‹ Ammien Marcellin Étude d'histoire littéraireChapitre 16 sur 26 · C7 TT · texte numérisé non relu

C7 TT

pareils et d’aussi tristes bouleversements se sont souvent

) produits. Des régions ignorées que baigne l'Océan, les Teu-

Ne

(1) Amm., 31, 4, 5: Et navabatur opera diligens ne qui romanam rem eversurus relinquerelur, vel quassatus morbo letali.

(2) Id., 31,4, 6: [ta turbido instantium studio orbis romani pernicies ducebatur.

(3) Id., 31, 5, 11 sqq: Negant antiquitatum igpari tantis malorum tenebris offusam aliquando fuisse rempublicam, sed falluntur malorum recentium stupore confixi, ete.

Dautremer. — 12.

tons, avec les Cimbres, ont tout à coup inondé l'Italie ; mais, après avoir infligé à la république romaine d'immenses désastres, vaincus à la fin par des généraux éminents, et extirpés du sol de lItalie, ils connurent, au prix des suprêmes défaites, ce que peut la valeur militaire mise au service de l'habileté. Il en fut de même sous l'empereur

Marc-Aurèle. » Ici se place une phrase dont le texte est

inexplicable, mais dont le sens n’est pas douteux : Les Barbares

coalisés se levèrent, à cette époque, en masse, prirent et rava-

gèrent un grand nombre de villes; « mais bientôt, après des

pertes déplorables, nos affaires furent rétablies entièrement, parce que la sobre antiquité n’avait pas encore été infectée par le poison d’une vie molle et dissolue, parce qu’elle n’était pas toute ardente au luxe de la table ou aux profits criminels, et parce que tous, petits et grands, unis entre eux, couraient d'une ardeur unanime à la gloire de mourir pour la république, comme on court au calme d’un port.

» Avec deux mille navires, des hordes de nations scythiques forcèrent le Bosphore; elles envahirent les rivages de la Propontide, et firent en vérité de grands massacres sur terre et sur mer; mais après avoir perdu la plus grande partie des leurs, elles retournèrent dans leur patrie. Les empereurs Decius, le père et le fils, furent tués en combattant contre les Barbares. Les villes de la Pamphylie furent investies, plusieurs îles dévastées ; toute la Macédoine fut incendiée. Une multitude d'ennemis assiégèrent longtemps Thessalonique et Cyzique. Anchialos fut prise, et, à la même époque, Nicopolis, que l'empereur Trajan avait fondée pour être le témoignage de sa victoire contre les Daces. Après des défaites nombreuses et terribles reçues et infligées, Philippopolis fut détruite, et on égorgea, si les annales ne mentent pas, cent

mille hommes dans ses murs. Les ennemis se répandirent en

» toute liberté à travers l'Épire, la Thessalie et la Grèce » entière. Mais Claude (1), ce glorieux empereur, monta sw: » le trône; et, après sa mort héroïque, les envahisseurs, » chassés par Aurélien, cet homme énergique, ce justicier » sévère, se tinrent en repôs pendant de longues années, » On ne vit plus dans la suite que quelques rares bandes » de brigands qui pillaient leurs voisins, non d’ailleurs sans » en pâtir. »

Si donc la fortune de l’empire paraît à Ammien très compromise, si les maux présents sont tels que, ( lors même que » l’empereur serait un Marc-Aurèle, à peine pourrait-il adoucir » les misères de la république sans l’aide de collègues sem- » blables à lui, et sans une grande sagesse dans les des- » seins » (2), cependant il trouve encore dans le rappel du passé une raison d’espérer : c’est dire qu'il ne croit pas tout perdu. IL est vrai que, selon lui, les empereurs sont sans clairvoyance, les généraux sans habileté, les soldats sans courage, les citoyens sans énergie. Mais l'imitation des ancêtres, le relèvement moral des citoyens remédieraient peut-être à toutes ces insuflisances.

Il n’est pas sans intérêt de rapprocher du XXXI° livre d'Ammien le discours de Libanius adressé à Théodose en 379 sur la nécessité de venger Julien, rec rpwsias ’IouAavod, Ce discours a été écrit sous l’impression du désastre d’'Andrinople. Autant qu'Ammien, Libanius déplore les désordres qui sont la conséquence des invasions barbares, mais il ne partage pas son opinion sur les soldats et les généraux romaiïms. Au contraire, il les défend et il répond par avance aux récriminations

de l'historien. « Il en est qui accusent les généraux, d’autres

(1) I s’agit de Claude Il.

(2) Amm., 31, 19, 19: Eo temporé quo, etiamsi imperium Marcus regeret Antoninus, aegre sine collegis similibus et magna sobrietate consiliorum lenire luctuosas reipublicae poterat casus.

» les soldats, reprochant à ceux-là de n’avoir pu instruire leurs » troupes, à ceux-ci d’être naturellement lâches...….. Qu'on ne » me parle pas de lâcheté, de mollesse ni d’incurie; qu’on ».ne prétende pas que les Barbares valent mieux que nous. » Les soldats et leurs chefs n'ont pas dégénéré. Pour lhabileté » et le zèle ceux d'aujourd'hui égalent ceux d'autrefois, et leur » amour de la gloire est tel qu'ayant à lutter contre la chaleur, » la soif, le feu et le fer, ils ont jugé la mort préférable à la » fuite. Pourquoi donc les Barbares nous ont-ils vaincus? » C'est qu'un dieu irrité contre nous me semble avoir com- » battu pour eux. Et je dirai la cause de cette colère » (x). La cause de cette colère, c’est que Julien a été tué non par un ennemi, par un Perse, mais par un traître, par un Romain, par un chrétien, et que Julien n’a pas été vengé. IL faut une expiation. Julien vengé, les dieux s’apaiseront. Tel est le remède aux misères présentes que Libanius propose avec éloquence à un empereur chrétien. C’est, de sa part, l’indice d’une conviction bien profonde, et d’une naïveté sans bornes. Du moins pense-t-il qu'il existe un moyen eflicace de sauver l'empire. Au fond, l’idée de Libanius est non-seulement que Julien a été victime des chrétiens, mais aussi que tous les malheurs de l’État proviennent du christianisme, et qu'ils ne cesseront qu'avec la restauration du culte des dieux. C’est cette idée qui fut combattue avec tant de passion par les écrivains chrétiens, par saint Augustin, par Orose, par saint Jérôme, par Salvien.

La distance qui sépare Libanius, païen d’une foi vive, pur disciple de Julien, et Ammien Marcellin, est considérable. Le premier, se plaçant à un point de vue étroit et spécial, considère que le retour à une religion défaillante est nécessaire

au salut de l'État. La raison qu'il donne de la décadence est

(4) Libanius, xept timwofas ‘Iouuevod, éd. Reiske, t. II, p. 29-31.

dans son esprit assez forte pour le dispenser d'en chercher d’autres. Sa conviction est faite; elle est inébranlable, L'empire est perdu par le christianisme; seule une renaissance du paganisme le sauvera.

Les sentiments d'Ammien ne sont pas aussi nets. Ce n’est pas à la nouvelle religion qu'il fait porter la responsabilité des malheurs publics, mais bien à l’affaissement moral de ses contemporains, devenus incapables de repousser les attaques des peuples barbares, Comme il n’est pas loin de penser que cet affaissement est irrémédiable, il comprend que la situation est grave. Plus observateur, plus réfléchi que le rhéteur, il paraît plus attristé devant l'avenir. Il pressent une catastrophe, mais son patriotisme romain répugne à la prévoir et à la prédire. Aussi cherche-t-il à s’aveugler lui-même, et l’histoire du passé lui en fournit le moyen. Le souvenir des malheurs évités, des défaites réparées par la force d'âme et par l'énergie des ancêtres l'anime, l’exalte, le rassure pour un moment. Que cette énergie, que cette force d’âme renaissent, et l'empire est encore sauvé. C’est alors qu'il s’emporte contre ces ignorants figés dans la stupeur, s{upore confixi, qui, croyant que Rome n'a jamais couru de pareils dangers, demeurent plongés’ dans un morne désespoir, persuadés qu'ils sont de l'inutilité de tout effort.

Pourtant le sentiment public se montrait plus clairvoyant que l'érudition déclamatoire de l'historien. Les leçons du passé n'étaient pas applicables à la crise présente. Ammien ne le voit pas, ou ne veut pas le voir. Qu'importaient les exploits accomplis au temps de Marius, de Marc-Aurèle et d’'Aurélien ? Les comparaisons ne sont pas valables entre des époques toutes dissemblables. L’historien fait preuve d’un jugement trop court. Il ne saisit qu'une petite portion de la vérité. Il regimbe

en vain contre les nécessités historiques qui condamnent l’em-

pire. L'empire meurt d’avoir été trop vaste, trop diflicile à faire durer. Il meurt d’avoir trop vécu, et non pas seulement du manque d'énergie de ses défenseurs. Les. exemples qu'Ammien est allé chercher dans l’histoire ne lui ont offert que de vaines illusions, des espérances menteuses, mais aussi,

et heureusement, quelques consolations.

Page 1