LE VERBE
Voix moyenne. — Ammien emploie très franchement la voix moyenne. Exemple : 22, 16, 3, lustrari deorum monitu Jussus in lacu (ayant reçu l’ordre de se purifier). Riemann fait d’ailleurs remarquer dans sa Syntaxe latine, page 193, que la voix moyenne est d’un usage plus fréquent qu’on ne pense en latin, dans la langue courante.
Emploi des temps. — Une certaine confusion règne visiblement chez Ammien dans l'emploi des temps. Ce qui frappe le plus le lecteur, c'est peut-être la fréquente substitution du parfait au plus-que-parfait. Exemple : 14, 3, 4, suorum indicio proditus qui... ad praesidia descivere romana... tabescebat
immobilis (trahi par les rapports de quelques-uns des siens,
qui s'étaient joints aux garnisons romaines, il languissait dans l’inaction) ; 14, 11, 24, non diu postea ambo cruciabili morte absumpti sunt, qui eum.. ad usque plagas perduxere mortales… (peu de temps après moururent dans les supplices ceux qui l'avaient conduit aux rivages de la mort).
Sans doute est-ce là un souvenir de l’aoriste grec, qui sert à rendre le plus-que-parfait d’antériorité.
Ammien paraît attacher peu d'importance aux règles de la concordance des temps. Hassenstein (loc. cit. p. 52, 53) a rassemblé un grand nombre de phrases où ces règles sont violées sans raison sérieuse. En voici quelques-unes : 18, 8. 5, quum quid agi oporteat cunctaremur ; 27, 11, 5, suspiciosus fuit... blandiensque interdum, ut noceat (il était soupçonneux,... et flattait parfois pour nuire) ; 27, 12, 8, ad deliberandum, quid capessere debeant... traduxerunt ; 15, 5, 21, monetur.... ut rediret, ete...
Emploi des modes. — Conditionnel. On sait que dans: certains cas la proposition qui exprime le fait soumis à la condition se met à l'indicatif, par exemple, avec les verbes posse, oportere, debere. Aïnsi, la phrase suivante d'Ammien est très-correcte : 15, 4, 2, et navigari Rhenus ab ortu poterat… ni ruenti curreret similis.
D'autre part, on rencontre chez certains auteurs des phrases conditionnelles d’une nature particulière, dans lesquelles la construction est en apparence identique à la précédente, mais seulement en apparence. Exemple : Tac. Ann. 1, 23, legiones octava et quinta decima ferrum parabant..….. ni miles romanus preces interjecisset. Comme le remarque très bien Hassenstein (loc. cit. p. 39), parabant ne fait pas partie en réalité de la phrase conditionnelle. Celle-ci est tronquée. Pour la compléter, ‘il faudrait ajouter, par exemple : ef pugnatum esset, ni miles, etc. .
Ammien a étendu inconsidérément cet emploi à des phrases
conditionnelles ordinaires. Exemple : 19, 6, 11, Persarum regem,
Dautremer. — 15.
ni obstilisset violentior casus... obtruncarant; 30, 5, 10, praefecturam si adeplus rexisset (Leo). prae his quae erai ausurus, administratio Probi ferebatur in caelum (si Léon avait obtenu la préfecture, quand on songe aux méfaits qu'il aurait commis, l'administration de Probus aurait en comparaison été portée aux nues), etc.
Ammien met quelquefois à l'indicatif, d’une manière tout à fait incorrecte, le verbe qui exprime la condition. Exemple : 15, 5, 1, Exorilur... calamitatum turbo novarum, extincturus omnia simul, ni forluna.… motum eventu celeri consummavit impendio formidatum (voici que s'élève une tempête de calamités nouvelles, où tout aurait sombré, si la fortune n'avait bien vite mis fin à ces agitations redoutables) ; 22, 11, 10, poterant miserandi homines defendi, ni Georgii odio omnes flagrabant. La conjonction ni perd dans ces phrases toute sa valeur.
Subjonctif. — Les règles de l'emploi du subjonctif étant parmi les plus délicates de la langue latine, il n’est pas étonnant qu'elles aient été souvent méconnues à l'époque de la décadence. | |
Après quanquam ou dum signifiant {andis que Ammien met le subjonctif, contrairement à l'usage classique. Exemple : 19, 5, 8, el quanquam ultilia moneret; ce qui ne l'empêche pas d'ailleurs de se servir de l'indicatif dans une phrase analogue : 22, 5, 1, el quanquam inclinalior erat erga numinum cultum ; 179, 13, 27, dum Îtalos tueremur et Gallos.
Dum, signifiant Jusqu'à ce que, est suivi, dans Ammien, tantôt du subjonctif, tantôt de l'indicatif. Exemple : 14, xx, 5, vicarius ejus, dum redit, Prosper missus est comes ; 17, 4, 13, Jacere diu perpessus est, dum translationi pararentur utilia.
Il ressort, semble-t-il, de ces exemples, que l'écrivain ne s'astreint pas à l'application de règles positives.
Infinitif. — La proposition infinitive est souvent remplacée,
chez les auteurs de la décadence, par quod, suivi tantôt de l'indicatif, tantôt du subjonetif.
Par une bizarrerie que l’on relève également chez saint Jérôme (cf. Gœlzer, loc. cit., p. 370 sqq), Ammien, qui supprime la proposition infinitive après des verbes qui la comportent ordinairement, la rétablit après des verbes signifiant demander, Prier, enjoindre, ce qui est tout à fait contraire à l'usage classique. Exemple : 15, 5, 6, Mallobaudem orabat properare permitti ; 25, 2, 8, orabant profectionem differri; 17, 12, 19, eos. unperator nulli nisi sibi ducibusque romanis parere praecepit.
Lorsqu Ammien conserve la proposition infinitive, il la simplifie souvent en supprimant le sujet à l’accusatif. Exemple 14, 2, 9, arbitrabantur adposita quaeque vastare; 15, 5, 10, Nec enim intellexisse firmabat.
On peut dire qu'en général Ammien fait de J'infinitif un usage très libre. Qu'on en juge par les citations suivantes : 15, 5, 36, tantumque abfuit laudare (et il fut si loin de louer) ; 106, 11, 11, quo aedificato munimento, constabat ad intima Gallarium, ut consueverant, adire Germanos arceri, mot à mot (on constatait que les Germains étaient empêchés de pénétrer, ete.); 21, 6, 7, monituri cunctos, et hortaturi nostra sentire (afin de les avertir tous, et de les engager à se mettre de notre parti).
Monere est construit tantôt avec l’infinitif, tantôt avec ut et le subjonctif. Exemple : 15, 5, 8, nec Silvano... ut veniret admonito ; 15, 5, 9, monebatur parare propere cuncta. Le fait que ces deux exemples sont tirés du même chapitre indique bien qu'il paraît indifférent à Ammien d'employer l'une ou l’autre construction.
Facere est suivi ordinairement de l’infinitif au lieu de ut; il est même construit dans certains cas exactement comme notre verbe français faire : 15, 6, 1, reos.. cilari faceret mullos ;
27,09,19, remitti fecit; 28, 1, 55, introire fecit.
Après certains adjectifs: Ammien fait un emploi très libre de l’infinitif : 14, 2, 13, commeatus distribui militibus assueti (les vivres que l’on a l'habitude de distribuer aux soldats) ; 14, 3, 2, Mesopotamiae traclus omnes crebro inquietari sueli ; 14, 3, 3, alia plurima vehi lerra marique assueta ; 26, 8, 14 provincias..… avidas novitatem quamdam visere, etc.
Cette grande liberté dans l'emploi de l'infinitif nous fait souvenir que la langue maternelle d’Ammien Marcellin est
le grec.
Ces irrégularités, ces incorrections, ont de quoi nous surprendre sous la plume d’un admirateur passionné de Cicéron. Mais Ammien n'aurait pu les éviter, au moins en partie, qu'en s’astreignant à une délicate recherche de la correction qui ne convenait guère à sa nature un peu lourde et déclamatoire.
D'ailleurs il semble bien que son effort d'écrivain a porté
beaucoup plus sur le style que sur la langue.