CHAPITRE III
L'esprit d’Ammien Marcellin
Ammien n'est pas un grand esprit. Il en convient lui-même : « Je vais mettre en œuvre toutes Les ressources de mon médiocre » génie, puissent-elles suffire ! » dit-il quelque part (1). Quelles sont ces ressources ? Tout d’abord une certaine imagination. Elle se marque dans son goût pour les grands récits de batailles et de sièges : batailles d’'Argentoratum, d’Andrinople, combats sans fin sur le Rhin, sur le Danube, en Afrique ; sièges d'Amida, de Bézabde, d’Aquilée, de Cyzique. Est-ce donc que ces batailles, que ces sièges, ont chacun leur physionomie propre, leurs détails caractéristiques qu’un historien ne saurait passer sous silence sans manquer à sa mission ? Peut-être jusqu'à un certain point. Mais la mêlée à Argentoratum ne diffère point de la mêlée à Andrinople. Les balistes, les scorpions, les béliers font leur œuvre de destruction à Bézabde de la même facon qu'a Amida. Et pourtant, dans chacun des récits, la mélée est décrite longuement, les coups de bélier*sont presque comptés. Pourquoi, sinon parce qu'Ammien goûte à ces descriptions un vif plaisir d'imagination, que le soldat enthousiaste reparaît sous l’historien, et s'échauffe au souvenir des aventures
passées, des dangers autrefois courus ?
Ammien est sensible à l'aspect des choses, à leur effet extérieur. 11 aime lés descriptions pompeuses. On s'en est aperçu aux récits analysés ou traduits dans notre premier chapitre. Qu'on y ajoute l'entrée de Constance à Rome, la révolte de Procope, l'invasion des Goths. En outre, son style fourmille de comparaisons. Son histoire apparaît à la première lecture comme une série de tableaux dont les couleurs sont éclatantes, violentes, parfois criardes. ,
À un esprit qui se laisse ainsi attirer par l'éclat des choses demanderons-nous l'observation patiente, la réflexion profonde, la critique éclairée ? Sans doute Ammien possède de ces qualités ce qui est nécessaire pour justifier son renom d'excellent historien, nous le verrons par la suite. Mais dès maintenant nous pouvons affirmer qu’elles ne sont point chez lui des qualités dominantes. La vivacité d'imagination, en obligeant celui qui la possède à subir la domination obsédante des faits et des idées sans réaction intérieure, ni examen réfléchi qui en contrôle la valeur, engendre souvent la naïveté et la crédulité (1). Cette naïveté et cette crédulité gâtèrent un peu les facultés critiques d’Ammien, lorsque, retiré de la vie active, il se livra avec passion à la lecture. Naturellement disposé à accepter sans contrôle les connaissances et les idées qu'il rencontrait dans les livres, il se laissa envahir par elles,
au détriment de l'originalité de sa pensée.
(1) Voyez, par exemple, sur quel ton de foi tranquille il conte la légende des Synplégades, 22,8, 14 et 15... Quibus controversae cyaneae sunt Synplegades, gemini scopuli in vertices undique porrecti diruptos, adsueti priscis saeculis obviam sibi cum horrendo fragore conlisis molibus ferri, cedentesque retrorsus acri adsultu ad ea reverti quae pulsarànt. Per has saxorum dehiscentium concursantiumque crebritates si etiam ales intervolasset, nulla celeritate pinnarum eripi poterat quin interiret oppressa. Hi scopuli, cum eos Argo prima omnium navis Colchos ad direptionem aurei properans velleris praeterisset innoxia, immobiles turbine circumfracto stetere concorporati, ut eos aliquando fuisse diremptos nulli nune conspicantium credant, nisi super hoc congruerent omnes priscorum earminum cantus.
Ammien fut, selon une expression qui est de lui, un lecteur scrupuleux des antiquités scrupulosus lector antiquitatum (à). S il fait le portrait d'un personnage, il prend soin d'indiquer tout d'abord son degré de culture littéraire. Ainsi Orfitus, préfet de ‘ Rome, « moins façonné qu'il n'aurait convenu à un noble par » la splendeur des connaissances libérales », — nous traduisons mot à mot le langage pompeux d'Ammien — splendore liberalium doctrinarum minus quam nobilem decuerat institutus (2) ; ainsi l’eunuque Eutherius, assez instruit pour un homme de sa condition litteris quantum tali fortunae satis esse poterat eruditus (3) ; ainsi Modestus, préfet du prétoire, esprit grossier que n'avait point poli la lecture des anciens, subagreste ingenium nullis vetustatis lectionibus expolitum (4), et bien d'autres. La sympathie de l'historien est acquise aux lettrés, aux esprits cultivés. Longtemps soldat, il n’en fut pas moins séduit par le charme des études libérales, dulcedine liberalium artium illectus (5), comme ïl dit en parlant de Sabinianus, satrape de Corduène. Il est à remarquer que la plupart des personnages pour lesquels Ammien s’est montré sévère étaient peu instruits, par exemple le consul Nevitta, inconsummatus et subagrestis, et l’empereur Valens, inconsummatus et rudis (6). Être instruit, avoir lu les anciens, c'est pour Ammien avoir conservé les nobles traditions de dignité et d’honnêteté transmises par les ancêtres, c’est avoir
repris quelque chose au passé de sa grandeur.
HAPAmmME,176, 77, 9!
(2) Id 416,14) (arid4107,:0.
(4) Id., 30, 4, 2.
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Dautremer., — #4.
Aussi, comme il se plaint douloureusement qu'à Rome les bibliothèques soient fermées à jamais, ainsi que des tombeaux, bibliothecis sepulcrorum ritu in perpetuum clausis (à). Il dut cependant se les faire ouvrir afin de compulser les antiquités dont il est si friand (2). Comme il méprise ces riches Romains qui ont peur de la science autant que d'un poison! Ils ne lisent rien, ou presque rien, deux auteurs seulement, Juvénal et Marius Maximus (3). Pourquoi ces deux auteurs, et aucun autre ? Ammien ne comprend pas ; et il ajoute: « Ils » devraient lire beaucoup, ils devraient lire de tout, s'ils son- » geaient à leur gloire et à leur race, s'ils se rappelaient que » Socrate, condamné et jeté en prison, demanda à un musicien, » qui modulait savamment un chant du poète lyrique Stésichore, » de le lui apprendre, tandis qu'il en avait le loisir. — A quoi » bon, demanda le musicien, puisque vous mourrez demain. — » Du moins, répondit Socrate, je quitterai la vie sachant » quelque chose de plus » (4). L’anecdote elle-même, aussi bien que le ton légèrement doctoral et pédantesque du récit, nous éclairent sur la pensée et les sentiments d’Ammien. Savoir tous les jours davantage, augmenter ses connaissances par des lectures assidues, tel est son rêve, son idéal. Il lit beaucoup, et il est fier de lire et d'apprendre. Du haut de son savoir, il regarde avec mépris le vulgaire ignorant (5). Mais ce savoir
(4) Amm., 44, 6, 18.
(2) 1d., 16, 7, 8: Antiquitates replicando complures.
(3) Historien, auteur de Vies des Césars, préfet de la ville sous Macrin, en 218.
(4) Amm., 28, 4, 14 et 15: Quidam, detestantes ut venena doctrinas, Juvenalem et Marium Maximum curatiore studio legunt, nulla volumina praeter haec in profundo otio contrectantes, quam ob causam non judicioli est nostri. Cum multa et varia pro amplitudine gloriarum et generum lectitare deberent, audientes destinatum poenae Socratem, conjectumque in carcerem, rogasse quemdam scite lyrici carmen Stesichori modulantem ut doceretur id agere, dum liceret : interroganteque musico quid ei poterit hoc prodesse morituro postridie, respondisse «ut aliquid sciens amplius e vita discedam ».
(5) 14., 26, 1, 2: Inscitia vulgari contempta.
le grise un peu. Il devient pédant. Les formules « il ne savait pas que... il ignorait peut-être que... comme dit Cicéron. » reviennent souvent, trop souvent dans son livre (1). I1 prend le ton du professeur qui s’impatiente, qui s’indigne, IL est vrai que certaines ignorances passent la mesure, celle des avocats de Constantinople, par exemple. « Il en est de si ignorants » qu'ils ne se souviennent pas d’avoir jamais eu un livre entre » les mains, et si, dans un cercle savant, vient à être prononcé » le nom d'un auteur ancien, ils le prennent pour le nom » exotique d’un poisson ou d’un plat » (2). Faut-il ici taxer Ammien d'exagération ? Il n'est pas nécessaire d’aller jusqu’à Constantinople, ni de remonter au IVe siècle pour rencontrer chez des personnes en apparence cultivées des ignorances extraordinaires. Seulement, au lieu de nous fâcher, comme Ammien, nous sourions.
A entendre Ammien, on croirait vraiment que seul parmi ses contemporains il aime encore les lettres. Il exagère. Les lettres n'étaient pas tant méprisées à la fin du IVe siècle. Le IVe siècle est un siècle scolaire par excellence. La production littéraire y est remplacée en grande partie par l’enseignement, Mais cet enseignement, trop littéral avec les grammairiens, trop creux avec les sophistes, ne manque pas de vie. IL fleurit au contraire dans toutes les grandes villes de l’empire : à Athènes, où l’école lutte pour soutenir un renom fléchissant (3), à Constantinople, à Nicomédie, à Antioche, les trois villes que le sophiste Libanius éblouit de son éloquence chatoyante et soufflée (4), à Carthage, où saint Augustin étudia, à ‘Milan, où il
enseigna, à Bordeaux, d’où vint Ausone. A Rome, vers le
(1) Cf. 14, 2. 2; 14, 11, 22; 16, 1, 5; 16, 10, 3; 18, 3, 7, etc.; 17, 4, 12, discant qui ignorant.
(2) Amm., 30, 4, 17.
(3) Cf. Petit de Julleville : L'école d'Athènes au IV* siècle. Thèse de doctorat. Paris, 1868.
(4) Cf. Petit : Vie de Libanius. *
moment où écrit Ammien, une revision du texte de Tite-Live est entreprise sous les auspices des Symmaque (1) ; Servius commente Virgile. Il n’y avait pas si longtemps que Donat, le maître de saint Jérôme, y expliquait Térence. Le professorat menait à tout, aux honneurs, aux premiers postes de la hiérarchie administrative. Sans parler d’Ausone, qui, après avoir été précepteur de Gratien, arriva jusqu'au consulat, en 379, nous constatons par le témoignage d'Ammien lui-même que des professeurs furent investis de fonctions administratives importantes. Simplicius d'Hémone fut nommé vicaire du préfet de Rome ‘en 368, après avoir été professeur de belles-lettres, grammaticus (2). La même année, le vicaire de la province d'Asie, tué dans une embuscade par des brigands Isauriens, était un certain Musonius, auparavant professeur de rhétorique à Athènes (3).
Les empereurs recherchaient volontiers, pour en faire des fonctionnaires, les hommes qui connaissaient les deux langues, grecque et latine ; par exemple, Musonianus, que Constance fit préfet du prétoire en Orient (4). Remarquons que cette connaissance des deux langues n'était pas très commune, puisqu'Ammien ne manque jamais de la signaler. Il la note chez l’empereur Julien (5), chez Antoninus, le traître dont nous avons parlé dans notre premier chapitre.
Sextus Aurelius Victor, l'historien, fut nommé, en 361,
gouverneur de la Pannonie par Julien, qui lui fit ériger une
(1) Tite-Live, éd. Weissenborn. Introduction, p. LxxImr.
(2) Amm., 28, 1, 45. On sait que le grammaticus tient le milieu entre le maître élémentaire, primus mnag'ister, et le rhéteur. Saint Augustin, Confessions I, 13 : adamaveram latinas (litteras), non quas primi magistri, sed quas docent qui grammatici vocantur.
(3) Amm., 27, 9, 6 : Athenis atticis antehac magister rhetoricus.
(4) Id., 15, 13, 1: Facundia sermonis utriusque clarus. :
(5) 1d., 16, 5, 7: Super his (outre ses connaissances en littérature et philosophie grecques) aderat latine quoque disserendi sufficiens sermo.
statue d’airain. Ce même Aurelius Victor devint préfet de Rome sous Théodose (1). Eutrope, qui gouvernait la province d'Asie en 371, est l'auteur de l'abrégé de l’histoire romaine (2). Ainsi l'empire, dans la deuxième partie du IVe siècle, compte parmi ses fonctionnaires de nombreux lettrés.
Les auteurs chrétiens témoignent abondamment que la culture littéraire n'était pas limitée à la société païenne. Tout a été dit sur l’ardeur avec laquelle les pères de l'Église grecque et de l'Église latine étudiaient les classiques grecs et latins (3).
Les lamentations d'Ammien sur l'ignorance de ses contemporains ne paraissent done pas au premier abord très justifiées. Elles ont cependant un accent de sincérité indéniable. C'est que, si les gens instruits ne manquent pas dans l'empire, ils n'y forment cependant qu’une infime minorité, Depuis longtemps le divorce est déclaré entre: eux et la masse ‘de la société romaine. D'un côté sont des fonctionnaires instruits, intelligents, des lettrés, des savants : de l’autre une population ignorante et livrée aux jouissances matérielles (4).
Cependant Ammien ne manqua point d’auditeurs pour écouter la lecture de son histoire, et pour y applaudir. A Rome, en
effet, où les souvenirs de l'antiquité païenne demeuraient plus
(1) Amm., 214, 18, 6 : Ubi Victorem apud Sirmium visum scriptorem historicum exindeque venire praeceptum, Pannoniae secundae consularem praefecit, et honoravit aenea statua, virum sobrietatis gratia aemulandum, multo post Urbi praefectum.
(2) Id., 29, 1, 36, et note de Valois à ce passage.
(3) Cf. Ebert, Histoire de la littérature latine chrétienne, t. I. — Goœlzer : Étude sur la latinité de saint Jérôme. Thèse de doctorat, 1884 Introduc- Lion. g
(4) Cf. Marquardt : Manuel des Institutions romaines : Vie privée des Romains. Trad. franç. [, page 136. Dans la deuxième période de l'empire, dit Marquardt, soit à partir d'Hadrien, les études libérales se confinant dans un cercle de plus en plus étroit, restèrent réservées aux hommes spéeialement élevés en vue des carrières administratives ou savantes. Marq, cite en note le témoignage du médecin Galien (fin du If siècle).
vivants qu'ailleurs, les cercles de lettrés étaient aussi plus nombreux. Un de ces cercles, celui qui se réunissait autour de Symmaque, nous est connu par les Saturnales de Macrobe, et par les lettres de Symmaque (x). Ces cercles fournissaient sans doute à Ammien ses admirateurs, sans compter certains oisifs, qui, pour être ignorants, n'en restaient pas moins sensibles aux beaux discours, et aux phrases bien faites et bien lues. Le goût qu'avait Ammien pour la lecture des auteurs anciens fut donc excité plutôt qu'affaibli par le milieu dans lequel il vécut pendant la dernière partie de sa vie, c’est-à-dire pendant le temps de son activité littéraire. A cette époque, Ammien feuilleta beaucoup et souvent les antiquités, replicavit antiqui-
tates, selon son expression.
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Peut-être eùût-il mieux valu qu'il lût moins. En effet, la liberté et l'originalité de son esprit souffrirent de ses lectures. Il n'y a presque point d'auteur grec et latin d'une certaine importance dont il n'ait cité le nom dans ce qui nous reste de son histoire. Les auteurs latins surtout sont mis par lui à contribution. Il les sait par cœur, il en intercale des fragments dans son livre. Il connaît beaucoup d'anecdotes classiques, et il les cite de mémoire, comme le prouvent les erreurs mêmes
qu'il commet en les rapportant (2). C'est une admiration
(1) Voir Boissier, La fin du Paganisme. Paris, 1891.
(2) Celle-ci, par exemple, relevée par H. Valois. Amm., 14, 9, 7: « Imitatus Zenonem illum veterem stoïcum, qui, ut mentiretur quaedam, laceratus diutius, avulsam sedibus linguam suam cum cruento sputamine in oculos interrogants Cyprii regis impegit. » Cette phrase contient une double confusion : d’abord l’anecdote s'applique à Zénon d’Elée et non à Zénon le stoïcien ; de plus Zénon d’Elée fut torturé non par un roi de Chypre, mais par Néarque, tyran d’Elée. La victime du roi de Chypre, Nicocréon, fut le philosophe Anaxarque, qui, lui aussi, dit-on, cracha sa langue comme Zénon.
enthousiaste, une prise de possession de tout son esprit. Toute idée et tout sentiment évoquent en lui le souvenir d’une idée et d'un sentiment analogues rencontrés chez un auteur. Sa pensée s’accoutume à ne marcher que soutenue par l'opinion d’un autre, si bien qu’à la fin, ne pouvant plus se passer de ce soutien, elle perd son allure propre et sa liberté.
Aussi bien quel excès et quelle pédanterie dans son savoir ! Donnons un exemple. Au vi chapitre du livre XIV, Ammien décrit les mœurs des habitants de Rome sous Constance. Le morceau débute magnifiquement par un regard jeté sur le passé : « Au temps où commençait à surgir à la lumière du monde » cette Rome qui vivra aussi longtemps que les hommes » existeront, afin qu'elle grandit d’une sublime croissance, la » Vertu et la Fortune, si souvent dissidentes, s’unirent par un » pacte éternel » (1). Suivent de pompeuses considérations empruntées à Florus sur les trois âges de la république romaine. C'est là un début tout d'école. Le chapitre entier est du même style. Ammien reproche à ses contemporains d'aimer à se recommander à la postérité par des statues, «( comme s'ils » attendaient de figures d’airain inanimées une plus belle » récompense que du sentiment d'avoir bien et droitement agi. » Ces statues, ils les font plaquer d’or, honneur qui fut attribué » pour la première fois à Acilius Glabrion, après qu'il eût » vaincu par son habileté et par ses armes le roi Antiochus. » Il est bien plus beau de mépriser ces misères pour tenter » l’ascension longue et difficile vers la vraie gloire, comme dit » le poète d’Ascra. Caton le Censeur nous en est garant. Comme » on lui demandait pourquoi, seul parmi tant d’autres, il n'avait
» point de statue : « J'aime mieux, dit-il, voir les gens de
(1) Amm.. 14, 6, 3 : Tempore quo primis auspiciis in mundanum fulgorem surgeret victura dum erunt homines Roma, ut augeretur sublimibus inerementis, foedere pacis aeternae Virtus convenit atque Fortuna plerumque dissidentes
» bien s'étonner que je n’aie pas obtenu cet honneur, que de » les entendre se demander tout bas, ce qui est plus grave, » pourquoi on me l’a accordé » (1). Ainsi, dans une demi-page, se pressent un souvenir historique, une expression d'Hésiode, un mot de Caton le Censeur. La mémoire d’Ammien, toujours en éveil, lui fournit de quoi nourrir sa pensée, de quoi soutenir son style. Blâme-t-il le luxe de ses contemporains, les raflinements qu'ils ont introduits dans le vêtement, la vanité mensongère avec laquelle ils exaltent leurs immenses possessions et multiplient leurs revenus annuels (2), il puisé aussitôt des comparaisons dans l’histoire de l'antique pauvreté romaine. « Ils » ignorent sans doute que leurs ancêtres, par qui fut portée si » loin la grandeur romaine, ne brillèrent point par leurs » richesses ; mais, dans des guerres terribles, n'ayant d’autres » ressources, d’autres vivres, d’autres vêtements que ceux des » simples soldats, leur vertu triompha de tous les obstacles. » Aussi une collecte dût-elle subvenir à l’inhumation de l’illustre » Valerius Publicola ; des subsides fournis par les amis de son » mari nourrirent dans sa détresse la femme de Régulus et » ses enfants; enfin le trésor public fournit une dot à la fille de » Scipion, pour que la noblesse n eût point à rougir, en voyant » se faner cette fleur de jeunesse, pendant l’absence de son. » père, qui était pauvre » (3). Plus loin, c'est un mot emprunté à Térence (4), un autre qui rappelle Homère (5), une allusion à l’édile Catulus, le premier qui fit'établir un vélum au-dessus du public pendant les représentations théâtrales (6). L’historien remarque, à propos des eunuques, que Sémiramis la première
ordonna de mutiler des enfants, et il le fait en un style bien
(1) Amm., 14, 6, 8.
(2) Id., 14, 6, 10.
(3) Id., 14, 6, 10 et 11.
(4) 14., 14, 6, 16 : Ne Sannione quidem, ut ait comicus, domi relicto. (5) . 14, 6, 21 : Ut Homerici .. Lotophagi.
prétentieux et bien bizarre. «En voyant ces troupeaux d'hommes » mutilés, on se prend à détester la mémoire de Sémiramis, » cette antique reine qui, la première, fit châtrer de jeunes » enfants mâles, violentant la nature et la d‘tournant de son » cours normal, la nature qui, dès la naissance de l’homme, » montre comme en vertu d'une loi tacite, par le moyen » des sources premières de la semence génératrice, le chemin » qui conduit à la propagation de l'espèce » (1). Qu'on nous pardonne ce galimatias et qu'on se reporte au latin. La phrase est tellement caractéristique que nous n'avons pas voulu la laisser de côté. Quelle lourde solennité, quelle prétention pédante elle accuse ! Comme la pensée est entortillée étrangement ! Si encore la pensée n'était pas si naïvement plate ! Cette phrase aussi bien que les citations qui précèdent nous montrent à quel point Ammien manque d'esprit. Non, il ne possède point cette précieuse qualité qui fait voir les justes proportions des faits et des idées, en démêle le sens exact, et en mesure la portée. Pédanterie et esprit ne sauraient s'accorder. Voici encore un trait qui le prouve. Le César Gallus est arrêté sur l’ordre de son cousin Constance et sur le point d’être mis à mort. Dans le semblant d'interrogatoire qu'il subit, on lui demande pourquoi il a fait tuer tant de monde à Antioche. A cette question le malheureux, déjà à demi-mort, ne sait faire qu'une réponse : il a commis tous ces crimes à l'instigation de sa femme Constantina. Eh bien, au lieu de constater ce qu'il y a dans cette réponse de misérable affaissement, de lamentable défaillance, au lieu de remarquer l'absence de toute
dignité et de toute force morale chez ce César près de mourir,
(1) Amm., #4, 6,17 : Ut. . quisquam cernens mutilorum hominum agmina detestetur memoriam Semiramidis reginae illius veteris, quae teneros mares castravit omnium prima, velut vim injectans naturae eandemque ab institulo cursu retorquens, quae, inter ipsa oriundi crepundia, per primigenios seminis fontes, tacita quodam modo lege, vias propagandae posteritatis ostendit.
Ammien écrit la phrase que voici : « Il ignorait sans doute ce » qu'Alexandre le Grand répondit à sa mère qui lui demandait » la tête d’un innocent. Comme, dans l'espoir d’obtenir ce » qu'elle voulait, elle faisait valoir à son fils qu'elle l'avait » porté neuf mois dans son sein, Alexandre lui répondit avec » sagesse: Demande-moi pour cela, ma mère, une autre récom- » pense. Ïl1 n’est pas de bienfait assez grand pour être payé » de la vie d’un homme » (1). Certes le mot honore celui qui l'a prononcé. Mais convient-il bien à la situation présente ? On voit ici comment un souvenir classique a pris dans l'esprit d’Ammien la place d’une impression personnelle. |
La finesse accompagne rarement la pédanterie. Et pourtant elle est nécessaire à un observateur, à un peintre de mœurs, à un historien, surtout quand cet historien dépeint une société de décadence à la fois grossière et raffinée, troublée dans ses croyances et dans sa philosophie, livrée au gouvernement hasardeux de despotes capricieux, inquiets et cruels. Il ne faut pas la demander à Ammien. Esprit un peu épais de soldat honnête, il manifeste en face de la corruption raffinée de ses contemporains les étonnements naïfs et chagrins d’un homme qui ne comprend pas. Cependant c'est un Grec (un Grec d'Asie, il est vrai, et par conséquent plus enthousiaste et plus ardent que délicat) ; son origine semblerait l'avoir prédisposé à plus de complaisance pour les subtilités du luxe remain. Mais son éducation et ses lectures sont venues encore renchérir sur le côté naïvement honnête de sa nature, et tout en affermissant la droiture de son caractère, ont peut-être quelque peu obseurei
(1) Amm., 14, 11, 22. À propos de la même Constantina, femme de Gallus, Ammien écrit encore une de ces phrases naïves et sages, dans le ton d'un brave homme bien approvisionné d'excellentes maximes et de souvenirs appropriés. Cf. 14, 1, 8 : Stimulos admovente regina, quae abrupte mariti fortunas trudebat in exitium praeceps, cum eum potius lenitate feminea ad verilatis humanitatisque viam reducere utilia suadendo deberet, ut in Gor-
dianorum actibus factitasse Maximini truculenti illius imperatoris rettulimus conjugem.
son discernement. Sans désirer qu'il se fût montré moins sévère pour l'existence sans hauteur et sans noblesse qui fut celle de la plus grande partie des citoyens romains au IVe siècle, nous ne pouvons nous empêcher de trouver fächeux qu'il ait pris à leur égard cette attitude de moraliste morose et grondeur qui blâme tout sans expliquer rien. Il s’est forgé d’après ses lectures, d'après les récits qui, comme ceux de Tite-Live, glorifiaient les héros impeccables et déjà légendaires de la république romaine, un idéal conventionnel de grandeur et de vertu, à la mesure duquel il s'ohstine à apprécier ses contemporains. Ce qui fait qu'il les juge un peu brutalement, sans sympathie et sans nuances. Les crimes qu'il leur reproche ne paraissent pas toujours si condamnables, et les graves lamentations de l’historien fous amènent quelquefois à sourire. « Quelques maisons, » dit-il, qui se recommandaient auparavant par le culte des » études sérieuses, sont maintenant envahies par les distractions » que recherchent l’inertie et la paresse. Elles retentissent de » l'harmonie des voix, des notes claires et aériennes de la Iyre. » Enfin, au lieu d’un philosophe c'est un chanteur, à la place » d’un orateur c’est un maître en arts futiles que l’on fait » venir ; et, tandis que les bibliothèques sont fermées à jamais, » comme des tombeaux, on fabrique des instruments de musique » hydrauliques, des lyres grandes comme des chariots, des » flûtes, en un mot les accessoires considérables nécessaires » pour accompagner les gestes des histrions » (1). Ammien paraît être insensible aux arts d'agrément. Il nous est difficile de partager sa forte indignation contre la musique, ‘pour laquelle
ses contemporains semblent avoir eu un goût marqué (2). Je
(4) Amm., 14, 6, 18.
(2) Il est deux fois question, dans Ammien, de diners accompagnés de musique, offerts par des généraux romains. 30, 1, 20 : Cumque adponerentur exquisitae cuppediae, et aedes amplae nervorum et articulato flatilique sonitu resultarent. — 31, 5,6 : Dum in nepotali mensa, ludicris concrepan tibus, diu discumbens
6o AMMIEN MARCELLIN
sais bien que les représentations théâtrales, et surtout les exhibitions de danseuses, n’allaient pas toujours sans scandales ; mais qui ne sent que les objurgations d’Ammien ont je ne sais quoi de lourd, de pompeux, de pédant, qui fait qu'elles éveillent plutôt notre défiance qu’elles n'entraînent notre approbation ? Voilà pourquoi nous disons que son esprit manque de mesure,
de finesse, de nuances.
En revanche, cet esprit se distingue par le sérieux, la gravité. A travers les laideurs et les beautés de l'histoire, Ammien s'avance d’un pas solennel, comme pénétré de sa mission de juge. Continuant la tradition des grands historiens romains, il pense que l’histoire doit être une école de morale. Aussi distribue-t-il abondamment le blâme et l'éloge (1). Volontiers dirait-il avec Tite-Live qu'il signale à ses contemporains des exemples à imiter, des fautes à éviter (2). Mais l’époque qu'il raconte est peu fertile en bons exemples ; c’est pour cela qu'il va si souvent glaner dans le champ du passé. Dans ce rôle de moraliste, que nous nous réservons d'étudier ailleurs plus longuement, Ammien montre en général un jugement droit et sain. Son défaut est qu’il prend trop souvent le ton d’un homme qui enseigne la morale. Nous retrouvons toujours dans son esprit la tendance doctorale. D'où une manière sentencieuse de s'exprimer qui fait songer à un maître énonçant des vérités du haut d'une chaire. Les sentences sont fréquentes dans l'œuvre d'Ammien, et elles ne sont pas toujours neuves ni profondes : (Dans les dangers pressants, le remède est souvent
» de désespérer du salut ». — « La très grande gloire est
(1) Voir entre autres ses portraits d'empereurs, toujours composés en deux parties bien symétriques, d’un côté le bien, de l'autre le mal. (2) Voir la préface de Tite-Live.
L'ESPRIT D'AMMIEN MARCELLIN 6x
» toujours en butte à l'envie ». — « Sylla rétablit les lois » somptuaires, considérant, d'après les préceptes de Démocrite, » que si la fortune fournit les tables somptueusement, la vertu » les garnit avec simplicité. C'est ce qu'a sagement remarqué » Caton de Tusculum, auquel la pureté de sa vie a valu le » surnom de Censeur, quand il a dit : souci de la nourriture, » indifférence à la vertu ». — « Julien était prévoyant et tem- » porisateur, qualités suprèmes chez les grands généraux, car » elles soutiennent les armées et les sauvent » (1). Qu'indiquent ce ton de moraliste, ces façons sentencieuses, sinon que nous avons affaire à un esprit oratoire qui se plait à peser la valeur morale des hommes, et à juger leurs actes en les comparant à la règle idéale qu’il porte dans sa conscience ? Tous les historiens romains sont plus ou moins des orateurs. Ammien ne fait pas exception. On sent qu'il écrit non seulement pour exposer la vérité, mais aussi pour faire la leçon aux générations présentes et postérieures. IL essaie, comme un orateur, de persuader et de convertir. D'ailleurs son auteur de prédilection est Cicéron (2). Nous verrons comment ces tendances oratoires ont influé sur la composition de son histoire et sur son style. Qu'il nous suffise ici de les signaler afin de compléter l’esquisse que nous traçons de son esprit. Résumons nos impressions. Nous avons trouvé chez Ammien de l'imagination, une passion vive pour la lecture, trop vive
peut-être, car elle nuit à ses facultés critiques, un certain
(1) 46, 2, 1 : Ut solet abrupta saepe discrimina salutis wltima desperatio propulsare. — 17, 11,2: Ut solet amplissima quaeque gloria objecta esse semper invidiae. — 16, 5, 1 et 2. [Sumptuariis legibus] quas reparavit Sylla dictator,reputans ex praedictis Democriti quod ambitiosam mensam fortuna, parcam virtus adponit. Id enim etiam Tuseulanus Cato prudenter definiens, cui Censorii cognomentum castior vitae indidit cultus, ( magna, inquit, cura cibi, magna virtutis incuria ». — 16, 2, 11 : [Julianus] erat providus et cunctator, quod praecipuum bonum in magnis ductoribus opem ferre solet exercitibus et salutem.
(2) Voir notre chapitre XIL.
manque de mesure et de finesse, de la naïveté, une gravité parfois emphatique et sentencieuse, des habitudes de pensée qui sont d’un moraliste et d’un orateur. Si cette analyse ne nous permet pas d’espérer une œuvre historique de tout point parfaite, on ne peut dire cependant qu’elle soit décourageante. Le livre élaboré par un semblable esprit, en dehors même de l'intérêt très grand des faits qui y sont rapportés, possède une valeur intrinsèque suffisante pour mériter un examen critique,
et pour justifier l'effort d’une patiente analyse.