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CHAPITRE XII

La langue et le style d’Ammien Marcellin.

Remarques générales.

Anunien Marcellin est généralement considéré comme un écrivain à demi barbare, obscur et d’une lecture difficile. Nous verrons ce qu'il faut penser de cette barbarie et de cette obscurité. Ni l'une ni l'autre ne sont aussi grandes qu'on veut bien le dire. A propos de l'obscurité particulièrement, nous répéterions volontiers les paroles d'un ancien éditeur d'Ammien, Lindenbrog : ( Si quelquefois il plait moins, et s'il paraît obscur, mettons ces obscurités au compte, non pas de l'écrivain, mais de l'ignorance d’un lecteur incompétent. » Il faut aussi songer que le texte, en maint endroit, n’est pas sûr (1). Partout ailleurs, la pensée de l'écrivain est ordinairement facile à saisir. Qu'on réfléchisse aux difficultés que présente l'intelligence du texte de Tacite, et l’on conviendra qu'Ammien n’est guère plus malaisé à lire que le maitre des historiens latins. ÿ

La Jangue d’un écrivain porte toujours la marque de l'époque à laqueile il appartient. Si original que soit un auteur, à moins de parti-pris ou d'affectation, son vocabulaire

et sa grammaire ne différeront pas sensiblement du vocabulaire

(1) Voir dans l'ouvrage de M. Gimazane, p. 410, appendice CO, un clair résumé de la question des manuscrits d’Ammien Marcellin.

et de la grammaire de ses contemporains. Il faut cependant reconnaître que tout écrivain se façonne, dans une certaine mesure, une langue qui lui est propre, d’après son éducation, ses études, ses lectures. Il est donc nécessaire que nous insistions, avant d'examiner la langue d’Ammien, sur son éducation d'écrivain, sur ses lectures, sur ses imitations des auteurs grecs et latins. Ce que nous dirons s'appliquera en grande partie à son style aussi bien qu'à sa langue. Les influences qui s’exercent sur l'une se font sentir également sur l’autre. La langue et le style, bien que choses très distinctes, sont pourtant, dans des études de ce genre, si difliciles à séparer absolument, que nous n’aurons aucun scrupule à les

confondre quelquefois.

On ne trouverait pas un écrivain, même parmi les plus grands, qui ne doive beaucoup à ceux qui l'ont précédé. On a pu dresser de longues listes des emprunts et des imitations relevés dans l’œuvre de Virgile. Mais il y a plusieurs façons d’imiter. Celle qu'un auteur met en pratique à une époque où la littérature de son pays est neuve et pleine de sève ne saurait ressembler aux procédés dont se servira, au déclin d’une littérature, un écrivain, même vigoureux, alors qu'il a derrière lui une longue suite d’ouvrages consacrés par le temps, qu'il a lus et dont il a le cerveau comblé. Ce dernier conservera nécessairement moins d'indépendance à l'égard de ses modèles. Trop certain de ne pouvoir ni les surpasser, ni les égaler, il préférera souvent un simple emprunt à une libre imitation. En lisant Ammien, nous avons le sentiment très net que les grandes œuvres de la littérature latine pèsent lourdement sur son talent.

D'autre part, Ammien, dont l’adolescence et la jeunesse furent celles d'un soldat, n’apprit pas son métier d'écrivain. S'il ne

sut pas bien faire un livre, c'est qu'il lui manqua le long

apprentissage nécessaire à cet art difficile. Il écrivit sans doute assez tard, sous l'influence de ses lectures, et peut-être (si, comme on le suppose, la lettre de Libanius s'adresse bien à lui) parce qu'il vécut à Rome dans un milieu littéraire, dans la familiarité de quelques rhéteurs qui le poussèrent à donner des séances. publiques. Il composa pour ces séances des fragments d'histoire, qu'il réunit et rattacha les uns aux autres pour en former un livre.

Pourquoi, étant Grec, écrivit-il en latin ? A cette question Libanius fournit une réponse, lorsqu'il se plaint de la décadence et du discrédit des lettres grecques à la fin du IVe siècle. « Je souffris à cette époque (1) de la décadence de l’art auquel » je m'étais voué. Je vis déserter les écoles grecques ; on » allait en Italie chercher une autre langue et une autre élo- » quence. Les lettres latines semblaient l'emporter sur les lettres » grecques, et attirer à elles la richesse et la puissance, ne » laissant à ces dernières que les attraits qui leur étaient propres. » Je ne me laissai pas entraîner par les exhortations qui me » pressèrent alors d'abandonner ma profession. Je n’ignorais » pas dans quel discrédit était tombée l'éloquence grecque. » Je ne voulus néanmoins avoir rien à me rapprocher, et je » regardai comme un fait aussi honteux que l'abandon d’une » mère malheureuse la désertion, dans ces circonstances difii- » ciles, d’un grand rombre de professeurs de rhétorique » (2). Et un peu plus loin, il ajoute : ( A cette époque, plus encore » qu'auparavant, nous avons vu l'étude des lettres grecques » primée par d’autres études, et nous avons méme pu craindre » de les voir anéanties complètement sous le coup d'un décret. » On ne vit toutefois paraître ni rescrit impérial, ni loi ayant » cet effet. Mais les honneurs et le crédit accordés à ceux

(4) Vers 382.

(2) Libanius, De vita sua, Ed. Reiske, 1, p. 133, traduit par Petit : Vie de Libanius, Paris, 4866, p. 252.

» qui savaient la langue latine donnaient la supériorité à cette » langue » (1). C'était le temps où l'École d'Athènes, naguère encore si brillante, se mourait (2). Donc, en préférant le latin au grec, Ammien ne fit que s’abandonner au courant qui entraînait ses contemporains.

Nous devons ajouter que les qualités particulières de son esprit expliquent cette préférence. La littérature romaine, pauvre d'imagination et d’un ton généralement grave, convenait à sa nature sévère et pondérée. Cette littérature est incomparable pour communiquer aux âmes le respect de Rome et des Romains. Ammien Marcellin subit son influence. Cicéron, Virgile, Tite- Live le firent Romain tout autant que s'il était né à Rome. IL est un point par où presque tous les écrivains latins se ressemblent : ils ont le culte de leur cité. Les plus sceptiques, comme Lucrèce, Horace, Properce, Ovide, sont fiers de leur patrie. Tous l'exaltent avec orgueil. L'ensemble de leurs œuvres est comme un hymne à la grandeur de Rome. Cest par le patriotisme qu'ils se tiennent tous, que les plus diflérents se ressemblent, que les plus médiocres touchent aux plus grands. Ammien, lui aussi, a fait sa partie dans le concert de louanges adressées à la « Ville Éternelle » et au « Peuple-Roi », concert monotone à la vérité, mais puissant dans sa monotonie.

Il serait cependant faux de prétendre qu'Ammien a négligé tout à fait les Grecs. Nous verrons qu'il n’en est rien. Mais son esprit n'incline pas de leur côté. Il les trouve très grands, mais il n’en fait pas ses maîtres.

En aucun endroit des dix-huit livres qui nous restent d'Ammien il n'est question d'Athènes (3). Pourtant les occa-

sions ne lui manquaient pas d'en parler, particulièrement à

(1) Libanius, ibid., p. 142-143; traduit par Petit, ibid., p. 258.

(2) Cf. Petit de Julleville, L'École d'Athènes au 1V° siècle. Thèse de doctorat, Paris 1868, p. 108 sqq.

(3) On ne saurait compter deux mentions insignifiantes, 27, 9,6; 28, 4, 4.

propos de l'éducation de Julien, « cet amoureux de la Grèce, » et principalement d'Athènes, l’œil de la Grèce », selon les expressions de Libanius (1). Peut-être l’a-til fait dans les livres que nous avons perdus. Mais Ammien ne craint pas les répétitions, - et, si le génie d'Athènes l'avait ému autant que le génie de Rome, il n’est pas douteux que nous le saurions, ne füt-ce que par quelques mots.

IL est probable qu'il na pas vu Athènes. Quand même il l'aurait vue, aurait-il été vivement frappé des merveilles d'art qui s’y trouvaient encore accumulées ? (2). Ammien n’a pas l'âme d'un artiste. Il est insensible aux belles lignes et aux formes pures. Il cite une fois le nom de Praxitèle, mais de telle sorte qu'on crierait presque au sacrilège. De pesants guerriers cuirassés lui paraissent ressembler moins à des hommes qu'à des statues sculptées par Praxitèle (3). IL est plus accessible aux émotions un peu vulgaires que provoque la masse d’un énorme monument. Il est remué par l'idée d’une grosse difliculté vaincue. Il s'extasie devant la lourde majesté de l'architecture romaine. Le forum de Trajan est pour lui divin (4). Il admire «le prodige » des pyramides d'Égypte (5). IL s'intéresse à l'effort qu'il a fallu faire pour ériger sur une place de Rome un obélisque (6).

Devons-nous lui en faire un crime? Furent-ils donc nombreux, au IVe siècle, les hommes capables de goûter et d’apprécier le pur hellénisme? S'il y en eut, ils firent exception;

ils ne furent pas de leur temps. Le génie grec, délicat, har-

(41) ’Bpüvra rc ‘Ehdos, xai palora Dn roù ris EAAGDOS 0pbæApo, r@v ’Abnv&y. Libanius, Éloge funèbre de Julien, éd. Reiske, I, p. 531.

(2) « Tu es heureux, écrit Libanius à Sopolis, de voir tous les jours l’acropole et la déesse, » Lettres de Libanius, éd, Wolf, lettre 881, citée par Petit de Julleville, L'École d'Athènes au IV® siècle, p. 26.

(3) Amm., 16, 10, 8.

(4) Id., 16, 10, 14.

(5) Pyramides ad miracula septem provectae, 22, 15, 28.

(6) Amm., 17, 4, 15.

monieux et souple, n'avait point laissé de traces dans le composé bizarre, un peu brouillé, qui représentait alors l'esprit général de la civilisation gréco-romaine. La Grèce apportait sa facilité verbeuse, l'Asie sa subtilité, Rome son emphase, pour constituer l'esprit de ces écrivains, demi-philosophes, demi-orateurs, comme les Julien et les Libanius, qui soutenaient au IV* siècle le renom des lettres païennes. C'est de cet amalgame aussi qu'est fait le talent d'Ammien. Mais limitation directe des écrivains romains lui a imprimé une marque particulière. Elle l'a ramené, lui Grec, vers l'Occident, vers les pays de raison tempérée et sage plutôt que de science

et d'imagination.

IT

Ammien Marcellin a-t-il lu les auteurs dont il fait mention dans le cours de son ouvrage (1), ou bien a-t-il puisé ses connaissances dans des livres d'extraits, dans des recueils composés par des professeurs de rhétorique et de grammaire pour l'usage de l’enseignement ?

C'est un problème assez difficile à résoudre. Les similitudes d'expression, sur lesquelles on se fonde ordinairement pour montrer les rapports qu'ont entre eux deux écrivains, ne sauraient fournir des preuves suflisantes pour établir qu'Ammien a entretenu avec tel ou tel auteur un commerce assidu. Au contraire même, il est à remarquer qu’en beaucoup de cas on retient mieux les expressions d’un auteur quand on les a rencontrées dans des morceaux choisis, c’est-à-dire dans des morceaux assez Courts, d’un grand effet, et capables de se fixer fortement dans la mémoire du lecteur. y

Si nous avons la conviction qu'Ammien a pratiqué beau-

(1) Près de quarante, tant grecs que latins.

coup Cicéron, ce n'est pas seulement parce qu'il lui a emprunté un certain nombre de phrases (quoique, dans ce cas particulier, elles soient tellement nombreuses qu'on puisse en tirer un argument probant), mais encore parce que son livre est bien le livre d’un orateur et d'un moraliste, instruit à l’école de Cicéron. Dans d'autres cas, c’est une appréciation juste, un seul mot même qui nous renseignent. Par exemple, à propos de la Xe bucolique de Virgile, une impression personnelle, rendue par une épithète très juste, nous révèle combien l'historien a été séduit, charmé par la délicate mélancolie de ce doux poème, carmen lene (1).

Nous demeurons d’ailleurs persuadé qu'Ammien a eu entre les mains des morceaux choisis, surtout pour y puiser ses connaissances géographiques et scientifiques. Il a fait un usage fréquent d’un anecdotier du Ier siècle, Valère-Maxime (2), d’un compilateur du Ile, Solin (3), d’Aulu-Gelle (4), et sans doute aussi d'auteurs du même genre que nous ne connaissons pas, et plus récents. |

Le IVe siècle païen est moins un siècle d'invention que de compilation et d'enseignement. L’enseignement entraïînait à cette époque, comme aujourd’hui, la mise en extraits des grands écrivains. Mais de même que, de nos jours, un homme cultivé ne croit pas connaître Racine parce qu'il sait par cœur le songe d’Athalie, de même, au IVe siècle, les vrais amoureux de lettres, parmi lesquels nous comptons Ammien, ne lisaient pas Tite-Live ou Virgile par fragments. Le supposer serait faire d'Ammien une sorte de charlatan de lettres, ce qui

est démenti par la lecture de son livre.

(4) Amm., 47, 4, 5. ;

(2) Les notes de Valois à son édition d'Ammien ne laissent aucun doute à cet égard.

(3) Voir notre précédent chapitre. p. 186.

(4) Cf. M, Hertz, Aulu-Gelle el Ammien Marcellin. Hermès, t VIN,

p. 259 sqq.

Ainsi donc, quand même il serait vrai qu'Ammien s'est servi quelquefois, pour y chercher des renseignements et des anecdotes, ou pour rafraîchir sa mémoire, de recueils et d'extraits (et il l’a fait malheureusement avec une grande gaucherie), cependant la sincérité et la vivacité de ses admirations, et par-dessus tout le fond et la forme de son œuvre, qui trahissent, malgré des imperfections, un esprit solidement nourri aux bonnes lettres, sont là pour attester que c’est une exception et

non une règle.

Insistons un peu, pour donner des exemples, sur les rapports d’Ammien avec Homère, Virgile, les principaux historiens latins, Cicéron.

Dans les écoles romaines, la lecture et le commentaire des poètes formaient le fond de l’enseignement des grammairiens, aussi bien au IVe siècle qu’au temps d’Auguste. Deux poètes entre tous, Homère et Virgile, nourrissaient de leur substance les esprits des jeunes gens. De cette instruction première, des traces subsistent dans l’œuvre d’Ammien. D'ailleurs, sa naturelle vivacité d'imagination, son esprit brillant et ardent le poussaient à la lecture des poètes. On n'aura donc pas lieu de s'étonner de la couleur poétique dont son style est souvent revêtu, ni de son goût pour certains poètes, parmi lesquels Homère est au premier rang.

L’historien invoque l'autorité du poète « dont les vers sont » immortels » (1). Ce n’est pas qu'il fasse à Homère de longs emprunts qui seraient hors de saison. Mais le souvenir des personnages et des événements de-l’Iliade et de l'Odyssée tra-

verse souvent sa mémoire. On sent qu’ils lui sont à ce point

(4) Amm., 21, 14, 5 : Ex sempiternis Homeri carminibus intellegi datur. Id., 27, 4, 3 : Homeri perennis auctoritas docet,

familiers qu'ils se présentent sans eflort, spontanément, sous sa plume, Il salue au passage, dans une description géographique, « Ilion célèbre par ses malheurs épiques » (x), la ville d'Aenus, fondée par Énée, l'emplacement présumé des tombeaux d’Hécube, d'Achille et d’Ajax (2). Vient-il à mentionner l’île de Pharos, il se souvient que c’est là qu'Homère place Protée avec ses troupeaux de phoques (3). Les épisodes homériques lui fournissent des comparaisons. Des hommes assemblés écoutent en silence un récit : on dirait les Phéaciens d'Homère écoutant Ulysse (4). Une sortie nocturne, durant le siège d'Amida, évoque le massacre de Rhésus et des Thraces sous les murs de Troie (5). Aïlleurs, c’est une lutte acharnée qui rappelle le combat livré autour du corps de Patrocle (6). Nous pourrions relever une vingtaine d'exemples analogues (5). C'est beaucoup pour un ouvrage hislorique, et nous avons le droit d'en conclure que la part qui revient à Homère dans l'imagination et dans le style d'Ammien n'est pas à négliger. Ammien est aussi un sincère admirateur de Virgile. IL le nomme moins souvent qu'Homère, mais il ajoute toujours à son nom des épithètes élogieuses, qui montrent quels sont ses sentiments à l'égard du poète de Mantoue. Virgile est pour lui le poète très illustre, poeta praeclarus (8), le haut poète, ovales excelsus (9), le poète très éminent, pates eminen-

tissimus (10). Nous avons dit plus haut comment il parle en

(4) Amm., 22, 8, 3 : Ilium, heroicis casibus claram.

(2) Id.; 22, 8, 4. s

(3) 1d., 22, 16, 10 : Insula Pharos, ubi Protea cum phocarum gregibus diversatum Homerus fabulatur inflatius.

(4) Id., 48, 5, 7: Auditorum... secundum homericos Phaeacas admirantium.

(7) Voir l’Index de l’édition Gartdhausen au mot H/omerus.

(8) Arom:,19,-9,27

Ode Je

(10) Id., 31, 4, 6.

connaisseur de la X° bucolique, et comment il semble s’être inspiré, au début du livre XXXI de son histoire, d'un passage célèbre des Géorgiques. Nous croyons qu'il a lu Virgile, et que, si sa langue et son style sont, comme nous le remarquerons, parfois poétiques, c'est qu'il n’a pas toujours résisté à l'influence exercée sur lui par cette lecture (1).

En admirant ainsi Homère et Virgile, Ammien n’a fait que se conformer au goût de ses contemporains. Qu'on ouvre les Saturnales de Macrobe, on constatera qu’une bonne partie de cet ouvrage est consacrée à un parallèle entre les deux poètes. En outre, le commentaire de Servius sur Virgile est à

peu près du temps d’Ammien.

Il est curieux de constater que la place donnée par Ammien dans son œuvre à Homère et à Virgile est, en apparence au moins, plus considérable que celle accordée par lui aux historiens. Et je ne parle pas seulement des historiens grecs qui, comme Hérodote, Thucydide, Théopompe et Polybe, sont rappelés incidemment, mais aussi des historiens latins. Ammien ne fait presque jamais expressément allusion à ces derniers. Salluste et Cornelius Nepos sont nommés par lui chacun une fois. Il n’est question dans son livre ni de César (2), ni de Tite-Live, ni de Tacite. Ce silence étonne de la part d’un auteur qui fait volontiers parade de ses lectures et de son érudition. Aurait-il donc négligé d'étudier ses devanciers ?

Cela est peu vraisemblable. A l'époque d’Ammien, les grands historiens latins n'étaient pas oubliés. Les historiens

chrétiens eux-mêmes les prenaient pour modèles ; par exemple,

(1) Voici un rapprochement curieux donné par M. Hertz : (Herinès, t. VIII, p. 259, note 2: :

Aram., 30, 6,6 : Jam superatus liventibusque maculis interfusus animam diu conluctatam efflavit.

2 Virg. Æn.,1V,643 : Maculisque trementes Interfusa genas et pallida morte utura.

(2) Au moins comme historien.

Sulpice Sévère et Orose, de très peu postérieurs à Ammien (1). Vers le même temps, des personnages importants, Nicomachus Flavianus, proconsul d'Asie en 383, préfet du prétoire en 431; Nicomachus Dexter, préfet de la ville en 431; Victorianus, ami du célèbre orateur Q. Aurelius Symmachus, et ce dernier lui même, travaillaient à amender le texte de Tite-Live (2). Et Ammien Marcellin, qui s’est fait le continuateur de ces grands historiens, ne les aurait pas pratiqués assidûment! S'il ne les a pas nommés, nest-ce point qu'il craignait d'amener son lecteur à faire entre leurs œuvres et la sienne une comparaison qu'il redoutait à bon droit?

Nous avouons de bonne foi que ce silence étrange nous trouble un peu, et qu'il n'est pas facile de donner à notre conviction la valeur d’une certitude. Par exemple, pour ce qui regarde Salluste, si on le met en parallèle avec Ammien, on s'aperçoit sans peine que ces deux écrivains sont, par la nature de leur talent, tout à fait dissemblables. Tandis que le style de Salluste est sec, concis, énergique, le style d'Ammien est redondant, jâche et généralement mou. Des tournures de phrase, habituelles chez Salluste, comme l'infinitif de narration, se retrouvent à peine chez Ammien. Il est donc à peu près évident. qu'au point de vue du style, Ammien a pris peu de chose à Salluste. |

Mais, d'autre part, l'éditeur d’Ammien, Gardthausen, en étudiant les digressions géographiques, a reconnu qu'elles con-

tenaient des imitations de Salluste. N’en découvrant pas dans

(1) Cf. Ebert, Histoire de la littérature latine chrétienne, trad. fr., I, p. 352. « Sulpice Sévère s'appliquait à soigner son style en s’efforçant de surprendre l’art d'un Salluste, dont les Histoires étaient très aimées à cette époque, d’un Tacite et d’un Velleius ; » id., p. 367: « Le style d’Orose s'inspire de Tite-Live, César, Tacite, Suétone. »

(2) Cf. Weissenborn, De Titi Livii vita et scriptis (introduction à l'édition Teubner de T.-L }, p. Lxxur et LxxIvV, et la note où W. cite la phrase de Symmaque, ep. IX), 13. « Munus totius Liviani operis, quod spopondi, etiam nunc diligentia emendationis moratur. »

le reste du livre, il en a conclu qu'Ammien ne connaissait que Salluste géographe, sans doute par l'intermédiaire d’un manuel de géographie, compilation tirée des auteurs anciens (1). Un autre philologue, Martin Hertz, a entrepris de montrer dans une courte étude que cette conclusion n'était pas juste. Il a relevé chez les deux écrivains des analogies d'expressions, ailleurs que dans les digressions géographiques (2). Nous pensons, comme M. Hertz, qu'Ammien a lu complètement Salluste, et nous ajouterons qu'il lui a peut-être emprunté le procédé de composition qui consiste à intercaler dans le récit des morceaux détachés, réflexions morales et philosophiques, digressions géographiques, procédé sensible dans le. Jugurtha, et même dans ce qui nous reste des isloires.

Il n'est pas non plus facile d'indiquer dans quelle mesure Ammien a profité de Tite-Live. Sans doute il connaît l'histoire de la république romaine ; bien des passages de son livre le prouvent. Maïs cette connaissance, il a pu la puiser dans des abrégés, comme celui d'Eutrope, son contemporain, ou dans des ouvrages plus anciens, comme celui de Valère- Maxime, où il prend beaucoup de ses anecdotes. Cependant, il nous paraîtrait bien téméraire de supposer qu'un liseur comme lui, qui fréquentait assidûment les bibliothèques publiques, n'a pas lu Tite-Live, à une époque où, comme nous l'avons vu, cet historien était en grand honneur. Ce qui

fortifie notre opinion, c’est que les anciens éditeurs d’Ammien

(1) Cf. Gardthausen, Conjectanea Ammianea, Kiel, 1869, p. 36; id. Die geographischen Quellen des Amm. Marc. Ann. Fleckeisen, suppl. & VI 1873, p. 549 sqq.

(2) M. Hertz: De Ammiani studiis Sallustianis, Index Schol. Univ., Breslau, avril 1874. Ces analogies ne sont pas toujours très frappantes. En voici une cependant qui me parait certaine : Sall. hist., I, 41, éd. Dietsch. (oratio Lepidi); Fufidius, ancilla turpis, honorum omnium dehonestamientum. Amm., 26, 6, 16. Ad hoc igitur dehonestamentum honorum omnium ludibriose sublatus el ancillari adulatione beneficii adlocutus auctores.

ont trouvé que certaines de ses phrases présentaient des analogies curieuses avec des phrases de Tive-Live (1).

Ammien Marcellin ne nomme pas plus Tacite que Tite- Live, au moins dans la partie de son œuvre qui nous a été conservée. Mais comment croire qu'il n'a pas lu l'historien dont il continue l’œuvre (2)? Peintre d'un temips qui offrait, à quelques égards, des ressemblances avec l'époque des premiers successeurs d’Auguste; historien des Constance, des Gallus, des Valens, dont la vie intime et les cruautés rappelaient parfois Néron ou Domitien, Ammien aurait pu prendre à son compte cette phrase des Annales : « Le tissu de notre » histoire est fait d'ordres cruels, d’aecusations incessantes, » d'amitiés trompeuses, de malheurs d'innocents » (3).

Du reste son œuvre offre des traces reconnaissables d'une étude de Tacite. Bien que nous hésitions à croire, avec M. Max Büdirger, que la répartition chronologique de son ouvrage ait été faite sur le modèle des ZJistoires, nous admettons volontiers qu'on aflirme, avec le même philologue, que le début et la fin de ses livres sont parfois des imitations

de son grand devancier (4). Il esi bon de remarquer aussi

(4) Par exemple : Liv. 25, 18, 3 : Sed in bello nihil tam leve est quod non magnum interdum rei momentum faciat.

Amm., 24, 4, 19 : Sed in destrictis necessitatibus nihil tam leve est quod non interdum etiam contra sperata rerum afferat momenta magnarum.

Liv. 30, 18, 6 : Ni Mago.…. elephantos extemplo in praelium induxisset, ad quorum stridorem odoremque et adspectum perterriti equi...

Auim., 25, 4, 44 : Elephantorum... ad quorum siridorem odoremque et insuetum adspectum magis equi terrebantur.

Liv. 29, 3, 13 : Afris, gente ad omnem auram spei ob atque infida.

Amm., 31, 2, 11: Hunni ad omnem auram incidentis spei novae perquam mobiles.

(2) Amm., 31, 16, 9: A principatu Caesaris Nervae exorsus...

(3) Tac. Ann., 4, 34 : Nos saeva jussa, continuas accusationes, fallaces amicitias, perniciem innocentium... conjungimus.

(4) M. Büdinger, Ammianus Marcellinus, und die Eigenart seines Geschichtswerkes, p. 3 et 4. Ex. : Amm., début du livre 22 : Dum baec in diversa parte terrarum fortunae struunt, — Tac. Hist., début du livre 2 : Struebat jam fortuna in diversa parte terrarum...

qu'à l'exemple de Tacite, Ammien, après qu'il a raconté la mort d'un empereur, aime à rassembler en un court morceau les traits principaux de sa physionomie, et à mettre en balance ses bonnes et mauvaises qualités (1). Enfin on a pu relever chez ces deux historiens un certain nombre d'expressions qui se ressemblent (2).

Ammien a donc étudié les trois principaux historiens latins, Salluste, Tite-Live, Tacite, et s’il n’est pas trop indigne d'eux, c’est en partie, je pense, à la pratique de leurs œuvres qu'il le doit. Cependant son auteur préféré, son véritable modèle, surtout pour ce qui concerne le style, n’est pas un historien

c'est Cicéron.

La prédilection d'Ammien pour les orateurs est fortement marquée. Dans un chapitre ou il déplore la décadence du barreau au IVe siècle, il exalte en style pompeux les mérites des anciens orateurs grecs et latins. « Dans les tribunaux florissait autre- » fois l'élégance des plaïdoiries, alors que des orateurs d'une » éloquence ardente, zélés pour l'étude, se distinguaient par le » talent, la sincérité, l'abondance et les grâces de la parole; » ainsi Démosthène, que l’on venait en foule entendre de toute » la Grèce, comme le témoignent les annales d'Athènes; ainsi » Callistrate, qui plaida dans la célèbre affaire d'Oropos, et que » Démosthène prit pour modèle, abandonnant pour lui Platon et » l’Académie; ainsi Hypéride, Eschine, Andocide, Dinarque et » Antiphon de Rhamnonte, celui-là même qui, dit-on, reçut le » premier des honoraires, comme avocat défenseur. De même, chez

» les Romains, les Rutilius, les Galba, les Scaurus, ces hommes

(1) Büdinger, ibid., p. 33.

(2) Cf. dans le Philologus, t. 29, p. 558-560, l’article de Wäülfflin. Ex. entre autres : Amm. 15, 12, 4 adfectans ad vini similitudinem multiplices potus ; Tac. Germ., 23 potui humor in quamdam similitudinem vini corruptus. — Amm. 18, 2,18 ut sunt fluxioris fidei barbari; Tac. Hist., 3, 48 fluxa, ut est barbaris, fide. — Amm. 27, 10, 14 hand parva mole certatum est ; Tac. Hist. 3, 71 haud parva mole certatum foret, etc.

À 4 ins.

» dont la vie, les mœurs et les vertus furent admirables, » puis, dans les âges suivants, des censeurs, des consuls, des » triomphateurs, les Crassus, les Antoine, les Philippe, les » Scévola, et bien d’autres, après avoir conduit des armées » à la victoire, chargés de trophées, brillèrent dans les car- » rières civiles, méritèrent, dans des luttes fameuses, les lauriers » du forum, et s’acquirent la plus haute renommée. Après eux; » le plus grand de tous, Cicéron, grâce aux flots de son élo- » quence dominatrice, arracha bien des accusés aux flammes » des jugements, lui qui aflirmait que si l'on peut sans blâme » ne point défendre les hommes, du moins ne saurait-on sans » crime les défendre avec négligence » (x).

En louant Cicéron comme il le fait, Ammien est bien de son temps. Tous les écrivains latins du IVe siècle sont des Cicéroniens, les païens, comme Macrobé, les chrétiens, comme saint Jérôme et saint Augustin (2). C’est un véritable culte que l'historien professe pour l’orateur et le philosophe; je dis le philosophe, car Ammien a demandé à Cicéron des leçons de morale aussi bien que des leçons de style (3). D'ailleurs, Cicéron est, à son avis, un maître dans toutes les matières (4).

Nous n’en sommes plus réduits à rechercher à grand peine si la lecture de Cicéron n’a pas laissé des traces plus ou moins vagues dans l’œuvre d’Ammien. Nous rencontrons son nom cité plus de vingt fois. Des phrases entières de ses livres sont reproduites textuellement, comme si Ammien, en écrivant, tenait

constamment à sa portée les ouvrages de son maître préféré (5).

(2) Cf. R. Thamin, Saint Ambroise et la morale chrétienne au IV® siècles chap. IV : Le cicéronianisme au IV* siècle, p. 135 sqq.

(3) Les rapports de Cicéron et d'Ammien ont fait l’objet d’une étude très complète et très claire de M. H. Michaël : De Ammiani Marcellini studiis Ciceronianis. Breslau, 1874.

(4) Amm.., 21, 1, 1% : Praeclare hoc quoque, ut alia, Tullius.

(8) Cf. entre autres, 21, 16, 13; 22, 7, 3-4; 28, 1, 40 ; 30, 4, 10.

Dautremer. — 14.

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Et ce n’est pas tel ouvrage plutôt que tel autre qu'Ammien met à contribution. Ses citations et ses souvenirs sont extraits des Discours, des Lettres à Brutus et à Quintus Cicéron, du de Ofliciis, de l'Orateur, des Académiques, des Tusculanes (Da Es sagesse tempérée, la morale saine et pratique, l'honnêteté politique de Cicéron sont faites pour plaire au bon sens d'Aminien. Il abonde en maximes de morale qui paraissent à son admirateur sortir des entrailles mêmes de la vérité (2). Enfin aucun écrivain n'était plus capable que lui de fortifier chez Ammien le respect du nom romain, de la majesté romaine, du Sénat romain, de ce Sénat qu'il appelle « le port et le refuge des rois, des peuples et des nations », et Ammien, après Jui et d’après lui, ( l'asile de l’univers entier » (3). Quant au style, il était naturel qu'Ammien imitât la période oratoire de Cicéron. N'oublions pas que son livre a été composé pour être lu en public, qu’il désirait, par conséquent, donner à sa phrase du nombre et de l’ampleur. Nous verrons aussi par la suite qu'il a décoré son style d'ornements qu'il prenait sans doute de bonne foi pour des fleurs

cicéroniennes, flosculi Tulliani, selon son expression (4).

Quelle conclusion tirerons-nous des remarques précédentes ? Que l'œuvre d’Ammien, considérée dans sa forme, est une œuvre d'imitation, la résultante d'influences diverses, un mélange parfois trouble, parce que la personnalité de l'écrivain n’est pas assez forte pour donner de la cohésion et de l’unité à des éléments empruntés de côté et d’autre. Mais ce n’est

point l'œuvre d’un barbare. La langue d’Ammien, qui est une

(4) Cf. H. Michaël, loc. cit., p. 6 et 7.

(2) Amm., 15, 3,3 : Illam sententiam Tullianam ex internis veritatis ipsius promulgatam. ‘ à BiCic de Op 2,8 A mm #10 10,25:

(4) Amm., 29, 4, 11.

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