AMMIEN MARCELLIN À
le compare à un souhait analogue exprimé par Libanius. Le rhéteur d’'Antioche, compatriote d’Ammien, aurait désiré, lui aussi, que le corps de Julien fût enlevé de Tarse pour être déposé, non pas à Rome, mais à Athènes, dans l'Académie, auprès de Platon (1). Libanius prise donc avant tout chez Julien les qualités du philosophe et de l'écrivain. Ammien, au contraire, sans pour cela dédaigner le talent littéraire de l’empereur et son goût des études philosophiques, l'aime surtout parce qu'il s’est montré un souverain digne de Rome, comparable aux plus illustres de ses prédécesseurs. Par là se vérifie ce que nous avons déjà aflirmé, qu'Ammien, Grec de naissance,
est, par le caractère et l'éducation, un véritable Romain.
Des cinq souverains dont le livre d’Ammien fait encore mention, Jovien, Valentinien Ie, Valens, Gratien et Valentinien Il, nous ne retiendrons que Valentinien I«, et Valens. Des trois autres, Jovien n’a régné que huit mois, Gratien en 378 sortait à peine de l'adolescence, et Valentinien IT n'était qu'un enfant à cette même date, qui est celle où l'historien s'arrête.
Valentinien Ier et son frère Valens, originaires de Pannonie, sont assez durement traités par Ammien, le dernier surtout. Valentinien possédait en effet certaines qualités séduisantes qui devaient plaire à l'historien. C'était un superbe soldat, grand, blond, aux yeux gris, aux regards durs, qui porta la pourpre
avec majesté et défendit l'empire avec énergie (2). Il sut
(1) Libanius. édition Reiske, LADA: TOÙTOV &0:2uTo bLEv TO 20 Tascüv TÂS Kiexias x2P Foy, Biye d'a StxxtÔTepov td Ts Ananas, mXncioy TO Itrwvos Gor'aT raoù Tv del véwv te xat DtdacxdAwv à xoi ro Iarov: Te)etola.
(2) Amm , 30, 9, 6 : Corpus ejus lacertosum et validum, capilti fulgor colorisque nitor, cum oculis caesiis semper obliquum intuentis et torvum, atque pulchritudo staturae lineamentorumque recta compago majestatis regiae decus implebat.
tenir tête aux Alamans sur les frontières des Gaules, tandis que ses lieutenants faisaient de belles campagnes en Bretagne, en lllyrie, en Afrique. D’allure audacieuse et de verbe haut, il méprisait les timides, et pourtant lui-même était moins brave au fond qu'en apparence (1). Artiste par certains côtés, il parlait presque avec éloquence, il écrivait bien, peignait et sculptait agréablement, inventait des armes nouvelles (2). Chrétien, il n'inquiéta personne pour cause de religion. L’éloge qu'Ammien fait de sa tolérance est demeuré célèbre (3). Malheureusement il se laissait emporter à des actes d’une cruauté vraiment folle, tant- elle dépassait toute mesure. Ammien en donne de nombreux exemples (4). A la chasse, un valet a lâché un chien trop tôt: l'empereur le fait périr sous le bâton. Un écuyer chargé d’aller chercher des chevaux en Sardaigne en à changé quelques-uns : il meurt lapidé. La férocité du prince est quelquefois assaisonnée de plaisanteries barbares. Un avocat, Africanus, après avoir administré une province, aspirait à en gouverner une autre: (Qu'on lui » change la tête, s’écria Valentinien, puisqu'il veut changer de » province ! » Et Africanus fut en effet décapité. Ammien ne dit même pas tout ce qu'il sait, de peur qu'on ne l’accuse de noircir l’empereur à plaisir (5). Cependant un dernier trait est curieux à enregistrer. Valentinien élevait dans son palais deux ourses privées, Mica et Innocentia, qu'on nourrissait de chair
humaine. Il les aimait tant qu'il avait fait placer leur cage
(1) Amm , 30, 8, 11 : Arguebat hic idem princeps timidos saepius, maculosos tales appellans et sordidos et intra sortem humilem amendandos, ad pavores irritos aliquotiens abjectius pallens et quod nusquam erat ima mente formidans.
(3) Voir la citation en note, p. 104.
(4) Amm., 29, 3, 3.
15) Id, 29, 3, 9: Horrescit animus omnia recensere simulque reformidat ne ex professo quaesisse videamur in vitia principis, alia commodissimi,
près de sa chambre à coucher. [1 y a dans cette nature quelque chose de Néron, avec un cerveau plus sain.
Valens, qui gouvernait l'Orient, égalait son frère en cruauté (1). Les deux princes avaient des vices communs. Féroces comme des barbares, ils étaient avares comme des parvenus (2). Les riches s’en aperçurent. Les accusations de magie, de sortilège, la répression de quelques complots servirent de prétexte à des morts et à des exils suivis de confiscation.
D'une façon générale, et comme il convenait à un empereur parti de très bas, Valentinien, qui n'était qu'un soldat de fortune, poursuivait de sa haine toutes les supériorités. IL détestait les nobles, les riches, les savants, voire même ceux qui s’habillaient trop luxueusement à son gré (3). Cette fâcheuse disposition d'esprit avait dans un sens une heureuse conséquence. L'empereur aimait mieux les provinces que leurs gouverneurs ; aussi prenait-il soin qu'elles fussent bien administrées et dégrevées des impôts excessifs (4). En quoi Valens ressemblait à son frère aîné (5). Ni l’un ni l’autre ne se laissa circonvenir par un entourage de courtisans. Le mépris du personnel de la cour qui, chez Julien, avait un air d'affectation, était chez eux le franc dédain de flatteries trop fades pour chatouiller leur rude épiderme de barbares.
Ammien semble poursuivre Valens d’une animosité particu-
lière. Il ne lui pardonne pas d'avoir écrasé l'Orient sous un
(1) Amm., 31, 14, 5 : Immanem in crudelitatem proclivior.
(2) Id., 30, 8, 8 : Aviditas plus habendi sine honesti pravique ditfferentia.. exundavit in hoc principe (Valentiniano); 31, 14, 5 : Magnarum opum intemperans adpetitor (Valens).
(3) Id., 30, 8, 10 : Bene vestilos oderat et eruditos et opulentos et nobiles ; et fortibus detrahebat, ut solus videretur bonis artibus eminere.…..
(4) Id., 30, 9, 1 : In provinciales admodum parcus, tributorum ubique molliens sarcinas. s
(5) 1d., 34, 14, 2 : la même phrase est répétée : tributorum onera studio quodam molliens singulari.
régime de terreur, et d’avoir, par ses cruautés, ensanglanté Antioche (1). Se servant d'une métaphore hardie, il lui reproche « la maladie de sa sottise qui le ronge tout entier » (2). Enfin, il raille impitoyablement ce grossier Pannonien, dont l'oreille se faisait accessible aux plus épaisses flatteries (3). A certaines épithètes qui reviennent souvent. comme subrusticus, rudis, inconsummalus, on reconnaît que l'historien est indigné de voir à la tête de la civilisation romaine un barbare aussi peu cultivé.
Tels sont les jugements portés par Ammien sur les empereurs, ses contemporains. Afin de donner une conclusion à cet exposé, il nous faut rechercher quelle opinion lhistorien
se fait du souverain pouvoir et de la façon de le bien exercer.
Dans toute la série des empereurs romains, Ammien en choisit quatre, dont il exalte les mérites : Titus, Trajan, Antonin, Marc-Aurèle, et il est reconnaissant à Julien de s'être approché de ces modèles : ( Il semble, » dit-il au livre XVI, chapitre Ier, en parlant du César des Gaules, « qu'une règle » de conduite supérieure ait guidé ce jeune homme depuis » son illustre bereeau jusqu’à son dernier souffle. En effet, en » très peu de temps, ses vertus privées et publiques brillèrent » d’un tel éclat que, pour la sagesse, on le comparait à Titus ; » pour ses glorieuses expéditions, à Trajan; pour sa clémence,
» à Antonin. Enfin son souci de rechercher le bien et la
(1) Amm., 29, 1, passim.
(2) Id., 29, 2, 44 : Ibi tunc rectoris imperii caries tota stoliditatis est profanata (est profanata a le sens de fut révélée).
° (3) Id., 29, 1, 11 : Modestus.. Valentem, subrusticum hominem, sibi varie commulcebat, horridula ejus verba et rudia flosculos Tullianos appellans, et ad extollendam ejus vanitiem sidera quoque, si jussisset, exhiberi promittens.
Dautremer. — 10.
» perfection le rapprochait de Marcus, à limitation duquel ïl » faconnait ses actes et ses mœurs. » Julien lui-même, dans une lettre à Thémistius (1), dit qu'il voudrait être l'émule d'Alexandre pour la gloire, de Marc-Aurèle pour la vertu. ,
Chacun de ces quatre empereurs est pris comme le type d’une vertu essentielle à un souverain: sagesse, science militaire, clémence, désir éclairé et passionné du bien. Il est en effet peu douteux que ces qualités réunies en un seul homme n’en fassent un prince accompli. Si Ammien pense que Julien a été tout près de cette perfection, il est obligé de reconnaître qu'il ne l'a pas atteinte. Nous avons vu de quelles restrictions il accompagne ses éloges. Du moins le place-t-il bien au-dessus de Constance, de Valentinien et de Valens. Il dit expressément de ces deux derniers qu'ils étaient loin de le rappeler et de ’égaler, ( nec similes ejus, nec suppares » (2).
Si nous sommes déjà renseignés sur l'opinion d’'Ammien par le choix des souverains qu'il signale à l’imitation de leurs successeurs, il ne s’est pas fait faule non plus d'exprimer cette opinion à l'aide de maximes parfois nobles et fortes, tirées de son propre fonds, ou empruntées à divers philosophes, et surtout à celui qu'il semble préférer à tous les autres, à Cicéron.
« L'exercice d’un grand pouvoir, dit-il avec finesse, met ordi- » nairement à nu le fond des âmes (3) ». Il serait done important que ces âmes fussent belles.
« Celui qui détient la puissance doit éviter les excès comme » de dangereux écueils (4) ». On ne saurait parler plus sagement. Si ce conseil est un peu banal, voici en revanche de très belles paroles, imitées d’Héraclite d'Ephèse : « Un des princi-
(1) Julien, Œuvres, trad. Talbot, p. 219.
(2) Amm.., 26, 10, 8.
(3) Id., 30, 7, 1 : Potestatis amplitudo.... nudare solita semper animorun interna.
(4) Id., 30, 8, 2.
» paux mérites de lhomme arrivé au plus haut degré du » pouvoir est de mettre sous le joug la passion de nuire, la » cruauté et la colère, et d'en dresser comme un trophée glo- » rieux dans la citadelle de son âme victorieuse » (r).
Cicéron est d'un grand secours pour Ammien. S'agit-il de blämer les abus de pouvoir de Valentinien : « Il ignorait la » maxime de Cicéron, qui déclare que ceux-là sont malheureux » qui s'imaginent que tout leur est permis » (2); et ailleurs « Je pense que Cicéron a parlé magnifiquement dans son » plaidoyer pour Oppius : pouvoir beaucoup pour le salut » d'autrui a été un honneur pour bien des hommes; ne rien » pouvoir pour leur perte n'a jamais été un déshonneur pour » personne » (3). Est-il d'avis que Constance aurait mieux fait de descendre du trône que de verser tant de sang pour s’y maintenir, c'est encore Cicéron qui lui fournit le développement de sa pensée : « Ainsi pense Cicéron, lorsque, dans une lettre » à Cornélius Nepos, il invective contre la cruauté de César : « Le bonheur, dit-il, n’est autre chose que la prospérité dans » l’honneur ; ou bien encore : le bonheur, c'est la vertu aidée » par la fortune. Celui qui n’est pas vertueux ne peut d’au- » cune manière être heureux. Donc, dans les desseins abomi- » nables et impies de César, il ne put y avoir de bonheur. » Et, à mon avis, plus heureux fut Camille exilé que son » contemporain Manlius, même si ce dernier était arrivé au » but de ses désirs, c’est-à-dire au trône » (4). Après avoir lu cette phrase on ne sera point surpris de rencontrer chez Ammien un bel éloge de Pompée, «l'homme le plus courageux
» et le plus soucieux des intérêts de sa patrie qui fût jamais,
(1) Amm., 21, 16, 14 : Illud vero eminere inter praecipuas laudes, cum potestas in gradu, velut sub jugum missa nocendi, saeviendi cupiditate et irascendi, in arce victoris animi tropaeum erexerit gloriosum.
(2) Id, 19,42, 18.
(G)dr;3018;27,.,
(4) Id., 21, 16, 13.
» comme le prouvent des témoignages ‘éclatants » (1). Il est pompéien avec Cicéron.
Rien ne permet mieux d'apprécier la sagesse et la clémence d’un souverain que d'observer comment il use de son pouvoir et de son influence en matière judiciaire. Sous Constance, Valentinien et Valens, la justice n’était pas toujours rendue avec intégrité. Les juges ne furent souvent que les instruments des cruautés et des vengeances des empereurs. En particulier, lorsque la tentative de Procope pour détrôner Valens eût avorté, les tribunaux à la dévotion du prince prononcèrent, sous prétexte de sévérité, un grand nombre de condamnations iniques. Ammien blâme avec énergie et en termes vraiment forts la pression exercée par la volonté impériale sur les décisions des juges. ( Quand les lois et le droit, dit-il, ne » sont qu'un voile jeté sur des desseins impies, quand les juges » appelés à siéger prennent le masque des (Caton et des » Cassius, mais qu’en réalité les causes sont jugées selon la » volonté d’un pouvoir irrité, et que la vie et la mort du » premier venu sont livrées au caprice de ce pouvoir, alors » on tombe d’un coup dans les pires maux » (2).
Comme ïil a la passion de la’ justice. Ammien a aussi la passion de l'honneur. Il ne saurait approuver les lâches procédés employés par des souverains peu scrupuleux pour se débarrasser de leurs ennemis. Le roi d'Arménie, Para, inquiétait Valens. L'empereur ordonna au commandant des troupes romaines en Arménie, Trajan, d'attirer chez lui le jeune prince, de l'inviter à sa table, et de le tuer. Cet assassinat fut exécuté
au mépris des lois de l'hospitalité. La vertueuse indignation
(4) Amm., 17, 11, 4.
(2) Id:, 26, 10, 10: Ubi vero consiliis impiis jura quidem praetenduntur et leges, et Catonianae vel Cassianaë sententiae fuco perliti resident judices, agitur autem quod agitur ad voluntatem praetumidae potestatis, et ex ejus
libidine incedentium vitae necisque momenta pensantur, ibi capitalis vertitur pernicies et abrupta.
de l'historien éclate dans un beau mouvement oratoire, à peine gâté par un peu d'emphase. Il en appelle aux mânes de ce Fabricius, qui, à l'offre qu'on lui faisait d’empoisonner Pyrrhus, répondit en écrivant au roi, son ennemi, de se tenir sur ses gardes (1).
Loin que le souverain doive s’efforcer d’inspirer la terreur, sa bonté devrait être le port accessible aux malheureux que la fortune trahit; ( car la fin d’un pouvoir fondé sur la justice » est, comme nous l’apprennent Îles Sages, l'utilité et le salut » des sujets » (2). Par « les Sages », entendez Cicéron, à qui cette phrase est empruntée (3). Ammien, la trouvant fort belle, non sans raison, l’a placée ailleurs dans la bouche de Julien mourant.
Où maintenant le souverain apprendra-t-il ces difficiles et sublimes devoirs? Qui lui enseignera tant de hautes vertus ? C'est la philosophie, science divine, véritable éducatrice des bons princes : « O connaissance admirable des doctrines philo- » sophiques, qu'une faveur céleste accorde à quelques privilégiés, » s'écrie Ammien avec un accent passionné, toi qui as souvent » amendé les natures les plus vicieuses, que de bien tu » aurais pu faire dans les ténèbres de ce temps, si Valens » avait su par toi que le pouvoir impérial n'est, selon la » définition des Sages, que le souci du salut des autres, et » qu'il est d’un bon prince de restreindre sa puissance, de » résister à ses passions et à ses haines implacables, sachant, » selon le mot du dictateur César, que le souvenir d’an-
(4) Amm.., 30, 1, 22 : Ingemiscat, si quis e vita digressis est dolor, hujus adrogantiam facti Fabricius-ille Luscinus...
(2) Id., 30, 8, 14 : Nec- (il s’agit de Valentinien) adflictis, si fors ingruisset inferior, erat ullum in principis benignitate perfugium, quod semper ut agitato mari jactatis portus patuit exoptatus. Finis enim justi imperii, ut sapientes docent, utilitas oboedientium aestimatur et salus.
(3) Cic., de Officiis, I, 25, &.
» ciennes cruautés est pour la vieillesse un bien misérable » viatique » (1).
Ces paroles ramènent notre pensée vers Marc-Aurèle et vers Julien, les deux empereurs philosophes, les deux exemplaires vivants, l’un plus parfait, l’autre moins, de l'idéal qui est dans l'esprit d'Ammien. Soldat et philosophe, tel est pour lui l'homme complet, l'homme supérieur, digne du trône. D'où sa haine pour Valens, qui n'était ni l’un ni l’autre, et sa sym-
pathie pour Julien, le véritable héros de son livre.
(1) Amm., 29, 2, 18 : O praeclara informatio doctrinarum, munere caelesti indulta felicibus quae vel vitiosas naturas saepe excoluisti, quanta in illa caligine temporum correxisses, si Valenti scire per te licuisset nihil. aliud esse imperium, ut sapientes definiunt, nisi curam salutis alienae, bonique esse moderatoris restringere potestatem, resistere cupiditati omnium rerum et implacabilibus iracundiis, nosseque, ut Caesar dictator aiebat, miserum esse instrumentum senectuti recordationem crudelitatis!..