CHAPITRE XI
La science d’Ammien Marcellin,
Ammien est avant tout un moraliste. Pourtant il se pique d'être aussi un savant. Rappelons-nous son dédain pour le vulgaire ignorant, dédain de pédant parfois. Rappelons-nous quel étalage il fait de ses souvenirs historiques. Sa science ou, si le mot paraît, dans la circonstance, exagéré, son savoir se manifeste encore plus expressément par des digressions sur des sujets variés. L'art militaire, l’astronomie, l’histoire naturelle et surtout la géographie en constituent la matière. Sur un peu plus de six cents pages que compte l’œuvre d’Ammien, ces digressions en remplissent environ quatre-vingts, dont une soixantaine sont attribuées à la géographie.
Nous ne pousserons pas à fond la critique de ces digressions. Cette critique a été faite, au moins pour les plus importantes. Mommsen, Gardthausen (1) ont étudié et apprécié les connaissances géographiques d'Ammien; ils en ont recherché les sources. M. Gimazane (2) a résumé très clairement leurs opinions et leurs conclusions, et il y a ajouté, de son fait, d'excellentes remarques (3).
(1) Th. Mommsen, Ammian’s geographica, Hermès, t. XVI (1881). Gardthausen, Conjectanea Ammianea, Kiliae, 1869.— Die geographischen Quellen des Amm. Marcell., Leipzig, 1873.
(2) Gimazane : Ammien Marcellin, sa vie et son œuvre, ch. IV, p. 210 sqq.
(3) Signalons également la thèse latine de M. Malotet, récemment parue :
De Ammiani Marcellini digressionibus quae ad exlernas gentes pertineant. Paris, 1898.
Nous ne pouvons pas cependant les laisser complètement de côté. Elles contribuent pour leur part à nous faire connaître la personnalité littéraire d’Ammien, que nous nous sommes donné la tâche d'analyser. Il nous faut donc ÿ chercher ce qu'elles contiennent d'indications sur ses habitudes de pensée, sur sa méthode de travail.
Nous commencerons par examiner celles de ces digressions qui n’ont pas pour objet la géographie. L'’énoncé des sujets qui y sont traités laisserait croire qu’Ammien possède un savoir encyclopédique. IL y est question des obélisques et des hiéroglyphes, des tremblements de terre, des causes de la peste et de ses différentes formes, des éclipses de soleil et de lune, de l’arc-en-ciel, des machines de guerre, des palmiers, des comètes, des années bissextiles. On s’aperçoit d’ailleurs très vite qu'aucune de ces matières si diverses n’est approfondie. Ces digressions sont assez courtes, d’une science superficielle. Elles sont composées des notions communes que tout homme d’une instruction générale suflisante peut et doit posséder.
Les hasards du récit les amènent. L’historien rappelle-t-il l'érection d’un obélisque à Rome, ce lui est une occasion de nous apprendre ce qu'il sait des obélisques et de l'écriture hiéroglyphique qui en occupe les parois (1)? Il le fait en peu de mots. Il décrit la forme des obélisques, puis, après avoir dit en quoi consiste l’écriture hiéroglyphique, il en donne deux exemples : « Au moyen du vautour, les Égyptiens repré- » sentaient le mot « nature », parce que la science déclare » qu'on ne saurait trouver de mâles parmi ces oiseaux; par » l’image d’une abeïlle confectionnant le miel, ils désignent le » roi, montrant par là qu’un chef doit, avec la douceur, pos- » séder aussi laiguillon. » Nous ne nous portons pas garant
de la justesse de ces explications. Ammien emprunte ensuite
(1) Amm., 17, 4, 6 sqq.
à Hermapion la traduction grecque des inscriptions taillées dans les faces de l’obélisque du Circus Maximus, et la transerit sans commentaires.
Le récit d'un tremblement de terre à Nicomédie est suivi d’une dissertation sur ces phénomènes (1) : « Je pense que » c'est le moment d'indiquer en quelques mots les conjectures » que les anciens ont formées sur les tremblements de terre. » Après un bref exposé des opinions d’Aristote, d'Anaximène, d'Anaximandre, voici venir les mots techniques caractérisant les formes différentes que peut présenter la catastrophe : brasmatiae, bouillonnements; climatiae, mouvements obliques ; chasmatiae, effondrements avec crevasses ; mycematiae, mugissements dans le sol.
Ea peste se déclare dans Amida. Ammien «( exposera brièvement l'origine de ce genre de maladies (2) ». 11 nomme ses autorités, Thucydide, Homère, et explique les trois mots grecs latinisés qui désignent les différentes sortes de peste : pandemus, epidemus, loemodes.
A propos d'une éclipse de soleil, l'historien ne se contente pas de parler, en termes d'ailleurs assez obscurs, des éclipses du soleil et de la lune, en invoquant le témoignage de Ptolémée (3); mais il ajoute quelques détails sur les phases de la lune. Le morceau est semé de mots techniques auxquels est conservée leur forme grecque. L’éclipse relatée comme totale par Ammien n'était que partielle. La confusion a été récemment signalée. La table des éclipses ne donne pour l’année 360 qu'une éclipse totale de soleil, visible seulement en
Australie (4).
(4) Amm., 17, 7, 9-44.
(2) Id., 49, 4, 1.
(3) Id, 20, 3, 1-12.
(4) Max Büdinger : Ammianus Marcellinus und die Eigenart seines Geschichtswerkes, Vienne, 1895, p. 40.
Le morceau sur l’are-en-ciel (1) contient l'explication de la forme et des couleurs de l’arc d’après les notions communes, ut terrenae existimant mentes. |
Ammien est un soldat. L'art militaire l’intéresse. Aussi décrit-il assez longuement les machines de guerre, baliste, onagre, bélier, etc. (2).
Quelques phrases élégantes sur Je mariage des palmiers agrémentent le récit de la marche de Julien à travers la Mésopotamie (3).
Sur la nature des comètes, Ammien résume ses lectures en une demi-page, dans laquelle sont notées les opinions divergentes des savants (4).
L'explication exacte, notitia certa, de ce qu'est l’année bissextile, et l'exposé des raisons qui l'ont fait adopter sont d’un style clair et aisé. Un court historique de la réforme du calendrier romain les accompagne (5).
Avons-nous besoin de dire que cette science superficielle est en général une science de manuel? L'expression même n'appartient pas toujours à Ammien. Témoin quelques phrases sur l’histoire du calendrier romain que l’on retrouve textnellement chez Solin (6). Que l’on adopte ou non l'opinion de Mommsen, à savoir qu'Ammien n'a pas copié directement Solin, mais qu'il a puisé à la même source que lui (7), dans un manuel dont les œuvres de Pline l'Ancien auraient formé le fond, il n’en reste pas moins que rien n’est original dans ces quelques pages d'Ammien.
Quels motifs l'ont poussé à introduire dans son histoire
(1) Amm., 20, 11, 26-30.
(3) Id., 24, 3, 12-13.
(4) Id., 25, 10, 2-3.
(5) Id., 26, 1, 8-14.
(6) 1d., 26, 1, 42. — Solin, éd. Mommsen, 189%, p. 11, 2-3 sqq. (7) Solin, ibid., p. x1Ix, sqq.
ces détails plus ou moins scientifiques ? A-til voulu faire parade de son savoir ? Oui, sans doute, mais ce ne fut pas son dessein unique. Il a cru aussi qu’il était de son devoir de ne rien omettre qui pût instruire ses auditeurs et ses lecteurs. Nous avons dit jusqu'à quel point la tournure de son esprit était didactique. Il n’est pas sans s’apercevoir qu’il sort de son rôle en s’attardant à des notions qui ne sont point du domaine de l'histoire. (« Sur les comètes, dit-il, j'ai lu encore bien des choses » chez ceux qui connaissent la science de l’univers, mais je ne » puis les exposer ; mon but est autre » (1). Mais son tempérament est plus fort que sa raison. Il ressemble assez à un professeur qui, au cours d’une leçon, à propos d’un mot énoncé en passant, s'engage volontiers dans une courte digression, afin de ne rien laisser d’incertain dans l’esprit de ceux qui l’entendent.
Dans le cours de ces digressions, Ammien fait preuve d’un manque de goût qui se marque principalement par labus des mots techniques. On dirait qu'il a le dessein de faire valoir la sûreté et la précision de sa science, qu’il devrait reconnaître pour superficielle. Il ne sait pas faire le départ de ce qu'il faut dire et de ce qu’il faut taire. Il tend à devenir ce que sera le chroniqueur au moyen-âge, mêlant aux faits historiques le fatras de ses connaissances confuses. Ammien n’est
pas encore descendu jusque-là, mais il est sur la pente.
Les digressions géographiques ont une tout autre importance. Elles ont été introduites dans son livre en vertu d’une idée juste, à savoir que la géographie, auxiliaire naturelle de l’histoire, n’est nulle part plus à sa place que dans une œuvre comme la sienne, remplie en majeure partie par le récit d’expéditions militaires. Elles sont au nombre de neuf, d’importance et de longueur inégales. Toutes sont intéressantes et
méritent d’être lues avec attention.
(1) Amm., 25, 10, 3.
D'abord, une description des Sarrasins (1), très-courte. Elle rappelle et complète des détails donnés antérieurement, mais qui sont perdus (2). Ce « peuple dangereux, qu'il est à » souhaiter que les Romains n'aient ni pour ami, ni pour » ennemi », est peint vivement dans son existence nomade, dans ses habitudes d'oiseaux de proie, miluorum rapacium similes. Ammien s’est d’ailleurs trouvé en contact avec eux (3).
Les trois pages consacrées aux provinces d'Orient (4) forment un mélange curieusement composé de légende et d'histoire. Nous y lisons entre autres comment Tarse fut fondée par Persée, fils de Jupiter et de Danaé; eomment Césarée de Palestine fut bâtie par Hérode, en l'honneur d'Octave Auguste; comment Chypre fut occupée par Caton. dans des circonstances plutôt fâcheuses pour l'honnêteté romaine (5). La description géographique est courte, parfois assez caractéristique.
Nous ne mentionnons que pour mémoire les quelques lignes insignifiantes relatives au lac de Constance (6).
La Gaule est décrite en huit pages (7). Le morceau, d’un grand intérêt, est connu. Il est bien composé, comprend d'abord les origines légendaires des Gaulois, d’après l'historien Timagène, avec quelques remarques sur leurs croyances religieuses, sur les bardes, les eubages et les druides, puis
la géographie proprement dite : les limites, avec une descrip-
(1) Amm., 44, 4.
(2) [d., ibid. : Super quorum moribus licet in actibus principis Marci et postea aliquotiens memini rettulisse.
(3) 1d., ibid.: Plerosque nos ‘vidimus frumenti usum et vini penitus ignorantes.
(4) Id., 44, 8.
(5) Id., ibid.: Nec piget dicere avide magis hanc insulam populum romenum invasisse quam juste.
(6) Id., 15, 4, 1-6.
(OL BE ESS ART 6 re
tion des Alpes et de leurs routes, qui est nette, circonstanciée, pittoresque; ensuite l’'énumération rapide des diverses pr'ovinces et des villes principales, à laquelle Ammien pense qu'il est convenable de joindre une demi-page sur le Rhône (1). Le portrait des Gaulois est coloré. Quelques traits sont même poussés jusqu'à la caricature. Les femmes gauloises sont représentées comme de puissantes viragos, plus insolentes et plus batailleuses que leurs maris, et capables, dans les rixes, de jouer des pieds et des poings ; elles sont comparées à des catapultes (2). Mais lorsqu'Ammien rappelle le sonore et violent parler des Gaulois, leur propreté, leur résistance à la fatigue, leur goût de la guerre et du vin, il le fait en des termes simples et justes; il rapporte des impressions personnelles, recueillies au cours de ses voyages. Quelques mots sur la conquête de la Gaule par les Romains lui servent de coriclusion.
En abordant la description du littoral de la mer Égée et du Pont-Euxin (3), Ammien déclare qu’il va résumer sés souvenirs et ses lectures, visa vel lecta. A chaque pas, sur son parcours, se lèvent les souvenirs des temps héroïques. Le vaisseau des Argonautes a longé ces côtes. Les guerriers, au retour de Troie, ont erré sur ces rivages, y semant la légende. Nous sommes en pleine géographie mythologique et légendaire. L'auteur s’attarde aux récits fabuleux des vieux poètes. 11 raconte les démêlés des Amazones avec les Athéniens. Arrivé à la Tauride, il rappelle les cruautés du culte de Diane. Parmi les renseignements géographiques intéressants, nous relevons ce qu'il dit des Scythes et de leurs mœurs, des
bouches du Danube, du régime du Pont-Euxin. Cette digression
(4) Amm., 45, 11, 16: Silere super Rhodano, maximi fluminis nomine, incongruum est et absurdum.
(2) Id., 45, 12, 1.
(3) Id., 22, 8.
est longue, assez mème pour que l'historien eroie devoir s'en excuser (1).
Après quelques notions sur le bœuf Apis, Ammien se propose de nous faire part, au sujet de l'Égypte (2), de ce qu'il a vu, visa pleraque narrantes; car il renonce à se débrouiller dans les fables des poètes et les contradictions des géographes. IL détermine assez mal la position géographique de l'Égypte, disant, par exemple, qu’elle est bornée au sud par les Syries, et plaçant à l’est Éléphantine, Méroë et les Éthiopiens. 11 s'étend longuement sur le Nil, le mystère de ses sources, son régime, la faune de l'Égypte, le. crocodile, l'hippopotame, l'ibis, les serpents. Quelques-uns des détails qu'il donne se retrouvent textuellement chez Solin (3). C'est dans Hérodote qu'Ammien a lu combien fut diflicile la construction des pyramides. Mais le morceau capital de sa digression sur l'Égypte est relatif à Alexandrie, la reine des cités, pertex omnium civitatum. L’éloge de la science alexandrine est magnifique et plein d'enthousiasme. Ammien a eu l'esprit remué et le cœur pris par cette admirable activité intellectuelle qui a régné à Alexandrie depuis sa fondation. Une demi-page lui suflit ensuite pour peindre la race égyptienne, et résumer son histoire.
La digression la plus considérable et la plus importante
dans l’œuvre d’Ammien a pour objet la Perse (4). L'écrivain
(1) Amm., 22, 8, 48: Prolati aliquantorsum longius quam sperabamus.
(2) Id., 22, 14, 7 sqq.
(3, Prenons comme exemple une phrase sur le crocodile : Ami. 22, 45, 15 : Crocodilus.. exitiale quadrupes malum, adsuetum elementis ambobus, lingua carens, maxillam superiorem coñmovens solum, ordine dentium pectinato, perniciosis morsibus quicquid contigerit pertinaciter petens, per ova edens fetus anserinis similia. Cf. Solin, éd. Mommsen, p. 143 : Crocodilus malum quadrupes et in terra et in flumine pariter valet. Linguam non habet. Maxillam movet superiorem. Morsus ejus horribili tenacitate conveniunt, stipante se pectinatim serie dentium..... qualia anseris edit ova.
(4) Amm., 23, 6.
est ici sur son terrain. La Perse est le pays qu'il connaît le mieux, où il a combattu. Aussi pourra-t-il faire œuvre de critique et corriger les erreurs des géographes, ses devanciers, e quibus aegre vera dixere paucissimi. S'il est un peu long, ce sera dans l'intérêt de la science : quod autem erit paulo prolixior texlus, ad scientiam proficiet plenam.
Après un coup d'œil jeté sur l’histoire de la Perse, il fait une description complète du golfe persique, à laquelle succède l'énumération des provinces du royaume. Cette énumération n'est pas exempte de confusion. Il entremêle les renseignements sur les curiosités naturelles du pays, par exemple sur les sources à émanations, nombreuses en Assyrie, avec les souvenirs historiques, comme la lutte de Darius et d'Alexandre. Il rappelle volontiers par un mot qu'il a parcouru lui-même le pays ; cest ainsi qu'il se souvient d'avoir traversé les fleuves de l’'Adiabène, fluvii quos ipsi transivimus. 11 a constaté de visu que l'élevage des chevaux est prospère en Médie, ut scriplores anliqui docent, nosque vidimus. En conformité avec Solin, il fournit des détails circonstanciés sur les Sères et sur le commerce de la soie.
Le portrait qu'il trace, en finissant, de la population, et en particulier de l'aristocratie persane, est excellent. Elles sont peintes d'après nature, minutieusement, dans leur tenue, dans leurs habitudes. Il est fàâcheux qu'Amimien n'ait pas terminé cette digression sur ce portrait, plutôt que d’y avoir ajouté un paragraphe sur les perles et leur mode de formation, copié dans un manuel, et qui se trouve chez Soliñ (1).
« La description de la Thrace (2), dit Ammien, serait facile, » si les écrits des anciens concordaient ; mais ils sont remplis
» d’obscures contradictions. » Aussi, ayant quelques mots à
(1) Amm., 23, 6, 85 sqq. Cf. Solin, éd. Mommsen, p: 199-200.
(2) Amm., 27, 4.
dire sur l'histoire et la géographie de ces régions, il se contentera de résumer rapidement ce qu'il se souvient d'avoir vu, sufficiet ea quae vidisse meminimus expedire. Ce qui ne l'empêchera point d’ailleurs, quand l'occasion s’en présentera, de faire appel à l'autorité d'Homère, ut Homeri perennis auctoritas . docet.
La dernière de ces: digressions est relative aux Huns et aux Halains (1). Comme le remarque M. Max Büdinger (2), aucune indication ne permet d’inférer que l’auteur ait eu une connaissance personnelle de ces peuples. Du moins la description qu'il en donne, très travaillée, très littéraire, fait honneur à l’habileté, au talent de l'écrivain.
Telles sont ces digressions. Ammien les à composées, comme nous l'avons vu, de deux éléments, ses lectures et ses souvenirs personnels.
Quelles sont ses lectures? Les historiens, les géographes et les poètes. Je ne crois pas quil soit téméraire d’aflirmer que les poètes l'intéressent au moins autant que les géographes. Il n’a pas grande confiance dans ces derniers, et son esprit n'est pas suffisamment scientifique pour démèler la vérité parmi leurs contradictions. Aussi la partie proprement géographique des digressions est-elle en général sèche et faible. Pour ce qui est de l'histoire, ses renseignements sont presque toujours de bon aloi, d’ailleurs très succincts. Nous avons vu qu'il se complaisait aux récits légendaires qu'il a recueillis chez les poètes. Il est heureux de rencontrer sur son chemin un souvenir d'Homère. Ses descriptions géographiques sont souvent une occasion pour lui de montrer qu'il est un bon lettré, d'une culture assez étendue.
Mais les digressions empruntent le meilleur de leur valeur
(4) Amm., 31, 2.
(2) M. Büdinger : Ouvrage cité, p. 38.
aux souvenirs personnels d'Ammien, Il a voyagé à travers la Gaule, la Thrace, les provinces d'Orient, la Perse, et il raconte bien, dans des récits d’une allure vivante, ce qu'il a vu. Aussi la description pittoresque est-elle chez lui bien supérieure à la description géographique. De plus, la peinture des peuples et de leurs mœurs lui fournit la matière de développements soignés, écrits dans un latin qui rappelle parfois la langue classique.
On a relevé dans ces digressions quelques erreurs historiques. Ainsi, Ammien croit que la dynastie régnante en Perse de son temps est encore la dynastie des Arsacides (1), à laquelle avait succédé depuis déjà longtemps celle des Sassanides. Il fait d'Hystaspes, père de Darius, un roi (2). Ces erreurs graves témoignent d’une certaine légèreté. Les erreurs géographiques sont plus nombreuses. Nous n’en parlerons pas ; car elles ont été relevées avec soin dans l'ouvrage de M. l'abbé Gimazane, particulièrement en ce qui concerne la Gaule (3). Ce critique, cependant, a imputé à Ammien une erreur grossière qu'il ne nous paraît pas avoir commise. Il s’agit du passage des Alpes” par Annibal, que notre auteur rappelle dans sa description des Alpes. M. Gimazane dit : ( L’historien a tellement brouillé » les deux récits (de Tite-Live et de Polybe) qu’à la fin il nous » montre Annibal franchissant les monts, et puis s’élançant en » Italie le long de la Durance, comme si cette rivière était un » affluent du Pô et non du Rhône... per Druentiam flumen..…. » regiones occupavit Etruscas » (4). Sans doute le texte d’Ammien
manque de clarté et d'ordre, puisqu'il mentionne la Durance
(1) Amm., 93, 6, 6.
(2) Id., 23, 6, 32.
(3) Gimazane. Amm Marc., sa vie et son œuvre, p. 235 sqq.
(4) Id., ibid., p. 244. Voici le passage d’Ammien : Excisaque rupe in immensum elata, quam cremando vi magna flammarum acetoque infuso in solidam solvit, per Druentiam flumen gurgitibus vagis intutum regiones occupavit Etruscas. Amm., 15, 10, 11.
Dautremer. — 13.
après le passage de la montagne et non avant; mais y a-t-l là plus que de la confusion ? Nous ne croyons pas que ce texte suflise pour convaincre Ammien d'une erreur aussi invraisem-
blable que celle dont on l’accuse.
Pour nous résumer, ces digressions témoignent d'une grande bonne volonté scientifique de la part d’Ammien. Mais peutêtre dirait-on avec raison qu'elles se recommandent plus par leurs qualités littéraires que par leurs qualités scientifiques. Du moins elles attestent un effort, un désir de faire œuvre utile et sérieuse, Si les renseignements qu'elles contiennent sont quelquefois sujets à caution, encore doit-on reconnaître qu'une bonne partie d'entre eux ont une grande valeur, puisqu'ils sont le fruit des remarques personnelles d’un obser-
vatéur toujours sincère,