leurs peines les plus secrètes au fond de leurs cœurs, son œil les y poursuit, et huit jours, un mois, un an à l'avance, il leur dira ce qu'ils ont rintention de faire. Il est amusant de voir comme rougissent et pâlissent les hommes à conscience véreuse, lorsqu'il les torture de son long et pénétrant regard, et comme, avec ce même regard , il distingue le mérite partout où il se trouve, le récompense d'un sourire, comme, d'un mol qui va droit au cœur, il récompense le courage et le dévouement.

Que Dieu donne à tout brave soldat la gloire et le bonheur de servir sous un pareil chef !

Il est curieux de le voir dans ses relations avec ceux qui sont de service chez lui. C'est une étude pour l'observateur. Tout homme distingué par son courage, son esprit, un talent quelconque, a son entrée libre, ses coudées franches dans sa maison. Là, plus de rang, plus d'étiquette. Chacun doit dire ce qui lui vient à l'esprit, faire ce qui

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lui pliiît. Alexis-Pctrovitc'li ' cause el ril avec ciiacun comme avec un ami, enseigne el inslruil chacun comme un frère.

Nous étions donc au camp. C'était mardi dernier pendant le tlié. Il s'était fait lire par son aide de camp la campagne de Napoléon en Italie, ce poëme de l'art militaire, comme il l'appelle. Autour de lui, on s'étonnait, on jugeait, on discutait. Le grand capitaine qui, après Annibal et Charleniagne, avait traversé les Alpes, eût été satisfait des remarques el même des critiques de celui qui lui avait si longtemps disputé la grande redoute de îJorodino. Le thé pris, la lecture faite, on passa à la gymnastique, on courut, on sauta par-dessus des cordes el des fossés; on essaya enfin sa force de toutes les manières ; la société était splendide, la vue magnifique. Le camp était près de Tarki. La forteresse Bournaïa le dominait. Derrière la forteresse se couchait le soleil. Sous le rocher était la maison du chamkal, puis, sur la pente la plus escarpée, la ville. Enfin, à l'orient, l'immense

" L'auteur a voulu peindre ici le brave général Vernioloff, le doyen et le modèle des officiers russes.

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sleppe, cl au delà du stoppe, le lapis hicu de la nier Caspienne. Les Ijcgs lalars, les princes Iclietchcns, les Cosa(iues de loulcs les nvières de la llussie, les otages de toutes les montagnes, les officiers de tous les régiments, formaient un coup d'œil des plus curieux et des plus pittoresques, les uniformes, les tcliokas, les colles de maille étaient confondus. Les chanteurs, les danseurs et la musique faisaient des groupes à part, el les soldats prenaient leur part de la fête à quelque cent pas au-dessous, le sliako coquetlemcul incliné sur l'oreille.

La conversation était tombée sur la trompe des différents poignards du Caucase. Chacun vantait le sien, qui était du meilleur armurier. Le capitaine Betovitch, qui avait une lame achetée dans le village d'.Vndrov et montée à Kouba, prélendit qu'il percerait trois roubles posés les uns sur les autres.

On tint le pari ; on posa les trois roubles sur un billot, el, tout gaucher qu'il était, Betovitch perça les trois roubles.

En ce moment, un buffle etTaré se jeta au milieu des musiciens, et, à la grande joie de tous les as-

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sistants, les mit en désordre. Cluicun s'écartait de lui, l'évitait d'un saut de côté, et, tout en l'évitant, l'excitait par ses cris.

L'animal furieux se dirigea vers le groupe où l'Iait le général Yermoloff. Les officiers tirèrent, ceux-ci leurs sabres, ceux-là leurs poignards, et se placèrent devant le lieutenant-gouverneur; mais lui, les écartant tous, tira sa schaska et se plaça sur la route de l'animal.

Le buffle jugea sans doute qu'il avait rencontré un adversaire convenable et fondit sur lui.

Avec la légèreté d'un jeune homme, le général évita l'animal ;mais, pendant le mouvement même qu'il fit pour l'éviter, son bras se leva -, on vit briller quelque cliose comme un éclair, et, tandis que la tête du buffle, détachée des épaules d'un seul coup, tombait aux pieds du général, et restait enfoncée dans la terre par ses cornes, le corps faisait encore trois ou quatre pas dans la même direction, emporté qu'il était par sa course, et tombait en jetant des flots de sang.

Ce fut par tous les spectateurs un immense cri d'étonnement et surtout d'admiration.

Tous les officiers se groupèrent autour du gé-

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iic-mljUnil en examiiiniit, coux-ci la têlc, ci'iix-là II! corps de j'aninial.

— Voire Excellence a là un rude sabre, dit le capitaine Iktovitcli.

— iJigne d'aller avec votre poignard, capitaine, répondit le général.

Kt il lui présenta son sabre.

Le capitaine hésitait à l'accepter.

— Prenez, prenez, lui dit Yerniolofl'; il est à vous.

Et il lui donna, comme il lui eût donné un sabre ordinaire, cette schaska dont la lame seule lui avait coûté trois ou quatre cents roubles, et dont le fourreau valait autant au moins, rien qu'au poids de l'argent.

On parlait encore de ce prodigieux tour de force lorsqu'on annonça au général-gouverneur un officier des Cosaques de la ligne , venant de la part du colonel Kotzarev.

L'officier lui fui amené et lui présenta un rapport.

— Vous permeltez, messieurs? dit le général, comme s'il eût été avec des égaux.

Et voilà le côté admirable de cet homme : c'est

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f)u"il VOUS élève constamment jusqu'à lui, sans descendre jusqu'à vous.

Tu penses bien que la permission fut acconlée.

Il lut ce rapport, et, tout en le lisant, il semblait applaudir tout bas.

Enfin, tout haut :

— Messieurs, dil-il , je vous annonce une bonne nouvelle : la croix de Saint-Georges pour un de nos braves ofliciers.

On s'approcha avec curiosité.

— Eh bien, Ivotzarev, à ce qu'il parait, a exterminé douze ou quinze cents montagnards. Les bandits avaient passé le Terek et dévasté un village; mais Kolzarev les a rejoints, les a enveloppés, et il m'envoie cinq prisonniers; c'est tout ce qui reste de la bande.

Puis, se retournant vers l'oflicier cosaque : . — Amenez-moi un peu ces messieurs, di(-il; je parie qu'il y a parmi ces drôles- là des figures de ma connaissance.

On les lui amena; à leur vue, un nuage passa sur son front et ses sourcils se froncèrent.

— Misérables ! leur dit-il ; voilà trois fois que l'on vous prend, et deux fois vous avez été lâchés,

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sur sci'incnl de ne plus hrigandcr comme vous fjiilcs. Que vous manque-l-il donc? Des prairies, vous en avez ; des troupeaux, vous en avez ; de la sécurilé, est-ce que je ne suis pas là pour vous en donner?... Kmmenez-les, et qu'on les pende avec leurs propres cordes. Ils en choisiront seuieniont eux-mêmes un parmi eux, à qui vous donnerez la liberté, quand il aura assisté à l'exécution, afin qu'il aille raconter la chose à ses camarades.

On emmena les quatre hommes : un cinquième restait.

C'était un heg talar : seulement alors, nous le remarquâmes; jusque-là, toute notre attention avait été absorbée par les autres.

C'était un jeune homme de vingt-trois ans, d'une merveilleuse beauté et fait comme l'Apollon du Belvédère.

Il attendait son tour dans une pose d'une grâce suprême et d'une fierté royale.

Lors(iue l'œil du général s'arrêta sur lui, il salua et reprit sa première altitude.

Sur son visage, on pouvait lire celte complète résignation au sort, qui est une vertu des musulmans.

Le regard tl'YermoIoff s'arrêta sur lui plein de colère el de menace; mais rien ne changea dans la physionomie du prisonnier; il ne baissa même pas les yeux.

— Ammalat-Beg, lui dit enfin le général après une minute de silence qui avait paru longue même à ceux qui n'étaient intéressés dans ce qui se passait que par la curiosité, — Ammalat-Beg, te souviens-tu que tu es sujet russe? que tu vis sous les lois russes?

— Je ne l'ai point oublié, répondit Ammalat- Beg, et, si elles eussent défendu mes droits, je ne serais pas aujourd'hui amené en coupable devant vous.

— Tu es à la fois injuste et ingrat, reprit le général. Ton père et toi, vous avez combattu contre les Russes. Si cela s'était passé dans le gouvernement des pères de ces califes dont tu prétends descendre, ta famille n'existerait plus. Mais notre empereur est si bon, qu'au lieu de le pendre, il t'a donné un gouvernement. Comment l'as-tu récompensé de cette bonté? Par une révolte ouverte, fliais ce n'est même pas là ton plus grand crime : tu as reçu dans laniaison un ennemi

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(le la Uussie ; tu as permis qu'il poignardai devaiil loi un ollicier ol deux soldats russes, et cependant, si lu l'étais repenti, je l'eusse pardonné, respectant la jeunesse cl vos usages; mais non, tu l"es enfui dans les montagnes, et, avec Ackmelli-Klian, tu es venu attaquer un poste russe. Enfin, lu le lais un desclicfs de Djemboulat, et tu viens piller avec lui les terres de les anciens amis. Je n'ai pas besoin do le dire quel sort t'altend, n'est-ce pas?

— Non, car je lésais, répondit tranquillement Ammalat-Beg : je serai fusillé.

— Non, une balle donne une trop noble mort pour que jeperinettequc (u périsses par une bulle! répondit Yerniolofl' furieux. iXon ! on niellra une araba le limon en l'air, au limon une corde, cl la corde à Ion cou.

— C'est exactenienl la même chose, répondit Ammalal-Beg, si ce n'est que la mort est plus prompte. Seulement, continua -l-il j"ai une grâce à le demander : c'est, puisque je suis comdamné d'avance, qu'on ne prenne i)as la peine de me juger. Iai jugenieiil ne sera pas long, je le sais bien; mais c'est toujours un relard.

— Accordi'. répondu le général.

Puis, se retournant vers ses aides de camp :

— Enimenez-Ie, dit-il, et que, demain mnliii. tout soit liai.

On l'emmena.

Le sort de ce jeune lionime, si tîer, si calme, si résigné, avait louché tout le monde. Tout le monde le plaignait, et d'autant plus sincèrement, que l'on savait bien qu'il était impossible de le sauver, un exemple étant nécessaire et les décisions d'Yermoloff étant toujours irrévocables.

Personne n'osait donc prier pour le malheureux jeune homme.

On se sépara.

Je remarquai qu'en rentrant chez lui le général était sombre. Je me dis, moi qui connais son cœur, qu'il était peut-être fâché que personne n'eût combattu sa volonté.

Je résolus d'essayer.

J'entrai chez lui dix minutes après qu'il y élail rentré lui-même.

Il étiiit seul, le coude appuyé sur une (able. Sur cette table se trouvait un rapport conimenc*' pour l'empereur.

Alexis-Pctrnviti'li a. comme tu le sais, une

grande aniilio pour moi ; je suis un de ses familiers : il ne fut donc pas (ilonné de me voir.

Tout au contraire, il me sembla (|iril m'allendail, car il me dit on souriant :

— Je crois, André-Ivanovitch, que lu en veux à mon cœur. Ordinairement, lu entres chez moi comme si tu marchais contre une batterie; mais, aujourd'hui, on dirait que tu marches sur des œufs, comme la Mignon de ton poëte favori. Parions que tu viens me demander la grâce d'Ammalat ?

— Par ma foi ! vous avez deviné juste. Excellence, lui répondis-jc.

— Assieds-toi là et causons de cette affaire, me dit-il.

Puis, après un instant de silence, il continua :

— Je sais qu'on dit de moi que je regarde la vie des hommes comme un joujou, et que le sang de tous ces montagnards n'est pas plus précieux pour moi que l'eau qui tombe de leurs montagnes. Les conquérants les plus cruels cachaient leur cruauté sous l'apparence de la douceur. Moi, toni au contraire, je mosnisfail iin<' fausse réputation

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(l'iiomnie impitoyable. Mon nom doit garder nos Ironiières plus sûrement que les chaînes et les forteresses. Il faut que tous ces Asiatiques sachent que ma parole est inflexible comme la mort. L'Européen, on peut le convaincre^ le toucher par la bonté, se rattacher par le pardon ; l'Asiatique, jamais. Lui pardonner est plus qu'une faiblesse, c'est une faute ; c'est pour cela que je me conduis à leur égard sans miséricorde. Je suis cruel par humanité : la vue éternelle du supplice peut seule garantir les Russes de la mort, et, chez les musulmans, arrêter la trahison. Parmi tous ces gens qui font semblant de se soumettre, pas un qui ne cache la colère, qui ne couve la vengeance. Mes prédécesseurs ont dit et mes successeurs diront : « Chaque fois qu'il s'est agi ou qu'il s'agira d'une condamnation à mort, je voulais lui pardonner de tout mon cœur, j'avais la plus grande envie de lui faire grâce, mais jugez vous-même. Voici la situation, le puis-je? » Puis viennent les pleurs versés sur la victime. Grimaces que tout < ('la, mon cher! Les lois existent, il faut les exécuter. Des existences me sont confiées, je dois veiller sur elles. Je ne parle jamais ainsi, je ne H 2

"ri A>niAiiAT-i;i:(;

verse jamais de ces larmes de fanUiisie : m;iis. cliaqiie fois que je signe une sentence de niorl, mon cœur pleure du sang.

Aioxis-Petrovitcli élait ému. Il se leva, (il plusieurs tours dan 5 sa tente, se rassit cl continua :

— Eh hien, jamais cette nécessité de punir ne nva paru plus cruelle qu'aujourd'hui. Quiconque serait resté au milieu des Asiatiques aussi longtemps que moi, ne ferait pas plus attention h un beau visage qu'à une lettre de recommandation. •Mais, vois-tu, le visage, la taille, la voix, la tournure de cet Ammalat ont fait une vive impression sur moi. Je le |)laiiis.

— Un bon cœur vaut mieux que do l'esprit, général, lui dis-jc, et vous êtes hcureusemenldoué, vous : vous avez l'un et l'autre.

— Le cœur d'un homme public, mon cher, doit mettre bas les armes devant l'esprit. .Je sais bien que je puis pardonner à Ammalal. Cela dépend de moi; mais je sais aussi que je dois le punir. Le Daghestan est plein d'ennemis; Tarky , mafvaincu , est prêt à se relever au premier venl qui lui viendra des montagnes; il faut coupcrcourt à tout cela avec des pu|)pliccs et montrer aux Tatars qu'en

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face (les lois russes, tout doit se courber, luême la miséricorde. Si je pardonne à Ammalat, il n'y aura qu'un cri : « Yermoloiïa eu peur du clianikal ! »

— Oui, répondis-je ; mais, puisque nous eu sommes, non pas à suivre les mouvements du cœur, mais à discuter et à apprécier, ne croyez-vous pas, général, que la reconnaissance de la famille d'Ammalat puisse avoir une grande influence dans le pays ?

— Le chamkal est un Asiatique comme les autres, mon cher colonel, interrompit Yermoloff, et il sera enciianté que ce prétendant à la principauté n'existe plus. Kon, dans toute cette aflaire, je ne m'occupe pas le moins du monde de ses parents.

En voyant celle espèce d'iiésilation chez le général gouverneur, j'insistai plus forlement.

— Faites-moi faire un triple service, lui dis-je; ne me donnez pas de congé cette année et accordez-moi la grâce de ce jeune homme. II est jeune, et la Russie peut trouver en lui un bon et brave serviteur. Je le prends sous ma responsabilité.

Alexis-Petrovitch secoua la tète.

— Écoute, me dit-il, c'est triste à dire, mais c'est une observation que je fais en philosophe et

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qui n'altaqiie ni Dieu ni la l'roNidoiicc : rarement les ijoiines actions de ce genre (|iic j*ai faites, onl tourné à bien, el noie qu'elles n'ont pas été communes.

— Essayez encore de celle-là, général, cl donnez-nous voire parole que. si elle tourne à mal, ce sera la dernière.

— Eh bien, soil! tu le veux, je lui pardonne ; aussi bien je n'altendais qu'une demande dans le genre de la tienne, qui m'excusât à mes propres yeux. .le lui pardonne, et complélemenl. Ce n'est pas ma manière, quand j'ai cédé sur le loul, de marchander sur les détails. Souviens-loi seulement d'une chose : lu as dit que lu le prenais sous ta responsabilité.

— Enlièrcmenl. Je l'emmène chez moi el je réponds de lui corps pour corps, général.

— Ne le fié jamais à lui el rappelle-loi la vieille histoire de la vipère réchauffée sur le cœur de l'homme compatissant. Oh! les Asialiques, les Asiatiques! lu les connaîtras un jour, Verkovsky; Dieu veuille que ce ne soil point à les dépens !

J'étais si content, qu'an lieu de répondre au gé-

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lierai, ou tout au moins de le remercier, je courus vers la tente oij était Ammalat-Beg.

Trois sentinelles l'entouraienl; une lanterne brûlait, suspendue au centre. J'entrai. Il était tellement plongé dans ses pensées, qu'il ne m'entendit pas.

Je m'approchai de lui presque à le toucher; il était étendu sur sa bourka et pleurait.

Cela ne m'étonna point ; ce n'est pas gai de mourir à vingt -trois ans.

Ces larmes que je venais de surprendre me faisaient grand plaisir : elles me montraient le prix de la grâce que j'apportais.

— Ammalat, dis-je en tatar, Allah est grand et le serdar est bon : il te donne la vie.

Le jeune homme bondit sur ses pieds; il voulait parler, mais il fut quelque temps sans pouvoir prononcer une parole, tant il était ému.

— La vie ! me dit-il, il me donne la vie? Puis, avec un sourire amer :

— Je comprends, ajouta-t-il : faire mourir lentement un homme dans une sombre prison, ou bien, quand il est habitué au chaud soleil d'Orient, l'envoyer languir au milieu des neiges dans la

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iiiiil, reiilcrror vivant, le séparer doses purciils, de ses uiiiis, de sa maîtresse; lui interdire la parole avee les antres, lui défcndi-e de se plaindre à Ini-mème : c'est cela que l'on appelle la vie; c'esl la grâce suprême que l'on fait au condamne. Si c'est lu la grfice que l'on me fa'il, si c'esl là la grâce que l'on me donne, dites que je ne veux pas d'une pareille vie et que je repousse une pareille grâce.

— Tu te trompes, Ammalat, lui répondis-je. La grâce est entière, sans conditions, sans restrictions. Tu demeures maître de les propriétés, de tes actions, de ta volonté. Voici ton salire ; le général te le rend, sîir que tu ne le tireras désormais que pour combattre pour les Russes. Tu vivras chez moi jusqu'à ce que toute celte malheureuse affaire soit oubliée, et, chez moi, tu seras mon ami, mon frère.

La chose était nouvelle pour un Asiatique. Il me regarda : deux grosses larmes jaillirent de ses yeux.

— Les Russes m'ont vaincu de toute façon ! s'écria-t-il. Pardonne-moi, colonel, d'avoir si mal pensé de vous tous. A partir de ce moment, je

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deviens un fidèle serviteur de l'empereur de Russie, et mon cœur et mon sai)re sont à lui. Oh ! mon sabre ! mon sabre ! ajouta-t-il en regardant la lame avec amour; que mes larmes lavent le sang russe et le naplite tatar '! Quand et comment vous remercier pour la vie et la liberté?

Je suis sûr, ma chère Marie, que tu me garderas pour cette affaire un de tes plus doux baisers. En agissant comme j'ai fait, d'ailleurs, je n'ai pas pensé à autre chose qu'à toi. « Marie sera contente, medisais-je, Marie me récompensera. » Mais à quand la récompense, mon adorée? Ton deuil doit durer encore plus de neuf mois, et le général gouverneur m'a refusé mon congé, en me rappelant que j'y avais renoncé moi-même en lui demandant la vie d'Ammalat.

Le fait est que ma présence était nécessaire au régiment. On lui fait bâtir des casernes pour l'hiver, et, si je pars, tout travail cessera. Je reste donc : mais mon cœur ! mon pauvre cœur!

Voilà trois jours que nous sommes à Derbend,

' Les Tatars donnent la teinte noirâtre aux lames do leurs sabres et de leurs poignards en les trempant dans le nuplite.

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Aimiialîit csl avec moi. Il ne parle pas. Il devient plus Irisle et plus sauvage de jour en jour, mais il ne m'en intéresse que davanla^'e. Il parie bien le russe, mais de routine. Je lui apprends Taipliabet; il comprend à merveille. J'espère faire de lui un excellent élève.

Pensées d'Auimalat-Beg, traduites du tatar '

Ou je dormais jusqu'à présent, ou je rêve aujourdMiui. Voilà donc ce nouveau monde que l'on ap!)elle la pensée. Un beau, un magnifique, un splendide monde qui longtemps m'a été inconnu, comme celte voie lactée qui se compose, dil-on,

' Ces fragments ont été trouvés dans la chambre qu'Ammalut-Beg avait occupée chez le colonel Yerkuvskv.

(le millions d'éloilcs. Il me semlile que je gravis la monlagne de la science au milieu de la nuil et du hrouillard ; mais le jour naît el le brouillard se dissi|)e. A chaque pas, mou horizon devient plus clair el idus large. A chaque pas, je respire plus librement. Je regarde le soleil, le soleil me force à baisser les yeux ; mais déjà les nuages sont sous mes pieds. Nuages maudits! de la terre, vous m'empêchiez de voir le ciel ; du ciel, vous m'empêchez de voir la terre.

D'oii vient que ces simples questions, pourquoi et comment, ne s'étaient jamais présentées à mon esprit? Tout l'univers, avec ce qu'il a de bon cl de mauvais, se reflélait dans mon âme, comme dans la mer ou dans un miroir; seulement, mon àme n'en savait pas plus que le miroir ou que la mer. Je me souvenais bien de beaucoup de choses ; mais à quoi cela me servait-il? Le faucon ne comprend pas pourquoi on lui met un chaperon sur les yeux; le cheval ne comprend pas pourquoi on le ferre. 3Ioi non plus, je ne comprends pas |)our- (|uoi il y a ici des montagnes, là des stcpj)es ; ici des neiges éternelles, là des océans de sables enflammés. Qu'avons-nous besoin de tempêtes el de

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treinblcmeiils de terre? Et toi, homme, la plus curieuse créature sortie de la main du Créateur, je n'ai, ou plutôt je n'avais jamais eu l'idée de suivre ta mystérieuse course, du berceau à la tombe. J'avoue que, jusqu'à présent, j'avais regardé du même œil les livres et la vie : les livres sans en comprendre le sens, la vie sans en comprendre le but. 3Iais Verkovsky dénoue le bandeau de mes yeux, dissipe le brouillard de mon esprit; il me donne les moyens de savoir, d'apprendre : avec lui, j'essaye mes ailes naissantes, comme la jeune hirondelle avec sa mère. La distance et la hauteur m'étonnent encore, mais ne m'effrayent plus. Le temps viendra, et je planerai comme l'aigle dans l'azur éclatant des cicux.

Et cependant, snis-je plus heureux depuis que Verkovsky et ses leçons m'enseignent à penser?

Autrefois, nn cheval, un sabre, un fusil me réjouissaient comme un enfant, et, maintenant que je connais la supériorité de l'esprit sur la matière, je ne désire plus rien des choses que j'ambitionnais autrefois. Je me suis pris au sérieux un instant; un instant je me suis cru un grand homme; maintenant, je suis au moins convaincu

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d'une cliose, c'est (|uc je ne suis rien. Je ne \(j\;iis pas au delà de mon aïeul : loul le monde antérieur était couvert d'un voile obscur, (tétait une nuit sombre, peuplée de personnages empruntés aux contes et aux légendes. Le Caucase était mon iiorizon ; mais, au moins, je dormais tranquille dans cette nuit. J'espérais devenir un jour célèbre dans le Daghestan : les montagnes étaient le piédestal que j'avais choisi à ma statue, et voilà qu'en devenant savant j'apprends dans les livres que l'histoire a peuplé, bien avant moi, le théâtre que je m'élais choisi, de nations (|ui avaient lutté avec gloire, de Ix'ros qui avaient fait redire leurs noms aux échos du Daghestan et du monde entier, et que, moi, je ne savais pas les noms de ces peuples; j'ignorais que ces héros eussent existé. Où sont ces peuples? où sont ces héros perdus dans la nuit du temps, oubliés dans la poussière des siècles? Je croyais que la terre appartenait aux Tatars, et voilà qu'en jetant les yeux sur une simple carie géographique, j'apprends qu'ils occupent un loul petit point d'un tout petit monde ; qu'ils sont de pauvres sauvages comparés au monde européen; que personne ne pense à eux,

AMMALAÏ-EEG 33

qu'on ne sait rien d'eux, que l'on n'en veut rien savoir. Non, tous, tous des vers! Les rois, les h(?ros, les grands hommes sont des vers luisants, voilà tout.

Par Mahomet ! c'était hien la peine de se fatiguer Tesprit pour arrivera une pareille vérité.

A quoi bon connaître les forces de la nature et les lois par lesquelles elle se régit, lorsque mes forces sont impuissantes à gouverner mon âme? Je puis dompter l'Océan, et je ne puis retenir mes larmes. Je détourne la foudre de mon toit, et je ne puis chasser le chagrin de mon esprit. J'étais déjà malheureux, quand je n'avais que mes sentiments pour assiéger mon âme ; et maintenant ce n'est point assez des sentiments, voilà les peines qui fondent sur moi comme mes faucons sur ces pauvres oiseaux que je commence à plaindre, ce que je n'eusse jamais eu l'idée de faire auparavant. Le malade gagne très-peu à connaître sa maladie, du moment où, en apprenant à connaître sa maladie, il apprend en même temps qu'elle est inguérissable. Je souffre doublement depuis que j'analyse mes souffrances.

Mais non, je suis injuste. La lecture abrège

Hi AMMAIiAT-Bi;(i

ces longues licurcs de sépanilion (|iii nie paraissent iiiilanlde nuits iriiivcr; en me donnant la faculté d'écrire mes pensées, c'esl-à-dire de fixer les fantômes de mon imaginalion sur le papier, on m'a donné une puissance de cœur.

De cœur ou d'orgueil, je n'en sais rien.

Non, de cœur; car, un jour, quand je reverrai Seltanella, je lui montrerai ces pages, où son nom se trouve plus souvent répété que celui d'Allali dans le Koran. « Voici les mémoires de mon cœur, lui dirai-je ; regarde : tel jour, j'ai pensé à toi de telle sorte; telle nuit, j'ai rêvé à toi de telle manière. Par les lignes, lu peux compter mes larmes ; parles mots, mes soupirs. » Peutêtre rirons-nous ensemble de ces jours où j'ai tant souffert; mais pourrai-je me souvenir du passé près de toi, ma Seltanetta adorée. INon, tout s'éteindra devant moi cl autour de moi et il n'y aura d'espace éclairé que celui qu'embrassera le rayon de tes yeux. A celle lumière, mon cœur fondra dans ma poitrine. M'oublier près de loi est plus doux que de faire retentir le monde entier de mon nom.

Tu vois bien que ce n'était pas l'orgueil.

AMMALAT-EEG 3§

Je lis ces récils (raniour, ces portraits de femmes, ces passions d'hommes : d'abord, pas une de ces iiéroïnes de roman n'est belle de corps, dame, de cœur comme ma Seltanetta, et, moimême, je n'ai aucune analogie morale avec ces hommes dont je lis l'histoire. J'envie leur esprit, leur science, leur amabilité, mais pas leur amour. Que le plus brûlant de ces amours est lent et froid : c'est un rayon de lune qui joue sur de la glace. Non, je ne puis croire qu'ils aimaient véritablement, les hommes dont l'amour se manifeste ainsi.

Il y a une chose, amie, qu'il faut que j'avoue : c'est que je me demande en vain ce que c'est que l'amitié. Je ne sais que me répondre. J'ai un ami dans Verkovsky, un ami tendre, sincère, prévenant. Eh bien, il est un ami pour moi ; je sens que je ne lui réponds pas comme il le mérite, et je m'en accuse ; mais il n'est pas en mon pouvoir de faire autrement. Dans mon àme, il n'y a de place que pour Seltanetta ; dans mon cœur, il n'y a d'autre sentiment que l'amour.

Non, je ne veux plus lire; non, je ne comprends pas ce qu'il me dit. Décidément, je ne suis pas fait pour gravir l'escalier de la science. L'iia-

?>{} AMMALAT-ISKC.

loiiiciiicniiiiHiiic dès les prcniiôrcs iiiiirciics, je me perds dans les premières difliciillés, j'embrouille le fllel ail lieu de le déployer, .le lire et j'arrache. J'ai pris pour mes progrès les encouragements du colonel. Mais qui empêche mes progrès ? Hélas ! ce qui fait le honheur et le malheur de ma vie, l'amour. Kn tout je vois, partoul j'entends Seltanetla, et souvent je ne vois et n'entends qu'elle. L'oublier un seul instant me semblerait un crime. Je le voudrais, que je ne le pourrais pas plus que d'empêcher mon cœur de battre. Puis-je vivre sans air? Seltanetla est ma lumière, mon air, ma vie, mon âme !

Ma main tremble, mon cœur bat. Si j'écrivais avec mon sang, il brûlerait le papier. Sellanetta, tii ne sais donc pas que lu me fais mourir? Ton image me poursuit partout. Le souvenir de ta beauté est plus dangereux pour moi que la beauté même. Celte pensée, que ce trésor d'amour que j'ai pressé entre mes bras est perdu à tout jamais pour moi, me jette dans le désespoir, dans la folie. Mon esprit se perd, mon cœur se brise. Je me souviens de chaque trait de ton visage, de chaque mouvement de (a physionomie, de chaque geste de

ANMALAT-BEG 3"

ton bras, de chaque position de ton buste, et ton pied, ce cachet d'amour, et tes lèvres, cette grenade ouverte, et les épaules, cette mine de marbre ! Oh ! le seul souvenir de ta voix fait vibrer mon âme, comme la corde d'un instrument près de se rompre. Et ton baiser, ce baiser dans lequel il m'a semblé boire aux sources de la vie, la nuit, il retombe sur mor en rosée de feu. Oh ! encore un baiser pareil à celui de la chapelle, un seul, Seltanetta, et puis mourir !...

Le colonel Verkovsky, nous l'avons vu, s'était aperçu de la tristesse d'Ammalat-Beg, et, nous l'avons vu encore, il en avait deviné la cause.

Voulant le distraire, il organisa une chasse au sanglier, plaisir favori des begs du Daghestan.

Sur l'invitation du colonel, arrivèrent vingt be;is avec leurs noukers, chacun disposé à faire de son mieux.

Le mois de décembre commençait à couvrir de neige le sommet des montagnes du Daghestan. La Caspienne, houleuse, innavigablo pendant l'hivor, II B

.')8 AMMAL\r-ni:(;

liallail les murailles de la ville aux |)orlcs de l'ei-. A travers le brouillard sifllaient les ailes des outardes; tout était sonibi'e et (ristc. La pluie fine <|ui tombait cIuKiue soir semblait être les larmes (lii temps rcgretlaut lui-même les beaux jours. Les \ieux ïatars restaient aux marcbés, enveloppés jusqu'au nez dans leurs pelisses et leurs bourkas.

Mais ces jours tristes sont les beaux jours des chasseurs.

A peine Je soleil se Icvail-il de l'autre côté de la mer, à peine les mollahs avaient-ils appelé 5 la prière, que le colonel et ses invités, Ammalat compris, gagnaient la porte septentrionale de Derbend, on nageant littéralement dans la boue.

Le chemin qu'ils suivaient est assez pauvre de vue; c'est celui qui mène à Tarky ; par-ci par-là, quelques champs de garance, puis d'immenses cimetières lalars où les tombes sont si pressées, qu'elles semblent une forêt d'échalas; quelqm vignes rares; enfin, la mer, qui, à cette époque, au lieu de servir de brillant miroir au ciel, scmlile un gigantesque bassin d'où s'élève un incessant brouillard. Dès deux côlés de la roule, avaieii!

roulé et «5taieiU demeurés dans un désordre qui indiquait l'insouciance des hommes pour les cataclysmes de la nature, d'énormes blocs de rochers détachés de leur base par la violence des eaux.

Les rabatteurs étaient à leurs places.

, En arrivant, le colonel tira trois sons aigus et prolongés d'une trompe de corne cerclée d'argent, auxquels les rabatteurs répondirent par un cri indiquant qu'ils étaient prêts.

Les chasseurs se placèrent en ligne , les uns à cheval, les autres à pied, et la battue commença.

Bientôt parurent les sangliers, et l'on entendit pétiller les premiers coups de fusil.

Les forêts du Daghestan regorgent de ces animaux, et, quoique les Tatars, les considérant comme immondes, tiennent pour un péché même de les toucher, il est dans leurs habitudes de leur faire de grandes chasses. C'est à la fois une école de tir et de courage, le sanglier ayant la course extrêmement rapide, et celui des montagnes surtout revenant presque toujours sur le chasseur quand il est blessé.

La li^ne des chasseurs, composée d'une (ren-

tniiie de tireurs, occupail un assez grand espace. Les chasseurs les plus braves ou les plus sûrs de leur coup choisissaient les endroits les plus isolés pour ne partager avec personne la gloire du triomphe.

Le colonel Verkovski, comptant sur son courage et sur son adresse, prit un de ces postes, avancé dans la forêt, cl tout à fait isolé. Appuyé contre un chêne, au milieu d'une espèce de clairière qui laissait au chasseur, mais aussi au sanglier, toute liberté de mouvement, il attendit l'événement, qui, dans ce pays où l'animal reste sauvage comme la nature et comme l'homme, est presque toujours une lutte corps à corps. On entendait des coups de fusil à droite et à gauche ; qut;lquefois, à travers les taillis ou les broussailles, le colonel distinguait un sanglier passant comme un éclair. Enfin, il entendit un grand craquement de buissons brisés, et il aperçut un grand et vieux sanglier venant droit à lui.

Le colonel fi t feu , mais la balle glissa sur le crâne osseux et sur la tête taillée en coin de l'animal. Cependant, un instant étourdi delaviolcnceducoup, le sanglier demeura frémissant sur ses quatre

AMMALAT-BIÎG 41

jambes, sans avancer ni reculer. Le colonel le crut plus blessé qu'il ne l'était, et, se démasquant, fit un pas pour aller à lui. L'animal, qui ne savait pas d'où parlait le coup, reconnut alors son adversaire, et fondit sur le colonel, le poil hérissé et faisant craquer sa mâchoire.

Verkovsky avait un second coup à tirer ; il attendit.

A quatre pas, il lâcha la détente ; l'amorce seule brûla.

Ce qui se passa alors fut rapide comme la pensée.

Il éprouva un choc violent, roula à terre; mais en roulant, avec l'admirable sang-froid qu'il devait à un courage éprouvé, il tira son kandjar.

C'était une des meilleures lames du Daghestan.

Le sanglier s'y enferra de lui-même, mais la violence de son attaque arracha l'arme des mains du colonel.

Le sanglier avait reçu une blessure terrible ; cependant à ses yeux sanglants, à la bave qui tombait de sa gueule, le colonel pouvait comprendre qu'il élail encore plein de force.

i2 AMMALAT-BfXi

Couche, sans armes, senlant, à une vive douleur à la cuisse, qu'il était déjà blessé, le colonoi comprit qu'il élail perdu.

— A moi, les chasseurs? cria-l-il sans espoir d'être entendu.

D'ailleurs, entendissent-ils, fussent -ils à cent pas , ils n'auraient pas le temps d'arriver.

Tout à coup, le galop d'un cheval se fit entendre : un chasseur arrivait sur les traces du sanij'Iier, qu'il semblait poursuivre.

Un coup de fusil retentit; le colonel entendit un sifllenient aigu, puis le son mat que rend la balle en frappant dans les corps mous.

A l'instant même, il lui sembla qu'une montagne se détachait de sa poitrine.

Le sanglier l'abandonnait pour un nouvel adversaire.

Verkovsky se souleva sur son coude; il avait comme un brouillard devant les yeux. Cependant, à travers ce brouillard, il vit un cavalier qui, au lieu de fuir devant le sanglier, ou simplement de l'attendre, se jetait à bas de son cheval.

L'homme et l'animal se ruèrent l'un contre l'autre et roulèrent Tun sur l'autre.

AUni.VLAT-EKG 1.;

I! y eut un instant pendant lequel il eût été inijiossible au peintre de donner aucune forme à ce groupe monstrueux.

Seulement, il sembla au colonel que riiomnie continuait de frapper, quoique l'animal fut déjà mort.

Enfin, le tueur acharné se redressa couvert de sang, d'écume, de boue.

C'était Ammalat-Beg.

La tête du sanglier était près de l'animal, compléloment détachée du corps.

Le colonel se leva, et, quoique perdant son sang par deux blessures, il courut au jeune homme, les bras ouverts et en le remerciant.

— Ne me remercie pas, dit Ammalat-Beg en le repoussant et en frappant du talon de fer de sa botte la hure du sanglier; ne me remercie pas. .le ne le sauve pas, je me venge. Ah ! maudit ! ah! immonde! continua le jeune homme en foulant aux pieds l'animal, comme si celui-ci eût encore pu le sentir et l'entendre. Ce n'est pas tout que de tuer mon ami le beg de Tavannanl. Sans te retourner, lâche! sans revenir sur moi qui t'appelais en te criant que j'avais tué ton père, poi-

1 I AMMALAT-liEG

i;n;irdo la mère, lu continues Ion chemin pour venir évenlrer mon bienfaiteur, celui ù qui je (lois la vie. Ali ! maudit ! ah ! immonde î

— Tu ne me dois plus rien, Ammalal, et nous voilà quilles, dit le colonel; el, tout maudit, tout immonde qu'il est, j'espère bien que nous nous vengerons de lui en lui rendant la pareille; nous lui ajipliquerons la peine talare, Ammalat-Beg. la peine du talion. Il a frappe avec ses dénis, nous le mangerons avec les dents. J'espère que lu laisseras là le préjugé, Ammalat, et que tu en mangeras la part.

— Je mangerais ma part de l'homme qui aurait tué mon ami, répondit le sauvage chasseur, à plus forte raison la chair d'un animal, sa chair fùt-elie dix fois défendue !

— Et, pour faire passer cette chair défendue, Ammalat, nous l'arroserons avec la liqueur défendue.

— Tout ce que vous voudrez, colonel ; mieux vaut arroser mon cœur qui brûle, avec du vin (ju'avec l'eau sainte, puisque l'eau sainte n'y fait rien.

Puis, appuyant ses deux mains sur sa poitrine.

comme s'il eût voulu étouffer son cœur, il poussa un profond gémissement.

La battue était finie, celle-là du mains. On entendit les cris de rappel. Le colonel sonna trois coups dans sa trompe; un instant après, rabatteurs et chasseurs l'entouraient.

Le colonel raconta en deux mots ce qui venait de se passer; puis, montrant le sanglier, dont la tête était détachée du corps :

— Un beau coup, un brave coup, Ammalal ! dit le colonel en se retournant vers le jeune homme.

— C'est la vengeance d'un Asiatique. La vengeance d'un Asiatique est mortelle !

— Ami, lui dit le colonel, tu as vu quelle était la vengeance d'un Russe, c'est-à-dire d'un chrétien ; que cela te soit une leçon !

El tous deux revinrent vers le camp.

Ammalat-Beg était distrait. Tantôt il ne répondait pas aux questions de Verkovsky, tantôt il y répondait tout de travers. Il allait côte à côte avec lui, regardant de tous côtés comme s'il attendait quelqu'un, et ne songeant pas même à demander au colonel s'il souffrait de ses blessures.

■46 A M M AL AT- Il i:«;

Vorkovsky pensant qu'en inlrépidc cliassciir, Amnialal irvail cliasso, presse d'ailleurs do ren- Irer pour ronicUro sa jambe el sa cuisse au cliirurgien, partit au galop, el laissa Aminalal à ses rêveries.

Le jeuncliomnic le laissa s'éloigner jusqu'à ce qu"il cùl tourné une colline, cl alors, se croyant seul, il se dressa sur ses élriers el regarda autour de lui.

Tout à coup, du fond d'un ravin s'élança un cavalier aux habits tout déchirés par l'arbre épineux qui pousse sur toutes les pentes du Caucase.

Ce cavalier vint droit à Ammalat-Beg.

Un seul cri s'élança de leurs deux bouches :

— AU'iLoum salam!

Et lousdeux, sautant à bas de leurs chevaux, se jelèrenl dans les bras l'un de l'autre.

— Ainsi te voilà, Nephtali! s'écria Animalat- Beg; lu l'as vue, tu lui as parlé. Oh! je vois à Ion visage que tu apportes de bonnes nouvelles.

Il ôta vivement sa vesle toute brodée d'or, cl, la présentant à Ncphtali :

— Tiens, dil-ii, tiens, prends, messager de

AAOIALAT-BEG 47

bonheur '. Vit-on? se porte-t-on bien? ni'aimet-on comme auparavant?

— Par Mahomet! laisse-moi respirer un peu, (lit Nephtali ; tu me fais tant de questions, et j'ai, (le mon côté, tant de choses à te dire, qu'elles sont réunies à la porte de la mosquée comme des femmes qui ont perdu leurs pantoufles.

— Eh bien, dis chaque chose à son tour. Tu as reçu ma lettre ?

— Tu le vois bien, puisque mo voilà. J'ai reçu ta lettre, et, par ton désir, je me suis rendu à Khuntsack. J'y suis entré si doucement et si silencieusement, que je n'ai pas réveillé un oiseau sur mon chemin. Ackmeth-Khan se porte bien : il était à la maison. Il s'est fort informé de toi, a secoué la tête et a demandé : « N'a-t-il pas besoin d'un fuseau pour dévider la soie de Derbend? » La femme du khaii^'qui te regarde déjà comme son gendre (Ammaiat poussa un soupir en regardant

'Habitude ta tare, qui consiste à faire un cadeau, presque toujours à donner un habit k celui qui apporte une bonne nouvelle. C'est ainsi que je reçus le nicham, pour avoir annoncé au boy de Tunis l'arrivée de son cousin à Marseille.

48 AMMALAT-BKG

le ciel), t'envoie mille compliments et autant de petits paies. Je l'apporte les compliments; mais j'ai jeté les petits pâtés, dont le galop de mon cheval avait fait de la bouillie.

— Que le diable les mange! Et... et Scltanetla?

— Sellanctta, mon frère, dit h son tour Nephtall avec un soupir, Seltanetta est belle comme le ciel avec toutes ses étoiles. Seulement, ce ciel, nuageux et sombre d'abord, est devenu d'aznr lorsque j'ai prononcé ton nom, lorsque j'ai dit que je venais de ta part. Klle a manqué se jeter à mon cou : je lui ai vidé tout un sac de tendresses de ta part. Je lui ai alTirmé que tu mourais d'amour pour elle.

~ Et qu'a-t-elle répondu ?

— Rien. Elle s'est mise à pleurer.

— Bon cœur! cher cœur ! et que me fait-elle dire?

— Demande plutôt ce qu'elle ne te fait pas dire, et j'en aurai pins tôt fini. Elle te fait dire que, depuis que tu es parti, elle ne s'est pas réjouie, même en rêve, que son cœur est enseveli sous la neige et que la présence seule pourra la

AMMAL.4.T-BEG 49

faire fondre comme le soleil de mai. Si j'avais attendu qu'elle eiît achevé tout ce qu'elle avait à te dire, qu'elle eût prononcé tous ses souhaits, nous nous serions revus tous deux, mon cher Ammalat, avec des têtes grises, et, pourtant, elle m'a presque chassé, parce qu'elle trouvait que je ne partais pas assez vite, et qu'elle voulait que tu connusses à l'instant même toutes ses souffrances.

— Adorable créature! s'écria Ammalat-Beg s'adressant à Seltanetta, comme si elle pouvait l'entendre. Oh ! jamais tu ne sauras quel bonheur c'est pour moi d'être avec toi ; quel martyre c'est pour moi de ne pas te voir !

— Eh! par Allah! il me semble que c'est elle que j'entends, car elle dit exactement la même chose que toi, Ammalat. « Oh ! que ne peut-il venir! sanglolait-elie, ne fût-ce que pour un jour, pour une heure, pour un instant ! »

— Oh ! la voir, la voir, et puis mourir !

— Non, Ammalat, il faut la voir et vivre. Jamais on ne désire tant vivre que lorsqu'on la regarde. Son regard seul double la rapidité du jnng.

50 AMMALAT-ULC;

-- Lui ;is-lii (lit pourquoi je ne puis accomplir le plus cher de tous mes désirs?

— Je lui ai dit tant de clioscs, que, si lu les eusses ouicudues, lu m'aurais pris pour le poélc du scliah de Perse. Elle en a pleure toutes ses larmes, pauvre enfant!

— II ne fallait pas la désespérer, Ncplitali; peut-être ce qui ne se peut pas maintenant se pourra-t-il plus tard. Oler l'espoir du cœur d'une femme, c'est en ôter l'amour... Femme qui n'espère plus, n'aime pas longtemps.

— Tu jettes les mots en l'air, Djarniim : Pespoir, chez les amants, c'est, au contraire, un peloton sans fin. De sang-froid, à peine si l'on en croit ses yeux. Ainie-t-on, on croit à tout, même aux fantômes ! Écoule, Scllanetta est sûre que, fusses-lu même au cercueil, lu en sortirais pour la venir voir.

— Le cercueil et Derhend, c"cst tout un pour moi, Nephlali: mon cadavre esl à Derhend, mon àme à Khuntsack.

— Et ton esprit, où csl-il, Ainmiilat? Il court la campagne, il me semble. El-lii donc si mal chez le colonel, pour un honiincqiii, depuis six mois,

AMHALAT-BEG 51

devrait élrc pendu ! Non. Tu es libre, tu es content, aimé comme un frère, traité comme une promise. Seitanetta est belle, je le sais bien; mais Verkovsky est bon, et lu peux bien sacrifier à ramitié une toute petite partie de l'amour.

— Et que fais-je donc, Nephlali? Mais si tu savais combien il m'en coûte! Il me semble que ce que je donne à Verkovsky, c'est un morceau que j'arrache de mon cœur. L'amitié est une bonne chose, mais elle ne remplace pas l'amour, Nephtali.

Nephtali poussa un soupir.

— As-tu jamais parlé de Seitanetta au colonel? demanda-t-il.

— Jamais je n'ai osé, quoique cent fois j'en aie eu envie; mais les paroles s'arrêtent sur mes lèvres. Dès que j'ouvre la bouche, il semble que le nom de Seitanetta leur barre le passage. Il est si sage, que j'ai conscience de l'ennuyer de ma folie. Il est si bon, que je crains de fatiguer sa pa • tience. Imagine-toi, Nephlali, qu'il est amoureux d'une femme avec laquelle il a été élevé. Il l'eût époiisée; mais, en 1814, au moment de la guerre de France, on le crut lue, La femme qui

52 AMniALAT-UKG

luttait depuis trois ans déjà pour garder son cœur à Vcrkovsky, céda, le croyant mort, cl en épousa un autre. En 181Î3, il revint. Sa Marianne était mariée. Que penscs-tu que j'eusse fait à sa place? J'eusse enfoncé mon kandjar dans le cœur de la parjure. Je l'eusse enlevée pour la posséder, ne fût-ce qu'une heure. Non : il a su que son rival était un galant lioninie, comme ils disent ; il a eu le sang-froid de rester son ami, et a revu son ancienne promise sans les poignarder tous les deux.

— Un homme rare, dit Nephlali, qui doit cire un ami sur.

— Oui, mais quel amant glacé ! Si retenu qu'il fût, le mari a été jaloux. Qu'a fait Verkovsky? Il est venu prendre du service au Caucase. Par bonheur ou par malheur, le mari est mort. Ali ! cette fois, n'est-ce pas, il va seller son cheval, sauter dessus et partir? Non. Le gouverneur lui dit que sa présence est nécessaire ici, et il y reste, — pas huit jours, pas un mois, pas trois mois; un an, un siècle, rétcrnité. Quant à son amour, il le nourrit avec du papier, tous les huit jours, les jours de poste. Non, vois-tu, N(']i!ilali, un pareil

homme, si bon qu'il soit, ne comprendrait pas mon amour. Il y a entre nous une trop grande diiïérence d'âge et surtout d'idées. Tout cela glace mon amitié et m'empêche d'être sincère.

— Singulier homme que tu fais ! dit ^ephlali avec une certaine tristesse. Tu n'aimes pas Verkovsky parce que justement, plus qu'un autre, il est digne d'amour et de respect.

— Qui t'a dit que je ne l'aimais pas? s'écria Ammalat-Beg presque en frissonnant. Non, non, au contraire, je dois l'aimer comme mon bienfaiteur, comme l'homme qui m'a sauvé la vie. Oh ! j'aime tout le monde depuis que je connais Seltanetta. Je voudrais couvrir la terre de fleurs, faire de l'univers un immense jardin.

— Aimer tout le monde, c'est n'aimer personne, Ammalat.

— Tu te trompes, Nephtali. L'univers boirait à la coupe de mon amour, que ma coupe sei'ait encore pleine, dit Ammalat en souriant.

— 'Voilà ce que c'est que de voir une belle fille sans voile, et ne plus voir ensuite que des voiles et des sourcils. Il te faut , comme au rossignol de la vallée d'Aourmès, une cage pour te faire chanter.

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