LES AMIES DES AMIES DE NOS AMIS SONT NOS AMIES
M. de Sembach, après ces péripéties, considéra qu'il était maintenant parvenu à un entier développement sentimental, et qu'il était temps enfin d'éprouver les douleurs et les félicités de la grande passion. Mademoiselle de Scliwartzpflantz était revenue à Paris cependant qu'il faisait le cour à Margot Verdier; mais au moment où il s'avisa de rendre visite à la future madame de Sembach, celle-ci était repartie pour le Midi, où elle comptait rester près d'une année avant de prendre ses quartiers d'été en Norvège. Le baron avait devant lui une dizaine de mois, le délai d'une intrigue sérieuse.
Il avait arrêté d'avance le menu d'une liaison
passionnée-; ayant le souci de ne pas compliquer sa vie, il désirait s'unir de la main gauche à une jeune femme, qui aurait des ménagements à garder, un mari honorable, quelque fortune (car il faut tout prévoir), et une situation mon- -daine. Ces sortes de liaisons n'occupent que les heures où l'on est libre de tout travail ; elles «ont distinguées, discrètes, et suffisamment nuancées de secret, pour que l'on s'y intéresse.
Le Monde, il se le figurait comme un vaste magasin rempli de femmes adultères au choix des jeunes célibataires ; il choisirait une femme, grande mince, un peu fîère, sachant s'habiller, ayant des lectures, et se teignant les cheveux au henné. Il n'imaginait pas des aventures exceptionnelles où il eût engagé l'avenir ; mais comme il lui fallait provisoirement une femme dans son univers, il entendait ne pas s'encanailler chez les filles. Non qu'il fût avare ! La vénalité de l'amour lui gâtait l'amour.
Il entreprit d'aller chaque soir dans les salons à la recherche d'une âme sœur, bien en chair. Le soir, il s'adonisait de son mieux, passait son frac, nouait — avec combien de difficultés ! — une cravate blanche et piquait à sa boutonnière une fleur rare qui semblait un navet finement découpé. Il y a les salons où l'on danse et les salons où Ton cause ; c'est surtout dans les salons où l'on cause que l'on a quelque chance de se créer des relations coupables; mais la saison était mauvaise. Toutes
ces dames avaient déjàleur amantou leurs amants ; elles accordèrent peu-d'attention au nouveau venu qui ne quittait pas les embrasures des portes et se bornait à dévisager les femmes avec des yeuxstupides. M. de Sembach était l'invité déshérité qui ne connaît personne, qui n'a jamais que des vieilles à conduire au buffet, et qui arrive toujours quand il n'y a plus de Champagne. C'était sur lui que l'on se déchargeait du soin d'occuper les ancêtres bavards, ou les fdlettes impubères ; « il ne tirait pas à conséquence! » Faute d'effronterie, il fut relégué au second plan ; il ne sut même pas se concilier les bonnes grâces de quelques hystériques faciles, de celles que l'on nomme : « La première leçon du Jeune Adultère ! » et qui s'accordaient à des collégiens.
Au bout de deux mois de bals, de soirées et de visites, le baron n'était guère plus avancé ; il n'était arrivé qu'à se dégoûter du monde et des cercles mondains où il s'étonnait de rencontrer toujours les mêmes figurants et les mêmes attractions : comédies de salon, concerts, danses ou causeries animées; les mêmes académiciens piquaient l'assiette chez les mêmes salonnières, colportaient les mêmes anecdotes ; les mêmes dames y donnaient rendez-vous aux mêmes messieurs. Aussi bien, n'y avait-il pas de raisons pour qu'il en fût autrement.
En vain M. de Sembach s'attacha plus spécialement à trois ou quatre femmes qui se rappro-
chaient du type idéal de maîtresse qu'il s'était forme : elles avaient leurs pauvres. Il se résigna et adopta pour nuance d'âme une mélancolie générale, sans objet; il reprit l'étude des Ordonnances interrompue par tant d'événements. On le revu a la Nationale, et au consulat on lui fit fête. Il essaya de l'amitié. Mais presque tous ces messieurs étaient comme lui en quête de l'inaccessible compagne ; d autres étaient les amants de femmes quils se gardaient de produire au grand jour pour diverses raisons de sécurité, de discrétion oJ de modestie; d'autres enfin étaient mariés.
Sembaoh fréquenta un peu chez ces derniersnonquil convoitât leurs épouses, mais il était à une de ces époques de cnr.i où le bonheur conjuo-al d autrui nous incite au mariage. Il allait visiter ces intérieurs de famille comme on visite une fermemodèle, avec l'idée de construire quelque chose d approchant, et il regrettait que sa cousine, mademoiselle Hilda de Schwartzpflantz fut éloignée de Pans. Oh! n'être plus seul! savoir que l'âtre flambe et réchauffe des pantoufies à votre intention etqu unefemme, légalement vôtre, s'est parée pour vous et vous attend! Ces souhaits se formulent de préférence durant l'hiver, entre novembre et mars, quand on erre dehors par le froid et lanei-e Il ny avait pas jusqu'aux enfants qui n'eussent le pouvoir d attendrir Sembach, lequel les appréciait peu en temps ordinaire. Il fut assidu auprès de la femme d'un de ses collègues parce qu'elle
avait cinq marmots et se préparait à en lancer un sixième dans la circulation. Il prenait intérêt à la vie de famille, suivait les progrès des enfants, y compris celui qui allait être jeté dans ce triste bas monde. Il était l'intime de la maison, celui qui dîne sans être invité.
Lorsque le sixième poupon fut édité, M. de Sembach alla s'enquérir des santés de la mère et de l'enfant et du mari ; on lui porta le Sixième qu'il fut obligé de bercer, et l'on déclara « qu'il savait très bien s'y prendre » ; on le félicita de n'avoir pas laissé tomber le moutard, et de ne lui avoir pas cogné la tête contre les meubles.
La sage-femme était une jeune personne très élégante, tout en soie noire, et assez jolie ; elle causa musique et littérature avec le baron, pendant qu'il berçait le moutard; il fut étonné. 11 perdit ainsi une bonne demi-heure à s'entretenir de sujets esthétiques avec la jeune sage-femme ; le Sixième s'était endormi, nul ne les dérangea; le père pleurait de joie auprès de la mère, les domestiques restaient occupés auprès des enfants. M. de Sembach avoua qu'il était étonné de rencontrer autant de connaissances variées chez une demoiselle que son métier éloignait plutôt des pures spéculations artistiques ; le Sixième se réveilla trop tôt, au moment où son berceur se demandait s'il ne conviendrait pas de poser les jalons d'une plus ample intimité avec la jolie accoucheuse. Les hurlements du poupon obligèrent celle-ci à
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fausser compagnie à son interlocuteur ; elle prit le bébé, et s'en fut d'un pas de souveraine.
Les jours suivants, M. de Sembach revint, mais cette fois ce n'était plus la santé du Sixième qui l'intéressait ; il voulait revoir la jeune sage-femme. Elle resta cachée en des cabinets de toilette voisins où elle remuait des porcelaines ; et puis elle partit et l'on n'entendit plus parler d'elle.
Claude-Michel dès lors ne trouva plus d'intérêt à la vie de famille ; il s'éloigna de son trop fécond collègue, et se rabattit sur l'amitié de quelques attachés qui tâchaient de faire la noce. « Faire la noce, )) cela consistait à déambuler dans des Music- Halls, à s'apparier avec des demoiselles, à les mener paître à plus prochaine brasserie et à partager ensuite leur couche banale. A ce propos, M. Sembach nota l'étrange laideur des femmes, qui font métier d'être jolies; en outre, il était trop romanesque pour se contenter d'une femme qu'il n'eût pas gagnée par une cour préalable; il renonça une fois pour toutes à la noce.
Il y avait parmi les attachés un jeune homme qui plaisait à Claude-Michel ^arce qu'il lui soupçonnait une âme pareille à la sienne : mais comme il opposait, àsonexemple, une défense résolut? contre toutes tentatives d'amitié, ces deux hommes faits pour se comprendre avaient fini par se détester, ainsi qu'il arrive souvent. Un hasard les rapprocha ou plutôt ils découvrirent qu'ils haïssaient les mêmes gens et méprisaient les mêmes manières
de voir ; c'est toujours sur le dos d'autrui que se fonde une amitié. Sembach se blâma d'avoir mal jugé Alain Servoise, et Servoise regretta d'avoir dédaigné Sembach.
Alain était un jeune homme très doux ^t très blond ; il avait une figure fine et distraite, et une moustache dorée, frisée comme une pincée de tabac d'Orient ; on craignait que par mégarde il n'en vînt à la fumer. Les habits d'Alain gardaient sur son corps les plis du tailleur ; ses chemises restaient miroitantes ; ses cravates ne se dénouaient pas, et la boue s'écartait de ses souliers vernis. 11 était de cette race heureuse de gens qui n'ont pas besoin de grandes dépenses pour représenter, qui semblent toujours sortir d'un roman psychologique ou de chez le coiffeur. Encore qu'il n'eût pas de fortune, il tenait dans le monde l'état d'unjeune homme riche ; mais il n'était guère apprécié, car il semblait s'isoler dans une politesse triste qui écartait les fâcheux et les inutiles. Alain avait une horreur nerveuse delà brutalité ; il ne S€ sentait à l'aise qu'auprès des femmes; elles ne prenaient pas ombrage de ce jeune homme blond, qui leur parlait doucement, ne leur demandait jamais rien, que leurs confidences. Il s'était acquis une clientèle féminine très importante, dont il soignait les infortunes passionnelles.
Cette faveur acheva de lui attirer l'inimitié des hommes ; quand un homme en veut à un autre, il se venge invariablement par une des trois
calomnies suivantes : ou bien il l'accuse d'être de la police, ou il insinue qu'il vit aux frais de sa maîtresse, ou il lui attribue des vices contre nature. On déclara qu'Alain vivait aux dépens de vieilles dames, et c'était absurde; il n'avait pas de maîtresses, vieilles ou jeunes. N'étant pas obsédé par des nécessités charnelles, il s'abstenait; mais il dédiait aux femmes un culte silencieux et attendri, qui suffisait à l'occuper. Au surplus, il étudiait l'Histoire de la Philosophie.
Dès que Sembach se fut lié avec Servoise, ils ne se quittèrent plus ; ils allaient sans cesse l'un chez l'autre, échangeaient des livres, et causaient, intarissables, jusqu'à des heures tardives. Ils s'exaltaient sur des lectures, et ils se portaient l'un à l'autre une affection d'autant plus vive qu'elle n'était contrariée par aucune influence féminine.
Cependant, aux premiers jours du printemps, Alain, après avoir beaucoup hésité, dit à son ami :
« Mon cher, il faut que je vous annonce une grande nouvelle. J'aime quelqu'un !
— Allons donc! fit le désolé Sembach. Vous avez une maîtresse ?
— Oui, si vous l'entendez au sens ancien du mot maîtresse ; non, si vous l'entendez à son sens njoderne.
— Un flirt, alors !
— Non plus ; où il y a flirt, il n'y a pas amour.
— Et... il y a amour?
— Assez fort, oui. Cette jeune fille sera sans doute ma femme, dès que j'aurai une position.
— Et d'ici là?...
— Nous resterons fiancés secrètement. Elle n'a pas de parents à Paris ; elle vit avec son frère. Elle travaille assez pour vivre ; elle traduit des romans et des pièces de théâtre. Elle est fort instruite, très jolie et pas pédante.
— Et que devient notre amitié dans tout cela ?
— Jane vous connaît par moi ; elle veut que je vous présente à elle. C'est entendu ?
— Puisque vous le désirez ! »
Le lendemain, au sortir du consulat, Alain devait retrouver sa fiancée qui l'attendait au square Montholon ; il emmena Sembach. Sur un banc était assise une jeune fille brune, grande, maigre, qui semblait coiffée d'une toque d'astrakan ; en approchant, M. de Sembach reconnut que l'astrakan était la chevelure très frisée de la jeune fille ; celleci se leva et vint à la rencontre de Servoise qui présenta :
« Mon ami le baron de Sembach; mademoiselle Jane Soranié. »
Nécessairement mademoiselle Soranié accabla Claude d'amabilités, lui dit qu'elle le connaissait beaucoup, puisqu' Alain ne parlait que de lui, qu'elle lui demandait un peu de l'affection qu'il prodiguait à son ami. Bref, toutes les choses que l'on dit à l'ami de son ami. Le baron l'examinait. Elle ne lui plut pas. Elle avait un air sauvage
d'extatique, avec des yeux trop grands, des yeux bleus un peu déments ; et puis il lui semblait étrange que Servoise se prît de passion pour cette grande fille qui n'était pas coquette, et qui néglio-eait presque sa toilette. Seulement elle avait une voix d'un timbre délicieux. Mademoiselle Soranié s'éloigna au bras d'Alain; le baron rentra de mauvaise humeur, se jura que Servoise était un niais, et que rien ne valait le travail, après tout. Et il alla reprendre sa place à la Bibliothèque Nationale.
La Nationale est un palais d'enchantements ; dès que l'on y entre, on perd conscience de la réalité, on pénètre dans le songe. Après le porche imposant orné de plaques de marbre à inscriptions d'or, après la cour déserte etle vestibule sépulcral, c'est la salle de travail, haute, spacieuse, solennelle, avec ses voûtes supportées par des colonnes de fonte effilée, avec ses murailles tapissées de livres à l'infini jusqu'aux fenêtres cintrées du toit ; le long des murs sont trois étages de coursives en fer, où circulent sans cesse des bibliothécaires silencieux Un chemin central allant de la porte au bureau des conservateurs sépare en deux travées les rangées de tables. Chaque table met face à face une vingtaine de lecteurs ; la place de chacun est marquée par un carré d'ébène incrusté dans le chêne de la table; une arête dorsale indique la frontière ; le bas-bout de la table s'inter-
rompt contre une bibliothèque-borne ; c'est la meilleure place, parce que Ton n'a qu'un seul voisin à redouter; on s'acagnarde contre la borne, et on circonscrit son application plus aisément. Au fond, derrière le comptoir des conservateurs, une glace sans tain recule la perspective et laisse entrevoir d'autres salles où dorment d'un sommeil éternel les livres et les idées des autres siècles.
A la Nationale, en hiver il fait chaud, en été il fait frais; toujours règne un silence relatif, caries bruits s'assourdissent contre les parois garnies de volumes. Il ne subsiste qu'une rumeur confuse qui berce la rêverie des gens qui sont là. Dès l'entrée on se sent envahi d'une paix souveraine, les soucis s'apaisent, les pensées s'engourdissent. Des fauteuils s'offrent, cordiaux, vastes et bien cannés ; on s'y assied, et aussitôt on contemple les choses plus sereinement. Les personnages qui fréquentent là ont des figures de philosophes calmés ; au dehors, sans doute, leurs soucis les reprennent; ils ont des figures désolées, anxieuses ; mais dans la Cité des sagesses périmées ils sont tels que Dieu les créa, tels qu'ils devraient être si le monde ne les contrariait pas, c'est-à-dire tranquilles et pensifs. La lumière qui tombe des fenêtres s'épand et se diffuse dans la salle ; elle n'allume aucun reflet trop violent, caresse à peine les ors pâlis des vieilles reliures et les crânes polis des vieillards studieux. Des surveillants en bicorne se promènent lentement
entre les tables, du même pas égal et feutré Le matin, à l'heure de l'ouverture, les habitués entraient par petits groupes frileux, se frottaient les mains, prenaient possession de leur place en posant un chapeau, un journal, sur le carré d'ébène ; puis ils allaient retirer leurs livres que, par faveur particulière, on leur gardait d'un jour à l'autre. Il y avait, parmi ces familiers de la Cité Paisible, un grand nombres d'hommes revenus de tout, des déclassés, des maniaques, des ratés, des savants aussi, des résignés, et d'imprévus spécialistes, de petits vieux chargés de recherches et qui souriaient à leur besogne mesquine.
L'après-midi, la salle s'emplissait d'étudiants en médecine ou en lettres, peu attentifs à la propreté de leur linge et à la correction de leur mise, d'abbés fleurant fort, de dames à cabas, et de petites copistes. Dès deux heures, les places étaient toutes prises et un assoupissement général pesait sur les lecteurs; les uns dormaient franchement, la tête renversée sur le dossier de leur fauteuil; les autres sommeillaient en hypocrites, au-dessus de leurs livres, les yeux à l'abri de leur main en abat-jour: d'autres luttaient encore, puis fermaient les paupières, dodelinaient du chef, s'éveillaient en sursaut, et laissaient retomber sur leurs yeux hagards leurs paupières trop lourdes. Vers trois heures, les dormants s'étiraient et entamaient leur tâche.
Il existait de vieilles relations entre habitués ;
les messieurs âgés avaient des galanteries pour les petites copistes, leur retenaient leur place s'ils arrivaient avant elles, les saluaient d'un sourire courtois; ils faisaient la causette, les consultaient ou leur expliquaient la vie à voix basse pour ne pas gêner les abbés voisins. Il y avait aussi des dames élégantes et presque jeunes qui s'occupaient de travaux historiques ; les étudiants les regardaient longuement et en concevaient de la distraction. Il y avait enfin une menue personne qui intriguait fort le baron de Sembach.
Jamais il ne sut si elle était jolie; elle n'avait pas les traits réguliers ; mais elle était la grâce et le charme mêmes, et le moindre de ses mouvements était agréable à regarder. Elle n'avait pas des yeux splendides ; pourtant ils passaient, en expression, les plus beaux yeux du monde et on ne se lassait pas de les chercher : elle n'avait pas une chevelure de fée; toutefois, ses cheveux étaient d'une nuance rare, d'un châtain à peine roux et ondulaient naturellement; on ne pouvait dire de la figure si elle était sérieuse, ironique, ou triste, ou gaie ou pensive, mais elle était tout cela tour à tour ; si les lèvres avaient plus d'esprit que Voltaire, les yeux étaient le plus souvent graves et comme habitués à la tristesse ; cette jeune fille savait qu'elle avait le col blanc et délicat, car elle le montrait en des corsages ouverts ; ainsi quand elle travaillait les yeux baissés elle ressemblait aux petites madones des vieux tableaux italiens,