WANT-PROPOS
licnsiblo à des lecteurs français, et, tel qu'il était, sans y rien clianger, je le publie, convaincu qu'il produira sur les autres le même effet qu'il a produit sur moi.
C'est, en outre, un curieux tableau de la guerre, telle qu'elle se fait entre les Russes, ces représentants de la civilisation du Nord, et les sauvages et féroces habitants du Caucase.
Tinis, le 22 octobre i8o8.
AlKX. DlMAS
Suis lent à l'ofTeiise et piompt a la vengeance.
( Inscription gravée sur
hs poignards du Daghestan.)
Celait un vendredi.
Près de Bouinakv, grand village du Daghestan du Nord, la jeunesse tatare s'était réunie pour une course de chevaux, accompagnée de toutes les expériences que la hardiesse et le courage peuvent ajouter à une fêle de cette espèce.
Donnons une idée du splendide paysage où la scène se passe.
10 AMM M. \T-lli;(i
IJoiiillilky s'élève sur les deux saillies d'une iiioiiliigiie escarpée el domine les environs. A guuelie du ilieiiiin (|ui \a de iJei'hend à Tarky,sc dessine la crèle du Caucase, couverte de forèls ; à di'oile, le rivage sur lequel vienl se briser la mer Caspienne, avec un éternel murmure ou plutôt une éternelle lamentation.
Le jour lonibail.
Les liabilanlsdu village, attirés par la fraicbeur de Tair i)lus encore que par la curiosité d'un spectacle qui se répèle trop souvent pour ne pas leur être familier, avaient quitté leurs cabanes, avaient descendu la pente de leur montagne, el étaient venus se réunir par rangs aux deux côtés de la roule.
Les femmes, sans voile, avec leurs mouclioirsde soie aux vives couleurs roulés en turban sur leur tète, avec leurs longues robes de soie serrées à la taille par leurs courtes tuniques, avec leurs larges pantalons de Laiiaaus, s'étaient assises en files, tandis que les enfants couraient autour d'elles.
Quant aux bomnics , réunis en cercles, ils se tenaient debout ou accroupis à la manière turque.
AMMALAT-BKG I 1
Les vieillards fumaient le tabac de Perse dans leurs pipes tclietchènes. Unlruilde gaieté s'élevait au-dessus de tout cela, et au milieu de ce bruit continu retentissait de temps en temps celui du froissement des fers d'un cheval sur les cailloux de la roule, et le cri : Katch! kaLch (place! place) ! poussé par les cavaliers qui se préparaient à la course.
La nature du Dagliestan es! splendide au mois de mai ; des milliers de roses couvrent le granit d'une teinte aussi fraîche que le lever de l'aurore : l'air est embaumé de leurs émanations; les rossignols ne cessent pas de chanter au milieu des verts crépuscules des bocages. De joyeux troupeaux de moulons, enjolivés de taches orangées que les bergers, pleins de coquetterie pour eux, leur font avec la même matière dont les maîtres se teignent les ongles des pieds et des mains, c'est-à-dire avec du hennah, bondissent sur les rochers. Les bulïles, plongés dans les marais, où ils s'ébattent voluptueusement, regardent levoyageur qui passe, avec leurs grands yeux profonds, qui sembleraient menaçants s'ils n'étaient rêveurs. Les steppes sont couverts de bruyères de toutes couleurs.
I"2 ammalat-1!i:g
Cliiiiiiio flot (le la Caspienne étincelle comme récaille d'un giganlcs(|iie poisson. Knfin, (juelf|uc chose lie cette séduction de l'air, du ciel, de l'aliiiospliére qui a souillé aux (irecs celte inspiralion instinctive et divinatrice, que c'était là que le monde était né, et que le Caucase était son berceau , se respire à chaque haleine, et, tout en vivifiant le corps, réjouit lecœur.
Telle était l'impression ([u'indigène ou étranger eût ressentie en approchant du villagedeBouinaky, pendant ce joyeux vendredi où vont prendre naissance les événements que nous allons essayer de raconter.
Donc, le soleil dorait les sombres murs des cabanes aux toits plats, dont les ombres prenaient plus de puissance cl de vigueur au fur et à mesure qu'il se retirait. Au loin, on entendait crier les plaintives arabas 1, dont on distinguait la longue file à travers les pierres tatares , dressées
1 Les arabas sont des cliarroUes dont les roues n'étant jamais graissées, a cause de la répugnance que leurs propriétaires ont pour les porcs , poussent, à chaciue tour, un gémissement qui ne peut guère se comparer qu'à celui des norias espagnoles.
AMMALAT-BîiG 13
commodes faiilôniesdans le cimetière, et, en avant de leur bruyante procession, galopait un cavalier soulevant sur la route un nuage de poussière.
La crête neigeuse des montagnes, et, du côté opposé, la mer calme, donnaient à ce tableau une grande magnificence.
On sentait vivre la création de sa plus chaude et de sa plus ardente vie.
— C'est lui ! c'est lui ! il vieiit ! le voilà ! cria la foule à la vue de cette poussière et du cavalier qu'elle dérobait encore aux regards, mais qu'on devinait déjà.
A ces cris, il se fit un grand mouvement dans la foule.
Les cavaliers qui, jusque-là , étaient restés debout, causant avec leurs connaissances et la bride au bras, sautèrent sur leurs chevaux; ceux qui galopaient à droite et à gauche, sans ordre et selon leur caprice, se réunirent, et tous coururent à la rencontre de ce cavalier et de sa suite.
C'est que ce cavalier était Ammniat-Beg, neveu du chamkal 1 Tarkovsky.
' Titre tatar équivalant à celui de kness en lUissio pt do prince clioz nous.
\\ ammai>at-iii;g
Il portail une Ichoiisl.a noire, de forme persane, t'arnie île ces éléganls galons tlonl les fabricants du (Jaucase ont seuls le secret; les iiianclics, pendantes à moitié, élaienl rcjeléesù leurs cxlrémités sur son épaule. Son arkaloiik de tarmalama était serrée à la taille par un cliàle turc; ses pantalons rouges se perdaient dans des boites jaunes ù liauls talons ; son fusil, son poignard et ses pislololels étaient montés en argent damasquiné d'or ; la poignée de son sabre élail garnie de pierres précieuses. Joignez à cela (|ue l'iiéritier du cliamkal Tarkovsky avait vingl-qualre ans, élait beau, bien fait, d'une physionomie ouverte ; ajoutez que de longues boucles de cheveux noirs descendaient de son papak sur son cou, que de petites mousluches dï'bène, ([ui scnd)laienl dessinées an pinceau, ornaient ses lèvres, que ses yeux brillaient d'une bonté flère, qu'il moniail un coursier noir qui s'emportait à tout moment, qu'il élait assis sur une légère selle circassienne brodée d'argenl, (|ue ses pieds reposaient sur des élriers d'acier noir du Kliorassan damasquinés d'or, que vingt noukers entchouskas brodées galopaient autour de lui sur de splendides chevaux, et vous vous expli-
AMMALAT-IïEG 15
querez l'effet produit par l'arrivée du jeune prince au milieu de celte population, chez laquelle la richesse, la grâce, la beauté, les dons extérieurs enfin que verse le ciel d'Orient sur ses élus, ont tant d'influence suprême et d'irrésistible entraînement.
Les hommes se levèrent et le saluèrent en sinclinant, la main appuyée sur le cœur.
Un murmure de joie, d'estime et surtout d'admiration se fit entendre parmi les femmes.
Arrivé au milieu de toute celte population, Ammalat-Beg s'arrêta.
Les vieillards appuyés sur leurs bâtons, et les principaux habitants de Bouinaky l'entourèrenl, espérant que le jeune beg leur adresserait la parole; mais le jeune beg ne les regarda même pas.
Seulement, il fit un signe de la main pour que l'on commençât la course.
Une vingtaine de cavaliers se mirent alors à galoper sans ordre, chacun s'efforçant de devancer son voisin.
Puis tous prirent ces espèces de javelots que Ton appelle des djcrids, et, en galopant, se les lancèrent les uns aux autres.
l(i AMMU,AÏ-I!li«;
LfS plus habiles les rainassaieiit sans nicKix' pioil à (erre, cl en se laissant glisser sous lu ventre dr leurs elievau\.
Les moins habiles, en voulant les inn'ter, roulaicntsnrla poussière, au milieu des éclats de rire dos assislanls.
Le tir coninjenoa.
Pendant tout le temps (|u"avail duré la course, Ammalal-iîeg y était resté étranger; mais ses noukers, les uns après les autres, s'étaient laissé entraîner et s'étaient mêlés aux concurrents.
Deux seulement étaient demeurés près du prince.
Mais, à mesure que les courses s'animaient, que le liruildes coups de feu retentissait, que la fumée de la poudre mêlait à l'atmosphère son acre odeur, la froideur du jeune cliampkal semblait se fondre. Il commença d'encourager les cond)attanls de la \i>ix, de les animer en se dressant sur les étriers, et lorsque son nouker bien-aimé mamiua avec la balle de son fusil le papak qu'il avait jeté en l'air et devant lui , il ne sut pas se contenir plus longtemps, prit son fusil et se jeta au grand galop au milieu des tireurs.
AMM VL\T-BiiG 17
— Place à Animalal-Bcg ! cria-t-on de tous côlés.
El cliaciin s'écarta aussi vite que si l'on eût crié : « Place à la trombe! place à l'ouragan ! » Sur la (lislaiice d'une verste, on avait placé dix bâtons, chacun surmonté d'un papak.
xVmnialat-Beg mit son clieval au galop, les dé passa depuis le premier jusqu'au dernier, en tenant son fusil élevé au-dessus de sa tète; puis, lorsqu'il eut dépassé le dernier, il se retourna, et, se dressant sur ses élriers, il fit feu sans s'arrêter. Le papak. tomba.
Alors, toujours galopant, il rechargea son fusil, revint sur ses pas, reprenant au retour la route qu'il avait suivie en venant, abattit le second papak de la même manière, et ainsi de suite jusqu'au dernier des dix.
Cette preuve d'adresse, dix fois répétée, souleva des applaudissements universels.
Animalnt-Bcg ne s'arrêta point; une fois lancé, son orgueil devait obtenir un triomphe complet. 11 jeta son fusil loin de lui, prit son pistolet, se retourna sur sa selle de manière à galoper à l'envers, et, au moment où le cheval, en galopant, le-
Its AMM\i.AT-ni;(;
v;iil l(S deux piods do derririT, il lAcIia lo ('oii|) cl II' d('f('rr;! du pied droit; puis, nudiiiTi^'ciinl son pisl(di'l, il en fil aulant du pied gauche.
(>e furoMl des cris d'admiration.
Alors, il prit de nouveau son fusil, ol ordonna à lin de ses noukers de 1,'aloper devant lui.
Tous deux parfirent, rapides eoninie la pensée.
Au milieu de la course, le nouker prit un rouble d'argent et le jeta en l'.iir.
.\iiiiiialal-neg porta son fusil à son épaul(>; mais, en ce niomciil, son clieval lit un faux pas, s'abaltil et roula en labourant la poussière du clicmin avec sa lète.
Vn seul cri se fil entendre : il était sorti à la foide toutes les poitrines.
Mais r habile cavalier resta debout sur ses étricrs, ne bougea pas plus quo si rien n'était arrivé, el, au moment où ses deux pieds louchaient la terre, il làcba le coup.
Le rouble, enlevé par la balle, alla retomber bien au delà du cercle du peuple.
La foule, ivre de joie, poussait des hourras frénétiques.
Mais Ammalal-nec . calme et en apparence
iiii|)assible, dégagea vivemenfsos pieds des étriers, fit relever son cheval et en jeta la bride au bras d'un de ses noukers, pour qu'il le fit ferrer à l'instant même.
La course et le tir continuèrent.
En ce moment s'approcha d'Amnialat-Beg son frère de lait, Sophyr-Ali, fils d'un pauvre bcg de Bouinaky.
C'était un beau jeune homme , simple ot joyeux; il avait été élevé et avait grandi avec Ammalat. Il existait entre eux la même familiarité qu'il y eût eu entre deux frères.
Il sauta à bas de son cheval, le salua et dit:
— Le nouker Mohammed fatigue ton vieuxcheval Amtrim, en voulant lui faire sauter un ravin qui a plus de quinze pieds de large.
— Et Amtrim ne le saute pas? s'écria Ammalat- Beg avec impatience et en fronçant le sourcil. Qu'on me l'amène à l'instant.
Il alla an-devant du cheval, fit signe au nouker d'en descendre, sauta en selle et conduisit Amtrim droit au fossé pour le lui faire voir.
Puis, revenant sur ses pas, il prit du champ, et le mit au galop dans la direclion du ravin.
20 AMM\i,\i-iii:(i
JMii: il a|»|ii'(itliiiii, iiliiN il II- -crcail (l(;s jiiiiilics (i le soiilcnail. de la lirido.
.Mais Aiiilrini. ne coiiiiiliiiil, pas sur ses forces, >e (it'ioba à droilc par un rapide (V-art.
Aminalal-nci; repril du elianip cl l'eparlil au i;alop une seconde fois.
Cette seconde fois, Anilriui. pressé |iaiie fouet, se dressa sur ses pieds de derrière coninie .-'il allait sauter.
Mais, au lieu d'accomplir le niouvenionl (;oniniencé, il tourna sur ses pieds de deri'ière comme sur un pivot, et se dérolia une seconde fois. Ammalal-Beg devint iiirieuv.
Inutilement Sopliyr-.VIi le pi'ia-l-il de ne point forcer la pauvre bète, (|ui avait glorieusement perdu ses forces dans les cond)ats et les courses: Amuuiiat n'écoutait rien, et, tirant sa uiiaska du fourreau, il le força de reprendre un troisième élan, l'excitant celte fois non plus avec le fouet, mais avec la lame du sabre.
Mais rien n'y fil : celle fois, comme les deux autres, le cheval s'arrêlaau bord du fossé.
Seulement, cette fois, Ammalat-Beg donna au pauvre Amirim un tel coup de la poignée de sa
AMMALAT-BEli 21
schaska entre les deux oreilles, que le cheval s'abattil comme un bœuf frappé de la massue. Ammalat-Beg l'avait tué roide.
— Voilà la récompense d'un serviteur fidèle ! dit Sophyr-Ali avec un soupir et en regardant tristement l'animal mort.
— Non, mais la punition de sa désobéissance, répliqua Ammalat-Bcg avec colère.
Sophyr-Ali se tut.
Les cavaliers continuaient de galoper.
Tout à coup, on entendit le roulement des tambours, et l'on vit briller derrière les montagnes l'extrémité des baïonnettes russes qui grandissaient peu à peu .
C'était une compagnie du régiment deKousinsk qui revenait d'escorter un transport de blé parti de Derbend et qui faisait retour.
Le capitaine, commandant cette compagnie, et un autre officier, marchaient à quelques pas en avant de la troupe.
Pensant qu'il était temps de leur donner un peu de repos, le capitaine fit faire halte à ses soldats.
Ceux-ri posèrent leur? fusils en faisceaux, iais- I 2
î.'3 am.m\lvt-ui:g
sèrent près des ftilsceaux une sciiliiiclle, cl sYHeii- (lirenl sur le gîizon.
I/arrivée d'un délacliemeiil russe n'élail pas une Mouveanlé pour les lial)ihiiils de liouiiiaky, en 1HI9; mais, niènic aujourdluii, une pareille apparition n'est jamais chose bien agréable aux hommes du Daghestan. Leur religion leur l'ait retarder les Russes comme des ennemis éternels , et, s'ils leur sourient parfois, c'est en cachant leurs vrais sentiments sous ce sourire; et ces vrais sentiments, c'est une iiaiiie acharnée et mortelle.
Un murmure passa dans la foule lorsqu'elle vil les Russes faire halte sur son chami) de course. Les femmes regagnèrent leurs maisons, non toutefois sans jeter, par l'ouverture de leur voile, un coup d'teil sur les nouveaux venus : les hommes, au contraire, les regardèrent de côté, en se rasf-emblant en rond pour parler à voix basse.
Mais les vieillards, plus prudents, s'approchèrent du capitaine et s'informèrent de sa santé.
— Quant à moi, cela va bien, dit-il; mais mon cheval est déferré, de sorte qu'il buile. Par boiilirnr, voici un brave Talar. cnniinua-l-il enni<!ii-
AMMALAT-BKG 28
irant le maréchal qui ferrait le cheval d'Animaiat, qui va remédier à la chose.
Puis, s'approchant de lui :
— Eli ! l'ami, dil-il, (juand tu auras fini de ferrer le cheval à qui tu mets une semelle neuve, tu en feras autant au mien.
Le forgeron, qui avait le visage douhlemenl noirci, et par le soleil et par la vapeur du charbon , tourna sur le capitaine un œil sombre, retroussa ses moustaches, enfonça son papak au niveau de ses oreilles, mais ne répondit pas ; et, comme il en avait fini avec le cheval d'Ammalat- Beg, il mit tranquillement ses instruments dans son sac.
— Ah çà ! m'as-tu compris? lui demanda le capitaine.
— Parfaitement, répondit le forgeron.
— Que t'ai-je dit, alors?
— Que ton cheval était déferré.
— Eh bien, puisque lu as compris, mets-toi à la besogne.
— C'estaujourd'liui vendredi, c'esl-à-dircjour de fête; les jours de fêle, on ne travaille pas, rél'oiidil le Tatar.
24 AMMALAT-BK(i
— Écoute, (lit le capitaine, je te payerai ce que lu demanderas; mais lu dois savoir une chose, c'est que ce que tu ne voudras pas faire de bonne volonté, tu le feras de force.
— Avant tout autre ordre, je dois obéir à celui d'Allah, qui me défend de travailler le vendredi. Les jours ordinaires, c'est déjù trop de |)écher, mais, un jour comme celui-ci, j'y regarderai à deux fois! Je n'ai pas en\ie d'acheter moi-même le charbon qui me brûlera en enfer.
— Que faisais-tu donc tout à l'heure? répliqua le capitaine commençant à froncer le sourcil à son tour. Est-ce que lu ne travaillais pas? Il me semble qu'un cheval e.>*t un cheval, le mien surtout qui est un musulman de pure race. Uegarde, est-ce que lu ne le reconnais pas pour un karabak?
— Un cheval est un cheval, c'est vrai, et il n'y a pas de dilTérence entre eux quand ils sont de bonne race ; mais il n'en est pas de même des hommes. Le cheval que je viens de ferrer esl à Ammalal-Beg, et Ammalat-Beg est mon aga.
— Ce qui veut dire que, si tu ne lui avais pas obéi, il l'aurait coupé les deux oreilles, drôle! e( tu neveux pas travailler pour moi. parce que lu
AMMALAT-BÎÎG 2o
ne me i\>conn;iis pas le droit de l'en faire autant. Très-bien, mon cher! je ne te couperai pas les oreilles, parce que la chose nous est défendue, à nous autres chrétiens; mais tu peux être sûr que lu recevras deux cents coups de fouet sur les reins si tu ne m'obéis pas. Tu entends?
— J'entends.
— Eh bien?
— Eh bien, comme je suis un bon musulman, je te répondrai, la seconde fois, ce que je t'ai répondu la première : c'est aujourd'hui vendredi, et les musulmans ne travaillent pas le vendredi.
— Tu crois?
— J'en suis sûr.
— Quand tu as travaillé pour le plaisir de ton maître tatar, lu travailleras bien pour la nécessité d'un officier russe. Je dis nécessité, attendu que, si mon cheval n'est pas ferré, je ne puis pas continuer ma route. — Ici, soldais !
Il s'était déjà formé un grand cercle autour des deux dispuleurs : mais , à ce point de la querelle, le cercle devint à la fois plus grand et plus pressé, et parmi les Tafars des voix commencèrent à se faire entendre qui disaient :
26 AMMM, \i-iii:r.
— >"()ii, (N'Ia no so (loil |);is: cela no ponl pas ôtro. C'osl atijourd'lini fôlo. on no travaillo pas lo veiulrcili.
En même lonips. plusioni's des caniarados du forgeron commencôrenl à enfoncer lenr papak sur leurs yeux el à nioKre la main sur le nianclie de leur poignard , s'approclianl du capilaine et criant au forgeron :
— Ne ferre pas le clieval du Uusse, Alikpor, no lonclic pas à sa hèlo ; ro que lu fais pour Aninialat-Ueg, qui est un bon musulman, tu ne dois pas le faire pour un chien de Moscovite.
Le capitaine était brave; d'ailleurs, il connaissait les Asiatiques.
— Voulez-vous faire place nette, las de canailles? leur cria-t-il en tirant un pistolet de ses fontes; ou si vous restez, taisez-vous ! car, aussi vrai que vous serez tous damncïs, le premier qui dit un mol, je lui ferme les lèvres avec un cachet do plomb.
Cette menace, appuyée par les baïonnettes de plusieurs soldats, produisit son effet. Les poltrons s'enfuirent, les braves restèrent, mais no dirent plus un mot.
Quant à niaîlre Alikper, voyant que l'affaire allait mal pour lui, il regarda s'il y avait quelque moyen de fuir, et, n'en voyant aucun, il murmura quelques mots turcs qui étaient évidemment une excuse au Prophète, retroussa ses manches, ouvrit son sac, en tira son marteau et son ciseau et s'apprêta à obéir.
Il faut dire une chose : c'est qu'Ammalat-Beg n'avait rien vu de ce qui venait de se passer. Aussitôt qu'il avait aperçu les Russes, ne voulant point avoir avec eux de choc désagréable , il avait adressé quelques mots à une vieille femme, sa nourrice, qui, dans tous les exercices qu'il venait d'exécuter, l'avait suivi des yeux avec un amour tout maternel, et, sautant sur son cheval, il avait repris le chemin de sa maison, qui, pareille à un nid d'aigle, dominait le village de Bouinaky.
Mais, si un des personnages importants de notre récit venait de sortir de scène par un côté, un personnage, d'une certaine importance aussi, y entrait au même instant par l'autre.
C'était un cavalier de pelilc (aille, mais vigou l'etisement bàli. Il paraissait appartenir à la tribu Lien reconnaissable des Avares : il portait une cuirasse et un casque de mailles, un petit bouclier à la main gauche, et une schaska à lame droite pendait à son côté.
La seule chose qui manquât au costume du nouvel arrivant, costume qui est encore aujourd'hui exactement le même que celui des croisés, c'était la croix de drap rouge que portent sur le
AM>HLAT-nii(.
cùli- (Iroil lie la poilriiio ceux tlo ces nioiil.igiiiinls (|iii sont restes lidcles ;i la religion clirélicniie.
Les autres, qui se snnl faits musulmans ou paiforce ou par conviction, ont conservé le même costume, mais eu ont enlevé le signe de noire rédemption.
Çccavalier était suivi (le cinq noiihers i, parfaitement armés comme lui.
A la poussière dont ces hommes étaient couverts, à l'écume qui trempait leurs chevaux, il était facile de voir qu'ils avaient fait un long et rapide voyage.
Le premier cavalier, auquel nous avons accordé une mention particulière, en passant lentement à côté des soldats russes qu'il semblait regarder avec une indiftcrence insultante, frôla de si près les fusils, qu'il ac^irocha un des faisceaux et le fit tomber à terre.
Mais, sans paraître remarquer l'accident, il continua son chemin, tandis que ses noukers lais-
1 Xouhers, pfuyers que tout noble tatar mène ii sa suite.
AM>IALAT BEG ÎJl
saient insoiicieuscmciU les pieds de leurs clicvaii\ se poser sur les fusils renversés.
La sentinelle qui, de loin, avait crié au cavalier : « Au large ! ) — injonction qui, comme on peut le voir, n'avait pas eu grand effet — sauta à la bride de son cheval, tandis que les soldats, se regardant comme insultés par le mépris des musulmans, se mirent à gronder contre eux.
— Qui es-tu? cria la sentinelle en saisissant, comme nous l'avons dit, la bride du chef de la petite troupe.
— Tu es nouveau dans le pays, si lu n'as pas reconnu Ackmetli, khan d'Avarie, répondit tranquillement le cavalier, en arrachant la bride de son cheval de la main de la sentinelle. Il me semble cependant que, l'an dernier, près de Backli, j'ai laissé aux Russes un bon souvenir de moi.
Puis, comme il avait parlé en tatar, se retournant vers un de ses noukers :
— Traduis à ces chiens, dans leur langue, ce que je viens de leur faire Thonneur de leur dire, ajouta-t-il.
Le nouker répéta mot à mot en russe les paroles qu'Ackmoth-Khan venait de dire en talar.
;t!2 AMM vi,\T-i!i:r,
— C'oM Ackiiu'lli-KIiMii !... c'est Ackmelli- Klian!... répélèronl comme (mi clutuirlos soldats. Mêliez la main sur lui, ne le lâchez psis, puisque nous le tenons : il faut nous venger de l'airairc de liackli.
— Arrière, inise'rahics ! cria Ackmetli-Khan en donnant un coup de son fouet sur la main delà sentinelle. As-tu oublié qu'aujourd'hui jo suis un général russe?
Etj cette fois, il prononça ces paroles dans un si liur moscovite, (lue les soldats n'en perdirent pa.^ un mot.
— Tu veux dire un traître russe! crièrent plusieurs soldats. Conduisons-le au capitaine, ou à Dcrbend, chez le colonel Verkovsky.
— C'est en enfer seulement que j'irai avec de pareils conducteurs , dit Ackmeth-Kliau d'un ton de mépris.
En même temps, il fil cabrer son cheval sur les pieds de derrière, le porta à droite, puis à gauche ; enfin, cinglant sa croupe d'un violent coup de fouet, il le fit bondir par-dessus la sentinelle, qu'en passant il renversa du choc.
Les noukers mirent leurs montures au galop et
suivirent leur khan, qui fit à peu i)rès cent pas de cette course rapide, puis laissa son cheval reprendre l'allure ordinaire, tout en jouant tranquillement avec sa bride.
Alors seulement la foule des Tatars rassemblés autour du maréchal qui avait conniiencé de ferrer le cheval du capitaine, attira son attention; car, de même que le capitaine n'avait pu voir ce qui se passait derrière lui, Ackmeth-Klian ignorait ce (jui s'était passé devant.
— Il paraît qu'il y a du tapage ici? demanda le klian en arrêtant son cheval. De quoi est-il question, et à quel propos la dispute?
— Ah ! c'est le khan ! s'écrièrent les Tatars.
El ils le saluèrent respectueusement.
Ackmeth-Klian renouvela sa question.
On lui raconta l'affaire du capitaine et du maréchal.
— Et vous regardez, immobiles et stupides comme des buffles, lorsque l'on violente votre frère, lorsque l'on méprise vos usages, lorsque l'on foule aux pieds votre religion ! s'écria Ackmetli-Khan, et vous murmurez comme de vieilles
;>i AMMALAT-I!i:(;
femmes, au lieu de vous venger! P()Ui'i|iioi ne pleurez-vous pas?
Puis trois fois, et du ton du plus profond dédain :
— Lâclics ! lâches ! lâches ! dil-ii.
— Que faire? répondirent plusieurs voix. Les Russes ont des canons et des haïonnelles. •
— Et vous, est-ce que vous n'avez pas des fusils et des poignards? Honte! honte aux musulmans ! le sabre du Daghestan tremble devant le fouet moscovite.
Les regards s'enflammèrent.
Ackmcth poursuivit:
— Ah ! vous avez peur des canons et des baïonnettes, mais vous ne craignez pas le déshonneur. Entre l'enfer et la Sibérie, vous choisissez l'enfer. Vos aïeux ont-ils agi delà sorte? Vos pères ontils pensé comme vous? Ils ne comptaient pas leurs ennemis; mais, quel que fût leur nond)re, ils marchaient à eux en criant : Allali! et, s'ils tombaient, ils tombaient du moins avec gloire. Est-ce que, par hasard, les Russes seraient faits d'un autre métal que vous? Est-ce que leurs canons ne vous ont jamais tourné que la gueule? On attaque k
AMM.VLAT-BEG 35
bœuf par les cornes, misérables! on prend les scorpions par la queue, iàclies t
El, comme il avait déjà fait, il répéta par trois fois :
— Lâches ! lâches ! lâches !
Cette fois! l'insulte frapi)a les Talars en plein visage.
— lia raison, crièrent-ils. Ackmcth-Khana raison. Nous sommes trop bons de permettre tout cela aux Russes. Délivrons le maréchal! délivrons Alikper !
Et ils commencèrent à se resserrer, plus menaçants que jamais, autour des soldats au centre desquels le forgeron ferrait le cheval du capitaine.
La révolte grandissait.
Satisfait d'avoir mené les choses à ce point, et ne voulant pas se compromettre dans une si petite afl'aire, Ackmelh-Khan laissa deux de ses noukers pour animer les Tatars, et, suivi des trois autres, il prit dans la montagne le chemin rapide qui menait à la maison d'Ammalat-Beg.
Celui-ci était déjà rentré el fumail le kliaiian. rouchc sur un divan.
oG AMMVLVT-I!);r.
En voyant Ackinclli-Klian aj)|)araili'c au seuil (le sa porle, il se lt!va ol vint l'i sa renconlre.
— Sois vaiiiqucui' ! ilil AclvUiclli-Klian à Animalat-Bog.
Ce compliment de bienvenue des Tclierkesscs était prononcé avec un accent li-licnieiit significatif, qu'Amnialat-Beg, après avoir enijjrassé Ackmeth- Khan, lui demanda :
— Est-ce une raillerie ou une prédiction, mon dier hôte, que lu viens do m'adrcsser là?
— Cela dépend de toi, et ce sera comme il te conviendra. L'héritier de la principauté de Tarkovsky n'a qu'à tirer son sabre pour...
— Pour ne plus jamais le remettre au fourreau, khan !
Puis, secouant la tête :
— Ce serait une mauvaise affaire pour moi, conlinua-t-il, et mieux vaut être propriétaire tranquille et incontesté de Bouinaky que de me caciier dans les montagnes comme un proscrit.
— Ou comme un lion, Ammalatt Les lions iii>si, pour être libres, habitent la montagne.
Le jeune homme poussa un soupir.
AMMVLAT-EEG ?,~
— Mieux vaut rêver toujours et ne pas se réveiller , Ackmelh... Je dors, ne me réveille pas.
— Ce sont les Russes qui te versent l'opium qui te fait dormir, et, pendant ton sommeil, un autre cueille les fruits d'or de ton jardin.
— Que puis-je faire avec le peu de forces que j'ai?
— Les forces sont dans l'âme, Ammalat. Ose seulement, et tout se courbera devant toi.
Puis, prêtant l'oreille :
— Écoute, dit-il, voilà une voix qui te crie, comme moi, de te réveiller : c'est celle de la victoire.
En effet, le bruit d'une vive fusillade arriva jusqu'aux deux princes.
En ce moment, Sophyr-Ali enlra dans la chambre, pâle et le visage bouleversé.
— Entends-tu, chamkal? dit-il. Bouinaky se révolte. La foule entoure la compagnie russe et les Tatars font feu sur les soldats.
— Ah ! les drôles ! s'écria Ammalat-Bog en sautant sur son fusil. Comment ont-ils osé fain-, quelque chose sans moi? Cours en avant, Sophyr-
3S AMMAUT-Brr.
Ali; nrdonnc-lour en idoii nom do se tenir Iraiiqnilics et lue le premier qui (iésoiiéira.
— .rai voulu les calmer, répondit le jeune homme, mais ils ne m'éeoulenl pas. Les noukers d'Ackmelh-Klian sont avec eux et les excitent en criant : « Tuez les Russes! »
— Mes noukers ont-ils vraiment crié cela? demanda Ackmet-Klian avec un sourire.
— Non-seulement ils ont crié cela, mais encore ils ont donné l'exemple en tirant les premiers , dit Sophyr-Ali.
— En ce cas, ce sont de braves gens, dit Aekmclli-Kliun, et qui comprennent à demi-mot re qu'on leur dit.
— Qu'as-tu fait, klian Ackmelh? s'écria Aiiimalat-Beg avec tristesse.
— Ce que tu aurais dû faire depuis longtemps.
— Comment vais-je répondrcaux Russes maintenant? demanda le jeune prince.
— Avec la balle et le kandjar. Le sort travaille pour toi, heureux rebelle. Allons, an vent les scliaskas, et tombons sur les Russes !
— Ils sont ici ! cria le capitaine d'une voix de tonnerre en s'élançant dans la chambre accompa-
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gné (le deux hommes, tant il avait rapidement gravi la pente de la montagne qui conduisait à la maison d'Ammalat.
Puis, se retournant vers ses deux hommes :
— Gardez les portes, vous autres, dil-il,et([ue personne ne sorte.
Les deux soldats obéirent.
Troublé par cette révolte inattendue dans laquelle on pouvait très-bien l'impliquer, quoiqu'il n'y eût pas eu la moindre part. Ammalat s'avança vers le capitaine, et, d'une voix amicale qui contrastait avec l'accent de colère de celui-ci :
— Apportes-tu de la joie dans ma maison, frère? lui demanda-t-il en tatar.
— Je ne sais ce que j'apporte dans ta maison. Ammalat, dit le capitaine; mais je sais comment on me reçoit dans ton village; on me reçoit en ennemi, et tes hommes ont fait feu sur les soldais de mon... de ton... de notre commun empereur.
— Ils ont mal fait de tirer sur les Russes, dit Ackmeth-Khan en se couchant nonchalamment sur les coussins du divan et en tirant une bouffée do fnméc du khalian abandonné par Ammalat-Bea:,
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ils oui mal f;iit, si cliiKiiic coup qu'ils ont lirô n'a pas lue son lioninic.
— Tiens, voilà la cause de loul le mal, Ammalal ! (iil le capitaine en montrant Acknielli-Klian avec un geste de colère. Sans lui loul sérail tranquille dans lîouinaky. lui vérité, lu es charmant, Ammalal. Tu te dis l'ami des Russes et tu reçois leur ennemi comme un hôte ! lu le caches comme un complice ! Ammalal-Beg, au nom de l'empereur, j'exige que tu me livres cel homme.
— Capitaine , répondit Anmialat d'une voix douce mais ferme, tu sais que, chez nous, l'hôte est sacré. Ce serait un crime de te livrer mon hôte; ne l'exige pas, respecte nos usages, et, s'il le faut, respecte ma prière.
— .le le dirai à mon tour, Ammalal : Le devoir avant les usages ; l'hospitalité est sainte, mais le serment est plus saint encore. Le serment nous défend de dérober à la justice, même notre frère, si notre frère est criminel.
— Je vendrais plutôt mon frère que mon hôte, capitaine. Ce n'est point Ion affaire, d'ailleurs, de me dicter la conduite que j'ai à suivre. Si je pèehe, Allah el le padischah me jugeront. Que le
Proplièle garde le khan dans la plaine ou dans la nionlai^ne ; une fois là, je n'ai rien à y voir; mais ici, sous mon toit, je dois le défendre, et, ajouta le jeune prince d'un (on résolu, et... je le défendrai.
— Alors tu réponds pour un traître? demanda le capitaine.
Khan Acknietli n'avait pas pris part h la dispute: il fumait tranquillement son klialiaii, comme s'il se fût agi d'un autre que lui; mais, au mot traître, il bondit sur ses pieds, plutôt qu'il ne se leva, et s'approchanl du capitaine :
— Tu dis que je suis un traître, fit-il; dis mieux, dis que j'ai voulu devenir traître à ceux à ([ui je dois rester fidèle. Le padischah russe m'a (tonné un grade, et je lui ai été reconnaissant tant qu'il n'a pas exigé de moi l'impossible. On voulait que je laissasse les troupes russes dans l'Avarie; que je permisse d'y bâtir des forteresses. Comment m'eusses-tu nommé alors, si j'eusse vendu le sang et la liberté de ceux dont Allah m'a fait le chef et le père? Mais, l'eussé-je voulu, je n'y aurais pas l'éussi : des milliers de poignards m'eussent percé le cœur; les rochers se fussent détachés de leur
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liasc cl (i'ciix-inèirics cii^scnl roule sur ma t6(c. ,li' me suis éloigné do l'amilié des llusscs, mais je ii'élais pas encore leur ennemi. Quel prix ai-je iL'ru de ma patience? J'ai élc offensé par la lettre d'un de vos généraux. Celte olîense lui a coijté cher dans le Hackii. Pour quelques mots, j'ai \crsé un lleuve de sang, et ce fleuve de sang me sépare de vous pour toujours.
— Eh bien, ce sang crie vengeance, dit le capitaine furieux, et tu n'éciiapjjeras pas à celte vengeance, misérable !
Et il fit un mouvement pour saisir Ack.metlikhan à la gorge.
Mais, avant que sa main eût louché le chef mont.ignard, le kandjar de celui-ci avait disparu tout entier dans ses entrailles.
Le capitaine, sans prononcer une parole, sans pousser un soupir, tomba mort sur le lapis.
Puis, avec la même rapidité, tirant son pistolet de sa ceinture et arrachant celui d'Animalal-Beg de la sienne, Ackmelh-Khan, des deux coups, rapides comme l'éclair, mortels comme la foudre, étendit à ses pieds les deux Russes qui gardaient la |)orle.
Aniniahil-Bcg l'avait VU faire sans avoirle temps de s'opposer à ce triple meurtre.
— Tu m'as perdu, Ackmeth, lui dit-il tristement; cet homme était Russe, il était mon liôîe.
— Il y a des offenses que le toit ne couvre pas, chamkal, dit le khan: mais ce n'est pas l'heure de discuter: fermons les portes, appelle les tiens et marchons aux ennemis
— II y a une heure qu'ils n'étaient pas mes ennemis, dit Ammalal-Beg, et maintenant comment veux-tu que je marche contre eux? Je n'ai pas de poudre, je n'ai pas de halles et mes gens sont dispersés.
— Les Russes ! les Russes ! s'écria Sophyr-Ali en entrant et en pâlissant de terreur à la vue des trois cadavres.
— Viens avec moi, Ammalat, dit le khan Ackmeth, j'allais dans la Tchetchina pour la soulever contre la ligne ; ce qui arrivera, Dieu le sait ! mais il y a dans les montagnes du pain et de l'eau, de la lioudre et des balles. C'est tout ce qu'il faut à un montagnard. Est-ce dit?
— Partons donc, répondit Ammalat résolu. Ausiii bien, il ne me reste qu'à fuir. Tu as raison,
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ic nosl point riieiire des récriiniiiiitions et des reproches. Mon elieval et six nouiicrs avec moi , Sopliyr-Aii...
— El moi aussi, moi aussi, n'est-ce pas? dit If jeune liommeen l'interrompant, les larmes aux \eux.
— Non. Toi, mon cher Sopliyr, lu restes ici pour veiller à ce qu'on ne pille pas la maison. Salue ma femme de ma part et ramène-la chez son jjère. Ne m'oublie pas. Adieu!
Kt, comme Ackmet-KIian et Ammalal sortaient par une porte, les Russes entraient par l'autre.
lu cliaud midi de printemps pesait sur le Caucase.
Les cris des mollahs appelaient les habitants de la Tchetchina à la prière, et leur accent monotone, après avoir éveillé pour un instant les rochers, s'éteignait peu à peu dans l'air immobile.
Le mollah Hadji-Soleiman, pieux Turc, envoyé dans les montagnes par le divan de Stamboul pour fortilier la foi chez les montagnards, et en même temps pour les pousser à la révolte contre les
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lUisses, se reposait sur le loit delà mosquée après jivoir fuit SCS ablutions et sa prière. Il y avait peu (io Ifiiips qu'il avait èlè clioisi comme niollaii du \ ill;ij;e di''l'cli('lolit'ii-l}j:aiis, et c'esl pour cela, sans (joule, qu'il regardait si gi'aveuient sa harlie et si sérieusement les ronds de fumée qui s'envolaient de sa chibouque.
De temps en temps, en outre, son œil s'arrê- I lit avec satisfaction sur l'ouverture sombre de deux ou trois cavernes creusées dans le roc, juste eu face de lui.
Il avait à sa gauche les crèles qui séi)arent la Irlielftiina de l'Avarie, et, plus loin, les sommets neigeux du Caucase. Les cabanes, parsemées sur les pentes, descendaient par cascades jusqu'à la moitié de la montagne, où elles s'arrêtaient, formant une forteresse à laquelle menaient seulement d'étroits sentiers, et qui, créée par la nature, servait aux montagnards d'arche pour leur liberté
Tout était tranquille dans le village et dans les montagnes voisines; on ne voyait pas une àme par les chemins et par les rues. Les troupeaux de moutons avaient cherché l'ombre dans les ravins, les bullles s'élaienl rassemblés dans un torrent