‹ Ammien Marcellin Étude d'histoire littéraireChapitre 10 sur 26 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Les idées politiques et morales dans Ammien.

Les empereurs jugés par Ammien.

Ses opinions sur le souverain pouvoir.

Dans ces sortes d'enquêtes que les esprits curieux de recherches psychologiques et d'observations morales aiment à instituer sur les générations passées, le livre d’Ammien seratil de quelque secours? L'historien a-t-il fait effort pour pénétrer dans les âmes de ses contemporains et en mettre à nu les ressorts ?

C'est un des plus clairs bénéfices de l'histoire que cette connaissance qu'elle nous donne des âmes individuelles ou collectives, de l'âme d'un souverain ou de l’âme d'un peuple. Par là, elle satisfait notre éternel besoin de savoir ce que des êtres semblables à nous, et depuis longtemps disparus, ont pensé et senti, comment ils ont vécu, joui ou souffert.

Comme nous l'avons dit dans un précédent chapitre, Ammien a le caractère et les tendances d’un moraliste. Ce qui l'intéresse le plus en philosophie, c'est la morale. Non pas qu'il se laisse entraîner à de hautes spéculations sur ce sujet; nous avons bien plutôt affaire à une sorte de conseiller pratique, qui, dans certaines circonstances, à la fin d’un chapitre, ou en traçant un portrait, indique aux princes, aux magistrats, aux chefs d'armée, aux grands et au peuple ce qu'il faut faire

et ce qu'il convient d'éviter. De plus, il a souvent cherché,

par des maximes qu'il emprunte à d’autres, ou qu'il tire de son propre fonds, à exprimer la formule du bien. Il se conforme en cela aux habitudes des grands historiens romains, dont les œuvres portent toujours le caractère d’un enseignement moral.

On pourrait extraire du livre d'Ammien un recueil de conseils à l'usage des souverains, tant les réflexions sur les diflicultés et les dangers du pouvoir y abondent. Esprit sage, il professe pour l'autorité suprème et ses représentants le plus profond respect. « La vie du prince légitime, protecteur, tuteur » des honnêtes gens, de qui les autres hommes attendent leur » salut, doit être défendue par le coneours zélé de tous. Pour » sauvegarder et protéger énergiquement le souverain, quand » sa majesté est attaquée, les lois Cornéliennes n’ont mis per- » sonne, si haut qu'il füt, à l'abri des poursuites, même san- » glantes. Mais il ne convient pas de chercher dans des » circonstances afiligeantes l’occasion de transports d’une joie » frénétique (1), de peur que les sujets ne se croient livrés » aux violences du caprice plutôt que gouvernés. Il faut » imiter Cicéron, qui, pouvant épargner ou nuire, comme il » l'aflirme, cherchait des raisons de pardonner et non des » occasions de punir, ce qui est le propre d’un juge sage et » réfléchi » (2). Ammien se rend bien compte de l'importance qu'avait dans l'empire la personne mème de l'empereur. Tous

les pouvoirs étant, en fait, accumulés sur une seule tête,

(1) Ammien fait ici allusion à la joie indécente que goûtait Constance dans la répression de certains crimes de lèse-majesté. U

(2) Amm.., 19, 12, 17 et 18 : Nec enim abnuimus salutem legitimi principis, propugnatoris bonorum et defensoris, unde salus quaeritur aliis, consociato studio muniri debere cunctorum; cujus retinendae causa validius ubi majestas pulsata defenditur, a quaestionibus vel cruentis nullam Corneliae leges exemere fortunam. Sed exultare maestis casibus effrenate non decet, ne, videantur licentia regi subjecti, non potestate, Imitandus sit Tuilius, cum parcere vel laedere potuisset, ut ipse adfirmat, ignoscendi quaerens causas, non puniendi occasiones, quod judicis lenti et considerati est proprium.

il en résultait que le bonheur ou le malheur de l'empire dépendait en grande partie des vertus ou des vices de l'empereur, de la valeur intellectuelle et morale des conseillers dont il subissait l'influence. L'exercice d’une pareille autorité est difficile. Les abus de pouvoir sont tentants. Bien des princes

se laissent aveugler par un fol et criminel orgueil; « ils

» refusent à leurs amis la permission de corriger leurs mau-

) vaises pensées et leurs mauvaises actions, et, d’un autre côté,

» la terreur qu'inspire leur puissance empêche leurs ennemis

» de parler » (1). La flatterie, qui est « une pernicieuse nour- » rice de vices », perniciosa vitiorum altrix (2), leur fausse l'esprit et le cœur. Le mensonge est autour d'eux (3). Ammien s'exprime sur la cour de Constance en termes fort durs. (Il faut avouer que la plus grande partie des » ofliciers du palais ont entretenu à la cour une pépinière de » vices, et qu'ils ont corrompu la république par leur dépra- » vation, faisant plus de mal encore par l’exemple qu'ils don- » naient que par leurs fautes mêmes. Quelques-uns d’entre: » eux, gorgés des dépouilles des temples, flairant toute occa- » sion de gain, élevés de la dernière pauvreté au comble de » la richesse, ne gardèrent plus aucune mesure dans leurs » largesses, leurs rapines, leurs vols, accoutumés qu'ils étaient

» à mettre la main sur le bien d'autrui » (4). Que nous

(bEAmm 27-70

(2) Id:, 155,38:

(3) Ammien raconte, avec d'assez longs détails (15, 5, 3 à 45), une histoire de lettres falsifiées, dans laquelle furent compromis Dynamius, employé aux écuries de l’empereur, Lampadius, préfet du prétoire, Eusèbe, chambellan, Aedesius, secrétaire privé. Il s'agissait de perdre Sylvanus, maître de l'infanterie en Gaule (année 355).

(4) Amm., 22, 4, 2 et 3 : Namque fatendum est pleramque-eorum (palatinorum) partem vitiorum omnium seminarium effusius aluisse, ita ut rem publicam infecerint cupiditatibus pravis, plusque exemplis quam peccandi licentia lacderent multos. Pasti enim ex his quidam templorum spoliis, et lucra ex omni odorantes occasione, ab egestate infima ad saltum sublati divitiarum ingentium, nec largiendi nec rapiendi nec absumendi tenuere aliquem modum, aliena invadere semper adsuefacti.

sommes loin de ces grands dont le rôle devrait être de modérer les colères des princes: aliquoties celsae potestates iras principum molliverunt (1).

On ne saurait dire à quel point Ammien a horreur de la cruauté et de l'injustice. Il les poursuit avec acharnement partout où il les découvre. Aucun des empereurs dont il raconte les faits et gestes n'est complètement exempt de l'une ou de l'autre. Julien lui-même, qu'il loue si sincèrement, lui paraît s'être montré parfois, sinon cruel, du moins injuste. Nous croyons utile de faire voir avec quelles couleurs il a peint ces physionomies impériales, dont quelques-unes, grâce à son souci de la vérité et du détail, ont un éclat saisissant.

Ammien n'est pas, de parti pris, défavorable à Constance, puisqu'il consacre une page et demie à l'examen de ses mérites (2). Aussi, pour si peu flatté que soit dans son ensemble le portrait qu'il en trace, devons-nous néanmoins le regarder comme véridique.

Ce qui domine en Constance, c'est l’orgueil, mais un orgueil insensé, hors de toute mesure. « Exalté par le zèle » d’adulateurs raflinés, et se croyant désormais à l'abri de » toutes les misères de la condition mortelle, il (Constance) » s'écarta tout d'un coup de la justice, et si follement, qu'en » dictant il se donnait lui-même le titre de « mon Éternité », » et qu'en écrivant il se qualifiait de maître de toute la terre. » De telles expressions n'auraient-elles pas dû l’indigner, même » dans la bouche des autres, lui qui, à l’entendre, mettait » toute son ardeur et tous ses soins à régler sa*vie et ses » mœurs sur l'exemple des bons princes » (3). Un abime est creusé, infranchissable, entre lui et les autres hommes. Il garde

sur le trône la majesté raide et compassée d’une idole. Ses

(1) Amm., 44, 1, 10.

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Dautremer, — 9,

traits sont figés, ses regards fixes. Dans ce masque, soigneusement rasé (1), pas un pli, ni pour le sourire, ni pour la colère. «On ne le vit jamais ni se moucher en public, ni cracher, » ni tourner le visage d'un côté ou d'un autre » (2). En lui, l'empereur gâte l'homme. Il ne manque pas en effet de vertus privées. Sa façon de vivre est simple, sobre et chaste (3). Mais il défend sa majesté impériale avec une âpreté féroce. Y touche-t on,' ou est-on seulement soupçonné d'y toucher, alors il devient plus cruel que Caligula, Domitien et Commode (4). C'est tout dire. S'il se montre à certains égards assez modéré, medius princeps (5), il poursuit avec acharnement les crimes de lèse-majesté, réels ou supposés. « Des plus petites causes, » il faisait sortir des amas de calamités, bien différent, s’écrie » douloureusement Ammien, de Marcus, ce prince si digne de » respect » (6), dont l'historien rapporte un trait de clémence envers les complices d’Avidius Cassius.

Non certes, Constance ne ressemble en rien à Marc-Aurèle, si plein de mépris pour le rang suprême, auquel il ne se résignait que par devoir. Si chez le fils de Constantin l'extérieur est impassible, le dedans est tourmenté, ravagé par la jalousie et les soupçons. Il déteste ceux qui font bien (3), sa vanité haïssable, odiosa sui jactatio (8), veut sans cesse être caressée. Il faut lui dire qu'il est presque un dieu, qu'il

commande aux événements. Il n’admet à ses faveurs que ceux

(1) Amm., 21, 16, 19 : Rasis assidue genis lucentibus ad decorem.

(2) Id., 21, 16, 7.

(3) 1d., 21, 16, 5 et 6: In vita parca et sobria edendi potandique moderatione valetudinemita retinuit firmam ut, etc., perque spatia vitae longissima impendio castus.

(4) Id., 21, 16,8: Caligulae et Domitiani et Commodi immanitatem facile superabat.

(5)Mid: 440,2;

(6)NTdE 21 46/11

(71 1d., 15, 5, 35 : Eo more quo semper oderat fortiter facientes.

(Sd AGE 70;

qui rampent ; ceux qui se redressent sont ses ennemis, et il les abat. Ammien le compare aux tyrans les plus fous et les plus odieux, à Crésus, à Denys (1). Comme ce dernier, il se croit toujours près d'être frappé, semper se feriri sperabat (2). La mème note revient constamment dans le récit de l'historien. L'âme étroite et faible de Constance est attentive à la moindre délation (3). Ses soupçons irrités s’entassent l’un sur l’autre (4). On trouverait diflicilement sous son règne un accusé de lèsemajesté qui ait été absous (5). Qu'on s'étonne après cela qu'Ammien déplore l'amertume de ces temps, amaritudinem temporum (6).

L'empereur n'attend pas que les délations viennent à lui. Il va au-devant d'elles. Il a des recruteurs d’accusés, ofliciers subalternes de sa maison, d’un dévouement sans scrupule, louches physionomies, auxiliaires éhontés de son inquiète tyrannie. Ammien a tiré de l’ombre les deux plus infâmes, le secrétaire Paulus, et l'intendant Mercurius. L'opinion publique, moqueuse malgré la peur, les avait qualifiés de surnoms bizarres et caractéristiques. Paulus était appelé ( La Chaîne », Catena, pour l'habileté qu'il mettait à serrer fortement les nœuds de la calomnie; Mercurius avait reçu l'appellation de « Comte des Songes », Somniorum comes, « parce que, sem- » blable à un chien qui mord traîtreusement, mais qui

» cache sa cruauté intime en agitant sa queue avec soumission,

(4) Amm., 15, 5, 37: Constantius ut jam caelo contiguus casibusque imperaturus humanis magniloquentia sufilabatur adulatorum, quo$ augebat ipse spernendo projiciendoque id genus parum callentes, ut Cracsum legimus ideo regno suo Soloném expulisse praecipitem quia blandiri nesciebat, et Dionysium intentasse poetae Philoxeno mortem, etc..

WNEd:,19,187 10:

(3) Id , 14, 4, 2: Animus ejus angustus et tener quicquid inerepuisset ad salutis suae dispendium existimans factum, etc.

(4) Id., 14, 4, 4 : Iracundae suspicionum quantitati....

(5) Id., 44, 5, 9: Nec enim quisquam facile meminit sub Constantio, ubi susurro tenus haec movebantur, quemquam absolutum.

» il s’introduisait fréquemment dans les repas et dans les réu- » nions; et si un assistant racontait à un ami ce qu'il avait » vu pendant le sommeil, alors que la nature se donne libre » arciote, Mercurius, après avoir coloré le récit avec tout le » venin de sa perfidie, le.glissait dans l'oreille toujours ouverte » de l'empereur; et ainsi un homme voyait s’abattre sur lui » la masse pesante des accusations, comme s'il. eut été cou- » pable d'un crime inexpiable » (1).

De semblables procédés de gouvernement permettent d'attendre de l’empereur qui les emploie les plus subtiles infamies. Aussi Ammien se fait-il l'écho de rumeurs assez vraisemblables, d'après lesquelles Constance aurait envoyé en Gaule Julien, son cousin-germain, non pas tant pour vaincre les barbares que pour se faire tuer dans ces guerres terribles (2).

Aurelius Victor, annaliste contemporain, plus favorable à Constance, fournit aux cruautés de ce prince une naïve excuse en disant : ( IL veillait d'une manière toute spéciale à » sa conservation, bien persuadé que de la vie des bons princes » dépend la tranquillité des États » (3). Ammien pense que le salut de Constance fut payé quelquefois un peu cher.

Au début de son règne, il se débarrassa par le meurtre de presque toute sa famille. De ses deux cousins survivants, Gallus et Julien, ce dernier fut préservé par la faveur de la belle impératrice Eusébie (4), qui s’'intéressa à lui presque comme une amante, à en juger par la haine dont elle pour-

suivit la femme de son protégé (5).

(4) Amm., 45, 3, 4-5.

(2) Id., 16, 11, 13 : Illud tamen rumore tenus jactabatur quod Julianus non levaturus incommoda Galliarum electus est, sed ut possit per bella deleri saevissima.

(3) Aur. Victor, de Caesaribus, 42.

(4) Amm., 21,6, # : Eusebia... corporis morumque pulchritudine pluribus antistante et in culmine Lam celso humana, cujus favore justissimo exemptum periculis declaratumque Caesarem rettulimus Julianum.

(GS) "dE "416; 10, 18 : Helenae sorori Constanti, Juliani conjugi Caesaris, Romam adfectionis specie ductae, regina tune insidiabatur Eusebia…

Gallus, César d'Orient, périt de la main du bourreau. Il est vrai que son supplice ne fut que la juste punition de ses méfaits. Chez ce César de la décadence Ammien ne trouve à louer que la beauté de sa taille bien prise, de ses cheveux blonds et souples, de sa barbe fine (1). Pour la cruauté et la perfidie, Gallus renchérissait encore sur Constance, dont il n'avait d’ailleurs ni la tenue, ni l'énergie. Ïl n’est qu'un jouet

entre les mains de sa femme Constantina, véritable furie avide

de sang (2). Antioche, sa résidence, vit sous le régime de la terreur. Des émissaires vont par la ville, écoutant et notant. Ils pénètrent dans les maisons, s’insinuent à la table des grands; puis, leur provision une fois faite, introduits par une porte dérobée, ils la versent dans l'oreille attentive du prince, en aggravant leurs rapports par les plus odieuses interprétations. Gallus ne fait pas fi des propos de commères. Il ne dédaigne pas de courir lui-même les rues et les tavernes, incognito, s'informant en langue grecque de ce qu’on pense de César (3). De là sortent des procès iniques qui se terminent dans le sang.

Constance se délivra sans peine de ce Néron au petit pied, inquiétant à cause du trouble que ses folies entretenaient en Orient. Du reste, le vainqueur de Magnence triompha toujours de ses ennemis intérieurs, et il s’en fit gloire indiscrètement, comme le remarque Ammien avec la tristesse d'un bon citoyen : « Cet empereur qui, dans les guerres » extérieures, fut toujours battu, s’enflait de ses succès dans » les luttes civiles, après s'être affreusement souillé du sang

» qui coülait des intimes blessures de la république (4). Par

(1) Amm., 14, 11, 28. , (2) Id., 44, 1, 2 : Maegera quaedam mortalis, inflammatrix saevientis assi- -dua, humani cruoris avida nihil mitius qüam maritus.

(3) Cf. Amm., 14, 1, passim.

(4) Intestinis ulceribus reipublicae sanie perfusus horrenda.

» une inspiration mauvaise, contraire à l'honneur et à la » tradition, il fit élever à grands frais, en Gaule et en » Pannonie, des arcs de triomphe qui consacraient la défaite » de provinces romaines, et il y fit graver ses hauts faits, que » l'avenir lira, tant que ces monuments seront debout. » (x).

Ainsi donc, un empereur romain se consolait de ses défaites par la pensée qu'il avait du moins toujours vaincu ses propres sujets ! Quel symptôme de l’affaissement de l'esprit national ! Peut-être Constance se sentait-il bien peu Romain. Il semblait avoir peur de Rome. A peine vint-il faire dans cette ville une visite obligée, à grand fracas. Son séjour ordinaire était Milan. Les empereurs de la décadence n'aiment pas la vieille et glorieuse cité. Ils n’ont plus rien de commun avec elle. Ils seraient mal à l'aise en face des monuments du passé qui encombrent les carrefours et les places. La gloire des morts pourrait bien offusquer la vaine splendeur des vivants. Constance voulut cependant, lui aussi, déposer son offrande au musée des gloires romaines. Sur l’une des places de Rome il fit ériger un obélisque. |

Son entrée solennelle à Rome, en 356, fut le triomphe de la représentation oflicielle (2). Quel éclat dans son cortège ! Quelle bovflissure de vanité satisfaite et méprisante dans son attitude ! Il est seul sur un char doré, éblouissant de pierres précieuses.. Autour du char sont portés, claquant et sifilant au vent, les dragons de pourpre fixés à des hampes dorées. Devant, derrière, des troupes étincelantes. Sur de lourds chevaux, des cataphractes habillés de fer de la tête aux pieds. Est-ce là un empereur romain, ou un despote asiatique voulant ravir dans un surnaturel éblouissement un peuple à

l'imagination chaude et vive? Un monarque assyrien ou bien

(1) Amm., 21, 16, 15.

(2) Cf., dans Amm. tout le chapitre 40 du livre 16.

un pharaon ne porteraient pas empreinte sur leur visage plus de sérénité hautaine. Rien ne l’émeut en apparence, ni les clameurs de la foule immense et bigarrée, ni le prosternement des sénateurs accourus au devant de lui. Son corps est immobile. Le heurt des roues sur les pavés inégaux ne l’ébranle même pas. Aucun tressaillement du visage, aucun geste, ni de la tête, ni du cou, ni des mains. Seulement, au passage sous les hautes voûtes des portes ou sous les ares de triomphe, il courbe sa petite taille d'un mouvement instinctif, automatique et ridicule.

Pendant son séjour dans la cité, le dieu pourtant daigna s'humaniser. Il fut content de Rome, de la ville elle-même, des monuments, et aussi de la plèbe, à laquelle il trouva de l'esprit (1), et avec laquelle il traita, pour ainsi dire, de puissance à puissance.

Ce simulacre de triomphe est sévèrement apprécié par Ammien. Il appuie sur cette idée déjà exprimée par lui que tout triomphe est vain qui n’a pas pour raison une victoire remportée sur les ennemis de la patrie. « Comme si le » temple de Janus eût été fermé, et que tous nos ennemis » eussent été battus, Constance, après la mort de Magnence, » désirait vivement visiter Rome, pour triompher, sans titre, » de victoires où le sang romain avait seul coulé. En effet, » il ne vainquit par lui-même aucune des nations qui nous » firent la guerre; il ne reçut jamais la nouvelle d’un succès » dû à la bravoure de ses généraux ; il n’ajouta rien à l’em- » pire ; nulle part dans les circonstances difficiles on ne le » trouva le premier ou parmi les premiers. Il voulait seule- » ment montrer au peuple, qui vivait tranquille, et qui jamais

» n'avait espéré ni désiré rien de pareil, l’étalage d’une pro-

(1) Amm.., 16. 10, 13.... et saepe, cum equestres ederet ludos, dicacitate plebis oblectabatur nec superbae nec a libertate coalita desciscentis, reverenter modum ipse quoque debitum servans.

» cession pompeuse, ses enseignes toutes raides d’or, et la » beauté de sa suite. Il ignorait peut-être que certains parmi ».les anciens empereurs, pendant la paix, se contentaient de » licteurs. Mais lorsque l’ardeur des combats ne souffrait pas » de relâche, l’un se confia sur la frêle barque d’un pêcheur » au souflle furieux de la tempête, un autre, à l'exemple des » Décius, dévoua sa vie à la république, un autre, suivi de » simples soldats, explora lui-même un camp ennemi, d’autres » enfin se distinguèrent par de grandes actions, afin de laisser » à la postérité le souvenir éclatant de leur gloire » (x).

Le mépris qui transparaît sous cette forme déclamatoire se double d’indignation, lorsque Constance pousse la mauvaise foi jusqu'à enlever à Julien, dans des actes ofliciels, le mérite de ses succès : « Bien qu'il fût, lors de la bataille d’Argen- » toratum, éloigné de quarante étapes, il raconte faussement, » en décrivant le combat, qu'il a rangé l’armée, qu'il s’est tenu » parmi les porte-enseignes, qu'il a mis en fuite les barbares, » et que c'est à lui-même que Chnodomaire se rendit, sans » rien dire, à indignité! des actions d'éclat de Julien, qu'il » aurait ensevelies dans l'oubli, si la renommée savait taire » les grandes choses, quand même on s’efforcerait de faire le

» silence autour d'elles » (2).

(4) Amm., 16, 10, 1 : Constantius, quasi recluso Jani templo stratisque hostibus cunctis, Romam visere gestiebat post Magnenti exitium, absque nomine ex sanguine romano triumphaturus. Nec enim gentem ullam bella cientem per se superavit, aut victam fortitudine suorum comperit ducum, vel addidit quaedam imperio, aut usquam in necessitatibus summis primus vel inter primos est visus, sed ut pompam nimis extentam rigentiaque auro vexilla et pulchritudinem stipatorum ostenderet agenti tranquillius populo, haec vel simile quicquam videre nec speranti unquam nec optanti. Ignorans fortasse quosdam veterum principum in pace quidem lictoribus fuisse coutentos; ubi vero proeliorum ardor nihil perpeti poterat segne, alium anhelante rabido flatu ventorum lenuneulo se commisisse piscantis, alium hostilia castra per semet ipsum cum militibus infimis explorasse, diversos denique actibus inclaruisse magnificis, ut glorias suas posteritati celebri memoria commendarent.

Si, après avoir esquissé le portrait de Constance, nous marquons, toujours d’après Ammien, les principaux traits de celui de Julien, nous ne céderons pas au seul plaisir de mettre une fois de plus en lumière une figure bien connue, mais nous suivrons un plan conçu par l'historien lui-même, dont l'intention a été d’opposer l’un à l'autre ces deux empereurs, derniers rejetons du sang de Constantin. Il s’est donné la peine d'étudier, de fouiller leurs caractères et de les juger, nous laissant voir où vont ses préférences. Elles vont, malgré quelques restrictions, à Julien

Dès que Julien paraît sur la scène de l’histoire, Ammien Marcellin, dans un élan d'enthousiasme, s’écrie, en empruntant une expression de Virgile, que son œuvre s’élargit: « Majus opus moveo; major mihi rerum nascitur ordo » (1).

Il est intéressant de remarquer qu'un historien chrétien, Socrate, en abordant le même sujet, croit devoir s'excuser de ne pas écrire sur le ton lyrique habituel aux amis du prince : « Comme je me suis proposé de donner ici quelques détails » sur l'empereur Julien, cet homme disert entre tous, je prie » ses amis de ne pas exiger de moi des ornements de » langage, comme s'il était nécessaire que le style répondit » au talent de celui dont on parle. J'ai entrepris d'écrire » l’histoire de la religion chrétienne, je m'attacherai à la » clarté, et je continuerai, selon mes déclarations du début, à » me servir d’un style simple et prosaïque » (2). Ammien doit être compté parmi ces panégyristes quelquefois emphatiques, auxquels Socrate fait allusion.

Julien monté sur le trône, c'en était fait du prestige extérieur de la dignité impériale auquel Constance tenait par dessus tout. Le nouvel empereur méprisait la représentation. Tandis que Constance soignait scrupuleusement sa personne, ne se

(4) Armm 45, 9, TL (2) Socrate, éd. de la Patrologie grecque de Migne, p. 367.

montrait en public que rigoureusement rasé et revêtu de ses insignes, Julien étalait sur un manteau de philosophe une barbe longue et broussailleuse (1). Celui-ci, sans raideur en public, discourait volontiers avec une grâce et une abondance d’élocution qui séduisaient <es soldats (2). A la fois chef d'armée, philosophe, prêtre, écrivain, Julien affecte volontiers, semble-t-il, d'oublier qu'il est empereur. Un jour qu'il rendait solennellement la justice à Constantinople, on lui annonça l'arrivée du philosophe Maxime. Aussitôt il quitte son siège, se précipite hors du vestibule, et se jette dans les bras de son cher maître, Ammien blâme fort ce manque de tenue cette démonstration intempestive, ostentationem intempestivam (3). Lors de l'inauguration des consuls de l’année 36, Mamertin et Nevitta, l'empereur suivit à pied leur cortège. Mamertin admire ce trait de simplicité (4). Maïs notre historien remarque que ce qui plut à quelques-uns fut sévèrement apprécié par d’autres. À Antioche, Julien remplissait les fonctions de prêtre, portait lui-même les objets sacrés, et ofliciait entouré de femmes (5). Les habitants se moquèrent de lui. Blessé, il répondit à leurs sarcasmes par le « Misopogon ». Susceptible à lexcès, il n'a pas le dédain suprême des petites attaques. Les moindres flèches de ses adversaires l’atteignent sur son trône, et il en descend pour se défendre. I n’est plus ‘alors un empereur, mais un simple mortel,

irrité, aigrement ironique, qui rend coup pour coup, bles-

(1) Amm., 25, 4, 22 : Hirsuta barba in acutum desinente vestitus.

(2) [d., 17, 1, 2: Facundia jucunditateque sermonum allectum (exereitum) in voluntatem traduxerat suam.

(4) Mameriin. Remerciment pour son consulat, XXX (Bachrens, Panegyrici latini, p. 268).

(5) Amm., 22, 14, 3 : Culpabatur hinc opportune, cum ostentationis gratia vehens licenter pro sacerdotibus sacra, stipatusque mulierculis litabat.

sure pour blessure. La popularité lui plait. Les applaudissements des soldats, du peuple, chatouillent agréablement son oreille (1). Son âme, de trempe d'ailleurs vigoureuse, n'est point romaine, C’est un vrai Grec d'Asie, vif, enthousiaste, disputeur, ergoteur même, avec de l'esprit, et une .moquerie souvent pleine de fiel. Sans compter le manque de franchise. Nous avons vu qu'il écrivait de Gaule à Constance une lettre pleine de soumission et de respect, et que, dans une autre quil ne signait pas, il le raillait impitoyablement. Actif sans relâche et sans fatigue, il ne tient pas à être servi. Les esclaves, les domestiques, le train de maison d'un empereur l’ennuient. Il se débarrasse de la nuée de serviteurs qui entouraient Constance, non par avarice, car il est volontiers prodigue, mais par simplicité réelle, parce qu'il n’a pas de besoins (2). Il se fait aimer de ses troupes en s'imposant toutes les peines des simples soldats, en partageant tous leurs dangers (5). IL dort quand il peut. Encore prend-il sur son sommeil le temps de s’occuper de philosophie et de belleslettres. Il est chaste par tempérament et parce qu'il n’a pas le temps de ne pas l'être. Sa courte vie fut en effet bien remplie. Jusqu'à vingt-cinq ans, l'étude, à Nicomédie d'abord, dans la retraite où il est confiné, ensuite à Athènes, mais l'étude ardente, passionnée; puis jusqu'à trente et un ans, âge de sa mort, l’activité militaire la plus étonnante. César, il repousse les Barbares hors de la Gaule, et réorganise tout le pays. Puis c’est la marche contre Constance, et enfin l’audacieuse expédition en Perse, au milieu de laquelle une flèche ennemie l’arrêta en le tuant.

(1) Amm., %5, 4, 48: Vulgi plausibus laetus, laudum etiam ex minimis rebus intemperans adpetitor, popularitatis cupiditate cum indignis saepe Jloqui adfectans.

(2) Id., 22, 4, 9-10.

(3) Id., 17, 4. 2: Omnis operae conturmalem, auctoritate magnificum

ducem, plus laboris indicere sibi quam militi, sicut perspicue contigit, adsuetum.

Naturellement l'entourage de Julien n'est plus celui de Constance. Le cortège de flatteurs, de délateurs, a disparu. Ils sont remplacés par des aruspices étrusques et des philosophes. Julien est superstitieux, ou du moins il feint de l'être pour les besoins de la cause qu’il défend. Les devins étrusques sont un débris de. l'antique religion romaine. Ils rappellent les origines les plus lointaines et les plus sacrées de cette religion. L'Étrurie a été un peu l’initiatrice de Rome en matière religieuse. C’est une habileté de la part de l’empereur que de s'attacher des personnages dont le nom seul évoque comme un souvenir du temps de Numa, et de les entourer de prévenances et de respect. A côté des aruspices sont les philosophes, que le prince consulte en disciple affectueux. Le jour où il est blessé mortellement, aux confins de la Perse, il s’entretient des mystères de la mort et de la nature de l’âme avec Maxime et Priscus, qui reçoivent son dernier souffle.

Aruspices et philosophes ne s’accordaient pas toujours. Dans une page curieuse (1), Ammien a fait ressortir les dissentiments qui se produisirent entre eux à propos de présages, au début de l'expédition de Perse. Sur l'avis des devins étrusques qui possédaient la science des prodiges, gnari prodigialium rerum, ces présages devaient être considérés comme défavorables. « Mais leur opinion était battue en » brèche par l'opposition des philosophes, dont l'autorité était » alors très respectée, qui pourtant se trompaient quelquefois, » et qui s’attardaient à des questions qu'ils ne connaissaient » pas. » Ammien n’aime pas ce rationalisme qui prétendait ne voir dans l'apparition subite du feu céleste qu’un phénomène

naturel, sans aucune signification, et facile à expliquer (2). Il

(4) -Amm., 23, 5, 40-15.

(2) 1d., 23,5, 14 : Contra philosophi candorem ignis sacri repente conspecti nihil significare aiebant, sed esse acrioris spiritus cursum ex aethere aliqua vi ad inferiora detrusum.

est vrai que les événements donnèrent raison au pessimisme des aruspices contre l’optimisme des philosophes.

D'une manière générale, Ammien Marcellin admire beaucoup Julien. Il épuise en son honneur le magasin des comparaisons historiques. On dirait parfois qu'il se hâte d’accumuler les beaux traits que l'on pourrait opposer aux actions d'éclat de Julien, comme s'il craignait qu'un autre ne s'en servit pour diminuer la gloire du jeune empereur. Nous voulons bien, semble-t-il dire, qu'on cite tel ou tel exemple d’héroïsme, à condition toutefois qu'on reconnaisse que tel haut fait de Julien ne lui est en rien inférieur (1).

Les campagnes de Gaule et la bataille d’Argentoratum sont égalées par l'historien aux guerres puniques, à la guerre contre les Cimbres et les Teutons (2). Le courage personnel du prince qu'il appelle « Marlius juvenis (3) » lui remet en mémoire T. Manlius Torquatus et M. Valerius Corvinus (4).

Dans un autre ordre d'idées, Ammien Marcellin représente Julien comme un strict observateur des traités (5); il cite volontiers ses belles paroles (6); il loue son affabilité naturelle. Enfin il aurait voulu le voir enseveli, non pas sur les bords du Cydnus, comme en une terre d’'exil, mais près des flots du Tibre, qui arrosent les tombeaux de ses augustes prédécesseurs (7). Vœu singulièrement significatif, surtout si on

(1) Cf. Amm.., 24, 4, 5 : Sustulit in hoste prostrato aureum colli monile Torquatus, fudit confidentissimum Gallum alitis propugnatione Valerius postea cognomento Corvinus, hacque gloria posteritati sunt commendati. Non invidemus : accedat hoc quoque monñnumentis veteribus facinus pulchrum. — Il s'agit d'une preuve de bravoure personnelle donnée par l’empereur.

(2) Id., 17, 4, 44.

Bleld, 17, 4: 4.

(4) Cf. supra, note 1.

(5) Amm., 48, 2, 7.

(6) Id., 21, 5, 12; 21, 9, 8; 22, 9, 11; 22, 10, 5.

(7) Id., 5, 10, 5: Cujus suprema et cineres, si qui tunc juste consuleret, non Cydnus videre deberet, quamwvis gratissimus amnis et liquidus, sed ad

perpetaandam gloriam recte factorum praeterlambere Tiberis, intersecans Urbem Aeiernam divorumque veterum monumenta praestringens,. ;

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