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CHAPITRE V

Ammien Marcellin et le Christianisme

Une des premières questions que la critique se pose à propos d’un écrivain païen du IVe siècle est celle-ci : quelle fut son opinion sur les chrétiens ? quelle attitude prit:l en face d'eux.

Songeons qu'Ammien écrivait son histoire au temps de la grande activité littéraire de saint Jérome, à l'heure des éclatants débuts de saint Augustin, à l'époque de la lutte retentissante entre Symmaque et saint Ambroise à propos de l'autel de la Victoire. Vivant à Rome, racontant l’histoire contemporaine, il devait nécessairement ouvrir quelque peu son esprit aux questions passionnantes qui s’agitaient autour de lui.

Les deux partis en étaient à leur dernière lutte. Les païens ne désarmaient pas encore. Ils trouvèrent même un regain de faveur et de puissance sous la domination de l’usurpateur Eugène qui gouverna l'Italie deux ans (de 392 à 394 ).

La philosophie païenne, retrempée par le néo - platonisme, appuyée sur les traditions politiques et littéraires de la Grèce et de Rome, ranimée un moment par l'énergie vivace et entêtée de l’empereur Julien, refusait obstinément de céder la place aux doctrines nouvelles.

L'esprit ancien trouvait encore dans l'aristocratie romaine

une citadelle que des hommes distingués par leur talent et leur vertu croyaient ou affectaient de croire imprenable CL) Qu'on se reporte aux ouvrages de Macrobe, et l'on pourra presque s'imaginer qu'à la fin du IV° siècle le paganisme n'est pas près de mourir. Le Commentaire sur le songe de Scipion atteste une foi très vive dans les idées platoniciennes sur le monde, sur l’âme, sur la vie future, idées qui avaient enchanté et ravi Cicéron au point de lui inspirer ses plus nobles pages. Dans les Saturnales, rien n'est plus surprenant que le calme avec lequel les Prétextat, les Symmaque, les Flavien dissertent sur la religion, la poésie et la philosophie des ancêtres. On dirait que ces hommes d'État, ces hommes du monde très lettrés et très doux, ne soupçonnent pas l’existence du christianisme. Ils passent à côté de lui, tout pleins d’une dédaigneuse indifférence. |

Mais cette indifférence même est un signe de faiblesse. On dédaigne souvent ses adversaires, faute de bonnes raisons pour les accabler.

De leur côté les chrétiens accomplissaient la transformation qui devait assurer leur triomphe définitif. Assez forts désormais pour emprunter à l'antiquité classique ce qu’elle a d’éternellement beau, sans se laisser troubler par ses dangereuses séductions, les grands génies de l'Église latine, saint Jérôme et saint Augustin, se déclaraient hardiment, en tant qu'écrivains et lettrés, les disciples de Cicéron et de Virgile, Littérairement,

ils se rapprochaient du paganisme pour le mieux vaincre.

(1) Cf. Boissier : La fin du paganisme. Voir en particulier le chapitre sur Symimaque et la Société païenne,

Dautremer, — 7.

Une vingtaine de passages d'importance inégale disséminés dans l’histoire d'Ammien nous font connaître ses sentiments sur le christianisme, Ce ne sont pas les sentiments d'un ennemi.

Un ennemi n'aurait pas écrit les lignes suivantes : Il » (Constance) gâta la religion chrétienne, qui est claire et » simple, en y mélant une superstition de vieille femme. Plus » porté aux interprétations subtiles que désireux d'empêcher » les différends par son autorité, il provoqua de nombreuses » scissions, qu'il laissa s’aggraver et qu'il entretint par des : » discussions de mots. On vit des troupes d'évêques emprunter » les relais publics pour courir deci delà de synode en synode, » comme ils disent, et ainsi, en essayant (1) de ramener tout » le culte à sa propre opinion, il énervait le service public » des transports » (2).

Aïnsi le christianisme lui paraît être une religion claire et simple, absoluta (3) et simplex. Ce texte est le premier que Claude Chifflet ait mis en avant afin de prouver qu'Ammien fut chrétien (4). D'autres encore sont allégués par lui à l'appui de son opinion, qui peuvent en effet à première vue faire hésiter le lecteur.

Ammien, très sévère pour l’'évèque arien Georges, massacré

par les habitants d'Alexandrie, lui reproche «( d’avoir oublié

(1) Nous préférons, avec Valois et Wagner, la leçon Conatur à Conantur qu'admet l'édition de Gardihausen.

(2) Amm.., 21, 16, 18.

(3) Lé sens de absolutus est déterminé par la comparaison avec d’autres passages d’Ammien : 30, 2, 4, responsum absolutum et unius modi; 22, 5, 2 planis absolutisque decretis.

(4) CL. Chifflet : De vita Ammiani Marcellini, dans l'édition d’Ammien de Wagner-Erfurdt, p. XCII, XGrr. ;

» les vertus de sa profession, qui ne conseille que justice et » douceur, pour s'emporter jusqu'aux sinistres audaces des » délateurs » (1). Il rend, quelques lignes plus loin (2), un beau témoignage à l'inébranlable fermeté des martyrs, «ces » hommes qui, poussés à renier leur religion, ont marché, » dans toute la pureté de leur foi, à une mort glorieuse, et » auxquels on donne maintenant le nom de martyrs. »

À deux reprises, tant la chose lui tient au cœur, Ammien blâme l'empereur Julien d’avoir interdit l’enseignement aux rhéteurs et aux grammairiens chrétiens (3). Il disculpe les chrétiens de l'accusation portée contre cux d’avoir incendié le temple d’Apollon à Daphné (4). Il ne fait aucune difliculté pour reconnaître la popularité du pape Libère (5).

Lors du siège de Bézabde, en 360, un évêque s’entremit entre le roi de Perse et les assiégés. Ceux ci l’accusèrent de trahison. Ammien s'inscrit en faux contre le bruit public (6).

Enfin un chrétien n'aurait pas rendu justice en termes plus chaleureux et plus édifiants, si l'on peut dire, à l’honnêteté, à la vertu de certains prélats de province, dont la simplicité faisait honte au luxe des évêques de Rome. Le passage est à citer en entier. L'’historien vient de raconter les compétitions sanglantes entre Damase et Ursin pour le siège épiscopal, et ïil ajoute en manière de moralité : «J'avoue comprendre, lorsque je considère le train de la

» vanité à Rome, que des homimes désireux de ce poste

Arme, 22 141,5

(2) Id , 22, 44, 10.

(3) Id., 22, 10, 7: Itlud autem crat inclemens, obruendum perenni silentio, quod arcebat docere magisiros rhetoricos et grammaticos ritus christiani cultores. Cf., 25, 4, 20.

(4) Id., 22, 43, 1 sqq.

(5) Id., 45, 7, 10 : (populus) ejus amore flagrabat,.

(6) Id., 20, 7, 9 : Suspicio vana... ut opinor, licet adseveratione vulgata multorum .

» épuisent leurs poumons en disputes pour arriver au but de » leur ambition. Une fois qu'ils l'ont atteint, les voilà délivrés » de soucis. Ils s’enrichissent des cadeaux des matrones; ils » vont splendidement vêtus, installés sur des chars; leurs » tables sont servies avec une telle profusion que leurs repas » dépassent les festins des rois. Eux qui pourraient jouir du. » bonheur véritable en méprisant la splendeur de la ville, » qu'ils donnent comme excuse à leurs vices, et en vivant à » l'imitation de quelques évêques de province, que leur » extrême sobriété dans le boire et dans le manger, que » leur simplicité dans le vêlement, et leurs regards tournés ‘» vers la terre recommandent au dieu éternel et à ses vrais » adorateurs comme des hommes purs et dignes de tout » respect (1) ».

Ceux qui, comme Claude Chifilet, ont pensé, d’après ces quelques passages, qu'Ammien aurait bien pu être chrétien, se sont trop hâtés de conclure. Nous allons le montrer en mettant encore sous les yeux du lecteur quelques phrases de l'historien.

Commençons par celles qui regardent saint Athanase, le grand évêque d'Alexandrie, le défenseur jamais lassé de l’orthodoxie contre l’arianisme : ( A cette époque (355) l’évêque » Athanase s’emportait à des actes qui dépassaient sa fonction, » et se mêlait de choses qui n'étaient point de son ressort, » ainsi que l’ont révélé des rumeurs incessantes. Une réunion:

» de nombreux personnages du même endroit, un synode,

(1) Amm., 27, 3, 14 et 15: Neque ego abnuo, ostentationem rerum considerans urbanarum, hujus rei cupidos, ob impetrandum quod appetunt, omni contentione laterum jurgari debere, cum id adepti, futuri sint ita securi ut ditentur oblationibus matronarum, procedantque vehiculis insidentes circumspecte vesliti, epulas curantes profusas adeo ut eorum convivia regales superent mensas. Qui esse poterant beati re vera, si, magnitudine urbis despecta, quam vitiis opponunt, ad imitationem antistitum quorumdam provincialium viverent,quos tenuitas edendi potandique parcissime, vililas etiam indumentorum et supercilia humum spectantia perpetuo numini verisque ejus cultoribus ut puros commendant et verecundos.

» comme on l'appelle, le destitua. On racontait qu’il connais- » sait à fond la divination par les sorts, la science augurale » par l'observation des oiseaux, et qu'il avait quelquefois » prédit l'avenir. On lui reprochait encore d’autres actes con- » traires à la loi chrétienne dont il avait la garde » (r).

Ces quelques lignes indiquent qu'Ammien n'a pas .sur Athanase d'opinion personnelle, puisqu'il rapporte des bruits, des on-dit, ce qui ne serait pas admissible de la part d'un chrétien. De plus, ces bruits sont malveillants, absurdes. Ils ne seraient mentionnés par un chrétien que pour être vigousement combattus. Ils représentent l'opinion vulgaire ayant cours parmi les païens ou les ariens.

Mais Ammien ne saurait être un arien. On a vu qu'il traitait de superstition sénile la religion de Constance, l’empereur le plus étroitement attaché à l’hérésie arienne. Il est donc païen ; cela seul explique un tel ton d'indifférence et d'irrespect à l’égard de saint Athanase.

Nous devons aussi remarquer qu'il prend soin de définir le genre de réunion que l’on appelle synode. Il est à croire qu'un chrétien n'aurait pas jugé nécessaire de donner le sens d'un mot couramment employé par ses coreligionnaires.

Quand l’empereur Julien recevait dans son palais des chrétiens d'opinions dissidentes, et conseillait à chacun de se livrer en paix à son culte particulier, il le faisait non par esprit de tolérance, mais par une singulière et perfide habileté. « Il agissait ainsi, dit Ammien, pour que, la liberté accrois- » sant les dissensions, il n’eût plus à craindre désormais une » foule unie dans un même effort, car il savait bien qu'aucune » bête féroce n'est aussi acharnée contre l’homme que ne le

» sont la plupart des chrétiens les uns contre les autres » (2).

(1) Amm., 45, 7, 7 et 8.

(2) Id., 22, 5, 3 et 4.

L'historien partage l'opinion de l’empereur sur le manque d'accord qui trouble les chrétiens, la tournure de sa phrase ne permet pas d'en douter. Un chrétien aurait-il signalé ces dissensions de ce ton froid, sans les déplorer ?

Une famille chrétienne, considérable entre toutes à Rome, pendant la seconde moitié du IVe siècle, fut Ja famille des Anicius. Ammien, dans un passage altéré, mais dont le sens général est clair, leur reproche d’avoir mal acquis leurs immenses richesses (1).

Le représentant le plus illustre de cette famille, Probus, préfet du prétoire sous Valentinien, est maltraité par Ammien avec assez de verve caustique. S’est-il enrichi honnêtement ou non, juste an secus, Ammien n'ose en juger, non judicioli est nostri; il le représente comme hautain avec les timides, timide avec les audacieux; comme soupçonneux et implacable au point que ses oreilles paraissaient bouchées non avec de la cire, mais avec du plomb (2); avec cela poltron, et prêt à fuir dans les moments critiques (3). Cette opinion d’Ammien sur les Anicius a été reprise par un païen avéré, par Zosime (4).

Détracteur des Anicius, Ammien est bien un païen. Comme dernière preuve nous citerons certaines formes de langage qu'il a employées, et par lesquelles il se met expressément en dehors des chrétiens : ( Un prêtre du rite chrétien, comme ils disent eux-mêmes » ; «les synodes, selon leur expression » ; « le jour de cette fête, que les chrétiens célèbrent au mois de

Janvier, et qu'ils appellent Épiphanie (5) ».

1) Amm:; 468,13:

(2) Id., 27, 11, passim.

(5) 62026707 (4) Zosime, 6, 7: « Seule, la maison des Anicius supportait avec peine les mesures que l’on croyait profitables à la chose publique. Comme ils élaient presque les seuls riches, la félicité publique leur portait ombrage. » (b)PAmm 1 M2 8L21 10, 182120

En résumé, nous venons de constater que certains jugements d'Ammien Marcellin sont à ce point favorables aux chrétiens que sans aller plus loin on pourrait le prendre pour l'un d'entre eux; mais que, d'autre part, on rencontre chez lui des opinions qu'un paien seul pouvait exprimer. Il nous faut maintenant expliquer ces contradictions et chercher quelle fut sa véritable pensée.

Il est païen, cela est incontestable. Mais, à l'encontre de Macrobe et des personnages mis en scène par cel écrivain, qui ne disent pas un mot des chrétiens ; à l'encontre de Libanius, son compatriole et son contemporain, et de l'historien Zosime, du Ve: siècle, qui tous deux leur sont franchement hostiles, il parle des chrétiens en termes mesurés, et quelquefois même en termes très bienveillants. C’est que le paganisme d’Ammien est assez froid, comme nous l'avons vu, et que le christianisme ne lui fait pas peur. La question religieuse ne lui parut pas avoir l'importance qu'elle avait en réalité, Il n’a pas compris quelle était la portée de l'antagonisme qui jetait les deux religions l'une contre l’autre. Autrement comment s'expliquer que, dans un livre où il a la prétention de raconter son temps, il ait passé si légèrement sur des luttes décisives pour l'avenir de l'empire romain?

Dans ces conditions, il ne considère pas les chrétiens comme des ennemis. Il les juge avec un sincère esprit d'équité. D'un caractère modéré, ennemi des excès et du fanatisme, ïül ressemble à ces politiques qui, douze siècles plus tard, essayèrent par des conseils dé sagesse d'établir la paix religieuse au royaume de France. Dans les chrétiens comme dans les païens, il ne voulait voir que des citoyens de l'empire. Fidèle au paganisme par tradition, il est indulgent aux chrétiens dont le mérite et les vertus frappent ses yeux de moraliste. Sans se demander si l'entente est utile et possible entre les deux

religions, il la souhaite de tout son cœur, et sa pensée intime

se fait jour dans l'éloge qu'il accorde à la tolérance de Valentinien : « La modération de son principat éclata particulière- » ment en ce qu'il tint égale la balance entre les différentes » religions. Il ne tourmenta personne, et n’imposa point tel ou » tel culte. Il ne faisait point peser sur la tête de ses sujets » d’édits menaçants pour les incliner au culte qu'il pratiquait » lui-même. Mais en cette matière, il laissa les choses au point » où il les avait trouvées, sans y toucher » (x).

Quelques-uns accuseront Ammien d’aveuglement et de faiblesse. A coup sûr il y avait plus d'énergie et de prévoyance chez ceux qui s’attachaient résolument à l’un des deux partis. Peut-on dire qu'il n'y avait pas autant de noblesse d'âme chez l'homme qui aurait voulu les voir vivre en paix l'un avec l’autre, et s'unir pour le grand profit de l’empire ?

Devons-nous ajouter que la modération d’Ammien à l'égard du christianisme peut venir en partie de ce qu'il écrivit son histoire sous Théodose, empereur tout dévoué à la nouvelle religion ? Peut-être. Mais, dans l'incertitude où nous sommes, il serait injuste d'attribuer aux calculs de sa prudence des sentiments qu'expliquent sans peine la sagesse de son caractère

et l'équilibre de sa raison.

(4) Amm., 30, 9, 5 : Postremo hoc moderamine principatus inelaruit quod inter religionum diversitates medius stetit, nec quemquam inquietavit, neque ut hoc coleretur imperavit aut illud ; nec interdictis minacibus subjectorum cervicem ad id, quod ipse coluit, inclinabat, sed intemeratas reliquit has partes ut repperit.

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