I.a mitraille portait dans les masses
A chaque coup, plusieurs chevaux, frappés à mort, tournoyaient dans le fleuve, entraînant ei noyant leurs cavaliers.
Alors ce fut affreux de voir les prisonniers liés à ces chevaux, ne pouvant fuir, exposés comme leurs ravisseurs, au feu des Russes.
Amis, ennemis, le vieux Terek, rouge de sang, recevait tout dans ses froides ondes, roulant les corps des hommes et des animaux, et, morts et vivants, entraînant le tout vers la mer.
Restés les derniers, protégeant la retraite, luttant comme des lions contre les chasseurs, Djemhoulat et Ammalat-Beg, avec une centaine de
AMMALAT-BEG i?,l
cavaliers, protègent le passage, cliargenl sur le? fantassins russes qui s'avancent trop près, fondent sur les Cosaques de la ligne, reviennent à leurs compagnons, les encouragent de la voix et du geste, et, enfin, les derniers se jettent dans le Terek et le traversent à leur tour.
Arrivés à la rive opposée, ils sautent à bas de leurs chevaux et, le fusil à la main, s'apprêtent à disputer le passage aux Russes, qui, pressés sur le bord, faisaient mine de franchir le fleuve à leur tour.
3îais, pendant ce temps , à deux verstes audessous de l'endroit où se livrait le combat, un corps considérable de Cosaques avait passé le Terek et s'était étendu entre le fleuve et la montagne.
Leurs cris seuls, qui retentirent joyeux et triomphants derrière les Tchetchens, révélèrent leur présence.
La perte des montagnards était inévitable.
Ammalat-Beg jeta un regard autour de lui et jugea la situation.
— Eh bien,I)jeniboulat, dil-il, tout est fini, et notre sort est décidé. Fais ce que tu voudras de
I;i8 AMMALiT-llUG
Ion côté; quanl à moi, les Uiisses ik; in'iiiiroiit pas vivani : mieux vaut mourir d'une balle que du ne corde!
— El moi, dit Djenibouiat, penses-tu (|ue mes mains soient faites aux chaînes? Qu'Allaii me garde ! Les Russes peuvent prendre mon corps ; mon âme, jamais.
Alors, remontant à cheval et se dressant sur SCS étriers :
— Frères, cria-t-il, le bonheur nous fuit; mais l'acier nous reste. Vendons clier notre vie aux giaours. Le vainqueur n'est pas celui qui a le champ de bataille , mais celui qui a la gloire , et la gloire est à celui (jui préfère la mort à la captivité.
— Mourons, mourons ! crièrent en chœur tous les montagnards.
— Et que nos bons chevaux meurent avec nous, et, après leur mort, nous servent de rem- |)arts, dit Djemboulal.
Et, sautant à bas de son cheval, il tira son poignard et, le premier, le lui enfonça dans la gorge.
Chaque montagnard en (it autant en jetant aux Russes un cri de défi.
Un vaste cercle de chevaux morts entoura les Tclietchens.
Alors chacun se coucha derrière son cheval, le fusil prêt à faire feu.
Les Cosaques, voyant quelle terrible défense s'apprêtaient à faire les montagnards, s'arrêtèrent, hésitant s'ils devaient attaquer des hommes au désespoir.
Alors, au milieu du silence, s'éleva une voix : c'était celle d'un Tchetchen, chantant son chant de mort.
La voix était ferme, vibrante, pleine d'éclat ; de sorte que les Russes purent entendre ce chant, depuis le premier jusqu'au dernier mol.
Gloire à nous I honte aux ennemis !
Plutôt être morts que soumis.
Le chœur répéta:
Gloire à nous! honte aux ennemis !
Plutôt être morts que soumis.
Puis la voix isolée reprit :
Pleurez, belles, dans la montagne Et gardez notre souvenir.
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Car, en pensant b sa compagne, Chaque montagnard va mourir.
Celte fois, le sommeil du Ijravc N'est pas celui qui vient suave, Au son des instruments joyeux.
Non, c'est le lourd sommeil de pierre, Qui pèse sur notre paupière, Quand la tempête gronde aux cieux :
Mais, non, no pleurez pas, les belles.
Car vos sœurs, les vertes houris, Vont, les yeux brillants d'étincelles.
Descendre sur leurs blanches ailes, Pour nous conduire en paradis.
Ne regarde plus sur la route.
Éteins le feu, couche-toi, dors, Ma mère ; en vain ton cœur écoule, Ma mcro, on n'attend pas les morts.
Aux voisines de la vallée, Ne va pas, à tort consolée.
Dire : « Mon fils viendra demain. »
Ton fils est mort sur la colline, Son cœur brisé dans la poitrine.
Son sabre brisé dans la main.