‹ Ammalat-BegChapitre 4 sur 12 · IMALAT-I)i;c · texte numérisé non relu

IMALAT-I)i;c

piis au passé, il ne songeait plus à l'avenir. Il senlaitsculemenlqu'ilélailheureux, et, sans éloigner le vase de ses lèvres, il buvait goutte à goutte la plus grande féliciléque riioniino puisse éprouver sur la terre : aimer et être aimé.

L'été passa ainsi.

Un matin, un dos bergers du klian arriva tout 0 lia ré.

Au point du jour, un tigre était sorti de la forêt, s'était a])proclié du troupeau en rauipant comme un chat, s'était élam-é sur un mouton et l'avait emporté.

l>e berger racontait cela d;ins la cour, cl autour de lui les noukcrs faisaient cerrle.

— Eh bien, dit le khan, y a-t-il quehiu'un (|ui veuille tuer le tigre? Celui-là peut prendre mou plus beau et mon meilleur fusil, et, s'il tue le tigre, l'arme sera à lui.

Un des noukcrs du khan, excellent tireur, s'avança, prit le fusil qui lui convenait le mieux parmi tous les fusils du khan, et dit :

— .rirai, moi !

Le khan rentra, raconta l'événement devant Ammalat et Sellanetta ; mais les deux jeunes

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gens étaient si occupés de leur amour, que ni lun ni l'autre ne parurent entendre ce ([u'avail dit Aokmetli-Klian.

Le lendemain, on attendit vainement le nonker.

Ce fut le petit pâtre qui revint.

L'enfant raconta que, parvenu sur la montagne, vers le soir, le nouker avait reconnu le passage du tigre. Le lendemain, avant le jour, il s'était embusqué sur la route que l'animal avait suivie quand il était sorti du bois pour enlever le mouton.

Mais le tigre n'était pas sorti; seulement, on avait entendu ses rugissements, ii une versteà peu près dans la forêt. Sans doute n'avait-il pas en un jour dévoré le mouton tout entier et lui en restaitil assez pour son repas du matin.

Voyant que le tigre ne venait pas, le nonker avait résolu de l'aller chercher. Il était entré dans la forêt. Un quart d'heure après, l'enfant avait entendu un coup de feu, puis un rugissement, puis tout avait fini.

Il avait attendu une heure ; mais, ne voyant pas l'homme sortir du bois, il était venu dire ce qui s'était passé.

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Selon toute probabililo, l'Iioniiiu' (iiail iiiori.

On attendit un jour, deux jours, (rois jours, riioninie ne rei)arut |ias.

Le (|ualriènie jour, ce fut le tigre qui reparut et qui enleva un deuxième mouton.

Le petit berger accourut, tout eiïaré, annoncer cette nouvelle apparition de l'animal féroce.

Cette fois, le hasard fit (pie SellaneUa arrosait ses fleurs à sa fenêtre, lorsque le pâtre entra dans la cour.

Elle entendit tout ce que raconta Tenfanl.

Elle revint jjrès d"Amnialal-Beg et lui dit ce qu'elle venait d'entendre.

Ammalat-Beg n'avait pas entendu un mot de ce qu'avait dit Ackmelh-Khan ; mais les paroles de Seltanetia étaient trop précieuses pour qu'il en perdît une seule.

Ackmetli-Klian entrait, comme Seltanetia achevait son récit.

— Eh bien, demanda-l-il, que dis-tu de cela, Ammalat?

— Je dis que j'ai toujours eu envie de faire une chasse au tigre, répondit le jeune homme, et que je

remercie Allah d'avoir accompli mon désir. J'essayerai mon bonheur contre le tigre.

SeKanelta regarda Ammalat, pâle mais souriante; elle comprenait, et, tout en frissonnant, elle était flère.

Ackmelh-Klian secoua la tête.

— Le tigre n'est pas un sanglier du Daghestan, Ammalat.

— Qu'on memontreseulement la tracedu tigre, et je la suivrai comme si c'était celle d'un sanglier.

— Les traces du tigre mènent souvent à la mort, insista Ackmeth-Khan, qui, commençant à s'in(iuiéter du sommeil de son jeune ami, le voyait avec joie sortir de sa léthargie.

— Penses-tu, lui dit Ammalat, que sur ce sentier glissant la tête me tournera et qu'oii a été ton nouker je ne puis aller? Si le cœur d'un Avare est ferme comme le granit de ses montagnes, le cœur d'un Daghestan est trempé comme son acier.

Ackmeth-Khan lui tendit la main en souriant.

— El sur l'acier de ton cœur, frère, le tigre hrisera ses dents, en attendant que l'aigle y hrise aussi son double bec. Et quand partiras-tu?

Si \\nni;AT-iii:(;

— Doux liciircs ;iv;ml le Jour.

— C'est l)ieii. dil Ackiiiclli-KIiiiii. ji' le ilicrclierai un guide.

— Il esl lout Irouvé. dil une \oi.\ derrière U'< deux liomnics.

— Ackmclli-KliJin se relounia el reconniil Nephlali.

— Ah! c'est toi! dil il.

— Oui, j'ai entendu nieonter qu'un tigre avait mangé un de les moulons el tue un de lesnoukers, el je venais te dire : Ami de mon père, je veux te prouver que je suis bon à antre chose qu'à arrêter les voyageurs sur le sentier de la montagne pour leur offrir Thospilalilé. Je viens tuer le tigre.

— Soit, dit Ammalat, mais tu viens trop lard.

— Pourquoi cela? dit le jeune Tchetchen. Nous serons deux au voyage et deux au combat. Le fils de mon père esl digne de marcher aux côtés d'un prince, ce prince fùt-il le neveu du chamkal Tarkovsky. Demande plutôt au khan Ackmeth.

— Je n'ai besoin de personne pour accomplir mon entreprise, dit fièrement le jeune homme,

— Tu n'as besoin de personne, dit Ackmelli,

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personne n'en doute; mais lu n'as pas le droit île refuser le compagnon qui s'offre volontairement à partager un danger avec loi. Mon avis est que tu dois accepter ce que t'offre Neplitali. Faites serment, comme deux braves abrecks, et qu'AlIali veille sur vous !

Ammalat tourna les yeux vers SellaiicUa. La jeune fille le regardait les mains jointes. Elle savait Nephlali un des hardis et des habiles chasseurs de la montagne, et elle n'était point fâchée de voir à Ammalat un compagnon du courage du(iuel elle était sûre.

— Soit! dit Ammalat.

Et il tendit la main au jeune homme.

L'usage des Avares et des Tchetcliens, quand deux hommes s'engagent à courir un même danger ensemble, est qu'ils jurent sur le Koran de ne point s'abandonner l'un l'autre.

Si l'un des deux manque à son serment, on le précipite du haut d'un rocher, le dos tourné à Tabime, comme il convient à un poltron et à un traître.

Lesdeux jeunes gens descendirent à la mosquée et firent le serment des abreoks. Le mollah bénil 1 6

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leurs armes, et ils i)rircnl le chemin do la muiitagnc, au milieu des cris de la foule.

— Tous les deux, ou ni l'un ni Tautre, leur cria khan Ackmelh.

— Nous rapporterons la peau du tigre, ou nous mourrons, répondirent les deux chasseurs.

Animalal-Beg n'avait pas dit adieu ;'i Sellanetia ; mais, sur la plus haute tourdu palaisdu khan, la jeune fille se tenait, son mouchoir à la main.

Et elle agita son mouchoir jusqu'à ce que les deux jeunes gens eussent disparu dans la montagne.

Inulile de dire qu'Amnialal-Heg marchait en arrière, et fut le dernier (jui perdit de vue le village.

La journée du lendemain se passa.

On n'espérail pas avoir grande nouvelle des diasseurs pendant les premières vingt - quatre heures.

Le jour du surlendemain se leva, la nuit vint.

Le soir, les vieillards étaient fatigués d'avoir regardé sur le chemin.

Ils n'avaient rien vu.

Il n'y avait pent-èlre pas un foyer dans tout Ivliunscak; autour di!i|uel on no pariât do l'entre-

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priïC (les deux abrecks; mais de tons les cœurs, certaiiioiiiciil le cœur le plus Irisle et le plus inquiel élail celui de Sellauelta.

Si un cri se faisait eutendre daus la cour, si uu bruit relenlissait sur l'escalier, son sang conimeuçait à battre follement dans ses artères, la respiration lui maïKiuail; elle courait à la fenêtre, elle s'enquérait à la porte, et, trompée pour la vingtième fois, la tête inclinée, les yeux vagues, clic reprenait son travail, qui, pour la première fois, lui semblait horriblement triste. Toutes ses questions, sans que sa bouclic prononçàtle nom li'Ammalat, avaient rapport à' Ammalat. Elle demandait à son père et à ses frères quelles blessures faisait le tigre; à quelle distance on l'avait vu; combien de temps il fallait pour aller, du lieu où on l'avait vu, au village; et, a|)rès chaque question, elle secouait tristement la tête et se disait à elle-même :

— Ils sont perdus!

Le troisième jour prouva que ce n'était pas vainement que l'on s'était inquiété.

Vers les deu.\ heures de l'après-midi, un jeune homme paie, les habits déchirés, couvert de sang

caillé, afluibli par la fatigue et la faim, atteignit les premières maisons de i'aoul.

C'était ^lephlali. On l'entoura avec curiosité, on l'interrogea avidement.

Voici ce qu'il raconta :

— Le jour même où nous quittâmes Khunsack, nous reconnûmes les traces de l'animal ; mais il était tard, la nuit tombait; nous pouvions perdre la piste, nous égarer, nous livrer à lui sans défense. Nous remîmes l'attaque au lendemain.

» Nous avions, à cent pas de nous, une caverne que je connaissais; nous y entrâmes. Une pierre en boucha l'entrée, et nous nous endormîmes tranquillement sur nos bourkas.

» Le lendemain, au point du jour, nous nous éveillâmes; un rugissement, que nous avions entendu dans la montagne, nous avait dit qu'il était temps de nous lever.

)) Nous examinâmes les amorces de nos fusils ; nous passâmes la baguette dans les canons, nous nous assurâmes que nos kandjars jouaient bien dans leurs fourreaux, et nous nous mîmes en chemin.

» Au fur et à mesure que nous entrions dans

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la fiirrt, le clioniiii se rélrécissail et les (races dc- \eiiaieiil plus visibles,

» Des flaques do sang, des os brisés, des lambeaux de chair, nous disaient clairement : C'est ici le passage du tigre.

» Sur la roule, nous trouvâmes ifilacles les deux mains d'un homme : c'étaient sans doute celles du noukcr de khan Ackmeth.

» On sait que les animaux féroces, qui dévorent le corps tout entier, n'osent pas toucher aux mains, qui sont le signe de la royauté de l'homme sur la nature.

» Nous n'avancions que pas ii pas et avec précaution ; il était évident que nous approchions du repaire du tigre.

» Tout à coup, nous arrivâmes ù une clairière blanche d'ossements. Au milieu, le tigre était couché et, repu, comme un jeune chat qui joue avec une boule de bois, il jouait, lui, avec une tête.

» Une ambition me prit, et je m'en accuse : (•'était de tuer le tigre seul, sans m'inquiéler où élait mon compagnon; j'ajustai le ligre et le tirai.

» Où le toucliai-je? Je n'en sais rien. 3Iais, au milieu de la fumée, avant qu'elle fût dissipée, je

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vis passer coiiiine un éclair fauve, et en même temps il me sembla que le Chat-Elbrouz ' s'abattait sur ma tète.

» Je ne vis plus rien, je n'entendis plus rien, si ce n'est un cri et un coup de feu.

« J'étais évanoui.

■» Combien de temps restai-je sans connaissance? Je n'en sais rien. Quand je rouvris les yeux, il me sembla, à fa fraîcheur de l'air et à la position du soleil, que le soleil était levé depuis une heure ou deux.

» Tout était tranquille autour de moi.

» .le tenais mon fusil à la main.

» Le fusil d'Ammalat, brisé en deux morceaux, était à dix pas de l'endroit où j'étais tombé.

>) Les pierres était couvertes de sang ; mais de quel sang? Était-ce le sang du tigre ou celui d'Ammalat ?

» Tout autour de moi les buissons étaient arrachés avec leurs racines.

» Il était visible que là avait eu lieu une lutte terrible, ach;.rnée, mortelle.

» Une des trois plus hautes montagnes du Caucase.

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» Et copondnnt je no rclroiiviii ni le ciulavro ilf riioninio, ni celui de l'animal.

» J'appelai Amnialal de toutes mes forces, mais personne no répondit.

» Je voulus suivre la trace du ligre, retrouver Ammalat vivant ou mourir sur son corps; mais j'étais si faible, qu'au bout do cent pas j'étais forcé de m'asseoir.

» Tout à coup, j'eus un espoir: c'est qu'il avait tué lo tigre et que, me croyant mort, il était revenu à Kliunsack.

» Je rassemblai foules mes forces, je repris le chemin de l'aoul. Vous ne l'avez pas vu ?

» Frères, j'arrive comme un serpent écrasé, vous avez ma têle entre vos mains. J'ai abandonné mon kounack dans le danger : faites de moi ce que bon vous semblera.

» Quel que soit le jugement porlé par vous, je ne me plaindrai pas. Si vous pensez que j'ai mérilé la mort, je mourrai avec résignation.

» Si vous me laissez la vie, je vivrai en vous bénissant.

)) Allah est témoin que j'ai fait (oui ce qu'un homme pouvait faire...

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Un nnirnuire s'éleva parmi les auditeurs.

Les uns excusaient INeplitaii, les autres l'accusaient, tous le plaignaient.

L'avis le plus répandu était que Neplitali avait fui, abandonnant Ammalat; qu'il avait inventé toute l'histoire qu'il venait de raconter; que, par conséquent, il avait trahi son koiinack.

Il n'avait que de légères blessures; le choc du tigre avait-il suffi pour produire un si long et si profond évanouissement?

Puis d'autres soupçons commençaient ù se faire jour.

Nephtali avait été presque élevé chez le klian Ackmeth, qui était, comme on le sait, kounack de son père.

Il avait cessé devenir au village de Khunsack, disait-on, parce qu'il était amoureux de la belle Seltanelta, et qu'il n'était pas de naissance, quoique tous les montagnards soient égaux, à épouser la fille du khan.

On parlait dans Taoul d'une union probable entre Ammalat et Seltanetla.

Par jalousie, Nephtali n"aurnit-il pas laissé

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mourir Aniinnl;it-B('g, ou nièiiic iic l'iiur;iil-il |iiis

IIK'?

Qiiniid une niiiuvaise pensée eiilre dans la lèle (le l'homme, c'csl comme lorsqu'une manvaise semence tombe sur la terre ; elle pousse plus vite cl plus vigoureusemenl (|ue l'autre, prend toute la place, l'étoulTc et finit par dcmeurcrseule.

Mais un cri domina tons les cris, une décision l'emporta sur toutes les autres.

— Emmeuons-lecliez Aokmeth-Klian ; Ackmet Khan décidera.

El, avec un grand bruit, toute la foule se dirigea vers le château.

Sellanetta entendit les clameurs, elle courut à la fenêtre , elle vit la foule : au milieu de la foule, elle chercha vainement Ammalat-Beg.

Mais elle reconnut Nephtali, — Neplitali seul ! • Elle aussi, pauvre enfant, qui n'avait jamais pensé mal de son prochain, une mauvaise pensée lui traversa l'esprit.

Elle courut au perron, au moment où, de son côté, son père y arrivait et où Ncplitali, conduit par le peuple, entrait dans la cour.

Il s'inclina devant le khan.

— Parle, lui dit Ackmeth.

Nephtali reproduisit le même récit, sans y changer une parole.

Sellanetta avait écouté, roide, froide, immobile, muette comme une statue.

— Lâche ! se contenta de lui dire Ackmeth- Khan. Par bonheur, tu n'es pas un Avare, mais un Tchetclien.

— Par les os de mon père dont tu m'as annoncé la mort, khan Ackmelh,j'ai dit la vérité, répliqua Nephtali; maintenant, ordonne de moi ce que tu voudras.

— Tu as fait serment, dit klian Ackmeth, de revenir avec ton compagnon ou avec la peau du tigre. Tu t'es dévoué toi-même à la mort si tu ne tenais pas ton serment. Tu ne l'as pas tenu, tu dois mourir.

— Quand cela? demanda Nephtali.

— Jeté donne trois jours, pendant lesquels des recherches seront faites. Si, pendant ces trois jours, on ne trouve point Ammalat ou quelque preuve de ton innocence, tu mourras. — Vous entendez, vous tous, dit Ackmeth-Khan à la foule, je lui accorde trois jours. Que pendant ces trois

jours nul ne lo raille, nul ne j'insuile, nul no iDuclic à un seul do ses cheveux; souloniont , s'il oss;i)o (le fuir, que l'on lire sur lui conimo sur un oliicn. — Fils de Moliammcd-Ali, j'ai prononcé sur toi comme eût prononcé ton \)(iw.

Puis, à ses noukcrs :

— Emmenez-le, ajoula-t-il; vous m'en ré- [londez sur votre tèlo.

Alors, enfonçant son papak sur ses yeu\:

— ^'iens, dilil à Seltanella, entrons. Si nous ne retrouvons pas Ammalat vivant, il sera vengé du moins.

On conduisit Ncplilali à la prison do la forteresse.

Le môme jour, trente montagnards partirent armés comme pour un combat : ils allaient à la reclierche d'Ammalal-Beg.

C'était un point d'honneur pour Ackmetli-Klian, s'il ne trouvait pas Ammalat vivant, de recueillir au moins ses os et de leur donner la sépulture.

Souvent les Avares se jettent au milieu de la plus ardente mêlée pour reprendre des mains des lUisses leur ami ou leur chef tué, cl tombent alors sur son cadavre, préférant mourir avec lui plutôt que de l'abandonner.

Seltanella avail quitté le bras de son père cl était rentrée dans sa ciiambre. En apparence, elle paraissait tranquille, elle ne se plaignait pas, elle ne pleurait pas.

Seulement, sa mère lui parlait étoile ne ré|)ondait point. Les étincelles de la cliibouque de son père brûlaient sa robe, elle n'y faisait pas attention. Le vent de la montagne souillait, et elle s'y exposait tète nue.

Les sentiments les plus opposés luttaient dans son cœur et le brisaient. Mais ce cœur était loin des regards : pas un muscle de son visage ne trahissait les souffrances de son cœur.

La fierté de la fille du khan luttait avec l'amour de Seltanetta, et il eût été impossible de dire qui, de la fierté ou de l'amour, succomberait.

Elle passa ainsi le reste de la journée.

La nuit, demeurée seule, elle put pleurer tout à son aise.

Elle ouvrit la fenêtre, s'y accouda, et resta les yeux fixés sur la montagne.

Il lui semblait (lu'à chaciuc instant elle devait entendre quebiue bruit qui lui annonçât le retour dAmmalat, son nom prononi-é dans la nuit par sa

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voix l)ien-aimt'c, quelque chose comme un cliiiut de joie ou un cri de douleur.

Elle n'enlendii rieu que le vas^isscmcnl plaintif des chacals, ces esclaves du tigre et du lion, que les sultans de la montagne et du désert chargent de leur détourner leur proie, et le bruit lointain et incessant de la cascade qui se pr6ci|)ile du sommet du Gaudour-d'Ach.

Ce bruit lui rappela une promenade qu'elle avait faite souvent avec Ammalat-Beg.

C'était aux ruines d'un couvent chrétien — les Avares sont maliométans depuis moins de deux siècles — c'était aux ruines d'un couvent chrétien, situé à deux versles à l'occident de Khunsack. La main du temps avait respecté l'église, et les hommes, chose rare, n'avaient pas été plus destructeurs que le temps. Elle était restée entière au milieu des débris des autres bâtiments; seulement, le lierre était entré par les fenêtres brisées et avait étendu à l'intérieur son manteau d'un vert Sombre ; seulement, les arbres avaient poussé dans les intervalles des pierres, qu'ils allaient disjoignant de plus en plus ; seulement, une mousse, fine comme le plus fin lapis, s'était déroulée sur les

dalles, et sa fraîcheur, entretenue par une source qui s'était fait jour à travers la muraille et qui coulait limpide comme du cristal liquide dans toute la longueur de la chapelle, en faisait pour les jours brûlants de l'été une délicieuse retraite.

Bien souvent Seltanetta était venue avec Ammalat, accompagnée de Sakina, sa suivante, s'asseoir sous la fraîche coupole et rêver au murmure du petit ruisseau où, bien souvent, se désaltérait quelque chèvre des montagnes, qui, effrayée, s'enfuyait en bondissant à la vue des deux jeunes gens.

— Demain, dit-elle, j'irai sans toi à la chapelle où, si souvent, j'ai été avec toi, mon cher Ammalat-Beg.

Et, fatiguée du cri des chacals qui lui semblait de mauvais augure, la jeune fille referma la fenêtre et alla se jeter sur son lit.

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