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(Hroit et boueux, et, couchés dans la vase, montraieut seulement leurs tètes au-dessus de l'eau. I.e léger bourdonnement des insectes, le cri inoiiolone du grillon étaient les seuls signes de vie que donnât la création au milieu de la morne tranquillilédes montagnes, et Iladji-Soleiman, couché sous la coupole, admirait, avec cette quiétude qui n'appartient qu'aux peuples rêveurs, la splendeur i.'Kictive de la nature, si bien en harmonie avec la jiaresse musulmane. A peine clignait-il ses yeux, dans le vague desquels semblaient s'être éteints le feu et lu lumière du soleil, lorsque, à travers celte apparente vaguilé, il vil deux cavaliers qui gravissaient au pas la montagne opposée à celle uù étaient creusées les cavernes.
— Nephiali ! cria le mollah en se tournant vers la cabane la plus proche de la mosquée et à la porte de la(iuellc était un cheval tout sellé.
A cet appel, un beau Circassien, à barbe courte sans être rasée, coilîé d'un |)apak (jui lui couvrait la moitié du visage, parut dans la rue.
— Je vois deux cavaliers, continua le mollah; ils vont passer en dehors du village.
— Ce sont des Juifs ou des Arméniens, répon-
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(lit ^el)ll(;lIi. Ils n'ont pas voulu ]ircndre de guide |);ir (économie, et ils se casseront le cou dans le sentier où ils sont engagés ; les cliôvres sauvages seules et les premiers cavaliers de la Tclietcliiiia |j;issenl par ce chemin,
— Non, frère Nephtali, dit le mollah. J'ai fait deux voyages à la Mecque et je connais parfaitenient les Juifs et les Arméniens. Ces cavaliers ii'aitpartieniient ni à l'un ni à l'autre de ces deux peuples. Si c'étaient des Juifs ou des Arméniens, ils viendraient pour affaires de commerce et auniient du bagage; mais regarde toi-même, tes \oux sont jeunes et, parconséqiient, plus sûrs que les miens. Autrefois, à une vcrsle de distance, continua le mollah, je pouvais compter les boutons de l'uniforme d'un soldat russe, et la balle que j'envoyais à l'infidèle ne manquait jamais son but; aujourd'hui, à la même distance, c'est à peine si je distinguerais un buffle d'un cheval.
Et il poussa un soupir.
Tandis qu'il se parlait à lui-même plutôt qu'il ne parlait à son compagnon, celui-ci était rapidement monté lires de lui et regardait les voyageurs, qui coulinuaienl de s'approcher.
— La jotiniée est chaude et le voyage fatigant, dit le mollah ; invite ces deux voyageurs à se rafraîv'hir et à faire reposer leurs chevaux. Peut-être savent-ils quelque nouvelle. Le Koran nous ordonne d'accueillir ceux qui vont par les chemins.
— Avant même que le Ivoran eût pénétré dans nos montagnes, dit Nephtali, jamais un voyageur n'a quitté le village sans s'y être reposé et s'y être nourri, ne nous a dit adieu sans nous bénir, et n'est parti sans guide pour le reste de son voyage; seulement, je soupçonne ces deux voyageurs-ci. Pourquoi évitent-ils les bonnes gens ? et, au lieu de passer dans Vaoïd, pourquoi passent-ils à côté au risque de leur vie ?
— En tout cas, il me semble que ce sont des compatriotes, dit Hadji-Soleiman en approchant sa main de ses yeux pour les abriter des rayons du soleil. Ils portent l'habit tchetchène; peut-être reviennent-ils de l'expédition pour laquelle ton père est parti avec cent des nôtres, ou peut-être encore sont-ce deux frères réunis par un serment et qui vont venger le sang par le sang.
— Non, Soleiman, dit le jeune homme en secouant la tête ; non, ces deux hommes ne sont pas
'in \MM\i.AT-r,i;r.
dos noires. Nul inonlafjnard ne viendniil ici tout exprès pour se vanter d'un combat avec les Russes et pour montrer ses armes. Ce ne sont pas non l)lus des ubrctks 1 ,• des abrecks passassent -ils au milieu des ennemis les plus acharnés, ne tireraient pas leurs bachliks 2 sur leurs visages. L'habit trompe quelquefois, hadji; qui peut dire que ce ne sont pas des déserteurs russes? Il n'y a pas longtemps (|u'un Cosaque s'est échappé de raouldeCoumbet après avoir tué le maître de la maison où il demeurait et lui avoir volé son cheval et ses armes. Le diable est bien malin, et souvent le plus fort cède à la tentation.
— Il n"y a pas de for! quand la croyance est faible, Nephtali ; mais allends, je vois des boucles de cheveux au-dessous du papak du second cavalier.
— Que je sois réduit en poudre si ce n'est pas vrai ! s'écria Nephlali. Celui-ci est un Russe ou
1 Les obrerl.s sont dfs montagnards qui ont l'ait sormont d'aller chercher le danger, et([ui, par conséquent, ne prennent aucune précaution pour l'éviter.
2 Capuchons.
AMMAUT-EEG M
pis encore, un cliaguide ' tatar. Attends, attends, je vais friser les boucles de ses cheveux, moi. Je reviens dans une demi-heure, Soleiman. Dans une demi-heure, ou ils seront nos hôtes, ou l'un de nous saura quelle profondeur a le précipice.
Kephtali descendit rapidement l'escalier, prit son fusil, sauta sur son cheval, et se lança au grand galop dans la montagne, ne s'inquiétant ni des ravins, nides rochers. Seulement, de loin, on pouvait voir les cailloux voler comme de la poussière sous les pieds de l'intrépide cavalier.
— Allah akbar ! dit fièrement le hadji en rallumant sa chibouque éteinte.
Nephtali eut bientôt rejoint les deux cavaliers. Leurs chevaux, fatigués, couverts d'écume, mouillaient de leur sueur l'étroit sentier par lequel ils gravissaient la montagne. Celui qui marchait le premier portait la cotte de mailles des Tchcpsours, l'autre le costume des Tcherkesses ; seulement,
' Los musulmans se divisent en deux sectes ennemies : les sunnites et les chaguides; Nephtali et Soleiman sont sunnites.
S2 AMMAf, \T-iii:(;
.jiir;ii)l avec cp cnsliuiio, au lieu de la scliaska, un sabre persan pendait à la rirlu! cointure qui enlournit sa taille.
On ne pouvait voir leurs visages, sur lesquels leurs baeiiiiks étaient tirés, soit qu'ils voulussent se praiitii' du soleil, soit (ju'ils désirassent n'èlrc point reconnus.
Neplitali marcha longtemps derrière eux par ce chemin étroit qui côtoyait le précipice; mais, le chemin étant devenu un peu plus large, il les devança et leur barra le passage.
— Salam aleikoum ! dit-il en mettant son liisil tout armé en travers sur sa selle.
Le premier des deux inconnus releva son bachlik, mais juste ce qu'il fallait pour qu'il pût voir sans être vu.
— Aleikoum salam! répondit-il en détachant son fusil à son tour et se dressant sur ses étriers.
— Que Dieu protège votre voyage ! continua Nephtali tout en s'apprèlant à tuer le voyageur, auquel il souhaitait la protection de Dieu, au premier mouvement hostile qu'il lui verrait faire.
— Et à toi, répondit l'inconnu à la cotte de mailles, que Dieu te donne l'intelligence, afin que
AMMALAT-îîKG 63
lu ne le mettes plus en Iruvers du chemin dus vojiigeurs. Que veux-tu, kouiiack ' ?
— Je vous offre le repos el le dîner pour vous, l'écurie pour vos chevaux. Il y a toujours place dans ma maison pour riiospiîalité. La hénédiction du voyageur multiplie les troupeaux. Ne laissez pas tomber ce reproche sur noire village, qu'il est de ceux près destjuels on passe sans s'y arrêter.
— Merci, frère. Nous ne venons pas dans la nionlagne pour y faire des visites; nous sommes l>ressés.
— Prenez garde ! ré|)li(|ua Nephlali ; vous allez au-devant du danger sans |)rendrc de guide.
— Un guide, dit le voyageur en riant ; un guide dans le Caucase ! Mais je connais la montagne mieux qu'aucun de vous; j'ai été là où ne vont pas les jaguars, où ne vont pas les serpents, où vont seulement les aigles. Fais-nous place, camarade; ta maison n'est pas sur mon chemin, el je Ti'ai pas de temps à perdre en havardani avec loi.
' Kounar!,-, cniiipagnon, frère.
54 AMM,\L\T-BEr,
— Je ne te céderai point un pas , répondit le jeune homme, que je ne sache ton nom.
— Remercie le ciel, Neplilali, que je connaisse Ion père, et que j'aie souvent marché au combat côte à côte avec lui. Mais range-toi, ou, malgré cette amitié que je lui porte, ta mère pleurera demain en voyant les iamheaux de la chair de son enfant aux dents des chacals et aux becs des aigles. Fils indigne ! tu le promènes sur les roules, cherchant querelle aux voyageurs, quand les os de ton père blancliissenl dans la plaine russe, et quand les femmes cosaques vendent ses armes ! Nephlali, ton père a élé tué hier de l'autre côté du Tereck ! Maintenant, puisque tu veux méconnaître, reconnais-moi.
— Sultan Ackmet-Khan ! s'écria le jeune Tchetchen troublé à la fois, et par la nouvelle qu'il venait d'apprendre, et par le regard sévère du voyageur.
— Oui, je suis Ackmet-Khan, répondit le prince; mais souviens-loi , Nephlali, que, si in dis à quelqu'un : « J'ai vu le khan d'Avarie » ma vengeance suivra les descendants jusqu'à la troisième généralion.
AMSALAT-EEG 56
Le jeune homme se rangea respectueusement, et les voyageurs passèrent près de lui.
Acknietli-Klian retomba dans le silence d'oi'i l'avait lire l'apparition du jeune homme. 11 était occupé de sombres souvenirs. Le second voyageur, Ammalat-Beg, — car c'était lui, — était, comme le khan , rêveur et muet. Leurs habits portaient la trace d'un combat récent, leurs mobstaciies étaient brûlées par la [wudre, et des gouttelettes de sang étaient sécliécs sur leur visage. ]\Iais le regard fier d'Ackmeth semblait défier toute la nature ; un sourire de mépris relevait ses lèvres.
Quant à Ammalat-Beg, c'était la fatigue qu'exprimaient ses traits. A peine regardait-il autour de lui; de temps en temps seulement, il laissait échapper un soupir que lui arrachait la douleur de sa main blessée.
La marche de son cheval , peu habitué aux montagnes, lui causait autant d'impatience que d'ennui.
[i rompit le silence le premier.
— Pourquoi as-tu refusé l'invitation de ce bon jeune homme? demaiida-l-il au khan d'Avarie. Xous nous serions arrèlos une heure ou deux.
;>(> AMM vi.Ar-i;i:(;
— Tu |ioiiscs cl lu parles ('umiiuc un (.'iifaiit, mon dier Amiiialal, répondit le kliaii. 'l'u es liabilué à gouverner les Talars et à leur coniinander eouinie à des esclaves, el (u crois qu'il faut agir de la même façon avec les inunlagnards. La main delafalalilé pèse sur nous; nous somnuîshaltusel poursuivis; plus de cent montagnards, les noukers et les nùens sont tombés sous les balles russes. Veux-lu que nous montrions vaincu aux Tchetcliens le visage d'Ackmelh -Khan, qu'ils sont habitués à regarder comme l'étoile de la victoire ; que je paraisse devant eu.x. (iu proscrit; que je leur avoue ma proi)re honte? Recevoir l'hospitalité d'un mendiant, m'entendre reprocher la mort des époux el des fils attirés par moi dans ce combat, c'est perdre toute leur confiance. Avec le temps, les larmes tariront; alors Ackmeth-Klian reparaîtra devant eux, prophète de pillage et de sang, el de nouveau je les conduirai au combat sur les frontières russes. Si je passais aujourd'hui devant les Tchelchens désespérés , ils ne se rappelleraient pas que c'est Allah seul qui donne et reprend la victoire. Ils peuvent moffenser d'un mol imprudent, ci je n'ai jamais pardonné une
AMMAtAT-BKG §7
offense : alors quelque misérable vengeance personnelle peulse mettre en travers du large chemin qu'un jour je m'ouvrirai dans les rangs des Russes. Pourquoi se quereller inutilement avec un peuple brave? Pourquoi abattre soi-même l'idole de gloire qu'ils sont habitués de regarder avec éblouissement? Si je descends au rang des hommes ordinaires, chacun viendra mesurer son épaule à la mienne. Et toi-même, toi qui as besoin d'un médecin, tu n'en trouveras jamais un meilleur que chez moi. Demain, nous serons à la maison; prends courage jusque-là.
Ammalat-Beg porta avec reconnaissance sa main à son cœur et à son front; il connaissait la valeur des paroles du khan, mais il s'afTaiblissail par la perte du sang.
Tout en continuant d'éviter les villages, ils passèrent la nuit dans les rochers, mangeant un peu de riz et de miel, provisions sans lesquelles un montagnard n'entreprend jamais un voyage, si court qu'il soit. Ils traversèrent le Koassou par le pont qui y est jeté près de Scherté. Ils laissèrent derrière eux Ande, Boulins, et la crête de Salataliour. Leur chemin passait par des forêts et par
;>» AMMAI.AT-IIKC;
(les piTcipices (|ui opouvaiilaioiil leurs yeux cl leures|)ril. Eiilin, ils conimencèreiit de gravir la crcle qui les séparait, au nord, de Khunsack, la capilale des khans. Pour parvenir au sommet de celle crête, les voyageurs étaient oiiligés de suivre des lign(3S diagonales, revenant sans cesse sur leurs pas, mais, à chaque pas, gagnant quelque chose en hauteur. Le cheval du khan, né dans les montagnes et habitué à ces chemins ardus, marchait avec précauliou ; mais le jeune et fier coursier d'Ammalat-Beg buttait et tombait à chaque pas. Favori de son maître, gâté par lui, il ne pouvait supporter une pareille marche dans la montagne. Sous le soleil, au milieu des neiges, à peine respirait- il, e(, avec un eiïorl suprême, ses narines, dilatées, semblaient souffler le feu, tandis que l'écume ruisselait de son mors.
— Allah bcrelicl 1/ s"écria Ammnlat-Bcg en arrivant au point culminant de la montagne, d'où son regard pouvait embrasser toute l'Avarie.
Mais, au même moment, son cheval s'abattit;
' Dipu soit loué!
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le sang s'échappa à Ilots de la liouclie du noble animal et son dernier soupir rompit sa sangle.
Le ivlian aida Ammalat-Beg à se débarrasser de ses étriers ; mais il vit avec inquiéliide que, dans la chute qu'il venait de faire, le mouchoir du jeune homme s'était détaché de sa blessure, et que le sang, que l'on avait eu tant de peine à arrêter, coulait de nouveau.
Mais, celle l'ois, Animalat-Eeg ne sentait plus la douleur; il pleurait son cheval mort.
Une goutte suffit à faire déborder le vase plein.
— Tu ne m'emporteras plus comme la plume au vent, mon bon coursier, lui disait-il, ni dans le nuage de poussière d'une course, quand j'entendais les cris de ceux que je laissais derrière moi, ni au milieu des acclamations des guerriers dans la flamme et dans la fumée du combat ! Avec toi, j'avais acquis la gloire du cavalier : pourquoi suis-je condamné à survivre à ma gloire et à loi?
Il baissa la tête entre ses genoux et se tut, tandis que le khan bandait sa blessure. Enfin, s'apercevanl du soin que son compagnon i)renait de lui :
— Laisse-moi, Ackmelli-Khan, lui dit-il tout à coup, laisse un malheureux à sa mauvaise for-
GO SMMVI, \T-7;ix
(une. Le xoviigc est long encore, et je siiccomlie. lieslant avec moi, tu périras avec, moi inutilement. Regarde cet aigle qui vole en cercle autour de nous; il comprend (|u"ii tieiidra bientôt mon cd'iir entre ses serres, et, [)ieu merci! mieux vaut avoir sa tombe dans la poitrine d'un noble oiseau que d'être foulé aux pieds parles chrétiens. Adieu, pars !
— >'"as-tii pas lioiilc, .Vmmalat, de tomber ainsi en heurtant une |)aille? Qu'est-ce que tablessure? Qu'est-ce qu'un cheval mort?... Ta blessure, dans huit jours il n'y paraîtra plus. Ton cheval, nous en trouverons un meilleur. Le ni;;llieur vient d'Allah, mais le bonheur aus-i vient tU\ lui. C'est uu péché de désespérer quand on est jeune. Monte sur mon cheval, je le mènerai par la bride, et, avant la nuit, nous serons à la maison. Viens, chaque minute est précieuse; viens, le temps est cher.
— Le lemps n'existe plus pour moi, Ackmelli- Khan, répondit le jeune homme; je te remercie de ton amitié fralernelle, maisje n'en abuserai pas. Nous avons encore trop de chemin à faire, et nous ne pourrions marcher si longtemps. Aban-
(lonne-nioi {lonc à mon sort. Sur ces hauteurs qui [!ie rapprochent du ciel, je mourrai libre et content. Mon père est mort ; j'ai épousé une femme que je n'aime pas; mon oncle et mon beau-père sont aux pieds des Russes. Proscrit de ma maison, fugitif du cumbut, je ne dois pas et je ne veux pas \i\ve.
— C'est la fièvre qui |)ar!e, et non pas toi, Ammalat ; tes paroles sont du délire. A'e sommesnous pas destinés à survivre à nos parents? Quant à ta femme, notre sainte religion ne (e donne-t-elle pas le droit d'en prendre trois autres? Que tu détestes le chamkal , je le comprends; mais tu dois aimerson héritage, qui le fera un jour libre et prince. Or, un mort n'a pas besoin de richesses et de puissance ; un mort ne se venge plus, et tu as, toi, h te venger des Russes. Reviens à toi, ne fût-ce que pour cela. Nous sommes battus; sommes-nous les premiers qui éprouvent un revers?... Aujourd'hui, les Russes sont vainqueurs; demain, c'est nous qui le serons. Allah donne le bonheur, mais c'est l'homme qui fait sa renommée. Tu es blessé et faible; mais, moi, je suis fort et sans blessure. Tu tombes de
(i2 AM>iAr,\T-Bi:i;
fiiligiic ; moi, je suis niissi fniis cl aussi dispos quo riioininc (|ui n'ii poiiil encore passé le seuil de sa porlc et i|iii vient de ciiausser ses sandales et de ceindre ses reins. IMonte sur mon cheval, Ammalal, et, aussi vrai que cet aigle n'était pas là pour manger ton cœur, puisque le voilà qui s'éloigne et qui disparait, nous ferons payer cher aux Kusses notre défaite d'hier.
Le visage d'Ammalat-Beg se ranima.
— Eh bien, oui, dit-il, lu as raison. Je vivrai pour la vengeance, pour une vengeance sourde ou ouverte, mais sombre, acharnée, mortelle. Croismoi, Ackmelh-Khan, c'est pour la vengeance que je me rattache à la vie. Dès ce nionienl, je suis à loi ; par le tombeau de mon père ! je t'appartiens. Guide mes pas, dirige mes coups, et, si jamais j'oublie mon serment, rapitelle-moi ce moment, mon cheval mort, ma main sanglante, l'aigle (jui volait au-dessus de ma tète. Si je dors, je me réveillerai, et mon poignard sera la foudre.
Khan Ackmclh embrassa le jeune homme, le souleva comme un enfant entre ses bras et le mit en selle.
— El maintenant, dit-il, je reconnais en loi le
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pur sang des émirs, ce sang qui court dans nos veines comme le salpclre, et qui, lorsqu'il s'enflamme, fait tomber les monlagncs. Viens, Ammalat-Beg, et tout ce qui l'a été promis par moi sera tenu par Maliomet.
Et, tout en soutenant le blessé, khan Ackmetli commença de descendre la montagne. Les pierres roulèrent sous leurs pieds, plus d'une fois le cheval tomba, mais enfin ils arrivèrent sains et saufs jusqu'à la place où recommençait la végétation.
Bientôt après ils entrèrent dans une forêt qui se composait de plusieurs essences d'arbres. La richesse de cette forêt et la morne tranquillité de l'éternel crépuscule ([ui régnait sous cette voûte ('e verdure impénétrable aux rayons du soleil, inspiraient à l'homme le respect pour la sauvage indépendance de la nature.
Tantôt le sentier se perdait entre les arbres, et tantôt s'escnrpait sur le bord d'un rocher, dans les profondeurs duquel murmurait et brillait un ruisseau. Les faisans à la gorge de flamme passaient d'un buisson à l'autre. Tout respirait celte vivifiante fraîcheur du soir inconnue aux habitants de la plaine.
()i AMMAI, u-iiic;
Nos vo\iii.'('iirs c'I.iieiit près d'alteindrft l(^ village d'Akliak, qui n'est séparé do Kliunsack que. par une petite montagne, lorsqu'ils enlendirenl un coup de fusil.
Ils s'arrèlèrcni avec in(|uiétudc.
Mais, tout à coup :
— Ce sont mes chasseurs, dit Ackmelli-Klian ; ils ne m'attendent pas à celte heure, et surtout on pareil état, .rnpporic à Kliunsack hien des joies cl hien des pleurs.
Ackmclli-Khan baissa la tête et poussa un soupir. Son front s'assombrit.
Les sentiments doux et amers se snccèdont si facilement dans le cofiir d'un Asiatique !
Un second coup de fusil se fit entendre, puis un troisième; puis les coups, sans interruption, succédèrent aux coups.
— Les Russes sont à Kliunsack ! s'écria Ammaliil.
El il tira son sabre, et il serra son cheval entre ses genoux, comme si, d'un seul bond, il voubiil franchir la dislance qui le séparait d'eux.
Mais l'effort l'épuisa, son sabre échappa à sa main mutilée et tomba à terre.
Liii-inèine employa ses dernières forces à desceiidre de clieval.
— Ackmelli-Klian, dit-il, ddpêclie-loi de courir au secours de les compatriotes, ta présence leur sera plus utile qu'un secours de cent cavaliers.
Mais Ackmctli-Klian ne l'écoutait pas; il écoutait le silllemenl des balles, comme s'rl eiJt voulu distinguer celles des Russes de celles de ses guerriers.
— D'oîi sont-ils descendus? s'écria-l-il ; ontils des pieds de chamois? ont-ils des ailes d'aigle? Adieu, Animulat, je vais mourir sur les ruines de mes forteresses.
Mais, en ce moment, une balle tomba à ses pieds.
Il la ramassa, et, souriant :
— Remonte sur mon cheval, Ammalat, lui ditil tranquillement. Tu sauras bientôt ce que cela signidc; les balles des Russes sont en plomb et celles-ci sont de cuivre.
Puis, regardant la balle :
— Cette chère compatriote! dit-il, elle est venue d'où ne peuvent venir les Russes, du sud.
Ils continueront de eiavir la rnlliiic qui les >c-
(>6 vMMvi.AT-mu;
piirail do Kliiiiisiick. Arrivésaii suiiimt'l, ils doriiinerciil un vôrilable cliaiii|) do balaillo, an dolà dnquoi s'olovait Inoiil do kliunsack, domino ininjôme par los doux (ours du cliàleau d'Ackmeth- Klian.
Une centaine d'iiommos, divisés en deux partis, embusqués dans des maisons avancées ou reIran, elles derrière des quarliers de roches, tiraient les uns sur les autres, tandis que les femmes, sans voile, les enfants dans leurs bras, les cheveux épars, couraient entre les combattants, qu'elles excitaient.
Ammalat-Beg regardait ce spectacle avec étonnement et de l'œil interrogeait le khan.
— Que veux-tu ! lui dit celui-ci en haussant les épaules, c'est la coutume chez nous. Dans la plaine, un homme en vent à un autre homme, il lui donne un coup de poignard et tout est fini; dans la montagne, la querelle d'un seul est l'affaire de tous. Quelle est la cause de tout ce bruit? Une bagatelle peut-être, qnehiue vache volée. Chez nous, il n'est pas honteux de voler, ileslhonlcuv de se laisser prendre, voilà tout. Atlmire la bravoure de ces femmes, .VuinialMt . dit le khan en
ASIMALAT-BEG 67
s'échaulTaiit et en respirant la poudre de ses narines dilatées : les balles sifflent à leurs oreilles, la mort bat des ailes au-dessus de leurs têles, et elles s'en moquent. Oii ! ce sont des mères et des femmes de braves, celles-là, et vraiment il serait fâcheux qu'il leur arrivât malheur ! J'arrive à temps pour faire cesser ce jeu.
Et, prenant son fusil, il s'avança sur l'exlrème crête de la montagne et déchargea son arme en l"air.
A ce coup de fusil, venant d'un côté d'où on ne l'attendait pas, les combattants se retournèrent étonnés.
Alors, de sa main gauche, Ackmeth-Khan abaissa son bachlik.
Il se (it un grand cri des deux côtés. Les combattants l'avaient reconnu.
— Gardez votre poudre et vos balles pour les Russes, habitants de Khunsack, leur cria-1-il; pas un coup de fusil de plus. Je jugerai votre dilTérend et je donnerai raison â celui (jui aura raison, tort à celui qui a tort.
.Mais il n'y avait pas besoin de l'ordre du khan pour que le combat cessai ; la joie était si grande
08 ammUjAt-i;i:(;
Je le rev(iir. (|ii(' loiil rcsseiitiniciil, sc'iiilil;i oublié. nuimii(.',s et l'eniiiH'.s se prûcipitèreiil vers lui en triant :
— Vive Ackmclli-Klian !
— C'est bien, c'est bien, enfants! leur dit Kiian Acknieth. Je descendrai demain sur la |ilace et je parlerai aux vieillards ; mais je ramène un ami blessé et qui a besoin de promiils secours; lie me relardez donc pas, car ces secours, il ne les ti'ouvera que chez moi.
Et, en eiïet, Ammalat-Beg ne voyait plus ce qui se passait qu'à travers un nuage : il avait abandonné la bride de son cheval pour se retenir à la selle.
Kn un instant on lil un brancard avec les fusils encore noircis par la poudre et chauds du combat. Amis et ennemis se réunirent pour y étendre leurs bourkas. On y coucha le blessé, et Ackmetii- Khan remonta sur son cheval, comme il convient à un prince qui rentre dans sa forteresse.
On déposa Animalat-Heg sur les riches tapis du kiinn. il étail romplélonient évanoui.
Le blessé ne reprit sa connaissance que le lendemain.
Ses pensées lui revinrent alors, pareilles à des fantômes flottant dans le brouillard.
Il ne se souvenait de rien ; il ne se sentait aucune douleur.
Cette situation lui était plutôt douce que pénible; c'était un engourdissement qui enlevait à la vie son côté sensible et, parconséquent. amer.
Il eiit écoulé avec une égale indifférence la I S
T.) , AMMALVT-EIiG
vuix (|iii lui ci'il iiiiiioiicô la vie ou la iikhI. il n'avail ni la knrv ni le désir de proiioiuxT un mol. Son pxislonco cùl, (l(''|»('n(lu d'un inouveincnl de son doiiil, ([ull ii'cùl pas pi'is la pcim; de remuer ledoigl.
Celle siliialinii eepoiidanl ne se prolongea poinl.
A midi, après la visite du médecin, quand Ions 1rs servilcurs du kliaii furent à la prière cl que lui-nièmo, comnie il l'avait annoncé la veille, fut descendu sur la place, Ammalat-Beg, resté seul, crul enlcndre sur le tapis de la chambre qui précédait la sienne des pas légers et timides.
Il fit un elîort, essaya de se tourner, el sans doute il y réussit, car il lui sembla voir, — il était trop faible pour distinguer une vision d'une réalité, — car il lui sembla voir, disons-nous, la portière de sa chambre se soulever, el une jeune fille aux yeux noirs, à la robe de soie jaune serrée par un arkhalouk rouge orné de boutons d'émail, avec de longues tresses tombant sur les épaules, s'approcher tout doucement de son lit el se pencher sur lui avec un si doux et si tendre empressement pour regarder sa main blessée, qu'Ammalat-Beg, au souffle de sa bouche, au contact de
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ses vêlements, senlit passer par tout son corps iiii frisson de flamme; puis elle versa le contenu d'une fiole dans une petite tasse d'argent, passa son bras sous sa tête, la souleva, et...
Ammalat ne sentit plus rien, ne vit plus rien ; ses paupières pesantes s'citaient refermées ; tous ses sens semblaient s'être fondus dans un seul.
Il écoulait.
Il écoulait, et le frôlement de la robe de la jeune fille lui semblait le battement des ailes d'un ange.
Seulement, cet ange s'envolait...
Tout redevint tranquille, et, lorsque le blessé parvint à rouvrir les yeux, il était seul et il lui élait impossible de donner une solidité quelconque à sa pensée. Les fragments de sa raison, flottant comme des nuages dans l'immensité, se perdaient dans les rêves de la fièvre, et, dès qu'il put prononcer une parole, il se dit à lui-même :
— C'était un songe.
Il se troni])ait.
Celle qu'il croyait une création de son délire était une enfant de seize ans, une fille d'Ackmeth- Kban.
72 AMM.VLAT-Iiro
(^li(7. les monliijiiiai'ds, nu"'iiu! miisiilm;ins, les jeunes filles jouissent d'une liberté inliniinenl plus grande envers les hommes que les femmes mariées^ quoique la loi maliomélanc prescrive précisément le contraire.
Or, la fille de khan Ackniclh jouissait d'une liherlé d'autant plus grande que c'était près d'ell»; seulement que son père se reposait de ses fatigues; près d'elle seulement, il se déridait jus(iu"au sourire. C'était le salut du coupable, lorsrpie la jeune princesse assistait au jugement; la hache déjà levée s'arrêtait en l'air. Tout lui était permis, tout lui était possible. Ackmeth-Klian ne savait rien lui refuser, et le soupçon ne lui était jamais venu que la chaste enfant put faire quelque chose d'indigne de son devoir et de sa position. D'ailleurs, qui pouvait lui inspirer ces tendres sentiments qui conduisent une jeune fille à une faute? Jusqu'à présent, son père n'avait jamais reçu un hôte qui fut son égal en naissance; ou plutôt, son cœur ne s'était jamais inquiété ni du rang, ni de l'âge des hôtes qui visitaient son père. Cela tenait sans doute à sa jeunesse à peine échappée de l'enfance; mais, (If'puis la veille, elle avait senii son cœur battre.
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En se jelaiil, la veille, au cou de son père, elle avail vu roulera ses pieds un beau jeune lionime évanoui, presque mort. Son premier sentiment avait été la crainte, el elle avait détourné ses yeux du blessé. Mais, quand son père lui avait raconté de quelle manière Ammalat était devenu son hôte, elle avait commencé de ramener sur le jeune homme un regard conduit par une douce pitié ; puis, quand le médecin avait déclaré que cette faiblesse si effrayante provenait seulement du sang perdu, mais non de la gravité de la blessure, une tendre compassion s'était emparée delà jeune fille. Le médecin ne se trompait-il pas? La plaie, si large, si effrayante, n'élait-elle pas plus dangereuse qu'il ne le croyait? Elle se coucha avec celte crainte ; toute la nuit, dans ses rêves, elle vit le beau jeune homme ensanglanté ; plus d'une fois elle ouvrit tout à coup ses yeux dans l'ombre, croyant entendre sa plainte, et, pour la première fois, le matin, en se levant, la trouva moins fraîche que l'aurore; pour la première fois, elle employa la ruse pour accomplir un désir. Son père était dans la chambre du blessé, elle choisit ce moment pour dire bonjour à son père. Mais Ammalat avait les
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yeux l'erriié.s, el elle ne put voir ses yeux. A midi, elle revint: Aniniahit était seul, mais les yeux l'hlouis (lu jeune prince se fermèrent en l'apercevant. Ce fut le désespoir de la pauvre enfant. Il devait avoir de si beaux yeux ! Jamais, dans sa jeunesse, elle n'avait autant convoité une riche parure. Elle eût donné deux diamants de la grosseur de ses yeux pour ces yeux ouverts, qui lui semblaient devoir être bien autrement pleins de flammes que deux diamants.
Enlin, le soir elle revint.
Le soir, pour la première fois, elle rencontra le faible, mais expressif, mais clair regard du malade ; et, quand elle l'eut rencontré, ce regard ne se détacha plus d'elle. Elle comprenait très-bien que ces yeux lui disaient : « i\e t'éloigne pas, étoile de mon âme ! Ne vois-tu pas que toi seule m'éclaires, et que, si tu disparais, tout va pour mol rentrer dans la nuit ? »
Elle ne pouvait comprendre ce qui s'était passé en elle; mais il lui élait impossible de dire si elle était encore sur la terre ou déjà dans le ciel. Ce qu'elle éprouvait, elle ne l'avait jamais éprouvé : le sang monta si rapidement à son cœur, qu'elle
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(•rut qu'elle allait étouffer; le sang abandonna si rapidement son cœur, qu'il lui sembla qu'elle allait mourir.
Elle avait vu les yeux du blessé, et il s'était trouvé que c'étaient les plus beaux yeux du monde.
Il lui restait à entendre sa voix.
Mais Ammalat-Beg demeurait muet. Tout entier à sa contemplation, il n'avait pas l'idée de parler. Qu'aurait-il dit que ses yeux ne dissent aussi bien que sa voix ?
Les désirs d'une jeune fille naissent les uns des autres. Avecde si beaux yeux, on devait avoir une bien douce voix. Quel malheur de ne pas entendre celte voix !
Puis une idée lui vint: que si le beau blessé ne parlait point, c'est que sans doute il était trop faible pour parler ; s'il était trop faible pour parler, à coup sûr la blessure était dangereuse, plus dangereuse que ne le disait le médecin.
Certes, elle ne se retirerait pas avec une pareille crainte; aussi se décida-t-elle à lui adresser la parole la première. Quoi de plus simple? C'était pour lui demander des nouvelles de sa santé.
Il faudrait être Tatar, regarder comme une in-
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.siille de iliro un mol à une femme, n'avoir rien vu jamais, excepté un voile, à travers ce voile deux sourcils, et, par hasard, les yeux que ces sourcils recouvrent, pour se faire une idée du frisson (|ui passa dans les veines du blessé quand, déjii brûlé par les yeux, la voix de la jeune fille vint frapper sur son cœur.
VA cependant les paroles de Sellanetla étaient bien simples.
La jeune fille s'ajjpelail Seltanctta.
— Comment le trouves-tu? avait-elle demandé.
— Oh! bien, très-bien, répondit Ammalal-nog en essayant de se soulever sur son coude ; si bien, que je suis prêt à mourir.
— Qu'Allah te garde ! s'écria la jeune fille effrayée: tu dois vivre encore longtemps. Est-ce que tu ne regretterais pas la vie ?
— Dans les doux moments, la mort est douce, Seltanctta, et, en supposant que je vive encore cent ans, je n'aurai jamais un moment meilleur que celui-ci.
Seltanctta ne comprit i)oint les paroles de son hôte, maiselleconiprit l'expression de son regard, mais clic compril l'occcnt de sa voix. Une flamme
j)assa sur son visage, et, en faisant signe au blessé de rester en repos, elle se sauva dans sa chambre.
Parmi les montagnards, il y a certes d'habiles médecins, et surtout pourguérir les blessures. Ils ont, pour fermer les plaies, des receltes inconnues (lui semblent de mystérieuses révélations de la nature; mais le médecin qui agissait le plus efficacement sur Ammalat-Beg, c'était la présence de la charmante Sel tanetla. Le soir, il s'endormait avec le doux espoir qu'elle lui apparaîtrait en rêve; le malin, il s'éveillait avec la certitude de la voir en réalité. Ses forces revinrent rapidement, et avec ses forces grandit ce sentiment inconnu qu'il avait éprouvé dès le premier jour où il avait vu la fille d'Ackmeth-Ivhan, et qui maintenant s'était enraciné dans son cœur de manière à n'en plus sortir.
Amnialal-Beg, nous Pavons dit, était marié; mais le mariage s'était fait comme se fait un mariage en Orient. Jusqu'au jour de sa noce, il n'avait jamais vu sa promise; puis, lorsqu'il la vit, il la trouva laide, et tous les sentiments de jeunesse et d'amour qu'il avait dans le cœur y restèrent endormis. A la suite de cela, étaient venues des querelles politiques avec son oncle etson beau-
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|K're. La leiidrcssc, qui, chez les Orientaux, repose (oui entière dans la sensuaiilé, s'élail iloméleinle peu à peu; de sorte que ses yeux, en voyant Seltaneda, n'avaient pas même eu besoin de demandera son cœurle sacrilicedes restes d'un ancien amour. Le jeune homme avait été époux, mais son cœur était resté vierge. Ardent par nature, indépendant par habitude, Animaiat-Beg s'abandonna tout entier au sentiment qu'il éprouvait. Être avec Sellanetta était pour lui un bonheur suprême, et attendre son arrivée, l'occupation de tout le temps où elle était absente. Il tremblait au bruit de ses pasj il frissonnait en reconnaissant sa voix. Chaque note passait dans son âme comme un enchantement et comme une lumière; ce qu'il éprouvait ressemblait à de la douleur; mais c'était une douleur si douce, un mal si plein de charme, (lu'il senlail qu'il mourrait de l'absence de cette douleur.
Sans doute les deux jeunes gens, ignorant euxmêmes ce qu'ils éprouvaient, donnèrent-ils h ce sentiment inconnu le nom d'amitié ; mais, laissés en toute liberté, ils étaient sans cesse ensemble. Kkan Ackmelli faisait de fréquents voyages en Ava-
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rie, et laissait son hôte avec sa fille. Lui seul peutêlre s'était aperçu de'leur amour, mais cet amour comblait tous ses vœux. Un premier mariage, comme il l'avait dit à Ammalat, n'est rien pour un musulman, qui a le droit d'épouser quatre fenmies. D'ailleurs, il connaissait le peu d'affection qui existait entre les deux jeunes époux. Devenir io beau-père d'Ammalat-Beg, c'est-à-dire de l'héritier du chamkal de Tarkovsky, d'un homme qui pouvait lui être d'un si grand secours dans sa guerre avec les Russes, c'était plus qu'un désir, c'était une ambition.
Quant aux deux amants , ils ne faisaient aucun calcul, nous dirions presque qu'ils n'avaient aucun désir. Ils vivaient heureux, ne demandant rien de plus, n'ayant aucune idée que ce bonheur pîit finir. Les journées passaient sans qu'ils sussent comment, à regarder les montagnes par la fenêtre, les troupeaux à leur sommet, les rivières à leur base. Si Seltanetta travaillait à broder une selle à son père, Ammalat se couchait près d'elle sur les coussins, lui racontait ses aventures de jeune homme, mais le plus souvent., sans dire un mot, restait les yeux fixés sur ses yeux. 11 ne pensait