CHAPITRE X
Les idées politiques et morales d’Ammien (SUITE). Rome et ses habitants.
Les nobles et le peuple. — Opinion d’Ammien
sur la décadence de l’empire.
Dans la décadence de la civilisation romaine, que sont devenus la ville de’ Rome et ses habitants? Sur ce point, le livre d’Ammien satisfait dans une certaine mesure notre curiosité. Dans deux importants chapitres (1), et çà et là, au cours de son récit, Ammien nous a donné des détails assez abondants sur les mœurs de la population de Rome, du Sénat et du Peuple, selon l'antique formule.
Rome, bien que délaissée par la plupart des empereurs, est demeurée pour Ammien le centre du monde. Quels que soient les événements qui agitent ou bouleversent la Gaule, l'Asie ou l'Afrique, l'écrivain, tout plein de l’idée et de l’image de la « Ville Éternelle », n'oublie pas que l'intérêt principal de son livre est qu'il continue à dérouler les destinées de Rome et de son peuple. Les armées, les généraux , les gouverneurs de provinces ne sont théoriquement que les humbles serviteurs des habitants des sept collines, de ceux qui composent où qui s’imaginent composer la glorieuse descendance de Romulus.
Cette population vaniteuse se croit encore vraiment la maîtresse
(1) Amm., 14, 6 et 28, 4.
de l'univers. Les empereurs ne font rien pour détruire cette illusion ; ils l’entretiennent plutôt. |
Ammien serait heureux que Rome n’eût pas cessé de mériter, par le bon renom de ses vertus, de rester la tête et le cœur de l'empire. Il paraît penser qu'autour de Rome et de son prestige pourrait se reconstituer, dans l'empire trop vaste et trop dispersé, l’unité rompue. Volontiers dirait-il avec saint Jérôme : « Où sera le salut, si Rome périt? Quid saloum est, si Roma perit? » (1) Aussi de quelle douleur n'est-il pas saisi quand il se trouve en face de la réalité! Il est obligé de constater que la capitale du monde n’est plus peuplée de Regulus et de Catons; c’est alors qu’il prend le ton d’un satirique morose pour s'élever, comme autrefois Juvénal, contre la corruption du Sénat et du Peuple (2). -
Ce n'est pas sans dessein que nous rapprochons le nom de Juvénal du nom d’Ammien. En effet, dans les pages auxquelles nous faisons allusion, l'historien rappelle sans contredit le poète. I1 se fait, comme lui, peintre satirique de mœurs.
Ammien Marcellin est-il un moraliste à l'esprit fin, au regard aiguisé ? D’après ce que nous savons déjà de lui, nous pouvons répondre que non. Cependant on rencontre chez lui un certain nombre de remarques justes et d'observations délicates. Est-il un de ces écrivains qui, dépassant leur temps, abondent, comme Tacite, en remarques d’une valeur universelle? Pour cela, il faut avoir, outre la finesse, de la profondeur. Ammien n'en manque pas absolument. On dirait plutôt qu'il n'ose pas en avoir. Ses maximes de philosophie générale sont presque toutes empruntées à ses auteurs favoris, à Cicéron principalement.
Juvénal, lui non plus, n’est pas un observateur à l'œil
(1) Saint Jérôme, Lellre à Ageruchiam, éd de la Patrologie de Migne, I, p. 1059.
(2) Cf. les deux chapitres indiqués page 168, note 1.
très exercé, ni un philosophe bien profond. IL a le goût de la rhétorique, comme Ammien. Mais c'est un metteur en scène incomparable, en définitive un artiste puissant. S'il a dla vue épaisse et la main lourde, il possède des qualités de coloriste qui sont de premier ordre. Aiïmant l'effet, il a dû lui sacrifier sans grands scrupules un peu de la vérité. Du reste, son métier de satirique s’accommode, sinon de mensonge, du moins de quelque grossissement. Il est un mauvais modèle pour un véritable historien de mœurs. Or Ammien j'a imité, l’a même quelquefois suivi de près. On ne peut s'y tromper. Une première lecture suflit pour en être assuré.
Au milieu du IVe siècle, la ville de Rome semble s'être isolée de plus en plus du reste de l'empire. La cité glorieuse se complaisait dans l'abandon où la laissaient les empereurs, assez semblable à un illustre vieillard qui, pensant avoir assez fait pour sa renommée, ne songerait plus qu'à vivre pour luimême, sans souci des autres, désormais dédaigneux de l’action.
Le peuple de Rome vivait tranquille, « agebat tranquillius populus, » selon l'expression d'Ammien (1). Si quelquefois des accès de mécontentement le poussaient jusqu'à l'émeute, c’est que les préfets chargés de sa subsistance ne lui avaient pas fourni suflisamment, à son gré, les moyens de goûter pleinement cette paix qu'il chérissait avant tout. Il oubliait volontiers l'existence des empereurs, ne désirant pas les connaître. Lorsqu'Ammien raconte l'entrée triomphale de Constance à Rome, ïl fait remarquer que les habitants n'avaient jamais espéré ni désiré pareil spectacle, « populo haec vel simile quicquam videre nec speranti unquam nec optanti (2) ».
Cette situation particulière, cette indifférence à l'égard du reste de l'univers, donnaient à la population de Rome un caractère froidement égoïste et dédaigneux. Cet égoïsme se
(4) Amm., 46, 40, 2.
(2) Id., ibid.
manifestait par un manque absolu de considération pour les étrangers (1). Ammien en fut choqué, en souffrit peut-être. Les reproches qu'il adresse à ce sujet aux riches Romains ont je ne sais quoi d’aigre et d’amer : « Ils s’imaginent avoir » comblé de politesses un étranger, même s'ils lui sont rede- » vables de quelque service, en lui demandant quels bains il » fréquente ou chez qui il prend son logement » (2).
Le petit peuple lui-même affectait de mépriser tout ee qui n’habitait pas la grande ville. « Le peuple, au théâtre, dans » le but de faire du vacarme, réclame quelquefois l'expulsion » des étrangers, de ces étrangers qui ont toujours été le plus » ferme soutien de Rome » (3). Il est possible qu'Ammien, en sa qualité d’étranger, ait eu à souffrir, à Rome, de cette impertinente vanité.
Les invectives d’Ammien Marcellin contre le luxe des Romains présentent naturellement des analogies avec certains passages des écrivains chrétiens. De même que le poète Prudence, l’historien reproche à ses contemporains de se couvrir d’étoffes somptueuses, aux couleurs vives, au tissu brodé ‘de figures d'animaux (4). 11 se rencontre avec saint Jérôme quand il s’emporte contre ces opulents patriciens qui encombrent les rues du cortège turbulent de leurs valets et de leurs eunuques (5). Pour lui comme pour les Pères de l'Église, la
folie du luxe est la grande plaie de la société romaine.
(4) Amm., 44, 16, 22 : Vile esse quicquid extra urbis pomaerium nascitur aestimant praeter orbos et caelibes. 5
(2) Id., 28, 4, 10.
(3) Id., 28, 4, 32.
(4) Id., 44, 6, 9: Tunicae effigiatae in species animalium multiformes. Cf. Prudence, Hamartigenia, v. 287 : Vellere non ovium, sed Eoo ex orbe petitis Ramorum spoliis fluitantes sumere amictus Gaudent, et durum sceutulis perfundere corpus. Additur ars, ut fila herbis saturata recoctis Illudant varias distincto stamine formas.
(5) Amm., 14, 6, 16. Cf. saint Jérôme, Epist. ad Furiam, Migne, I, p. 556: Noli in publicum subinde procedere, et spadonum exercitu praeeunte, viduarum circumferri libertate.
On trouverait des développements du même genre un peu partout dans Juvénal. Lui aussi nous met sous les yeux des patriciens dédaigneux d'autrui, efféminés, indolents, attifés comme des courtisanes. Seulement, le poète, plus pratique, plus spirituel et moins naïf que l’historien, ne fait pas, comme lui, profession de mépriser la richesse. Au contraire, il a sur la pauvreté ce mot ironique et amer que tout le monde connaît : « Le pire mal de la pauvreté, c’est de rendre les gens ridicules »; et Juvénal a dû se soucier de ne point paraître ridicule. Les pensées d’Ammien ne sont pas si subtiles. |
Les nobles Romains du IVe siècle, selon Ammien, font fi de la science, des lettres, de la philosophie. Les bibliothèques sont. fermées. On chasse les philosophes et l’on entoure de prévenances les danseuses et les courtisanes. Ces reproches déclamatoires ne sentent-ils pas un peu le lieu commun ? L'activité littéraire était-elle si faible dans la ville où enseignaient les Donat et les Servius, dans le milieu où vivait un Symmaque ? La rhétorique n’était pas plus méprisée à Rome qu’à Constantinople, qu'a Nicomédie, qu'à Antioche, qu'à Athènes. L’observation d’Ammien est peut-être superficielle. Rome n'est plus la Rome de Caton le Censeur; mais serait-elle devenue une ville inintelligente ? Nous ne le croyons pas (r). La situation des professeurs de rhétorique et de grammaire est meilleure dans tout l'empire qu'à l’époque où Juvénal écrivait sa septième satire; car les sophistes, comme on les appelle maintenant, font assez de bruit et mènent assez grand train, témoin l'illustre Libanius.
Le luxe de la table égale le luxe des vêtements. La sobriété est une vertu de plus en plus rare. La conséquence est que
les médecins deviennent de plus en plus nécessaires, remarque
(1) Cf. dans Boissier, La fin du paganisme, le chapitre sur Symmaque.
Ammien (1), qui paraît avoir regretté en toute sincérité la sobriété légendaire des premiers âges de Rome. Des amphi-. tryons vaniteux font apporter sur la table des balances, afin de peser le poisson que l’on sert. Ce trait rappelle le turbot de Domitien. |
Nous rencontrons également dans Ammien les captateurs de testaments, les gens qui font la chasse à la fortune des veuves avares, comme dit Juvénal. Ce ne sont pas là des traits de mœurs bien particuliers. Tous les moralistes de tous les temps ont dénoncé et flétri les basses manœuvres des coureurs d'héritages. Mais quand des empereurs romains, comme Néron ou Domitien, se livraient à ce genre de chasse, la chose avait un peu plus de saveur. |
Cependant, ne soyons pas injustes pour Ammien Marcellin. Il n'est pas toujours si lourd ni si gauche dans son rôle de moraliste. En quelques traits sobres et justes il a bien fait ressortir l’immense vanité de la vie à Rome au IVe siècle (2).
Les contemporains d’Ammien furent atteints du vice commun à toutes les civilisations avancées. Ce vice, c’est le besoin impérieux de paraître, besoin qui fait les existences creuses et superficielles, comme un ver vide une noisette, laissant la coquille à peu près intacte. Les sentiments en sont frappés d'une incurable médiocrité. Les amitiés deviennent des associations d'intérêts (3), des liaisons nouées au jeu. Les plus cuisantes douleurs sont causées par des blessures d’amourpropre. C'est une souffrance que de n'avoir pas été invité à une fête, à un diner, de n'avoir occupé dans une cérémonie
que la seconde place. A ne plus aimer que soi, on devient
(1) Amm., 22, 16, 18 : Medicinae, cujus in hac vita nostra nec parca nec sobria desiderantur adminicula crebra.
(2) Cf. Amm.., 28, 4, 21 et passim.
(3) À ce Res Ammien cite une phrase de Cicéron, de Ana 21 : Amicos tanquam pecudes eos potissimum diligunt ex Abe se sperant maximum fructum esse capturos. Cf. Amm., 28, 4, 26.
lâche. Sait-on son ami atteint d’une maladie contagieuse, on n'ose aller le voir. On envoie un esclave, auquel on: fait soigneusement prendre un bain à son retour (1).
En rapportant avec une indignation non simulée ces traits où l’amertume d’un La Rochefoucauld aurait trouvé son compte, Ammien n'est plus un rhéteur ampoulé, un pâle imitateur de Juvénal, mais un moraliste à l'âme droite et au cœur chaud.
Frivoles sont les patriciens, frivole est le peuple. Cest toujours à peu près la même plèbe, qui n'a guère changé depuis Néron, sinon qu’elle est de plus en plus mélangée, de plus en plus parèsseuse, de plus en plus livrée à de bas appétits (2). Comme au temps de Juvénal, le peuple de: Rome remet à l'administration le soin de pourvoir à sa subsistance. Les distributions de blé, de vin, les brillants spectacles du cirque le nourrissent, l'’amusent, le contentent. Mais les préfets doivent veiller à ce que les distributions se fassent régulièrement, les magistrats à ce que les jeux soient bien ordonnés et splendides. Sinon, l’émeute éclate, bruyante, parfois même terrible. La populace fit trembler bien des préfets de Rome. Symmaque vit incendier sa luxueuse propriété transtibérine pour un mot imprudent qu'on lui attribuait (3).
Tout a été dit sur la passion des Romains de la décadence pour les spectacles, pour les courses, pour les combats de gladiateurs. Acteurs et cochers sont les favoris que la foule adule, les souverains qu’elle honore. Elle exige pour eux une
large part des libéralités que distribuent les magistrats entrant
(1) Amm.., 14, 6, 23.
(2) Id., 28, 4, 29 : Hi (le peuple) omne quod vivunt, vino et tesseris impendunt et lustris et voluptatibus et spectaculis ; eisque templum et habitaculum et contio et cupilorum spes omnis Circus est Maximus.
(3) Id., 27, 3, 4: Domum ejus in transtiberino tractu pulcherrimam incenderunt, ea re perceiti quod vilis quidam plebeius finxerat illum dixisse, sine indice ullo vel teste, libenter se vino proprio calcarias exstincturum, quam id venditurum pretiis quibus sperabatur,
en charge (1). Elle les défend contre la justice au mépris des lois (2).
Tous les écrivains chrétiens ont flétri ces folies en de longues et énergiques invectives. Ammien n’a pas leur éloquence, mais il n’est pas moins sévère qu'eux (3).
Si cette population insoucieuse avait conservé une qualité, c'était une qualité toute superficielle, une ironie mordante et gaie dans les propos et dans l'attitude, qui amusa Constance lors de sa visite à Rome (4). Cette même liberté de langage et d’allures avait, selon Lactance, vivement déplu à Dioclétien (5). Ammien, avec son habituelle gravité, partageait, sans nul doute, l'opinion de ce dernier empereur.
Ammien Marcellin a résumé son impression sur Rome et sur les Romains dans une phrase significative : « On ne peut » plus rien faire à Rome de mémorable ni de sérieux » (6). La phrasé est sévère. Elle nous paraît dépasser la vérité. N'est-ce pas en effet à Rome qu'Ammien lui-même a composé son histoire”? N'est-ce pas à Rome qu'il en lut les principaux passages, et qu'il trouva des auditeurs pour l’écouter et pour l’applaudir ?
Il n’en reste pas moins vrai que la frivolité est désormais la loi commune de l'existence, non seulement à Rome, mais dans tout l'empire. La société païenne se meurt d’insouciance
et de légèreté. N'était-ce pas pour échapper à la contagion
(1) Amrm., 27, 3, 6.