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CHAPITRE XIV

Le talent d’Ammien Marcellin (.

L'œuvre d'Ammien Marcellin représente un effort littéraire considérable. Le lecteur s’en aperçoit bien, trop bien même, sil est vrai que c'est un mal que le travail opiniâtre d’un auteur paraisse au travers de ses écrits. Nous devons dire, pour être juste, que ce travail atteste chez l'écrivain l'énergie, la vitalité, la passion de briller; et qu'est-ce que cela, sinon les principaux éléments du talent ?

Le talent d’Ammien est oratoire avant tout. Cela devait être, puisqu'il a composé son histoire pour la déclamer en public. Il n'a ni une sérénité assez grande, ni une conception de l’art assez forte pour produire une œuvre belle uniquement de sa beauté propre, de la beauté un peu sévère qui convient

à une œuvre historique, sans souci de ceux qui auront à l’'apprécier. Il appartient à un temps où l’on parle beaucoup, où l’on déclame, où les panégyristes et les sophistes sont les rois de la littérature. Lui aussi parle, déclame, se fait panégyriste et sophisie dans son histoire. IL ne compte point parmi ces écrivains, d’ailleurs très rares, qui résistent à leur temps, et qui préparent les voies de l'avenir, mais parmi ceux que leur temps façonne à son image. Donc, en écrivant, il songeait à son public; il se voyait sur l’estrade, son manuscrit à la main, devant une salle comble, et il écrivait pour ce public. Les discours proprement dits, peu nombreux dans Ammien, méritent de retenir un instant notre attention. (x) Voir dans Ed. Norden, Die antike Kunstprosa (Leipsig 7898, 2 vol. &),

t. II, p. 646 sqq., quelques remarques sur l’art d'écrire dans Ammien, remarques qui confirment les nôtres.

Mis dans la bouche de Constance, de Julien, de Valentinien, il semble bien que ce soient, selon l'habitude des historiens romains, des discours remaniés, dont le fond seul serait officiel. Le style en est conforme au style de tout l'ouvrage. Cependant Ammien a conservé à chacun d'eux sa physionomie propre, correspondant au caractère du personnage qui l'a prononcé.

Que Constance présente Julien à l’armée, qu'il remercie ses soldats vainqueurs des Sarmates, ou qu'il les exhorte à marcher contre le César révolté (1), ses paroles graves, mesurées, ont un accent compassé et sentencieux, comme il convient à un prince qui, dans les conjonctures les plus difficiles, sait se composer un visage de sérénité et de confiance (2). Qu'on en juge par ses exordes : ( Le souvenir des hauts faits accomplis, » le plus doux des plaisirs pour les braves, m'engage à réca- » pituler devant vous, en toute modestie, ce que, vainqueurs » par la grâce de la divinité, nous avons réussi à faire, » d’abord avant les combats, puis au milieu même du bruit » des batailles, à très fidèles défenseurs de l'empire romain. » Est-il rien d'aussi beau, et d'aussi digne d’être transmis à » la postérité que la fierté du soldat pour ses actions d'éclat, » du chef pour ses plans habiles ? etc. » Et ceci, non moins solennel : « Soucieux toujours de ne rien faire qui ne » s'accorde pas avec une irréprochable honnêteté, soit en » agissant, soit en parlant à la légère; pareil à un pilote » prudent, qui, selon les mouvements des flots, élève ou » abaisse la barre de son gouvernail, je suis amené, Ô soldats » qui m'êtes si chers, à vous avouer mes erreurs, ou, à vrai » dire, un acte d'humanité que je croyais qui serait profitable

» à la république... (3) » Beaucoup plus simple et plus net

H)PAmm 15,8, 517,13, 265:121, 13, 10; (2) 21, 13, 9 : Ad serenitatis speciem et fiduciae vultu formato. (3) IL veut parler de l'élévation de Julien à la dignité de César.

est le langage de Valentinien, quand il demande à son armée de conférer le titre d'Auguste à son fils Gratien (1).

Les discours de Julien le peignent assez bien. Ils sont empreints d'une modestie un peu voulue (2), et aussi de quelque pédanterie. Comme ïil connaît l'antiquité (il s’en vante) (3), il fait à ses troupes un petit cours d'histoire sur les relations des Romains et des Perses depuis Lucullus. Il n'a garde de cacher son dédain philosophique, d’ailleurs sincère, pour le commandement : « si vous m’abandonnez, dit-il » à ses soldats, je mourrai debout, plein de mépris pour une » vie que la moindre fièvre peut m'enlever ; ou bien je me » retirerai ; car je n'ai pas vécu de telle façon que je ne puisse » un jour revenir à la vie privée, » (4).

Il faut mettre à part, et au-dessus de tout le reste, les sereines paroles d'adieu qu'il adresse à ses amis sous la tente où, blessé, 1l allait mourir (5). C’est la plus belle page d’Ammien ; soit que l'historien ait reproduit assez fidèlement les paroles de l’empereur, soit que son admiration affectueuse pour Julien, et les circonstances tragiques de cette mort aient haussé son talent, en touchant son âme. Aussi la traduirons-nous tout entière :

« Voici qu'elle est venue, ô mes compagnons, l'heure bien » opportune de quitter une vie que je vais, ainsi qu’un débiteur » de bonne foi, rendre à la nature qui me la redemande, plein » d’allégresse, et non, comme quelques-uns pourraient le croire, » afiligé ni même attristé. Car j'ai appris par l'opinion générale » des philosophes combien l’âme a plus de félicité que le corps ; » et je considère que, toutes les fois que l’on quitte une con-

» dition pire pour une meilleure, il est plus naturel de se réjouir

(HACÉSAmIME, 27.66...

(2) Amm., 24, 3, 8 : Hac modesta imperatoris oratione, etc. (3) Id., 23, 5, 21 : Haec ut antiquitatum peritus exposui.

(4) Id., 24, 3, 7.

(5) Id., 25, 3, 15 sqq.

que de s'afiliger. Je remarque aussi que les dieux du ciel ont accordé la mort à quelques hommes très pieux comme la plus haute des récompenses. Je sais très bien que ce bienfait m'est octroyé afin que je ne succombe pas sous le poids des difficultés, et aussi afin que je ne vienne pas un jour à trébucher et à tomber, moi qui ai prouvé par mon expérience que si toutes les douleurs assaillent insolemment les lâches, elles cèdent devant l’énergie persistante.

» Je n'ai pas à me repentir de mes actes. Le souvenir d’aucun crime commis ne n'oppresse, soit quand je vivais écarté dans l’ombre et dans la retraite, soit après que j'eus obtenu le principat. Ce principat, qui me vint comme d'une parenté avec les Immortels, je l'ai conservé, je crois, sans tache, dirigeant d’une main modérée les affaires civiles, engageant et repoussant la guerre par mûre réflexion. Et si la prospérité n’accompagne pas toujours la sagesse des résolutions, c’est que les puissances supérieures revendiquent pour elles l'issue des entreprises. Comme je pense que la fin d’un pouvoir équitable est le bien et le salut des sujets, j'ai toujours été enclin à la modération, vous le savez. J'ai banni de mes actes l'arbitraire dissolvant et corrupteur. Je m'en vais joyeux et fier de ce que, partout où la république m'a jeté, comme une mère impérieuse, à la rencontre de périls que j'ai pu regarder en face, j'ai résisté sans broncher; quant aux tempêtes du hasard, je me suis habitué à les mépriser.

» Je l'avoue, depuis longtemps je savais, sur la foi de la divination, que je mourrais par le fer. Je vénère la divinité éternelle qui ne veut pas que je succombe à des attaques traîtresses, ni aux longues douleurs de la maladie, ni que je meure de la mort des condamnés, mais qui me juge digne de sortir si bien de ce monde, dans le plein épanouissement

de ma gloire. À bon droit celui-là est tenu pour timide et

» pour lâche qui désire la mort, quand il ne le faut pas, et » celui-là aussi qui la repousse, quand elle est opportune.

» J'en ai dit assez; les forces me manquent. Sur la nomi- » nation d'un empereur, je me tais prudemment, de peur de » ne pas désigner le plus digne, par ignorance; de peur aussi » qu'ayant nommé celui que je crois le plus capable, si on lui » préfère un autre, je ne le jette dans les plus extrêmes » périls. Comme un fils dévoué à la république, je souhaite » qu'on trouve après moi un bon chef. » -

Si intéressants que soient ces quelques discours, ce n'est pas à eux que l'histoire d'Ammien doit son caractère oratoire, mais bien au ton et au style de l'œuvre entière. Ce style est éclatant, emphatique, toujours un peu soufflé et tendu. Il abonde en figures de rhétorique retentissantes, exclamations, apostrophes, prosopopées. Ammien interpelle la fortune du peuple romain (1); il prend vivement à partie les poètes, chantres des exploits d'Hector, la magniloquente antiquité, la Grèce et ses légendes fabuleuses (2). Il aime les lieux communs très oratoires, les antithèses un peu grosses que fournissent abondamment les revirements de fortune. La phrase qui elot le récit de la mort lamentable du César Gallus retentit aux oreilles, avec le mot si plein et si sonore qui la termine, comme un terrible avertissement que donnerait quelque prédicateur aux princes de la terre : &« ]n modum noxii cujusdam » latronis cervice abscisa, ereptaque vullus el capitis dignitate, » cadaser est relictum informe, paulo ante urbibus et provin- » cis formidatum » (3).

Mais cette phrase ne lui suffit pas. L'antithèse qu'elle con-

(4) -Armm:, 25, 97.

(2) 14. 24, 6, 14 : Sonent Hectoreas poetae veteres pugnas !.. non minus illo die quorumdam ex nostris inclaruisse virtutem monstratur. — 20 oO Obstupescat magniloquentia vetustatis ! — 18.6, 23 : Quousque nobis Doriscum Thraciae oppidum... Graecia fabulosa, narrabis ?...

(3) Id., 14, 11, 23.

tient lui fournit l’occasion, avidement saisie, d’un développe-

ment qui terminera pompeusement le livre XIV : « Porté

jusqu'au faîte suprème de la fortune, Gallus connut combien elle est versatile, comme elle se joue de l'humanité, plongeant au gouffre du Cocyte des hommes qu’elle avait élevés jusqu'aux astres. Les exemples sont innombrables : J'en donnerai en passant quelques-uns. (Cest cette fortune changeante et inconstante qui du potier Agathocle de Sicile fit un roi, qui mit à la tête d’une école, à Corinthe, Denys, jadis la terreur des peuples. C’est elle qui haussa Andriscus d’Adramytte, né dans un atelier de foulon, jusqu'au titre de pseudo-Philippe, et qui ‘enseigna le métier de forgeron au fils légitime de Fersée, afin qu'il pût gagner sa vie. C’est la même fortune qui livra le consul Maximus aux Numantins, Veturius à la férocité des Samnites, Claudius aux Corses ; qui jeta Regulus en proie à la cruauté de Carthage. C’est par l'iniquité de Ia fortune que Pompée, après que la grandeur de ses exploits lui eût valu le surnom de Grand, fut abandonné sans défense, en Égypte, aux eunuques qui le tuèrent. Un Eunus, esclave de prison, commanda aux fugitifs, en Sicile. Combien d'hommes de la plus haute naissance, que la fortune, maîtresse des événements, a obligés d’embrasser les genoux d’un Viriathe ou d’un Spartacus! Combien de têtes que les nations considéraient avee épouvante sont tombées sous la main fatale du bourreau! L'un est conduit en prison, l’autre obtient une dignité inespérée; tel autre est précipité du comble des honneurs. Et les faits de cette nature sont si nombreux et si constants qu'il serait aussi fou de vouloir les connaître tous que de vouloir compter les grains de sable du rivage, et savoir ce que pèsent les montagnes (x). »

(1) Amm., 14, 11, 29 sqq.

Cette éloquence est un peu facile. C'est de l’éloquence d’un bon élève des rhéteurs. Mais ce qui manque le plus à Ammien, malgré ses grandes qualités, n'est-ce pas la maîtrise, et ne conserve-t-il pas, quoi qu'il écrive, je ne sais quel air assez naïf et lourd d’excellent écolier ?

Style oratoire, le style d’Ammien est périodique. Ses phrases, si elles ne se déroulent pas toutes avec l’aisance des périodes cicéroniennes, n'en sont pas moins en général assez bien construites, laissant deviner le souci de l’ordre et de la clarté. - Celle-ci, par exemple, dont l’idée et le mouvement rappellent la page que nous venons de citer : (« Cum belluae ritu » traheretur ingenuus paulo ante dives et liber, de te, For- » tuna, ut inclementi querebatur el caeca, quae eum, puncto » temporis brevi opibus exutum et dulcedine caritatum, » domoque extorrem, quam concidisse vidit in cinerem et » ruinas, aut lacerandum membratim, aut serviturum sub » verberibus et tormentis crudo devovisti victori » (x).

Nous avons déjà dit qu’il ne fallait pas considérer Ammiencomme un écrivain barbare, bien qu'il se serve d’une langue qui n’est point très pure. Il connaît tout le prix d’une phrase bien faite. Nous citerons encore une période qui confirme notre opinion. Elle se rapporte à la jeunesse de l'empereur Julien (2) : « Et quoniam, ut Tulliana docet auctoritas, omnium magna- » rum artium sicut arborum altitudo nos delectat, radices » stirpesque non item, sic praeclarae hujus indolis rudimenta » tunc multis obnubilantibus tegebantur, quae anteferri gestis » ejus postea multis et miris hac ratione deberent, quod ado- » lescens primaevus, ut Erechteus in secessu Mineroae nutrilus,

» ex Academiae quietis umbraculis non e militari taberna-

(1) Amm., 31, 8, 8. Il s'agit des déprédations exercées par les Goths en Thrace.

Did A6 415:

» culo in puloerem Martium tractus, strata Germania paca- » tisque rigentis Rheni meatibus, cruenta spirantium regum » hic sanguinem fudit, alibi manus catenis adflixit. »

Cette phrase claire, simple, n’est pas classique dans tous ses détails, nous le savons, mais sa construction harmonieuse atteste une habileté qui n’est point tant à dédaigner. Soutenue par le souvenir de Cicéron, et empreinte dès le début d’une majesté de bon aloi, elle se développe ensuite avec une logique aisée, sans heurts, pour se relever sur la mise en valeur des exploits de Julien, par une fin un peu sèche peut-être, mais nette et énergique.

Ammien, comme Cicéron, son maître admiré, est sensible à.la cadence des périodes. Considérez cette fin de phrase : « quivis in hac natione..…. inclinatus ceroici angustae jumenti » in altum soporem ad usque varietatem effunditur somnio- » rum (1) ». L'idée de la variété des songes, inutile ici, et l'expression parietätem somniorum pour paria somnia ne .paraissent-elles pas amenées uniquement par le désir de nourrir la fin de la phrase, et de rendre moins rude la chute de la période, en la faisant retomber sur des consonnances plus molles ?

Quand on cherche à qui l’on pourrait comparer Ammien, un nom vient tout de suite à l'esprit, Lucain, de qui Quintilien disait qu'il était plutôt un orateur qu’un poète. En effet, Lucain et Ammien nous paraissent être des esprits du même ordre, et cela est surtout sensible si l’on considère leurs récits de batailles.

Que l'historien raconte la victoire de Julien sur les Alamans à Argentoratum, le siège d’Amida, les combats des

Romains contre les Perses, la défaite de Valens à Andrinople,

(1) Amm., 31, 2, 6. Il est question des Huns qui vivent à cheval, y dorment et y rêvent même.

il se sert de procédés qui sont moins d’un historien que d'un poète.

Ses récits sont le plus souvent des récits à grand fracas, violents, ampoulés. Tout y est poussé à l'effet. Par exemple, la bataille d'Argentoratum (1). Nous assistons aux péripéties de la lutte, lutte corps à corps, acharnée de part et d'autre. Les Alamans, d'aspect sauvage, la chevelure hérissée, ont mis pied à terre pour mieux combattre. La bataille est surhumaine, comme une bataille homérique. Ammien étourdit nos oreilles du retentissement des javelots qui s’émoussent en vibrant sur les boucliers, du fracas des casques de métal qui roulent sous les pieds des combattants. Le fleuve, ainsi que le fabuleux Xanthe, voit son écume rougie du sang barbare, et s'étonne du grossissement inaccoutumé de ses flots (2). Le soir, le spectacle est terrifiant. Les javelots au large fer, les courtes épées ont fait d'affreuses blessures saignantes. Les Romains vainqueurs insultent aux morts en frappant de leurs armes les boucliers encore attachés aux bras des cadavres ennemis.

Ces descriptions pompeuses, chargées de couleurs, sentent le déclamateur qui cherche à s’assurer le succès d’une lecture publique. Elles seraient plus à leur place chez un poète comme Lucain que chez un historien. Comment, en général, un historien raconte-t-il une bataille ? Il l'explique plutôt qu'il ne la. peint. Le pittoresque n’est pour lui que l'accessoire. S'il s’en sert, ce doit être avec discrétion. Indiquer l'aspect du terrain, la disposition des armées, la direction des mouvements , les préoccupations et les sentiments des chefs et des soldats, tel est son devoir. Quant aux détails plus particuliers de la lutte, à la vie intérieure de la bataille, si l’on peut dire, il lui est

permis d’en rendre compte en quelques mots; mais là ne réside

(1) Amm., 16, 12, 18 sqq.

(2) 14., 16, 12, 57 : Spumans denique cruore barbarico decolor alveus insueta stupebat augmenta.

pas l'intérêt de l’histoire. Ainsi ont fait Tite-Live et Tacite. Qu'on lise leurs récits des batailles de Cannes et de Bédriac.

Pour un historien, une bataille est un événement moins important par lui-même que par ses conséquences. Pour un poète, elle vaut par ce qu'elle est; elle vaut comme spectacle dramatique, poignant; elle vaut par l'émotion qui s'en peut dégager. Simple accident dans la suite d'une histoire, elle est dans un poème un élément de premier ordre,

Dans la Pharsale, le récit du combat naval devant Marscille occupe une place plus importante que l'énumération des causes de la guerre civile. Pourtant ces causes ont une valeur historique bien supérieure au récit d’un beau combat. Mais le poète a trouvé là une occasion légitime de donner libre carrière à son imagination et d'exercer sa virtuosité. Les menus détails, les mille petits drames que l'historien ne connaît pas ou qu'il néglige, le poète les recueille, et au besoin les invente. Il en a le droit. Les morts tragiques, les épouvantes, les désespoirs, les dévouements que recèle toute bataille, il les tire de l'ombre, les jette en pleine lumière. Il en émeut, il en secoue les âmes de ses auditeurs ou de ses lecteurs.

La monotonie est l’écueil d’un semblable récit. Lucain l’'évite au moyen de l'invention qui diversifie et qui précise ses peintures. Les soldats, Marseillais ou Romains, dont le poète nous conte les exploits, sont désignés par leurs noms. Ils s'appellent Gyarée, Lygdamus, Argus, etc. Nous connaissons leur âge, leurs traits. La fantaisie du poète les a tirés de la foule anonyme, imprimant ainsi à la description un caractère de vivante réalité. à

Un historien déclamateur, comme Ammien, n'ayant point, par le fait qu'il est historien, la même liberté, ni les mêmes ressources que le poète, lui sera, dans de semblables descriptions, nécessaireincent inférieur. Plus monotone, plus vague, il n’ob-

tiendra souvent ses effets qu'à force de lieux communs, de

redondances et de boursoufflures. Ammien n'égale le poète que dans le récit des combats auxquels il a assisté. Car ici ses souvenirs personnels lui fournissent les détails que le poète demandait à l'invention. Les faits rapportés prennent alors l'intérêt de choses vues, comme dans sa narration de la campagne d'Ursicinus en Perse. S'il nous met devant les yeux une affreuse blessure, une tête fendue en deux, nous partageons le frisson d'horreur qu'il a éprouvé réellement lui-même, devant un spectacle si atroce.

Ammien à l'âme épique. Par l'abondance de la narration, par l'éclat de la mise en scène, par un certain grossissement des faits et des personnages, par l’ampleur du style, par les comparaisons empruntées à Homère, le récit de la campagne de 359 en Perse, que nous avons analysé dans notre premier chapitre, a vraiment les allures d’une épopée historique. Qu'on se rappelle la mission d'Ammien auprès du satrape du Corduène, l’arrivée de Sapor devant Amida, les funérailles du fils de Grumbates, roi des Chionites, enfin tout le siège d'Amida.

Nous avons déjà fait remarquer que le dernier livre d’Ammien commençait sur le ton d'une épopée. Ce livre est consacré entièrement à l'établissement des Barbares dans les provinces en-deçàa du Danube. N'était-ce pas une matière épique que l’'envahissement de ces hordes farouches et affamées, se déversant sur l'Empire en cascades tumultueuses et jamais épuisées ?

Ce sont les Huns, les plus effrayants de tous, vrais monstres, dont la férocité dépasse toute mesure. ( Dès la plus tendre » enfance, leurs joues sont labourées à coups de ‘couteau, afin » que Les coutures des cicatrices arrêtent, quand le temps » viendra, la poussée du poil. Aussi vieillissent-ils imberbes, » laids, pareils à des eunuques, les membres ramassés et vigou- » reux, la nuque épaisse ; figures prodigieuses et terrifiantes.

» On dirait des bêtes à deux pieds, ou ces figures de bois

» grossièrement sculptées sur les parapets des ponts » (x). Ils poussent devant eux les Halains, les Goths, fouillis de peuples que la barrière du Danube ne contient plus, et qui écrasent l’armée romaine à Andrinople.

C'est sur ce désastre que se termine l’œuvre d’Ammien (2). L'occasion était belle à hausser encore le ton, car jamais, selon son expression, ( Bellone n’avait sonné plus furieusement » la perte des Romains dans sa trompette de mort » (3). Aussi, ses dernières pages sont-elles remplies du tumulte des armées qui se ruent l’une contre l’autre, comme des navires armés d’éperons, et dont les mouvements sont semblables au remous de la mer, ( conlisae in modum rostratarum navium acies tru- » dentesque se vicissim, undarum specie, motibus sunt recipro- » cis jactitatae. » Ce ne sont que clameurs, cris des blessés, rage des mourants qui menacent encore (4). Certains détails sont atroces : l'armée romaine comptait dans ses rangs une troupe auxiliaire de Sarrasins; ( l’un d’entre eux, hérissé, presque » nu, poussant des cris rauques et lugubres, se jeta au milieu » des Goths, un poignard à la main, égorgea un ennemi, et, » collant ses lèvres à la blessure, en suça le sang » (5).

On sort d’une pareille lecture un peu las, étourdi. L’impression est bien celle que l’on emporte d’un livre de Lucain.

À la rhétorique, à la déclamation que nous avons rencontrées dans le style d'Ammien, nous ajouterons une certaine coquetterie. Ce mot. surprend tout d’abord, appliqué à un auteur que l’on est habitué, non sans quelque raison, à con-

sidérer comme un historien très intéressant, mais assez gauche

(1) #Amm.,31 2,2.

(2) Cf. Amm., 3i, 13 sqq.

(3) Lituos Rio oa luctuosos in clades Romanas solito immanius furens.

(4) ... Caelum clamoribus resultans horrificis.

Videreque licebat celsum ferocia barbarum, genis stridore constrictis, succiso poplite, aut abscisa ferro dextra, vel confosso latere inter ipsa quoque mortis confinia minaciter circumferentem oculos truces, etc...

et lourd. D'autre part, si l'on veut bien réfléchir que la coquetterie est le plus joli défaut des rhéteurs, on conviendra qu'il serait surprenant de n’en point découvrir chez un écrivain qui, ainsi que nous l'avons montré, avait du goût et des dispositions pour la rhétorique.

Dans nos remarques sur la langue d'Ammien, nous avons déjà signalé une tendance à la recherche et même à l’afféterie. Rappelons-nous aussi qu'Ammien n'est pas un écrivain profond, au talent fortifié par de larges et hautes idées générales, un de ces écrivains qui n’ont que dédain pour les petits effets de style. Bien au contraire, il ne fait pas fi des comparaisons recherchées, des expressions fleuries.

Il lui semblerait bien nu de dire « pendant la guerre de Troie » ; il dit : « Quand la Grèce s’exténuait dans une guerre » de dix ans, afin qu'un étranger n’échappât point à la peine » méritée pour avoir brisé un mariage royal » (1). « Pendant » les trêves que laisse la nature qui se repose (2); entendez : « pendant le repos du sommeil » ; (« comme pensent les esprits » terrestres » (3) : il était trop simple sans doute de dire « comme pensent les hommes », etc.

Les comparaisons abondent dans le style d’Ammien. En général banales, quelques-unes au moins témoignent d’une recherche d'élégance.

Avant de commencer le récit des campagnes de Julien en Gaule, l'historien donne tout de suite, d’un seul coup, l'ensemble des notions géographiques nécessaires. Il ne voudrait pas, dit-il, en interrompre le cours de sa narration, de peur de ressembler aux matelots négligents qui, faute d’avoir réparé

en temps utile leurs voiles et leurs câbles, sont obligés de le

(1) Amm., 19, 4, 3: Cum decennali bello Graecia desudaret, ne peregrinus paenas dissociati regalis matrimonii lucraretur.

(2) Id., 44, 11, 17: Per inducias naturae quiescentis.

(3) 1d., 20, 11, 28 : Ut terrenae existimant mentes.

Dautremer. — 16.

faire pendant la tempête; ne inter procinclus ardentes prae- » liorumque varios casus, ignota quibusdam expediens, imitari » videar desides nauticos, attrita lintea cum rudentibus, quae » dicuit parari securius, inter fluctus resarcire coactos et lempes- » tates (1). La comparaison, tirée d'assez loin, a un air artificiel et apprêté qui n’est pas sans grâce, et la phrase une certaine souplesse qui n'a pas été obtenue sans intention ni sans effort. Le défaut d'une semblable comparaison est d'être plutôt trop jolie et parfaitement inutile pour éclairer une de ces idées très claires par elles-mêmes, qui gagnent à rester simplement exprimées.

N’en peut-on pas dire autant de celle-ci : « Comme des » étincelles, s’envolant d'une forêt en flammes, sont poussées, » sans qu'on puisse les arrêter, par le soufile.tranquille du » vent jusqu'aux villages qu'elles mettent en danger, ainsi » l’empereur faisait sortir des causes les plus minimes des » quantités de maux ». Tanquam ex arida silpa volantes scintillae flatu leni ventorum ad usque discrimina vicorum agr'eslium incohibili cursu perveniunt, ila ille quoque ex minimis causis malorum congeries excitabat (2).

Ce sont, qu’on nous pardonne le mot, de minces fiorilures, que se permet la gravité de l’historien, dans l'unique dessein de se rendre plus aimable.

Dans cet apprèt de son style, Ammien n’a pas laissé de rencontrer quelques expressions heureuses, par exemple ce jeu de mots plein de sens et de nerf : {ot calentibus malis… cum Justilium esse quod timebatur, non judicium aperte conslaret (3) ; il est impossible de rendre en français l’oppo-

sition entre Justiüum et judicium. Le sens est celui-ci : & Dans

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