CHAPITRE IX
Les idées politiques et morales d’Ammien (Surre). Les conseillers des Empereurs. — Les
fonctionnaires. — La justice. — Les grands procès.
Tout autant que les empereurs, les grands personnages qui les entouraient, et qui participaient par leurs conseils ou par leurs actes à l'administration de l'empire, ont été soumis à la critique du moraliste qu'est Ammien. Ce qu’ils ont fait de bien ou de mal est pesé dans une balance assez délicate par un homme qui ne sépare jamais la politique de la morale.
Durant la deuxième moitié du IV*: siècle, on rencontre, parmi le haut personnel de l'administration impériale, des hommes qui ne sont ni de sang grec, ni de sang romain, proprement des barbares (1). Ammien les traite en général sévèrement.
Grecs et Romains demeuraient rivaux, sinon ennemis, les Romains méprisant volontiers les Grecs. L'empereur Julien s'entendit un jour traiter par des soldats mécontents de « méchant Grec menteur » (2). Ammien, tout plein d’admiration qu'il soit pour l'esprit latin, ne s’en montre pas moins quelquefois blessé par la morgue hautaine des Romains de
race, si dédaigneux de l'étranger (3).
(1) Voir Léotard : Les Barbares dans l'empire romain. Paris 1873, ch. VIT, p- 175-191.
(2) Graeculus fallax. Amm., 17, 9, 3.
(3) Cf. Amm., 44, 6, 22.
Mais, en présence des Barbares, Les défenseurs des antiques traditions, qu’ils fussent des Grecs ou des Romains, s'accordaient le plus souvent dans leur mépris commun pour les nouveaux venus. Ils s’indignaient d’être gouvernés par un Valens, un Pannonien, auquel les habitants de Chalcédoine, qu'il assiégeait, lançaient du haut de leurs murailles l’injure caractéristique de «buveur de bière » (x).
Il entrait dans ce mépris, très sensible chez Ammien, une grande part d’injustice. En effet, un esprit sans préjugés et sans passion aurait pu remarquer que les Barbares commençaient à former la partie saine, forte et vivace de l’empire romain. Les chefs militaires se recrutaient de plus en plus dans leurs rangs. Dans l'entourage de Valentinien se trouvaient des hommes dont le parler énergique et franc contrastait heureusement avec les flatteries obséquieuses des courtisans de Constance. Témoin ce trait. Comme Valentinien, désireux de se choisir un collègue, avait réuni son conseil et demandait des avis, au milieu du silence général, le maître de la cavalerie, Dagalaïf, osa dire en face à l’empereur : « Si tu » aimes ta famille, tu as ton frère sous la main; si tu » aimes la république, cherche un homme qui soit digne de » la pourpre; si tuos amas, habes fratrem, si rempublicam, » quaere quem vestias » (2).
Ce fut grâce à l'élément barbare que l'esprit militaire, si engourdi sous Constance, se réveilla sous Valentinien. Julien lui-même, l’Hellène raffiné, comprit qu'il y avait là une source féconde d'énergie. Après avoir reproché à Constantin l'introduction de barbares dans les hautes fonctions civiles et militaires, il n'hésitait pas à créer consul pour l’année 362
un barbare, Nevitta, ce dont notre historien se montre très
(1) Sabaiarius. Amm., 26, 8, 3. La sabaia était une boisson fermentée, dans le genre de la bière.
(2) Amm., %6, 4, 1.
scandalisé : ( C’est alors aussi que Julien attaqua la mémoire » de Constantin, le traitant de novateur, par qui avaient été » bouleversées les anciennes lois et les anciennes mœurs. Il » l’accusait ouvertement d’avoir, le premier de tous, élevé » des barbares jusqu'aux faisceaux et jusqu'à la toge consu- » laire. Reproche maladroit et inconséquent ; car lui-même, » qui aurait dû éviter ce qu'il attaquait si violemment, » donna peu après comme collègue à Mamertin dans le » consulat Névitta, qui n'était, ni par la naissance, ni par les » services rendus, ni par le renom, l’égal de ceux auxquels » Constantin avait conféré la magistrature suprême; c'était au » contraire un homme peu cultivé, grossier et, vice intolérable » entre tous, cruel dans l'exercice de ses hautes fonctions » (x).
Il faut dire que le consulat, malgré le peu de pouvoir réel qu'il conférait, était cependant encore la première dignité de l'empire. Magistrature traditionnelle, elle n'allait d'ordinaire qu'à des personnages de grande famille, qui avaient un nom et des ancêtres. De là le mécontentement d'Ammien à propos de l'élévation au consulat d'un Névitta. |
Mais Julien n’avait pas le respect superstitieux des grands souvenirs de Rome. À cet égard, c’est bien un Grec, et un Grec sceptique et malicieux. Il n’était pas d’un tempérament à faire montre d’une admiration de commande pour l’aristocratie romaine. |
Pourtant les empereurs affectaient, en général, de témoigner les plus grands égards aux sénateurs et aux nobles Romains. Valentinien, à vrai dire, ne se fit pas fâute d’abandonner aux vengeances du vice-préfet de Rome, Maximinus, les personnages les plus considérables. Mais lorsqu'une députation composée de Prétextat, de Venustus et de Minervius,
vint le trouver de la part de la noblesse de Rome pour lui
(4) Amm., 21, 10, 8.
faire des remontrances, et se plaindre que des sénateurs étaient, contre tous les usages, exposés à subir la torture, Valentinien s’écria qu'il n'y était pour rien, qu'on le calomniait abominablement (r).
Ces sentiments, qui, chez les souverains, sont peut-être simulés par politique, ont chez l'historien un caractère d’absolue sincérité. Il déclare sérieusement que le Sénat est « le » sanctuaire du monde » (2), et dans le même passage, il parle des « vénérables figures de la race patricienne, repe- » rendae patriciae stirpis effigies ».
Ammien admire donc sans restriction les Symmaque, les Prétextat, ces illustres représentants du patriciat romain. Il les aime pour leur haute culture philosophique et littéraire, pour l'honnêteté et la gravité qu'ils apportent dans l’exercice des fonctions dont ils sont investis. .
« Symmaque, qui succéda à Apronianus (à la préfecture de » Rome, en 367), doit être cité comme un exemple de science » et de modération. Grâce à lui, la ville très sainte, urbs » sacralissima, vécut plus qu'à l'ordinaire dans le calme et » dans l’abondance » (3).
Prétextat, cet homme dont Macrobe dit que pour les mœurs il égalait Socrate, et qu'il était plus capable que le philosophe de rendre des services eflicaces à la république (4), « administra dans la perfection la préfecture de » la ville (en 368). Par de nombreux actes d’intégrité et de » probité, vertus qui le signalèrent dès son adolescence, il » parvint, chose rare, tout en se faisant craindre, à ne pas » perdre laffection des citoyens, qui ne s’attache guère ordi- » nairement aux magistrats redoutés. » Il sut apaiser les luttes
(1) Amm.., 28, 1, 2% et 25.
(2) Id., 46, 10, 5.
(3) Id., 47, 3, 3.
(4) Macrobe, Saturn., II, 1 : Ipse, nec in moribus Socrate minor, et in republica philosopho efficacior.
intestines des chrétiens à propos du différend survenu entre Damase et Ursin, qui se disputaient l’épiscopat de Rome. Il imposa d'excellentes mesures d'utilité générale, « et, dans » l'examen des litiges, il mérita plus que personne cet éloge » que Cicéron accorde à Brutus : bien qu’il ne donnût rien à la » faveur, tout le monde pourtant se croyait favorisé par lui » (r). Ammien exalte d'autant plus volontiers la probité d’administrateurs tels que ceux-là qu’elle contraste plus fortement avec la vénalité d'un grand nombre de fonctionnaires civils et militaires. L'’historien se plaint amèrement de ce que, avec de l’argent, il soit souvent possible de se tirer d'affaire devant un tribunal : « Il arrivait parfois que les riches obtenaïent, à » force d'instances, la protection des puissants, auxquels ils » s'attachaient comme le lierre aux grands arbres, et qu’ils » achetaient leur absolution en versant de grosses sommes; » tandis que les pauvres, dont les ressources se trouvaient ou » nulles ou trop faibles pour payer leur salut, étaient con- » damnés brutalement. Aïnsi la vérité se voilait de mensonges, » et plus d'une fois le faux prévalut sur le vrai » (2). Ailleurs il précise ses accusations et nomme le fonctionnaire prévaricateur, par exemple Musonianus, préfet du prétoire en Orient : ( Il était tout entier livré au désir sordide » de s'enrichir, comme il parut en maintes circonstances, et » en particulier dans les procès instruits au sujet de la mort » de Théophile, gouverneur consulaire de la Syrie, mis en » pièces par une foule furieuse, à laquelle Gallus l'avait trai- » treusement abandonné. Des pauvres qui, à l'époque de » l’accomplissement du crime, étaient notoirement absents, » furent condamnés, tandis que des riches, auteurs du forfait, » furent absous, après confiscation de leurs biens » (3). C'est (1) Amm., 27, 9, 8 sqq.
(2) Id., 45, 2, 9.
(3) Id., 45, 13, 2.
156 AMMIEN MARCEËÉLIN
du même Musonianus qu'Ammien dit encore : « Il était ins- » truit, mais vénal, et prêt à se laisser détourner de la vérité » pour de l'argent » (x).
Des généraux n'étaient pas exempts de ce vice. (« Prosper, » qui remplissait, en Gaule, les fonctions de maître de la » cavalerie, se montrait honteusement inerte, et, comme dit » le poète comique, dédaignant l’art de dérober, volait ouver- » tement » (2). À la fin du même chapitre, Ammien déclare que si les Perses ravageaient l'Arménie et la Mésopotamie, c’est que « les généraux romains étaient occupés à dépouiller » les populations soumises à l'empire. »
Cette cupidité des fonctionnaires et des généraux n'était pas un mal nouveau dans l’empire. Les Annales de Tacite en relatent plus d’un exemple. Mais ces exemples devenaient plus nombreux à mesure que le recrutement du personnel était soumis à des règles moins sévères. La loyauté de ce recrutement fut une des préoccupations de Julien. Il s’en explique dans un discours adressé à ses soldats : (Afin de sauvegarder » le bon ordre dans les affaires, afin que les récompenses » dues aux hommes courageux leur soient réservées entière- » ment, afin que les honneurs ne soient pas la proie d’intri- » gues clandestines, voici l'engagement que je prends en pré- » sence de votre respectable assemblée. Aucun magistrat civil, » aucun chef militaire ne sera promu à un grade supérieur » sur une recommandation autre que celle de ses mérites ; et » celui-là ne s’en tirera pas sans que son honneur en souffre » qui essaiera d’intriguer en faveur de n'importe qui » (3).
(1) Amm., 16, 9, 2 : in totum lucrandi aviditate sordescens, etc.
(2) Id., 45, 43, 3:
(3) 1d., 20, 5, 7: Ut autem rerum integer ordo. servetur, praemiaque virorum fortium maneant incorrupta, nec honores ambitio praeripiat clandestina, id sub reverenda consilii vestri facie statuo, ut neque civilis quisquam judex nec militiae rector, alio qucdam praeter merita suffraganté, ad
potiorem veniat gradum, non sine detrimento pudoris eo, qui pro quolibet petere temptaverit, discessuro, à
Il est vrai que les empereurs choisissaient encore assez souvent leurs fonctionnaires parmi les sénateurs, dans ce milieu instruit et honnête que représentent Symmaque et Prétextat (1). Cependant la lecture d'Ammien nous apprend qu'ils gouvernaient volontiers au moyen de leurs conseillers intimes, hommes sans naissance souvent, hommes nouveaux, mais par cela même plus énergiques que les autres, et plus utiles dans une époque de trouble et de transformation.
Les membres des vieilles familles qui ne demandaient qu'à remplir sagement et utilement le « cursus honorum » se voyaient peu à peu remplacés par des parvenus à la volonté plus docile et à l’échine plus flexible. Un despote aime que ses fonctionnaires soient ses créatures. IL a plus de confiance en des hommes de rien qui lui doivent tout qu’en des hommes qui ont conscience de leur dignité personnelle, et qui ne font pas facilement le sacrifice de leur indépendance.
Chaque souverain a près de lui un conseiller, un guide, dont l'influence, bonne ou mauvaise, est toujours considérable. Constance a l’eunuque Eusebius. Auprès de Julien se tient son chambellan Eutherius, un eunuque également. Valentinién demande des avis au questeur Eupraxius. Je ne parle pas des clarissimes, nobilissimes, et autres personnages de marque qui composent la cour, que les princes consultent souvent, et auxquels ils confient des missions importantes, foule considérable de courtisans avides, que Constance en particulier, selon la vigoureuse expression d’Ammien, « engraissa de la moelle des provinces » (2). -
Ammien n'a pas manqué de peindre un certain nombre
(1) Cf. C. Lécrivain : Le Sénat depuis Dioclétien. Thèse de doctorat. Paris, 1888, p. 9.
(2) Amm., 16, 8, 12: Ut documenta liquida prodiderunt, proximorum fauces aperuit primus omnium Constantinus, sed eos medullis provinciarum saginavit Constantius.
de ces personnages, et de tirer du récit de leurs méfaits ou de leurs bonnes actions quelques instructions morales à l'usage de ses auditeurs et de ses lecteurs.
La mort d'Eusebius, ordonnée par Julien au début de son règne, ne fut, selon l'historien, que le juste châtiment de ses crimes, « Eusebius, chambellan de Constance, homme rempli » d'orgueil et de cruauté, fut condamné à la peine capitale. » De la condition la plus basse, il s'était élevé au point
» d'imposer presque sa volonté à l’empereur, et il en était
» devenu intolérable. La divinité qui contemple les actions
humaines, Adrastia, après lui avoir, comme on dit, touché
) l'oreille pour lui conseiller de mieux vivre, comme il résistait,
» le précipita de sa grandeur comme du haut d'une roche