CHAPITRE VII
La méthode historique d’Ammien (suite).
Les récits militaires.
Une grande partie de l'œuvre d'Ammien est remplie par des récits militaires. C’est qu'aussi bien de 353 à 378 il n'est. guère d'année durant laquelle la paix ait régné sur tous les points de l'empire.
Nous n'avons pas l'intention d'étudier de près tous ces récits. Nous voulons seulement donner une idée des procédés
de l'historien au moyen de quelques exemples.
Deux campagnes sont racontées par Ammien avec de longs détails, et présentent un caractère particulier. Ce sont celles auxquelles il prit part en Orient, avec Ursicinus (359), puis avec l'empereur Julien (363). Nous avons déjà insisté longuement sur la première (1). Nous n'y reviendrons pas. Rappelons seulement qu'elle ne fait pas corps avec le reste de l'ouvrage. C'est un fragment, écrit dans la forme de mémoires, qu’on détacherait aisément de l’ensemble. Le plaisir de retracer des aventures personnelles a été plus fort que le souci de la méthode et de la composition. L'homme l’a emporté sur l’auteur.
Pour la campagne de 363, Ammien en raconte au jour le
jour les moindres incidents, mais sans se mettre personnelle-
(1) Voir notre premier chapitre.
ment en scène. En a-t-il composé le récit à l’aide de notes prises au cours de l'expédition? Oui, selon toutes les apparences. Cependant un critique, Sudhaus (1), prétend qu'Ammien, qui ne paraît pas avoir exercé dans l’armée de Julien de fonctions importantes, n'était guère en situation de connaître aussi particulièrement les faits et gestes de l’empereur, D'où la conclusion, qu'il aurait emprunté en partie ses renseignements à Oribase, qui fit la campagne aux côtés de Julien, dont il était le médecin et l'ami. Cette conclusion lui a été suggérée par la comparaison entre la relation d'Ammien et celle de Zosime (2). Les deux relations, dit-il en substance, ont entre elles des ressemblances frappantes. Zosime, postérieur à Ammien, ne l’a cependant pas copié. Îl s'est servi d’Eunape Er qui écrivit, entre 396 et 4ob (4), une histoire des événements accomplis dans l’empire romain de 270 à 395, dont il ne nous reste que de rares fragments. Or, pour ce qui concerne la campagne de 363, Eunape a mis à profit un récit détaillé d'Oribase; il nous en avertit lui-même (5). Ammien ayant, selon toute vraisemblance, écrit avant Eunape, la conformité de sa relation avec celle de Zosime, vient de ce qu'il s’est directement servi d'Oribase, que Zosime a copié à travers
Eunape. Quant aux différences, et il y en a, qui séparent
(1) Sudhaus: De ratione quae intercedat inter Zosimi et Ammiani de bello a Juliano imperatore cum Persis gesto relationes. Bonn, 1870.
(2) Sudhaus, ibid., p. 99: Itaque, ut breviter dicam, judico et contendo Ammiani et Zosimi de expeditione Persica narrationes ab uno eodemque fonte, et ab Oribasio quidem pendere,
(3) Photius, Biblioth. (cité par Müller, fragm. hist. graec* t. IV, p. 9). Eïxor d'av vis où yotbar adtov ioroofav, aXAd merayotbar rnv "Evvaniov,
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(4) C’est l'opinion de Müller, ibid., p.8.
(5) Müller, ibid., ice 15: 2 DE éc Tà more YE [ovu AUTO (Toylavé) otbdotos, Ex gucuxis puhocogiac larpuxnv
10TEpOS, x aefisetv 8600 REpLPaVE, et un oyrigou Le ye ToULEWY (récas dE ATÉGTUTO TFAROY ‘ardcaic) ua axot6 ÜTOUVNUX GUVETÉ 1e Tpùs TAY YOLYNY : Gore oùx nv avabokn xo Bououév babumerv.
Ammien de Zosime, elles s'expliquent par le fait qu'Ammien a introduit dans le récit d'Oribase ses propres souvenirs.
Le raisonnement est spécieux. Une difliculté cependant subsiste. C'est que, d’après les paroles mêmes d'Eunape, le document qui lui fut communiqué par Oribase parait avoir eu le caractère d’un document écrit spécialement pour lui, Eunape. Comment, dès lors, Ammien aurait-il pu le connaître ?
Quoi qu'il en soit, que les souvenirs d'Ammien aient été ou non complétés par les notes d'Oribase, son récit, dans sa simplicité, mérite grande confiance. En général, ce récit n'a rien de littéraire. C’est la narration du soldat qui a vu les choses, et qui les raconte sans prétention. Çà et là seulement quelques éclats oratoires qui haussent le ton, quelques touches qui relèvent le coloris du style (1). On reconnaît le soldat à l’impassibilité qu’il conserve en rapportant les atrocités commises par les Romains; comment, par exemple, ils enfumèrent un certain nombre de Perses réfugiés dans une caverne (2). Les massacres d'hommes, de femmes, d’enfants, tués pêle-mêle après la prise des villes, ne paraissent pas l’émouvoir. Il les signale froidement et passe. S'il s’'émeut, c’est lorsqu'il peint la retraite lamentable qui suivit la mort de Julien. On sent passer là le souvenir des maux endurés, la famine, la misère, la honte de la défaite. L'émotion très simple, sans artifice, est portée à son comble quand il en arrive au douloureux xode des habitants de Nisibis, chassés de leur ville par le traité conclu entre Sapor et Jovien (3).
Les campagnes de Julien en Gaule sont traitées un peu
moins longuement, Ammien n'a d’ailleurs assisté qu'à leur
(1) Par ex. 24, 6, 1%, le passage dans lequel Ammien met le courage de Julien en parallèle avec les exploits guerriers célébrés par l'antiquité; et 25, 9, 7, une apostrophe à la fortune du peuple romain.
(2) Amm., 24, 4, 30.
(381,250 Man:
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début (). Il a pris part, avec son chef Ursicinus, à 4 première moitié de l'expédition qui se termina par la bataille d'Argentoratum. Il s’est attaché à étudier de près la personne de Julien César, dont il relate avec sympathie, souvent avec admiration, les occupations de tous les instants ; dont il note l'attitude, les propos (2). IL n'a pas assisté à la bataille d'Argentoratum, bien qu’il la raconte tout au long. Mais il en a vu une relation très complète, si l’on en juge par la connaissance qu'il possède des plus petites circonstances du combat (3). Il nous met en garde contre les récits officiels publiés par ordre de Constance, conservés dans les archives publiques, et qui étaient faussés, conçus dans un esprit de dénigrement à l'égard de Julien (4). On s'étonne seulement du petit nombre de Romains qu'il signale comme ayant péri dans la bataille, 243 hommes et 4 généraux, contre 6.000 Alamans. Est-ce parce qu'il n’a pas assisté au combat qu'Ammien a négligé un détail très curieux donné par Zosime (5)? Julien fit habiller en femmes et promener ainsi accoutrés, à travers le camp, six cents cavaliers qui avaient fui. Ammien dit seulement : « Nos cavaliers, qui tenaient l’aile droite, se dis- » persèrent en désordre, contre toute attente » (6). Peut-être a-t-il trouvé par trop choquante, pour être racontée, la bizarrerie de cette punition, qui devait étonner la simplicité de son goût et la gravité ordinaire de son esprit.
L'historien s'attache visiblement à relever le mérite de Julien en montrant les difficultés de cette campagne, et quelle hardiesse il fallut au général romain pour livrer la bataille
d'Argentoratum dans des conditions difliciles (7). Il compare
(1) Voir notre premier chapitre.
(2) Voir particulièrement 16, 5.
SRE 16-12%19;
(4) Cf. 16, 12, 70.
(5) Zosime, 3, 3.
(6) Amm., 16, 12, 37.
(7) Cf. 16, 12, 14 à 17.
les guerres de Gaule aux guerres Punique et Teutonique (1), et il en fait ressortir très justement les résultats considérables (2). Dans l’ensemble, il fait preuve de clarté, de justice et, d'intelligence.
Les deux expéditions commandées par Constance lui-même contre les Quades et les Sarmates (3) sont racontées de manière à donner une excellente idée des procédés consciencieux d'Ammien. Tout d’abord, quelques mots sur la physionomie et les mœurs de ces peuples, sur leur armement, consistant en de longues lances, en des cuirasses imbriquées de corne polie, sur leur vie de nomades toujours à cheval (4). En passant, nous recueillons quelques indications géographiques sur le pays diflicile et marécageux, compris entre le Danube et la Theiss (5).
Puis vient la narration proprement dite, avec ses détails vivants et pittoresques. Car Ammien, si courts que soient ses récits (or, ceux dont nous nous occupons n’ont pas, à eux deux, plus de quinze pages), aime à les traiter en artiste. Qu'on en juge par cette esquisse de l’entrevue du roi Sarmate Zizaïs avec Constance : « Au jour fixé pour le règlement » des conditions, Zizaïs vint de son côté. C'était un jeune » homme de race royale et de belle prestance. Bien que les » bataillons sarmates vinssent en suppliants, il les avait dis- » posés comme pour le combat. Lorsqu'il eut vu l’empereur, » il jeta ses armes et tomba tout de son long à terre, où il » resta couché, sans soufile. La peur lui ayant ôté l'usage de
» la voix, quand vint le moment de parler, il excita une pitié