CHAPITRE IV
Les idées philosophiques et religieuses d’Ammien Marcellin
Nous ne prétendons point démontrer dans ce chapitre qu'Ammien Marcellin fut un philosophe profond et original. Ce serait vouloir soutenir un paradoxe. Ammien est un narrateur brillant, au talent oratoire. Cependant si, malgré des défauts graves, il fait grande figure dans la décadence de la littérature romaine païenne, c’est que son œuvre est nourrie et soutenue par une philosophie. Il doit à cette philosophie sa supériorité sur les maigres annalistes entre les mains desquels le genre historique à Rome dépérissait depuis trois siècles.
Sans être un esprit très curieux et tourmenté du vif désir de connaître le secret des choses, Ammien a eu çà et là le dessein et la force de dominer le terre-à-terre des événements. Le spectacle changeant et divers de l’agitation humaine ne le laisse pas indifférent, mais il en cherche le sens, la cause et le but. Il se soulève d’un effort quelquefois pénible, mais toujours méritoire, au-dessus du présent pour en chercher l'explication dans le passé, ou dans les lois générales qui régissent les caractères et les volontés des hommes. IL croit profondément à une influence divine sur les destinées des nations. On trouve chez lui la pensée constante qu’au-dessus de
l'humanité se cache quelque chose, un monde idéal auquel le
nôtre est subordonné. C'est là que réside le secret de l'élévation de son esprit, de la noblesse de son talent. Ammien a essayé de comprendre et d'expliquer les actions des hommes par les mobiles qui les ont fait agir, par la recherche des influences naturelles et surnaturelles qui ont pesé sur leur volonté. Nous devons lui savoir gré de ses efforts, et l'en récompenser pär l'étude consciencieuse des idées qui ont fait le fond et comme la substance de son esprit.
Dans un passage de son histoire, Ammien Marcellin place la philosophie au-dessus de la poésie et de la rhétorique (x). Il n'aime pas que ceux qui font profession de la pratiquer la gâtent par leur attitude, par une recherche de la gloire incompatible avec leurs principes (2). IL sait distinguer les vrais philosophes de ceux qui ne le sont que par l'extérieur, « jusqu'au manteau », comme il dit, amictu tenus (3). Il parle des premiers avec une sympathie profonde. Tel ce courageux Simonide qui, condamné à être brülé vif, subit son supplice sans broncher, « fuyant la vie comme une rageuse maîtresse, » et riant de ces catastrophes subites et passagères » (4). Tel Maxime d'Éphèse, homme illustre et savant, le maitre de
Julien (5). L'admiration d’'Ammien pour Julien se fortifia à
considérer de quelle ardeur ce prince «( poursuivait la haute
(1) 46, 5, 7. Il s’agit de l’empereur Julien : per omnia philosophiae membra prudenter disputando currebat. Sed tamen, cum haec effecte pleneque colligeret, nec humiliora despexit, poeticam mediocriter et rhetoricam amawvit.
(2) Il cite à ce propos une phrase de Cicéron : « Ipsi illi philosophi, etiam in his libris quos de contemnenda gloria seribunt, nomen suum inseribunt, ut in eo ipso quo praedicationem nobilitatemque despiciunt, praedicari de seac se nominari velint » 22, 7, 4.
(4) 29, 1, 39 : Qui vitam ut dominam fugitans rabidam, ridens subitas momentorum ruinas, immobilis conflagravit.
(5) 29, 1, 82: Maximus ille philosophus, vir ingenti nomine doctrinarum, cujus ex uberrimis sermonibus ad scientiam copiosus Julianus exstitit imperator.
» connaissance des choses essentielles, et cherchant, si l’on » peut dire, des aliments pour son esprit en voie d'ascension » vers le sublime, parcourait toutes les parties de la philo- » sophie » (1). L'exemple de l’empereur agit, à n’en pas douter, sur l'âme docile de l'historien, et lui inspira le goût de la philosophie. Ayant accompagné Julien pendant les deux années de son règne, Ammien, encore très jeune, fut imprégné dès ce moment de l'atmosphère philosophique qui se dégageait de l'entourage impérial, composé en partie de philo-
sophes dont l'autorité était alors très respectée (2).
Lorsqu'Ammien, dans la dernière partie de sa vie, c’està-dire vers 390, s'établit à Rome, la haute société païenne y formait, au milieu du laisser-aller général, un centre intellectuel très distingué, où les discussions de métaphysique élevée, et généralement toutes les spéculations de la philosophie, fournissaient la matière de savants entretiens à des hommes d’une culture étendue. Macrobe, dans les ouvrages duquel nous entendons encore l'écho de ces entretiens, compare, pour le goût qu'ils avaient des choses de l'esprit, les Prétextat, les Flavien, les Albin, les Symmaque, les Eustathe, aux Cotta, aux Lélius, aux Scipion (3). Tous ces personnages, y compris Macrobe, florissaient au temps d’'Ammien, qui put les connaître. Tous étaient, à quelques années près, du même âge, Macrobe un peu plus jeune que l’orateur Symmaque (4), et celui-ci d’une quinzaine d'années moins âgé que Prétextat (5). Macrobe, païen,
(1) Amm., 16, 5, 6 : Incredibile quo quantoque ardore principalium rerum notitiam celsam indagans, et quasi pabula quaedam animo ad sublimiora scandenti conquirens, per omnia philosophiae membra... currebat.
(2) 1d., 23, 5, 11 : Philosophi..., quorum reverenda tunc erat auctoritas.
(3) Macrobe, Saturnales, I, 1. Il les appelle ailleurs doctorum doctissimi. 107:
(4) Cf. Macrobe, éd. Jan. Leipsick, 1848, prolégomènes, page vi.
(5) Prétextat mourut en 384, Symmaque vers 402. Ce dernier avait été préfet de Rome de 384 à 386. Cf. Symmachi vita dans l'édition de Symmaque, par Otto Seek : Monumenta Germaniae, t. vr, Berlin, 18835.
Dautremer. — 5.
personnage important, puisqu'il fut préfet du prétoire, et chambellan de l'empereur sous Honorius et Valentinien IT (rx), déclare que c’est la connaissance de la philosophie qui fait qu'un homme est supérieur, ou plutôt qu'il est vraiment un homme (2). Le dialogue qu'il a intitulé « les Saturnales » contient de tout, de la philosophie, de la grammaire, de la religion, de l’histoire naturelle, de la médecine ; mais les deux principaux interlocuteurs, Prétextat et Symmaque, professent avant tout l'admiration de la philosophie. Symmaque, l’illustre orateur, le champion du parti païen contre saint Ambroise, a de cette science une opinion si haute qu'il est effrayé à la pensée de l’arracher à (son sanctuaire de paix » pour l'introduire au milieu d’un festin de Saturnales. Il craint d'en voir ainsi compromise la majestueuse sérénité (3). Prétextat, «sénateur d’un grand caractère et d’une gravité tout antique » (4), un des plus glorieux représentants de l'aristocratie romaine, dont Ammien parle en termes empreints d’un profond respect, et qui remplit les plus hautes charges de l'empire (5), pontife vénéré qui disserte avec autorité sur les dieux, sur le soleil, sur la mythologie et la religion, Prétextat proclame la philosophie un don unique des dieux, la science des sciences, philosophia,
quod unicum est munus deorum et disciplina disciplinarum (6).
(1) Cf. Macrobe, éd. Jan. prolégomènes, p. v.
(2) Commentaire sur le Songe de Scipion, 1, 16 : (homo) quem doctrina philosophiae supra hominem, imo vere hominem fecit.
(3) Macrobe, Saturn., VII, 1 : Verumne ita sentis, Vetti, ut philosophia conviviis intersit, et non tanquam censoria quaedam et plus nimio verecunda materfamilias penetralibus suis contineatur, nec misceat se Libero, cui etiam tumultus familiares sunt, cum ïipsa hujus sit verecundiae ut strepitum non modo verborum, sed ne cogitationum quidem in sacrarium suae quietis admittat.
(4) Amm., 22, 7, 6.
(5) Voir pour la vie de Prétextat, les prolégomènes de l'édition de Symmaque par Otto Seek, p. LXXXIN sqq.
(6) Macrobe, Saturn., I, 24.
Un autre interlocuteur des Saturnales, Eustathe, est un philosophe de valeur. ( Il est si remarquable dans tous les genres » de philosophie, dit de lui Prétextat, qu'à lui seul il nous » représente le génie des trois philosophes dont notre anti- » quité s’est glorifiée » (1). Eustathe s’émeut et s’insurge quand on attaque devant lui son étude préférée. Il la défend contre le médecin Disarius, et s’indigne qu’on ose lui comparer la médecine : ( Ainsi donc une science qui consiste à former des » conjectures sur cette chair qui n’est que boue ose insulter » à la philosophie qui traite, elle, d’après des méthodes cer- » taines, de choses incorporelles et vraiment divines. » (2) Macrobe nous présente encore un philosophe, l'Égyptien Horus, « un homme également robuste de corps et d’esprit, qui, » après avoir remporté un grand nombre de victoires au » pugilat, était passé à la philosophie, et qui, ayant suivi la » secte d’Antisthène, de Cratès et de Diogène lui-même, était » devenu célèbre parmi les cyniques. » (3)
Aiïnsi, les deux ouvrages de Macrobe, le Commentaire sur le Songe de Scipion, qui est un exposé de philosophie générale, et les Saturnales, prouvent abondamment que la philosophie n'était pas morte à Rome, à l’époque où Ammien venait s’y mêler à la vie littéraire. On comprend dès lors que l'historien, déjà. poussé vers les études philosophiques par l'exemple d'un empereur qu’il avait tant admiré, se soit préoccupé de questions qui intéressaient ses plus illustres contemporains, et qu'il ait laissé dans son livre des traces
assez nombreuses de ces préoccupations.
(1) Macrobe, Saturn., I, 5, 13.
(2) Macrobe, Saturn., VIL, 15: Quae ergo conjicit de carne lutulenta audet inequitare philosophiae, de incorporeis et vere divinis ratione certa tractanti.
BY Id, Ibid. À, 7, 3:
IT
La pensée d'Ammien est fréquemment tournée vers la divinité. Selon lui, la divinité tient dans sa main les hommes. qui agissent sous son impulsion, prospèrent par sa faveur, courbent le front sous sa colère. Par la volonté de la puissance divine (1), Rome est sauvée de la famine au temps du préfet Tertullus (359). Cette puissance est équitable et vigilante (2). C'est grâce aux « bons soins du ciel (3) » que Julien rétablit les affaires en Gaule. Avec l'aide du ciel Rome vivra dans la suite des siècles (4).
De quelle nature est cette conception de la divinité, il n’est pas facile de le déterminer d’une façon précise. C'est une conception assez vague, rendue, comme on vient de le voir, en termes vagues aussi. Ces termes expriment moins l'idée d'un dieu conçu sous telle ou telle forme que le simple sentiment du divin. Une expression : «la faveur du dieu du ciel », caelestis dei favor (5), semble désigner explicitement un dieu suprême et unique, et permet de penser qu'Ammien ne croit plus à l’'Olympe du polythéisme.
Il est cependant païen, bien qu'on en ait quelquefois douté. « Ammien, dit Claude Chifilet (6), professa le christianisme, » ou du moins ses sentiments et ses vœux n'étaient point » hostiles aux chrétiens. » La seconde supposition est à notre avis
la plus juste, et la seule qu'on puisse tirer à bon droit des
) 2) Id., 14, 11, 24 : Vigilavit utrobique superni numinis aequitas, ) Id., 18, 3, 1 : Haec dum in gallicis caelestis corrigit cura.
Id., 26, 1, 14: Victura cum saeculis Roma adjumento numinis divini. (5) 1d., 16, 12, 13. Cf. 25, 7, 5 : Erat tamen pro nobis aeternum dei caelestis numen. ù (6) De Ammiani Marcellini vita et scriptis, par CI. Chifilet, président de l'Académie de Dôle. Mémoire annexé à l'édition d'Adrien de Valois.
textes cités par Chifilet. Nous reviendrons, dans un chapitre spécial, sur les rapports d’Ammien avec le christianisme.
Il est païen, mais son paganisme est philosophique. Les dieux et les déesses du Panthéon gréco-romain ne sont plus pour lui que des symboles. Les théologiens lui ont appris que Mercure n'est pas autre chose que «l'âme active du monde, qui met les esprits en mouvement » (1), que les flèches d’Apollon désignent poétiquement les rayons du soleil (2), qu'Adonis mourant pour revivre, c’est la nature morte l'hiver qui renaît au printemps (3), qu'iris, la gracieuse messagère des dieux, est la représentation divine de l'arcen-ciel (4).
Ammien, qui n'est ni un théologien, ni un philosophe de profession, n'a pas, en matière de religion, à nous exposer une doctrine, à nous présenter un système. Ce n’est pas là son rôle. S'il quitte la terre de temps en temps pour s'élever jusqu’au ciel, c’est que le ciel lui paraît être le suprême refuge de la justice bannie de la terre. Il considère la divinité comme étant la source de l’éternelle justice. En ‘bas, parmi les hommes, règne l’iniquité : le faible est la proie du fort, l'innocent est confondu avec le coupable. Le désordre serait épouvantable sans l'intervention d’un dieu qui tôt ou tard juge et punit (5).
C’est donc l’amour de la justice qui hausse la. pensée d'Ammien jusqu'à la divinité. Au-dessus de notre monde plane
un pouvoir équitable et vengeur, une Providence secourable et
(4) Amm., 46, 5, 5 : (Mercurius) quem mundi velociorem sensum esse, motum mentium suscitantem, theologicae prodidere doctrinae.
(2) Id., 19, 4, 3.
B)Hde M9 A1:
(4) Id., 20, 41, 30.
(3) Les phrases du genre de celle-ci : Vigilavit Justitiae oculus sempiternus (28. 6, 25), sont fréquentes chez Ammien, après le récit de crimes en apparence profitables à leurs auteurs.
terrible, qui tient en main et mène à son gré les destinées
humaines. Cette ferme croyance donne à Ammien le calme;
elle rassure son instinct moral et tire sa conscience d'’incer-
titude. IL essaie quelque part de définir cette Providence
mystérieuse et souveraine. (« Ces châtiments (1) et d’autres de
même sorte en très grand nombre, c'est la divinité chargée de punir le crime et de récompenser le bien, Adrastia, qui les inflige de temps en temps — et plût à Dieu qu'elle le fit toujours. Nous l’appelons encore d’un deuxième nom, Némésis. C’est comme le pouvoir sublime d’une divinité efficace, que l’opinion des hommes a placée au dessus du cercle lunaire, ou bien, selon d’autres définitions, c’est une puissance substantielle, tutélaire, universelle, qui préside aux destinées individuelles. Les théologiens antiques l'ont représentée comme la fille de la justice, contemplant du fond d’une éternité mystérieuse tout ce qui se fait sur la terre. Reine des causes, arbitre et juge des choses, elle agite l’urne des destinées, elle dirige le cours alternatif des événements, elle amène quelquefois nos volontés à un but autre que celui vers lequel elles tendaient; elle fait dévier en tous sens les actions multiples des hommes. C’est elle encore qui enserre l’inanité de l’orgueil humain dans les liens indissolubles de la nécessité, qui amène tour à tour l'heure de l'élévation et l’heure de la chute, qui, dans sa clairvoyance, tantôt écrase l'esprit dont l’orgueil se redresse, tantôt tire les bons de l’obscurité et les élève jusqu'au bonheur. L’antiquité amie des fables lui attacha des ailes pour faire comprendre à tous qu'elle arrive avec la rapidité du vol; elle lui a mis en main un gouvernail et sous les pieds une roue afin qu’on vit bien qu’elle dirige l'univers en courant à travers tous
(1) I s’agit des châtiments qui frappèrent le César Gallus et, plus tard,
ses meurtriers. ;
» les éléments » (1). Singulière page, surtout si l'on songe qu'elle se rencontre dans un ouvrage historique. Elle ne présente d’ailleurs aucune difficulté d'interprétation. Si le style en est contourné, pompeux, alourdi de mots trop nombreux, du moins la pensée est facile à saisir, et si l’on cherche à savoir quelle idée Ammien se fait de la marche des événements humains, cette page est caractéristique et pour nous précieuse, L'opinion d’Ammien sur la nature même de la puissance divine dont il parle n’a rien d'arrêté. Qu'on la nomme Adrastia ou Némésis, peu lui importe. Qu'on la définisse d'une façon ou d’une autre, il ne s’en soucie guère, et il propose deux définitions entre lesquelles il nous permet de ‘ choisir. Il veut seulement montrer qu'elle exerce sur notre monde une action décisive. [Il la confond à peu près avec la Fortune, la r6yn des Grecs, dont il lui prête les attributs, mais c'est une Fortune qui voit clair, qui sait où elle va, et ce qu'elle veut; c’est une Fortune qui ressemble bien à une
Providence.
. Cependant cette même puissance est chargée, selon Ammien,
de resserrer les liens de la nécessité autour des hommes qui
(4) Amm. 44, 11, 25 : Haec et hujusmodi quaedam innumerabilia ultrix facinorum impiorum bonorumque praemiatrix aliquotiens operatur Adrastia (atque utinam semper) quam vocabulo-duplici etiam Nemesim appellamus : jus quoddam sublime numinis efficacis, humanarum mentium opinione lunari circulo superpositum, vel, ut definiunt alii, substantialis tutela generali potentia partilibus praesidens fatis, quam theologi veteres fingentes Justitiae filiam ex abdita quadam aeternitate tradunt omnia despectare terrega. Haec ut regina causarum et arbitra rerum ac disceptatrix urnam sortium temperat, accidentium vices alternans, voluntatumue nostrarum exorsa interdum alio quam quo contendebant exitu terminans, multiplices actus permutando convolvit. Eademque necessitatis insolubili retinaculo mortalitatis vinciens fastus tumentes in cassum, et incrementorum detrimentorumque momenta versans, ut novit, nunc erectas mentium cervices opprimit et enervat, nunc bonos ab imo suscitans ad bene vivendum extollit. Pinnas autem ideo illi fabulosa vetustas aptavit, ut adesse veloeitale volucri cunctis existimetur, et praetendere gubernaculum dedit, eique subdidit rotam, ut universitatem regere per elementa discurrens omnia
non ignoretur.
feraient effort pour s’en dégager. Ce rôle ne paraît point convenir à un pouvoir à certains égards providentiel. Mais Ammien ne s’est pas préoccupé de concilier les deux notions contradictoires de Providence et de Fatalité. Il les juxtapose, les confond dans une même divinité, ne voulant renoncer ni à l’une ni à l’autre.
A lire certaines phrases, on prendrait Ammien pour un fataliste. Par exemple, lorsqu'il déplore la fin tragique et prématurée de l’empereur Julien, il constate avec tristesse combien les efforts humains sont impuissants à briser l’étreinte de la destinée. « Julien, dit-il, aurait triomphé des Perses, si » ses desseins et ses hauts faits avaient concordé avec les » décrets du ciel » (1). — « Maïs jamais aucune énergie » humaine, aucune vertu n’ont mérité que les prescriptions » de la fatalité ne s’accomplissent pas » (2).
Cependant la pénétrante mélancolie, la résignation douloureuse qu'exprime cette dernière phrase, ne sont guère conformes à la nature d’'Ammien, avant tout vaillante. Par une contradiction qu'explique le caractère énergique et moral de son esprit, il aflirme ailleurs sa confiance dans- la raison et l'activité humaines, qui, selon lui, sont capables de triompher de presque toutes les difficultés (3).
On voit par là que la philosophie d'Ammien ne se pique pas d'être systématique, et que nous ne devons pas nous étonner de rencontrer chez lui des opinions contradic-
toires.
(4) Amm., 25, 4, 26 : Triumphum exinde relaturus et cognomentum, si consiliis ejus et factis illustribus decreta caelestia congruissent...
(2) Id., 23, 5, 5 : Quoniam nulla vis humana vel virtus meruisse unquam potuit ut quod praescripsit fatalis ordo non fiat. Cf. id., 45, 3, 3 : Quasi praescriptum fatorum ordinem convulsurus.
(3) Id., 17, 8, 2 : Ut est difficultatum paene omnium diligens ratio victrix. $
Si Ammien n'insiste pas sur les hautes et difficiles questions qu'agite la métaphysique, du moins se préoccupe-t-il des rapports directs, tangibles, pour ainsi dire, de la divinité avec l'âme humaine, rapports qui se manifestent par les songes, les apparitions, les présages, les oracles. Dans une page que nous allons traduire en entier, il expose avec force et développe abondamment cette idée que la divination n'est pas une science de charlatan : « L'esprit qui anime tous » les éléments, qui anime la matière éternelle, qui, toujours » et partout vivant, s’'émeut et prévoit, cet esprit nous com- » munique le don de la divination par l'intermédiaire de » certaines méthodes. Et les puissances substantielles (1), » rendues favorables par des cérémonies diverses, font couler » pour les mortels, comme de sources jamais taries, les mots » révélateurs. A la tête de ces puissances est placée, dit-on, » Thémis, ainsi nommée parce qu’elle révèle les décrets d’une » loi inéluctable, que le grec désigne par le mot rebetuéva. Les » théologiens anciens l'ont assise sur le trône même de » Jupiter, source de toute vie.
» Les augures et les auspices ne dépendent en rien de la » fantaisie des oiseaux qui ne connaissent pas l'avenir (2) : » le plus ignorant des hommes ne le soutiendrait pas. Mais » un dieu dirige leur vol, si bien que le claquement d’un » bec, la vitesse ou la lenteur d’une aile en mouvement » annoncent les événements futurs. La divinité, dans sa » bienveillance, soit en faveur du mérite des hommes, soit » parce qu’elle est touchée de leur affection, aime à les » avertir par ces moyens de ce qui va leur arriver.
» De même, ceux qui scrutent attentivement les entrailles
(1) Ammien désigne ainsi les démons de la théologie néo-platonicienne. Voir plus loin, p. 87.
(2) Cf. Virgile, Géorgiques, I, 415 : Haud equidem credo quia sit divinitus illis Ingenium, aut rerum fato prudentia major.
fatidiques des bêtes, ces entrailles aux aspects innombrables, ceux-là savent le destin. Le. maître de cette science fut, selon la fable, un certain Tagès, que l’on vit en Étrurie sortir tout à coup de la terre.
» Les mortels eux-mêmes révèlent l'avenir quand leur cœur est en tumulte; c’est qu'un dieu parle par leur bouche. En effet, le soleil, âme du monde, disent les physiciens, détachant de lui-même nos propres âmes en efiluves scintillants, les échauffe quelquefois assez pour les rendre conscientes des événements futurs. (C’est ainsi que souvent les Sibylles se disent brülées par d’ardentes flammes. Enfin jl y a beaucoup de sens dans un bruit de voix, dans l'apparition de certains signes, dans le son du tonnerre, dans la vue des éclairs et des astres sillonnant les cieux.
» Quant aux songes, on pourrait avoir en eux une confiance absolue, inébranlable, si les conjettures de ceux qui les expliquent n'étaient une cause d'erreur. Parfois même, comme Aristote l’aflirme, ils nous renseignent d’une façon certaine, assurée : c’est lorsque, pendant le profond sommeil, la pupille de l’œil n’est inclinée dans aucun sens, mais regarde bien directement. Et puisque la légèreté populaire s’insurge quelquefois, et, dans sa folie, demande en murmurant pourquoi, s’il existe une science de prévoir, celui-ci n’a pas su qu'il mourrait à la guerre, ni cet autre qu'il souffrirait telle ou telle peine, je dirai seulement qu'il arrive de temps en temps à un grammairien de mal parler, à un musicien de. chanter faux, à un médecin d'ignorer un remède, et que cependant la grammaire, la musique, la médecine n’en subsistent pas moins. C’est pourquoi Tullius, en ceci comme en tout, a dit excellemment : « Les dieux nous préviennent de
l'avenir par des signes. S'il arrive à quelqu'un de s'y
» tromper, la faute en est non aux dieux, mais aux conjec- » tures des hommes » (x).
Ces affirmations d'Ammien sur la valeur de l’art divinatoire sont catégoriques. Il les formule même avec une sorte d'impatience qui n’admet pas la contradiction.
Parmi les moyens employés par la divinité pour avertir les hommes, il signale encore la naissance d'enfants monstrueux (2). Il raconte qu'a Daphné, près d'Antioche, naquit un
enfant à deux visages, avec deux dents, de la barbe, quatre
1) Amm. 21, 1, 8, sqq. Elementorum omnium spiritus, utpote perennium corporum, praesentiendi motu semper et ubique vigens, ex his quae per disciplinas varias adfectamus participat nobiseum munera divinandi ; et substantiales poiestates ritu diverso placatae, velut ex perpetuis fortium venis, vaticina mortalitati suppeditant verba, quibus numen praeesse dicitur Themidis, quam, ex eo quod fixa fatali lege decreta praescire facit in posterum, quae zeberuéva sermo graecus appellat, ita cognominatam in cubili solioque Jovis vigoris vivifici theologi veteres conlocarunt.
Auguria et auspicia non volucrum arbitrio futura nescientium conliguntur — nec enim hoc vel insipiens quisquam dicet — sed volatus avium dirigit deus, ut rostrum sonans aut praetervolans pinna turbido meatu vel leni futura praemonstret. Amat enim benignitas numinis, seu quod merentur homines, seu quod tangitur eorum adfectione, his quoque artibus prodere quae impendent. -
Extis itidem pecudum attenti fatidicis, in species converti suetis innumeras, accidentia sciunt. Cujus disciplinae Tages nomine quidam monstrator est, ut fabulantur, in Etruriae partibus emersisse subito visus e terra.
Aperiunt tunc quoque ventura cum aestuant hominum corda sed locuntur divina. Sol enim, ut aiunt physici, mens mundi, nostras mentes ex sese velut scintillas diffunditans, cum eas incenderit vehementius, futuri conscias reddit. Unde Sibyllae crebro se dicunt ardere torrente vi magna flammarum. Multa significant super his crepitus vocum et occurrentia signa, tonitrua quin etiam et fulgura et fulmina itidemque siderum sulei.
Somniorum autem rata fides et indubitabilis foret, ni ratiocinantes conjectura fallerentur. Interdumque, ut Aristoteles adfirmat, tum fixa sunt et stabilia, cum animantis altius quiescentis ocularis pupilla neutrubi inclinata rectissime cernit. Et quia vanities aliquotiens plebeia strepit, haec imperite mussando, si esset praesentiendi notitia quaedam, cur ille se casurum in bello vel alius hoc se passurum ignoravit aut illud, sufliciet dici : quod et grammaticus locutus interdum est barbare, et absurde cecinit musicus, et ignoravit remedium medicus, at non ideo nec grammatica nec musica nec medicina subsistit. Unde praeclare hoc quoque, ut aliä, Tullius: « signa ostenduntur », ait « a dis rerum futurarum. In his si qui erraverit, non deorum natura sed hominum conjectura peccavit ».
(2) Id., 19, 12, 19.
yeux et deux oreilles toutes petites ; ce qui, ajoute-t-il, était d'un mauvais augure pour la République. « Les naissances de » semblables monstres ne sont pas rares, et elles. annoncent » l'issue d'événements de toutes sortes. Comme on ne fait » plus, quand elles se produisent, de sacrifices publics expia- » toires, comme chez les anciens, elles passent inaperçues, et » restent ignorées. »
Ammien Marcellin pense donc que la plupart des événements importants sont précédés de présages qui les annoncent. C'est, par exemple, un essaim d’abeilles qui, venant se suspendre dans la maison du maître de l'infanterie Barbation, lui fait prévoir sa mort prochaine (1). C'est un âne qui monte sur un tribunal et se met à braire, ce qui signifie qu'un simple pileur de grain de Pistoie va devenir gouverneur d’une province (2). Ce sont les balais dont on se sert pour balayer la curie qui fleurissent, annonçant que des gens de rien vont arriver aux honneurs (3). |
Ammien n’a que du respect pour les hommes capables d'expliquer ces présages. L'empereur Julien est un de ces hommes. L'historien déclare qu'on a tort de lui en faire quelquefois le reproche (4), qu'il n’y a rien là que de recommandable. Il traite même l’empereur Valens d'homme sans valeur et d'ignorant, inconsummatus et rudis (5), parce qu'il avait fait fi d’un oracle qui désignait le lieu de sa mort et qui se trouva vérifié.
Ammien raconte la mort de cinq empereurs, Constance, Julien, Jovien, Valentinien et Valens. Son récit comprend chaque fois
la mention des présages avant-coureurs de la catastrophe (6).
(1) Amm.., 18, 3, 1.
Cd 07 3 4
(3) Id., 28, 1, 42.
(Aa GE RS ar
(5) Id., 31, 44, 8.
(6) Id, 2144, 15 25,2; tel 4; 21 46 20530 "5 M6:
IDÉES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES sa]
Enfin l’'énumération des phénomènes qui annoncent l'invasion
des Goths, la défaite et la mort tragique de Valens, est d’un
homme qui n'a rien perdu de sa croyance aux antiques
Superstitions. ( L'approche de ces tristes événements était
signalée par les claires indications des présages et des prodiges. Il y eut d’abord un grand nombre de prédictions véridiques des devins et des augures. Et puis, les chiens faisaient écho aux hurlements des loups. Les oiseaux de nuit criaient d’un ton aigu leur lamentable plainte. Le soleil sombre à son lever ternissait les blancheurs matinales du jour. A Antioche, dans les rixes et les troubles populaires, les mécontents avaient pris l'habitude de crier hardiment
Puisse Valens griller tout vif ! et l’on entendait sans cesse les voix des meneurs commandant qu'on entassät du bois afin d'incendier les bains de Valens, que l’empereur lui-même s'était plu à faire construire. C'était là un signe à peu près évident que ce prince périrait par le feu. En outre, le funèbre fantôme du roi d'Arménie, et les ombres misérables des condamnés, exécutés peu de temps auparavant dans l'affaire de Théodore, proféraient dans le silence, d’une voix stridente, d’horribles prédictions, qui jetaient dans les âmes de cruelles épouvantes. Un aigle fut trouvé gisant sans vie, égorgé, faisant par sa mort prévoir d'immenses et retentissantes calamités publiques. Enfin, comme on démolissait les vieilles murailles de Chalcédoine, pour bâtir des bains à Constantinople, parmi les blocs disjoints, on trouva une pierre carrée, cachée jusque-là au milieu de Îa construction, sur laquelle étaient gravés les vers grecs suivants, révélateurs de l'avenir : Quand les nymphes emperlées de rosée mèneront par la ville un chœur joyeux à travers les rues enguirlandées, quand le mur d’une ville servira malheureusement à la construction de bains, alors des tribus
innombrables d'hommes de toutes races, traversant en armes
» le lit de l’Ister aux belles eaux, dévasteront le pays de » Scythie et la terre de Mésie; mais quand, dans leur espoir
» insensé, elles attaqueront la Péonie, la défaite et la mort » les arrêteront là » (1).
La complaisance du développement et sa couleur poétique font penser à Virgile et à la description des prodiges qui accompagnèrent La mort de César. Il n’est pas impossible qu'Ammien se soit souvenu du passage des Géorgiques. L’allure des deux morceaux est la même. Quoi qu'il en soit, le ton et certains mots, comme vera fides praesagiorum, augures praedixere veridice, ne laissent aucun doute sur l’état d’esprit d'Ammien lorsqu'il écrivait cette brillante page (2). Il croyait
fermement rapporter des avertissements divins, de ces avertis-
(1) Amm. 31, 1... maestos eventus, quos adventare praesagiorum fides clara monebat et portentorum. Post multa enim, quae vates auguresque praedixere veridice, resultabant canes ululantibus lupis, et querulum quoddam nocturnae velucres tinniebant et flebile, et squalidi solis exortus hebetabant matutinos diei candores, et Antiochiae per rixas tumultusque vulgares id in consuetudinem venerat, ut quisquis vim se pati existimaret « vivus ardeat Valens » licentius clamitaret, vocesque praeconum audiebantur adsidue mandantium congeri ligna ad Valentini lavacri succensionem, studio ipsius principis conditi. Quae hunc ïilli impendere exitum vitae modo non aperte loquendo monstrabant. Super his larvale simulacrum Armeniae regis, et miserabiles umbrae paulo ante in negotio Theodori caesorum per quietem stridendo carmina quaedam nimium horrenda multos diris terroribus agitabant. Aquila gurgulione consecto exanimis visa est jacens, cujus mors publicorum funerum aerumnas indicabat amplas et pervulgatas. Denique, cum Chalcedonos subveterentur veteres muri, ut apud Constantinopolim aedificaretur lavacrum, ordine resoluto saxorum, in quadrato lapide, qui structura latebat in media, hi graeci versus incisi reperti sunt, futura plene pandentes :
AN ômétav vÜppar dpooepal xaTX otu XopEiN TEPTÉLEVAL OTPOPÉWYTAL ÈVOTEPÉAS HAT” AYULEC, Lai reiyos Aoutpoïo moUotovoy Écostat Shuap, Ôn Tôre pupia oÙAax nolvonepéwy àvÜporwy "Torpou xahipéoto mépoy mepdovra où aiyuÿ, xal Exvbtnv dAécer yopnv rai Muoida yaïav, ITarovine d” EmBévra odv EAtior parvouévnouv adTroÙ xai Buérouo Téloc xai dpi épéter.
(2) Cf. Amm., 23, 6, 25 (Chaldaeï) apud quos veridica vaticinandi fides eluxit.
sements dont l’aveuglement le plus inconsidéré peut seul ne pas tenir compte. Être attentif aux présages, observer les astres, les oiseaux, n'est pas dans son esprit faire preuve de superstition (1), persuadé qu'il est que les puissances surnaturelles se manifestent par ces divers moyens. C'est au contraire de la piété. Ceux-là seulement sont superstitieux, d’après lui, qui, faisant parade d’incrédulité et niant hautement la divinité, ont conservé cependant l'habitude de certaines pratiques d’une religion purement formelle. Ceux-là, Ammien les flétrit et les malmène assez rudement (2). Ceux-là seuls sont superstitieux, et il tient à s’en distinguer absolument.
Il remarque à la vérité que plus d’une fois les réponses des oracles ont été ambiguës. Mais cette ambiguïté ne lui suggère aucune réflexion désobligeante. Il se borne à la constater, en citant comme exemple les oracles rendus par la Pythie à Crésus après le passage de l'Halys, aux Athéniens avant la bataille de Salamine, à Pyrrhus en guerre contre les Romains (3).
De même, le scepticisme des philosophes de l'entourage de Julien à l'égard de certains présages ne semble pas ébranler les convictions que nous lui avons vu exprimer tout à l’heure. Du moins n’en laisse-t-il rien paraître (4).
Quelques allusions à un autre genre de superstition, la magie, méritent d'arrêter un instant notre attention. ( Platon, » dit Ammien, cet auteur dont les opinions insignes ont tant » de poids, nous apprend que la magie, qu'il appelle d'un mot » mystique machagistia (5), est le culte parfaitement pur du
(1) A condition toutefois de ne pas dépasser certaines limites, comme le fit l'empereur Julien, auquel Ammien reproche des excès en cette matière : Praesagiorum sciscitationi nimiae deditus. Amm., 25, %, 17.
(3) Id., 23, 5, 9.
(4) Id., 23, 5, 14.
(5) Ce mot, peut-être corrompu, n’a pas été trouvé dans Platon. Cf. Amm., éd. Wagner. T. II, p. 35.
» divin. La science de la magie fut perfectionnée dans les » temps antiques, d’après les secrets des Chaldéens, par le » bactrien Zoroastre, ensuite par le très-savant roi Hystaspes, » père de Darius. Hystaspes, ayant pénétré dans les contrées » retirées de l'Inde supérieure, vint à une forêt solitaire, » dans le calme et dans le silence de laquelle se plongent les » sublimes esprits des brahmanes. Sous leur direction, ïl » rassembla autant de notions qu'il put sur les raisons du » mouvement du monde et des astres, puis il communiqua à » l'intelligence des mages quelques-unes des connaissances » qu'il avait acquises. Ceux-ci les transmettent par leurs » enfants aux âges postérieurs en même temps que l’art de » prévoir l'avenir (x) ».
L'historien se déclare donc plein de respect pour la magie considérée dans son sens primitif comme la science profonde et pure des choses divines. Quant aux enchantements, aux évocations, aux pratiques occultes qui en dérivèrent, et que, remarque-t-il, la médecine elle-même admet quelquefois, il n’y attache pas une trop grande importance, et il trouve odieux que l’empereur Constance en tire un prétexte à des condamnations capitales (2).
Mais il flétrit l'abus qu'en faisaient des charlatans, et qui nécessita la promulgation de loïs sévères. Les cochers du cirque surtout s’occupaient de maléfices, afin de s’assurer la première
place dans les courses (3). Ammien pense que les maléfices
(1) Amm.., 23, 6, 32 et 33.
(2) 1d., 16,8, 1 sqq. In castris Augusti per simulationem tuendae majestatis imperatoriae multa et nefanda perpetrabantur. Nam si quis super occentu soricis vel occursu mustelae vel similis signi gratia consuluisset quemquam peritum, aut anile incantamentum ad leniendum adhibuisset dolorem — quod medicinae quoque admittit auctoritas — reus, unde non potcrat opinari, delatus raptusque in judicium paenaliter interibat. — Cf., ad MOMIE
IDÉES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES 8r
en général peuvent être nuisibles, et qu'il est juste de sévir contre leurs auteurs (1). Les magistrats et les empereurs se montraient d'autant plus impitoyables dans la répression de ces pratiques que leur esprit mal affermi en redoutait l’eflicacité. Apronianus, préfet de Rome en 364, croyait pouvoir leur imputer la perte d’un œil (2). Maximin, vicaire de la ville vers 370, s’y livrait pour son propre compte ; il était en relation avec un Sarde qui s’entendait à évoquer les mânes des suppliciés (3).
Mais rien n'égalait à cet égard la faiblesse et la crédulité de l'empereur Valens. Elles éclatèrent au grand jour lors du procès que Valens, alors à Antioche (373), fit intenter au notaire Théodore, et à ses prétendus complices, pour crime de lèse-majesté. La sorcellerie joua le principal rôle dans ce procès, à la suite duquel furent condamnés aux pires supplices des personnages éminents et des philosophes (4). C’est en effet au moyen de procédés occultes, d’étranges et mystérieuses cérémonies, que des charlatans, des tireurs d’horoscope, avaient prédit l'empire à Théodore. L’empereur fut tellement épouvanté qu'il s’associa pour les poursuites le magicien le plus com- .- promis, Héliodore;, afin d'obtenir des révélations, et d’être sûr que personne n’échapperait. Ce prince imbécile devint le jouet, presque le valet d'Héliodore, qui se fit splendidement entretenir aux frais du trésor public, et scandalisa toute la ville
d'Antioche par son infâme et insolente conduite. Quand :ïl
(1) Amm., 26, 3, 1 et 2: Apronianus regens urbem aeternam judex integer et severus... id primum opera curabat enixa ut veneficos, qüi tune rarescebant, captos, postque agitatas quaestiones nocuisse quibusdam apertissime confutatos, indicatis consciis morte multaret.... Haec egisse ideo eflicaciter fertur quod... per Syrias in itinere unum amiserat oculum, suspicatusque artibus se nefariis adpetitum justo quidem sed inusitato dolore haec et alia magna quaeritabat industria.
(2) Voir la note précédente.
(3) Amm., 28, 1, 7.
(4) 14:29; 1 et°2:
Dautremer, — 6.
mourut, peu après, Valens lui fit faire des funérailles publiques très solennelles comme à son sauveur (1).
Cette crédulité de Valens fut un jour mise à profit par deux de ses généraux avec un singulier sans-gène. Daniel et Barzimère, chargés de poursuivre le roi d'Arménie Para, et de l'empêcher de regagner ses États, ne purent l'atteindre. Honteux de leur insuccès, ils s’excusërent auprès de l’empereur en aflirmant qu'ils avaient eu affaire à un magicien: le roi possédait les secrets de Circé pour opérer des métamorphoses et priver les gens de leurs facultés ; il leur avait échappé en les aveuglant et en se métamorphosant lui et sa suite (2). Ammien ne dit pas si Valens les crut, mais le fait qu'ils osèrent alléguer une semblable excuse n'’est-il-pas significatif ?
L'historien ne commente point cette anecdote. Son sang-froid devant l’énormité d'un semblable conte nous étonne. C’étaient là, dit-il seulement, de fausses accusations, falsa crimina. Croirait-il donc que de tels miracles sont possibles ? Peut-être. Dans tous les cas, et d'après ce que nous avons dit, il n'était point l'ennemi du surnaturel, sauf à en condamner l'abus.
Si Ammien Marcellin croit à l'existence de certaines puissances divines, dont il ne définit pas d'ailleurs très-clairement la nature et les attributs, on peut se demander quel genre de culte il leur rend. Il ne répudie pas les sacrifices à l'ancienne mode païenne. Il cite en effet des cas où ces sacrifices ont été suivis d'effet, ce qui prouve que la divinité se laisse émouvoir par eux. C’est un sacrifice offert fort à propos dans le temple de Castor et Pollux par le préfet Tertullus qui sauva Rome de
la famine en 359 (3). Mais il est d'avis qu'on ne doit pas
(1) Amm., 29, 2, 6 sqq;.29, 2, 13 sqq.
(2) 1d., 30, 1, 17: Apud imperatoris aures rumorum omnium tenäcissimas incessebant falsis criminibus Param, incentiones Circeas in vertendis debilitandisque corporibus miris modis eum callere fingentes ; addentesque quod hujus modi artibus offusa sibi caligine mutata sua suorumque forma transgressus...
(3) Id., 49, 40, &.
égorger trop de victimes, ni brûler trop d’encens sur les autels des dieux. Aussi blâme-t-il l'empereur Julien de ses excès d’hécatombes et de l'appareil extravagant qu'il déployait dans ses offrandes et dans ses prières. Cet empereur était, ditil, « plutôt un superstitieux qu'un sage observateur des » rites sacrés; il immolait sans cesse d'innombrables victimes : » aussi pensait-on que, s’il était revenu du pays de Parthes, » les bœufs auraient manqué » (1).
Croyant, Ammien pratique, mais avec mesure, avec la conviction que la vérité est entre les extrêmes, et qu’un zèle
excessif ne peut que la discréditer.
Pour nous résumer, nous pensons avoir suflisamment montré que les préoccupations philosophiques et religieuses tiennent quelque place dans le livre d’Ammien. Sans doute l'auteur n'a pas le goût des hautes spéculations métaphysiques. Les choses cachées et sublimes, occultae res altaeque, selon son expression, n’ont pas été de sa part l’objet d’une recherche passionnée. Du reste, il est naturel que les grands problèmes mystérieux que les philosophies essaient de résoudre l'intéressent, non pas comme un penseur qui leur a consacré sa vie, mais comme un historien qui tâche à projeter quelques clartés sur la marche obscure des événements humains.
Ses réflexions l'ont conduit à un idéalisme assez élevé, Nos âmes, dit-il, sont parentes des âmes célestes (2). Sans chercher de quelle manière et en quel sens l’homme participe du divin, il croit à de continuels rapports de Dieu à nous. Sa pensée se tourne volontiers et sans effroi vers le ciel. Il
se soumet avec résignation, sans mélancolie, à la puissance
(1) Amm., 25, 4, 17: Superstitiosus magis quam sacrorum legitimus observator, innumeras sine parsimonia pecudes mactans, ut aestimarelur, si revertisset de Parthis, boves jam defuturos.
(2) I&., 18, 3, 8: Homines.., quorum mentes cognatas caelestibus arbitramur.
indéterminée qui lui semble régir les destinées humaines. S'il manque un peu de précision dans l'expression de ses idées, c'est que ces idées mêmes sont assez flottantes, et qu’elles ne se rattachent fortement à aucun système, à aucun dogme.
Ammien donne son adhésion presque sans réserves aux pratiques superstitieuses des religions païennes. Il ne manifeste à leur égard aucun scepticisme; tout au plus se garde-t-il contre leurs excès. Il respecte en elles des traditions vénérables, qui ne contrarient d’ailleurs point son idéalisme, En effet, s’il croit aux présages, aux songes, aux oracles, à la divination en général, c’est en vertu de sa croyance à l'existence d’un souffle divin qui anime l’ensemble de l’univers, établissant une communication permanente entre le ciel et la terre (1).
Jusqu'ici nous avons considéré les opinions philosophiques et religieuses d’Ammien en elles-mêmes. Nous devons maintenant rechercher si elles lui sont tout à fait personnelles, ou si elles ne reflètent pas des opinions et des croyances qui avaient cours parmi ses contemporains. Ammien, disons-le tout d’abord, n’est le disciple de personne. Ce mot de disciple impliquant l’idée d'un rapport direct avec un maître librement choisi ne saurait lui convenir. Il n'affiche pas de doctrine particulière, mais il recueille plus ou moins consciemment des idées flottant dans l'atmosphère où il vit, idées qui pénètrent dans son esprit, s'y maintiennent quelquefois, ou sinon y
laissent une trace après l'avoir traversé.
Ammien doit beaucoup au néo-platonisme, dont le berceau
fut, comme on sait, Alexandrie. Il glorifie cette ville savante
(1) Cf. plus haut, page 73.
et lettrée entre toutes les villes (1). Il la visita. Nous savons par lui-même qu'il voyagea en Égypte (2). D'autre part, les quelques lignes qu'il consacre à la ville de Canope, située à douze milles d'Alexandrie, ont l'accent personnel et pénétrant qui vient d’une impression vivement ressentie : « C’est un lieu » tout charmant, bâti de temples et de riches villas, caressé » de brises tempérées et saines. Si vous y séjournez, vous » vous croirez hors de notre monde, à entendre si souvent » murmurer le soufile des vents d'été » (3). Le Sérapeum d'Alexandrie est, selon lui, ce que l’on peut voir de plus majestueux dans l'univers après le Capitole. Le quartier du Bruchion, détruit par l'empereur Aurélien, fut pendant longtemps, remarque-t-il, le domicile d'hommes éminents. Sur cinq noms illustres qu’il cite, deux intéressent la philosophie néoplatonicienne, Ammonius Saccas, qui en fut le fondateur, et son disciple Plotin (4). Après avoir constaté que l’activité intellectuelle est encore en pleine force dans Alexandrie, que la musique, les mathématiques, l'astronomie, la médecine, la divination y sont toujours représentées par des écoles illustres, il ajoute que, « si l’on veut sérieusement repasser dans son » esprit les multiples façons d'arriver à la connaissance du » divin, et songer à l'origine de la science des présages, on » reconnaîtra que c'est de l'Égypte que ces enseignements se
» sont répandus par le monde » (5).
(1) Voir tout le chapitre 16 du livre 22.
(2) Id., 22, 145, 1: Visa pleraque narrantes, dit-il en parlant d’une description qu’il a donnée de l'Égypte. :
(3) Id., 22, 16, 14: Amoenus impendio locus fanis et diversoriis laetis exstructus, auris et salutari temperamento perflabilis, ita ut extra mundum nostrum morari se quisquam arbitretur in illis tractibus agens, cum saepe aprico spiritu immurmurantes audierit ventos.
(5) 1d., 22, 16, 19 : Si intellegendi divini aditionem multiplicem et praesensionum originem mente vegela quisquam voluerit replicare, per mundum omnem inveniet mathemata hujusmodi ab Aegypto cireumlata.
Ainsi Ammien se plaît à exalter la prépondérance scienti-
fique de l'Égypte et d'Alexandrie. C’est un premier point acquis.
Le nom de Plotin que nous venons de rencontrer se retrouve dans un autre passage où l'historien fait allusion à des écrits mystiques du même philosophe (1). D'autre part ne songe-til pas aux néo-platoniciens lorsqu'il dit que les « religions mystiques » expliquent le culte d’Adonis par un symbole (2)? C'est au moins probable, car nous verrons tout
à l'heure que ces philosophes rendaient compte volontiers de
la mythologie par le symbolisme.
Il est bon de tenir compte aussi dans une certaine mesure
de l'admiration qu'Ammien professe pour Platon, le grand inspirateur de la nouvelle philosophie. Platon est considéré par lui comme l'autorité par excellence, (opinionum insignium auctor amplissimus » (3); il est par la majesté de sa parole
l'émule de Jupiter (4).
(1) Amm.., 21, 14, 5: Plotinus, ausus quaedam super hac re disserere mystica.
(3) Id., 23, 6, 32. Cf. 30, 4, 3 : Amplitudo Platonis.
(4) 14., 22, 16. 22 : Sermonum amplitudine Jovis aemulus. Nous adoptons pour cette phrase la leçon de Valois et non celle de Gutschmidt, reproduite, sous réserves d’ailleurs, dans l'édition de Gardthausen. Voici la phrase donnée par les manuserits : Ex his fontibus per sublimia gradiens sermonum amplitudine Jovis aemulus non visa Aegypto militavit sapientia gloriosa. Cette phrase paraît à Valois convenir à Platon. Il en donne pour raison que le titre de Jovis aemulus, appliqué à Platon, est de tradition dans l'antiquité, et il cite à ce propos un passage de Denys d’Halicarnasse et nn de Cicéron (Voir sa note). Cette raison est bonne. Ajoutons y que nous retrouvons dans cette phrase le mot amplitudo qu'Ammien a employé déjà quand il a voulu caractériser le talent de Platon. De plus, il vient de citer trois philosophes grecs : Pythagore, Anaxagore, Solon. Platon vient clore la série. La difficuité est que non visa Aegypto contredit ce que nous savons de Platon, qui visita l'Egypte. Aussi Valois remplace-t-il, arbitrairement, il faut le reconnaître, non par Plato. Dans tous les cas, nous croyons qu’il s’agit ici de Platon et non de Jésus, comme l’a conjecturé Gutschmidt. A cet effet, il a introduit, entre his et fontibus, ihs, c’est-à-dire Jésus. Cette conjecture est purement de fantaisie.
Enfin n'oublions pas qu'Ammien a vécu auprès de Julien, que son estime et son affection pour cet empereur sont grandes. Or que fut Julien, sinon le plus ardent disciple de ces philosophes qui tentèrent de fournir aux païens des armes assez fortes pour résister à l’assaut du christianisme ?
Ce ne sont là que des raisons indirectes de croire que les idées d’Ammien ne sont pas sans analogie avec les théories néo-platoniciennes. Il en est d’autres, plus probantes, que fournit l'examen de ces idées mêmes, et de certains termes qui les expriment.
Lorsqu'Ammien définit la déesse Adrastia « une puissance tutélaire substantielle, » substantialis tutela (1), lorsqu'il fait intervenir dans la science de la divination « les puissances substantielles, » substantiales potestates (2), à la tête desquelles est placée Thémis, il serait difficile de comprendre le sens exact de ces expressions, si l’on ne se reportait au grec üréotau, l'hypostase, dont substantia est la traduction exacte en latin. L'hypostase, par laquelle la divinité se dédouble, se prolonge, pour ainsi dire, sans perdre son unité, joue un rôle prépondérant dans la métaphysique alexandrine, depuis les trois hypostases supérieures qui composent la trinité de Plotin, jusqu'aux hypostases inférieures qui sont comme des intermédiaires entre Dieu et l’homme. Si l’on ne fait pas intervenir cette théorie, les termes dont se sert Ammien sont inexplicables; grâce à elle, au contraire, ils deviennent fort clairs. Ces puissances substantielles ne sont pas autre chose que les émanations divines chères à la philosophie néo-platonicienne.
Parmi ces puissances on compte les génies, les démons
chargés de veiller spécialement sur chaque homme dès sa
(1) Cf., plus haut, p. 70.
(2) Id, p.73:
naissance. Sans doute le néo-platonisme ne les a pas inventés ;
longtemps avant qu'il parût il était question du démon de
Socrate: mais il les a adoptés, si bien que Plotin leur con-
sacra un livre (1), auquel Ammien renvoie le lecteur à la fin
d’un développement sur ces génies familiers. « Les théologiens.
dit Ammien, rapportent qu'à tous les hommes, dès qu'ils voient le jour, sont associées, sans que toutefois les lois fixes de la fatalité en souffrent, certaines divinités de ce genre, qui sont chargées de diriger leur conduite. Elles ne se font cependant visibles que pour le très-petit nombre d'hommes que leurs multiples vertus ont élevés au-dessus de la foule. Cela nous a été enseigné par des oracles et par des auteurs célèbres. Parmi eux le comique Ménandre, chez lequel on lit les deux iambes suivants : Aussitôt né tout homme est assisté d’un démon qui le guide dans la vie. — De même les vers immortels d’Homère nous donnent à entendre que ce ne sont pas les dieux du ciel qui ont conversé avec les guerriers courageux, ou qui les ont secourus de leur présence dans les combats, mais bien des génies qui se mettaient en rapport avec eux. C’est particulièrement à l'assistance de ces génies que durent, dit-on, leur célébrité Pythagore, Socrate, Numa Pompilius, Scipion l'aîné, et, selon quelques-uns, Marius et Octave, à qui le premier fut donné le nom d’Auguste, puis Hermès Trismégiste, Apollonius de Tyane et Plotin, qui osa composer sur ce sujet quelques écrits mystiques et montrer avec profondeur d’où vient que ces génies sont unis intimement aux âmes des mortels, les prennent dans leur sein et les protègent autant qu'ils le peuvent, et aussi leur enseignent les hautes
vérités, s'ils les sentent pures et préservées de la contagion
(4) Voici le titre de ce livre : meot toù eiknyôros Auûs daiuovos.
» du péché, sans aucune souillure provenant de leur union » avec le corps » (x).
L'importance donnée au témoignage de Plotin montre quel cas en fait Ammien. L’historien parle du philosophe avec la nuance de respect qu'on a pour un esprit hardi et profond qui ne craint pas d'aborder l'étude de difficiles et mystérieux problèmes.
Nous avons relevé plus haut (2) chez Ammien des traces d'explication de la mythologie par le symbolisme. Sur ce point il se conforme encore à l'esprit de la philosophie néo-platonicienne. Cette philosophie, en effet, n’admettant plus les dieux du paganisme comme des dieux réels, voyait en eux des créations allégoriques. « Porphyre, par exemple, dit que » Minerve est cette vertu du soleil qui donne la sagesse à » l'esprit humaïn. C’est pour cette raison qu’on raconte qu'elle » est sortie de la tête de Jupiter, c’est-à-dire de la partie la » plus élevée de l’éther, d’où le soleil tire son origine » (3).
Les néo-platoniciens s'acharnèrent à une tâche qu'ils croyaient
(1) Amm , 21, 14, 3 : Ferunt enim theologi in lucem editis hominibus cunctis, salva firmitate fatali. hujus modi quaedam velut actus rectura numina sociari, admodum tamen paucissimis visa, quos multiplices auxere virtutes. Idque et oracula et auctores docuere praeclari. Inter quos est etiam Ménander comicus, apud quem hi senarii duo leguntur :
"Amavre daiov &vÔpt cuuTapioTara
E00dc yevouéve, puoTaywydc Toù fBiov.
Itidem ex sempiternis Homeri carminibus intellesi datur, non deos caelestes cum viris fortibus conlocutos nec adfuisse pugnantibus vel juvisse, sed familiares genios cum isdem versatos, quorum adminiculis freti praecipuis Pythagoras enituisse dicitur et Socrates Numaque Pompilius et superior Scipio et, ut quidam existimant, Marius et Octavianus, cui” Augusti vocabulum delatum est primo, Hermesque Termaximus et Tyaneus Apollonius atque Plotinus, ausus quaedam super hac re disserere mystica, alteque monstrare, quibus primordiis hi genii animis conexi mortalium eas tanquam gremiis suis susceptas tuentur, quoad licitum est, docentque majora, si senserint puras et a conluvione peccandi immaculata corporis societate discretas.
(2) Page 69.
(3) Macrobe, Saturnales, 1, 17 ad finem,
utile pour la défense de la religion païenne. Un des derniers d’entre eux et des plus illustres y consacrait encore au Ve siècle l'effort de son talent. « Proclus, dit M. Vacherot, » saisit toute occasion d'expliquer philosophiquement les » croyances populaires, et il érige constamment en théorie les » mythes de la religion nationale... En vertu de sa doctrine » des unités, Proclus ramène sans effort toute cette multitude » de dieux à l'unité du dieu suprème, et couvre d'une théorie » spécieuse la théologie insoutenable du polythéisme. Dans » cette théorie, les dieux ne sont plus que les diverses puis- » sances de la bonté divine » (1).
Peut-être n'est-il pas sans intérêt de placer en regard de l'opinion de Porphyre dont nous venons de faire mention une phrase écrite incidemment par Ammien sur le rôle du soleil : « Le soleil, âme du monde, détachant de lui-même nos » propres âmes en effluves scintillants » (2). L'analogie de pensée est incontestable, le philosophe représentant le soleil comme la source d’où découle toute sagesse humaine. Enfin le mot d'Ammien fait penser à l’adoration toute spéciale vouée par l’empereur Julien à l’'astre qu'il appelait le « Roi Soleil » (3).
Le soleil producteur de vie et de pensée, c’est là une conception d’un caractère oriental. Le néo-platonisme ayant de nombreuses attaches avec l'Orient, c’est à cette école qu'Ammien a emprunté les quelques notions, bien superficielles d'ailleurs, quil possède sur la philosophie et la religion orientales (4).
Mettrons-nous sur le compte des philosophes néo-platoni-
ciens la superstition qui, comme nous l'avons vu, s'étale si
(1) Vacherot, Histoire de l’École d'Alexandrie, t. III, p. 252.
(3) Julien, Discours sur le Roi Soleil, traduction Talbot, p. 111.
(4) Cf. le passage d’Ammien sur les Mages, que nous avons traduit p. 80.
naïvement chez Ammien ? Peut-être jusqu'à un certain point. L'historien nous a lui-même avertis en passant qu'il partageait les idées de Plotin sur les génies familiers. D'autre part, voici sur la divination par les astres et les oiseaux une opinion de Plotin, citée par Macrobe, qui se rapproche singulièrement d’un passage d'Ammien (1) sur le même sujet : « Plotin dit » que rien n'arrive aux hommes par le fait du mouvement » des astres, mais que la marche des astres montre à chaque » homme sa destinée, absolument comme les oiseaux, volant » ou perchés, dévoilent l'avenir sans s’en douter par leur vol » ou par leur cri » (2). Il est bien vrai que l'école néo-
platonicienne est très entachée de superstition (3). Mais au IVe
(1) Voir plus haut, p. 73.
(2} Macrobe, Commentaire sur le songe de Scipion, 1, 19.
(3) Qu'on nous permette de citer à ce propos une page de Renan : Nouvelles études d'histoire religieuse, Paris, 1884, p. 28, 29 : « Quand la culture intellectuelle s’affaiblit, la superstition, à laquelle le polythéisme opposait trop peu de barrières, couvrit le monde et gâta jusqu’aux meilleurs esprits. Je ne connais rien de plus triste à cet égard que le spectacle offert par la philosophie à partir du III: siècle de notre ère. Quels hommes qu'Ammonius, Plotin, Proclus, Isidore ! Quelle élévation de cœur et d’esprit! Où trouver une martyre qui, par son charme austère, égale Hypatie ? Quel homme surtout que Porphyre, le seul savant peut-être de l’antiquité, comme l’ont très bien montré Niebuhr et M. Letronne, qui ait eu de l’exactitude et de la critique ! Et pourtant, quelle tache ineffaçable dans la biographie de ces grands hommes! Quelles aberrations en tout ce qui concerne les esprits, les démons familiers, la théurgie ! Porphyre, excellent critique en tout le reste, admet, en fait de métempsychoses et d'apparitions, des choses si absurdes, que les tables tournantes et les esprits frappeurs ne le sont qu'un peu plus. Je m'étais mis, il y a quelque temps, à lire la vie de ces grands hommes, admirables à tant d’égards, avec l'intention de les présenter comme les saints de la philosophie; et certes, avec leur beau caractère, leur hauteur morale, leur fierté, souvent aussi par les légendés qui s’attachent à leur nom, ils sont dignes d'être mis à côté des ascètes chrétiens les plus révérés. Mais leur crédulité sur le chapitre des esprits m’a blessé, et m'a empêché de trouver aucun goût aux beaux côtés de leur vie. Là est aussi le venin qui gâte le caractère d'ailleurs très attachant de Julien. Si le rétablissement du paganisme ne devait servir qu’à relever les grossières superstitions dont on voit cet empereur sans cesse préoccupé, on ne Com prend guère qu'un homme de tant d'esprit se soit donné, pour d'aussi plates folies, le mauvais renom d’apostat. »
siècle on peut dire que la superstition est partout. En l’admettant, Ammien n'est pas seulement un imitateur des Alexandrins, il est de son temps.
La superstition est à peu près tout ce qui reste de foi religieuse aux païens déconcertés. Les plus éclairés professent une croyance absolue aux songes, aux miracles. Prétextat, une des lumières du Sénat, raconte dans les Saturnales de Macrobe, avec l'accent de la plus inébranlable conviction, des histoires miraculeuses aussi étranges que celle-ci : « L'an » 264 de la fondation de Rome, un certain Autronius » Maximus, après avoir fait battre de verges son esclave, » le fit promener dans le cirque avant le commencement » du spectacle, lié à un gibet. Jupiter, indigné de cette » conduite, ordonna à un nommé Annius, pendant son som- » meil, d'annoncer au Sénat que cette action pleine de cruauté » lui avait déplu. Celui-ci n'ayant rien dit, son fils fut » frappé de mort subite; et après un second avertissement, » suivi d’une semblable négligence, lui-même fut atteint subi- » tement d’une débilité générale. Enfin, sur le conseil de » ses amis, il se fit porter en cet état dans une litière, et fit » sa déclaration au Sénat. A peine eut-il achevé de parler » qu'il recouvra immédiatement. la santé, et sortit à pied de » la curie » (1).
Quant aux chrétiens, ils ne sont pas encore assez éclairés, assez sûrs d'eux-mêmes pour répudier toute superstition. Constance, Valentinien, Valens sont des empereurs chrétiens, et pourtant, quelle émotion les étreint à la vue des signes qu'ils prennent pour des présages ! Quelle fureur de Constance et de
Valens à poursuivre des crimes où la magie a part (2)!
(1) Macrobe, Saturnales, I, 11.
(2) Cf. particulièrement le procès de Théodore : Amm., 29, 4 et 2.
Comme on voit bien que pour eux cette science maudite n’est pas ineflicace ! (x).
La superstition est partout autour d'Ammien, chez les chrétiens comme chez les païens. Lui-même était loin de posséder un esprit assez ferme pour s’en garantir. D'ailleurs l'exemple de l'école néo - platonicienne engageait son âme
crédule à demeurer dans ces erreurs.
* Nous avons montré que les idées philosophiques et religieuses d’Ammien avaient quelque analogie avec celles des philosophes alexandrins. Il reste à savoir si en présentant ces idées aux habitants de Rome (puisque c’est à Rome qu'il composa son histoire) il était compris, s’il n’étonnait pas ses
auditeurs et ses lecteurs, en d’autres termes, si cette philo-
(1) M. Bouché-Leclercq a très bien montré (Histoire de la divination dans l'antiquité. Introd., pp. 97-99) quelle fut l’attitude du christianisme en présence de la divination par les songes et les oracles. Nous ne pouvons mieux faire que de lui emprunter les quelques remarques qui nous intéressent : « Le christianisme n’avait aucune raison de combattre une opinion » fondée sur l’Ecriture (la croyance au sens prophétique des songes) ; il » lui suffisait de distinguer, comme pour la divination en général, entre les » songes qui viennent de Dieu, ceux qui viennent des démons, et ceux qui » sont simplement le produit naturel de l’activité psychique. C'est la divi- » sion adoptée par Tertullien fde anima 46...... ] Lactance cite Virgile » pour attester la distinction des songes en vrais et en faux, et ajoute pieu- » sement que les vrais songes sont envoyés par Dieu, tandis que les faux » viennent « du fait de dormir. » {Lactance, de opific. Dei 18).
» St Augustin fixa l’opinion orthodoxe du christianisme occidental sur
» la question des oracles dans un écrit spécial intitulé « de divinatione » daemonum. » Il restreint beaucoup la part de la supercherie dans le » fonctionnement des oracles, car il en trouve tout le mystère suffisam- » ment expliqué par l'intervention des mauvais anges..... Toute révé- » lation qui ne vient pas de Dieu vient des démons..... Dieu se réserve » encore d’envoyer de temps à autre des avis au moyen d’apparitions ou » de songes. Augustin raconte lui-même qu'une femme, nommée Inno- » centia, affligée d’un cancer au sein, vient d’être avertie en songe de » la façon dont elle doit se traiter pour être guérie. {Civ. Dei 22, 8) ».
sophie alexandrine éveillait quelque écho à Rome à la fin du IVe siècle.
Nous pouvons, grâce à Macrobe, répondre par l'aflirmative. Nous avons eu déjà plusieurs fois l’occasion de nommer cet écrivain, dont lies ouvrages sont si importants pour l’histoire des idées et de la science dans le monde latin au déclin de l'empire. Cet auteur, qu'un trait commun rapproche d’Ammien (il était étranger, comme Amimien, sans doute Grec (1), et comme lui, il aima de toutes ses forces Rome, ses grands hommes et sa littérature), qui mit en scène dans ses Saturnales les principaux représentants de l'aristocratie romaine, était un adepte convaincu de la philosophie néo-platonicienne. Un de ses ouvrages, le Commentaire sur le songe de Scipion, ne laisse subsister aucun doute à cet égard (2).
Les commentaires à l’aide desquels Macrobe explique la pensée de Cicéron sont empruntés à Platon en première ligne, puis aux philosophes qui ont repris et renouvelé les idées de Platon, parmi lesquels le plus considérable est Plotin, Plotinus, inter philosophiae professores cum Platone princeps (3).
Nous ne relèverons point pas à pas les ressemblances qui existent entre Plotin et Macrobe, comme l’a fait M. Petit dans le travail auquel nous renvoyons. Nous prendrons seulement deux ou trois exemples, suffisants pour justifier notre affirmation.
Le développement sur la nécessité de subir la vie et de ne point l’abréger par le suicide est emprunté moitié à Platon, moitié à Plotin, qui, dit l’auteur, ( pousse plus avant les idées
» contenues en germe dans l’école platonicienne » (4).
(1) Macrobe, Saturnales,, I, 1 : Nos sub alio ortos caelo latinae linguae vena non adjuvat.
‘(2) Cf., sur la philosophie de Macrobe, L. Petit: De Macrobio Ciceronis interprete philosopho. Thèse latine, Paris, 1866.
(3) Macrobe, Commentaire, I, 8.
(&) Macrobe, Commentaire, I, 13 : Haec Platonicae sectae semina altius Plotinus exsequitur.
De même, il prévient expressément qu’il emprunte à Plotin la théorie des mouvements du ciei : « Ces réflexions sur le » secret de la rotation du ciel, extraites entre bien d’autres » des écrits de Plotin, nous sufliront » (x).
Certaines théories, sur l'harmonie des sphères, par exemple, obscures dans Platon, paraissent à Macrobe avoir été éclaircies par Porphyre (2).
Les livres de ces philosophes semblent lui être tout à fait familiers, et M. Petit a raison de prétendre que Macrobe procède presque entièrement des alexandrins (3).
Macrobe nous est donc garant que les idées néo-platoniciennes préoccupaient les esprits dans le monde latin à la fin du IVe siècle, c’est-à-dire au moment où Ammien écrivait son histoire. L'enseignement que Plotin et Porphyre avaient donné à Rome même (4) avait donc laissé des traces. Aussi ne devons-nous pas être étonnés de rencontrer des idées analogues aux leurs dans le livre d'Ammien, écrit à Rome, pour être lu devant des Romains.
Nous savons maintenant d’où vient cet idéalisme un peu vague qui donne à la philosophie d’Ammien Marcellin son caractère. C’est un reflet des théories de l’école d'Alexandrie alors dominantes dans la société païenne. Nous ne disons pas que l'historien s’est formellement rendu compte de l'influence qu'il subissait. Mais il est hors de doute qu'il l’a subie. Quant à la superstition dont son âme crédule et un peu faible est toute pénétrée, ce n’est pas seulement à une école qu'il la doit;
c'est encore et plus peut-être à son temps et à son milieu.
(4) Macrobe, Commentaire, 1, 17 : Haec de caelestis volubilitatis arcano pauca de multis, Plotino auctore reperta, sufficiant.
(2) Id., ibid. I, 3: Hanc Platonicam persuasionem Porphyrius libris suis inseruit, quibus Timaei obscuritatibus nonnibhil lucis infudit.
(3) Petit, De Macrobio, Introd., p. 1: Alexandrinorum doctrina, à qua fere totus provenit Macrobius.
(4) On sait que Plotin et son disciple Porphyre enseignèrent à Rome dans la seconde moitié du IJT° siècle,