‹ Amour, amour ..., romanChapitre 4 sur 11 · S4 AMOUR ^ AMOUR · texte numérisé non relu

S4 AMOUR ^ AMOUR

qui contemplent l'Enfant-Jésus couché sur leurs genoux.

Elle eut été élégante avec la plus vilaine robe, ôar elle était souple et bien faite ; et, pour petite qu'elle fût, elle ne semblait pas petite, étant de tout point harmonieuse. Elle venait toujours seule, et s'en retournait seule. Elle ne permettait pas qu'on lui adressât la parole, elle était «distante». Tout le jour elle travaillait ; et se retirait un peu avant la fermeture annoncée. Les étudiants, les gardiens, les conservateurs, les petits vieux, levaient la tête pour la suivre du regard, tandis qu'elle gagnait la porte de sortie. Et le baron de Sembach les imitait. Après quoi, la porte refermée, il restait à rêvasser, et il rentrait plus triste, ou bien il allait écouter Servoise qui l'entretenait de mademoiselle Soranié.

Désormais, il ne manqua plus d'aller à la Nationale ; le travail sur les Ordonnances n'en avançait pas plus vite; mais M. de Sembach s'intéressa de plus en plus vivement à la petite JMadone.

Chaque jour, il découvrait en elle une nouvelle raison de l'apprécier ; elle avait de jolies dents, le front bien dessiné ; une boucle de cheveux tombait au-dessus des sourcils, en forme de point d'interrogation retourné. Elle était soucieuse de correction, ne partait pas avant d'avoir mis ses gants. Claude osa se rapprocher d'elle, non pas au point de s'installer juste en face, mais aux en-

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virons. Au Bout de deux mois de ce manège, il n'avait pas encore attiré l'attention de la jeune fille lorsqu'une circonstance inespérée le servit à

merveille.

Une après-midi, comme il levait, les yeux, il aperçut mademoiselle Soranié, debout auprès de la petite Madone et Causant familièrement .avec elle ; il salua de loin. Au moment où mademoiselle' Soranié quittait son amie, il s'arrangea pour se trouver sur son passage.

— Gomment allez-vous ? Gomment va Servoise ? Je ne le vois plus.

— Il va très bien. Vous devez me détester, je vous enlève votre ami.

— Non, c'est lui que je déteste, il est trop heureux. Depuis quand vous rencontre-t-on dans la Gité du Sommeil ?

J'avais une commission à faire. D'ailleurs,

je viens quelquefois ici.

En quittant mademoiselle Soranié, il épia les yeux de son amie qui le guettaient curieusement. Enfin, il était entré dans l'univers de l'irritante ^eune fille ! Il se promit d'interroger Servoise,'puis il y renonça, ayant réfléchi qu'Alam rapporterait à mademoiselle Soranié les questions qu*on lui aurait adressées.

Le hasard est malveillant ; mais quand il consent à nous servir, son obligeance touche à l'indiscrétion. Une semaine s'était écoulée ; le baron entrant à trois heures surprit mademoiselle So-

ranié assise auprès de son amie et travaillant; c'est-à-dire qu'elle feignait de travailler. En réalité, elle se divertissait à semer le trouble dans l'âme des étudiants mal peignés et des chartistes râpés. Dès qu'elle s'avisa de la présence du baron, elle lui fît signe de venir la rejoindre ; il ne laissa pas perdre cette aubaine et entama avec mademoiselle Soranié une conversation à demivoix où il espérait attirer son amie ; celle-ci, couchée sur son travail, ne leva pas la tête, et ce fut en pure perte que Claude Michel s'efforça d'avoir de l'esprit et de briller. Il se replia rageusement sur les Ordonnances antérieures à la Restauration. Tant pis pour cette petite fille ! il ne ferait plus attention à elle !

Il eut le courage de se tenir parole, six bonnes minutes.

Alain Servoise était toujours amoureux de mademoiselle Soranié qu'il rejoignait chaque jour dans un endroit différent ; ils inspectèrent successivement tous les squares ou jardins publics de Paris Le dimanche et les jours fériés, ils exploraient les bois de la banlieue, et ils élaboraient des projets d'avenir, ce qui est encore la meilleure façon d'occuper le présent. Dans le wagon, ils se donnaient de chastes baisers de religieuses; comme tout est relatif, cette maigre débauche leur tenait lieu de plus complètes voluptés. Ils comptaient se marier dans un an, au plus tôt, dès que

les difficultés matérielles se seraient aplanies ; rien ne pressait, ils avaient encore beaucoup d'excursions sentimentales à effectuer.

Dans les récits qu'Alain faisait de ces calmes folies, le nom d'une Lise Mérat revenait assez souvent ; Lise Mérat était la confidente de Jane ; on l'avait admise avoir Servoise, elle avait approuvé le choix de mademoiselle Soranié. Depuis, elle l'avait accompagnée à plusieurs rendez-vous ; Lise Mérat passait pour joviale et insensible, néanmoins elle n'était pas heureuse dans la vie. Et qu'est-ce que tout cela faisait au baron, qui n'était pas non plus très heureux dans la vie. Qui donc est heureux dans la vie ? Les pauvres d'esprit, et encore!.. Et puis Alain invita son ami à une « partie de plaisir. » Il s'agissait d'aller dîner avec mademoiselle Soranié au restaurant et de se rendre ensuite au théâtre ; Lise Mérat serait de la fête. M. de Sembach eut un pressentiment : si Lise Mérat était la jeune fille de la Nationale ? Il n'osa questionner Servoise et accepta. A six heures, il suivit son ami : ils rejoignirent mademoiselle Soranié au terre-plein du Gymnase ; elle arrivait ac- . compagnée de Lise Mérat et Lise Mérat était en effet la jeune fille de la Nationale ! Claude-Michel sentit aussitôt qu'il devenait stupide, gauche et ridicule. Il ne sut plus que faire de ses mains, et tomba comme on dit, en figure d'âne. Il avait escompté cette joie — quelle est la joie que l'on n'escompte pas ? — Mais il ne s'y était pas assez

préparé ; il bafouilla d'une façon lamentable, lors de la présentation, ensuite il chut en des perplexités terribles : Alain s'écartait avec sa fiancée, et laissait son ami tenir compagnie à Lise Mérat.

Comment allait-il entamer l'entretien? La timidité le serrait à la gorge, et il éprouvait des difficultés insurmontables à remuer sa langue ; il se. décida pour ce préambule : « Il me semble vous avoir déjà rencontrée à la Nationale, mademoiselle. »

Et cela suffit ; à partir de ce moment, l'entretien ne chôma plus. Sembach tremblait d'émotion en proférant des niaiseries sur les sujets les plus sérieux ; il était au supplice, parce qu'il avait conscience de sa sottise en un moment où il lui eût fallu «faire donner», le meilleur de son esprit. Lise Mérat, au contraire, affichait une aisance parfaite. Gomme de coutume, le pauvre Claude mesurant la distance qui le séparait de la femme désirée, pensait : « Jamais elle ne m'aimera ! » S'il n'était pas de ceux qui conquièrent les femmes, du moins gagnait-il assez rapidement leurs sympathies. Au bout d'une demi-heure, il était très camarade avec Lise, sa timidité disparaissait, et il commençait à s'attribuer une foule de beaux sentiments qu'il n'avait pas.

Chez le baron, par un phénomène commun à tous les nerveux, une excitation loquace et pi ai-

santé succédait à la timidité ; puis venait ensuite une sorte de mélancolie élégiaque. La phase de loquacité, Claude-Michel la traversa durant le dîner et la représentation ; il ne fut mélancolique et morne qu'au retour. On reconduisit Lise au domicile maternel, place Glichy ; puis Alain et son ami menèrent mademoiselle Soranié à sa porte, Chaussée d'Antin ; comme ils descendaient vers la Trinité, Alain et sa fmncée, suivant l'involontaire proxénétisme qui incite les amants à prêcher l'amour et à unir les voisins, engagèrent Claude- Michel à flirter avec Lise : « Elle a le cœur libre, elle n'a jamais aimé. » Il tourna la chose en raillerie, encore qu'il lui fût pénible de railler à ce propos ; et nul ne s'y trompa. Jane s'offrit à questionner Lise « sans avoir l'air ! » Ce maquignonnage ingénu devait avoir de tristes conséquences. M. de Sembach, le lendemain, fut des premiers à la Nationale ; il se posta de manière à surveiller la porte d'entrée. Dès que mademoiselle Mérat prit sa feuille au bureau, il la salua et alla ensuite s'enquérir de sa santé ; il la salua encore lorqu'elle partit. Le soir, Alain lui dévoila que Lise, habilement sondée, avait avoué que « M. de Sembach était un toqué qui ne ressemblait pas à tout le monde. » Servoise et mademoiselle Soranié se divertirent à rapprocher leurs confidents ; ils sentaient le besoin de compagnons, ou mieux de complices, depuis que l'ennui s'était glissé en tiers dans leurs paisibles fiançailles.

Pauvre petite Lise Mérat ! Elle ne demandait qu'à aimer, ou plutôt, elle n'était qu'amour contenu. Elle avait vécu trop seule et trop laborieuse, pour s'être déjà laissé prendre aux serments d'un d'homme. Elle se fût défiée d'un audacieux et d'un habile, elle fut sans défense devant le baron qui était maladroit. Jamais il ne lui dit un mot de tendresse, il eût cru commettre une action honteuse ! Jamais il ne lui fit un compliment ; mais ce qu'il pensait, il le répétait à Servoise, qui le répétait à mademoiselle Soranié, qui n'avait garde de ne pas le transmettre à son amie, et le mal était fait tout de même.

Quelques semaines après. Lise avait pris l'habitude de s'asseoir à la Nationale auprès du baron. S'il arrivait le premier, il avait soin de retenir une place auprès de lui ; mademoiselle Mérat lui rendait le même service. Réunis, ils causaient à voix basse, s'interrompaient dix minutes pour travailler, et reprenaient ensuite leur causerie jusqu'à la fin de la séance ; ô la rapidité des heures bien employées ! Le gardien proclamait à haute voix : « Messieurs, on va bientôt fermer! » Il fallait se quitter. Et le jour suivant, le jeu recommençait de plus belle.

De quoi parlaient-ils ? de choses puériles ; petit à petit Claude Michel obtint de Lise des détails sur l'existence qu'elle menait, sur ses travaux ; elle traduisait pour le compte d'un éditeur améri-

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cain des classiques français ; elle traduisait divers romans anglais pour le compte de journaux français bien pensants, et peu pensant. C'était moins une besogne qu'un passe-temps et une précaution pour l'avenir. Sa mère n'était pas sa vraie mère, mais la seconde femme de son père, qu'elle avait perdu ; elle aimait Lise de son mieux, toutefois son mieux ne valait pas un bien.

A vingt ans. Lise avait ce que peu de femmes possèdent même à quarante ans : un caractère et une volonté; c'était le bénéfice delà presque solitude où elle avait grandi. Son âme était gracieuse et frêle comme elle, et robuste néanmoins, capable -de grandes souffrances et capable de les supporter. Lise était douée de bon sens et d'esprit pratique ; à quoi bon, puisqu'elle était dévouée, dupe par conséquent. Son intelligence ne lui servait qu'à mieux distinguer les méchancetés dont elle était victime. Longtemps l'intimité en resta au même point ; les habitués de la Nationale avaient fini par remarquer l'assiduité de M. de Sembach auprès de Lise ; les vieux chargés de recherches leur adressaient des coups d'œil affectueux, les gardiens avaient des mines entendues. Pourtant les deux jeunes gens ne s'étaient rien avoué. M. de Sembach apportait des bouquets de violettes qui n'avaient pas grande signification, et qu'il glissait a la dérobée sur le pupitre de sa voisine. Si leur idylle eût été interrompue à ce point, ils auraient pu se quitter sans difficultés, faute d'une parole

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qui n'avait pas été dite ; tant il est vrai que, même dans les choses de cœur, la formalité domine.

Le soleil anémique de février éclairait parfois d'une gaieté pauvre la Cité du Sommeil. Un désir impérieux s'emparait de Lise et de son camarade : s'en aller ensemble vers le soleil; ils n'osaient se le communiquer. Enfin Claude-Michel se risqua ; il avait coutume — lorsque ses chuchotements prolongés avaient lassé la patience des abbés circonvoisins — d'écrire sur de petits bouts de papier ce qu'il n'avait pu dire à mademoiselle Mérat; il lui passait les billets dans un livre; elle écrivait la réponse et lui repassait le volume. Il rédigea sa question : « Il fait un beau soleil. Venez-vous vous promener avec moi? » inséra le pli dans un tome des Provinciales ^ et le poussa du côté de Lise. Elle lut, hésita, très grave ; puis elle écrivit, et les Provincisiles firent retour à l'envoyeur ; au bas du billet était un « oui » très décidé. Il se pencha et murmura : « Dépêchonsnous. » Elle écrivit. « Je pars devant, vous me retrouverez au Square Louvois, un quart d'heure après ma sortie. »

Elle se leva, lui serra la main en signe d'adieu ostensible, et se sauva; on se rejoignit au square et d'un commun accord on choisit le Bois pour but de promenade. Alors Lise prit le trottoir de droite, Sembach prit le trottoir de gauche, et ils feignirent de ne pas se connaître, jusqu'à la gare Saint-Lazare. Dans le wagon seulement ils ces-

sèrent cette comédie dont l'imprévu les amusait; arrivés à la station, ils choisirent dans le Bois les allées désertes, le long des fortifications vers Neuilly, puis aux alentours de Madrid. Il y avait dans l'air des promesses de printemps, et cela suffisait à les rendre heureux, sans arrière-pensée. Au crépuscule, ils rentrèrent et se quittèrent dans la cour de la gare. Telle fut leur première escapade.

Dorénavant ils renouvelèrent cette fugue presque chaque jour; leur départ était jDrécédé delà même comédie d'adieux destinée à donner le change aux gens de la Nationale ; mais ils n'attendaient plus d'être en wagon pour reprendre l'entretien où ils l'avaient interrompu ; et nul ne s'y trompait.

Le baron fut averti par une personne qu'il n'avait pas revue depuis longtemps ; une aprèsmidi, il aperçut en face de lui un vieillard qui lui sourit avec affabilité, et lui tendit la main pardessus l'échiné de la table. C'était le prince de Thune. Sembach alla lui parler :

« Vous êtes surpris de me voir ? interrogea le prince.

— Dame, je vous croyais en vos terres.

— Oui, j'ai passé quelques mois dans mon château de Poissy; je reviens hiverner à Paris. Nous nous sommes séparés un peu brusquement, à X...

— Je vous excuse ; il y a des nécessités qui font loi.

— Et des lois qui, hélas! font nécessité. Ecartons ces tristes souvenirs. Vous ne désirez pas des nouvelles de Raïa ?

— Elle ne s'est guère souciée de moi.

— Au contraire, elle vous a cherché. Vous lui plaisiez, mon cher ; elle parle souvent du jeune cocquebin à qui elle doit les plus belles heures de sa vie. Mademoiselle Raïa, pour l'heure, habite Bruxelles ; je lui écrirai que je vous ai rencontré ; elle viendra tout de suite.

— Gardez -vous-en bien ! s'écria le baron qui se tourna malgré lui vers la table où Lise Mérat travaillait.

— Ah oui ! fît le prince de Thune avec un sourire entendu, vous ne tenez plus à Raïa. Vous avez tort, croyez-en quelqu'un qui ne vous veut pas de mal; pour un jeune homme, il n'y a que les filles, surtout quand elles sont bonnes filles. Prenez garde, l'avenir, n'est pas à Dieu comme on le pense généralement, il est à nous. Sachez discerner les sottises que vous allez faire; ça ne vous empêchera pas de les commettre, mais vous aurez au moins le mérite de la clairvoyance, et c'est une consolation. »

Sembach salua le prince de Thune. De quoi se mêlait ce vieil aigrefin dont la présence était au moins inattendue, dans la Cité du Sommeil ? Quelque temps après on apprit que plusieurs

ouvrages de prix avaient disparu sans qu'il fût possible de découvrir la « fuite ». En même temps, le prince de Thune cessa de fréquenter à la Nationale. Seul, M. de Sembach établit une corrélation entre ces deux événements.

Jamais il n'avait été aussi complètement heureux; de ses promenades au Bois, il rapportait une foule de sensations rares, une compréhension plus vive de la nature ; il était content d'exister. Les moindres de ses pensées allaient à Lise, non directement, mais à travers d'anciennes lectures. Ce jeune homme avait trop lu pour avoir un geste inédit, et qui le surprît lui-même. Cependant la force de jeunesse qui était en lui se rebellait ; il y avait des mots irrévocables qui voulaient être dits. De semaine en semaine l'ardeur qui l'échaulfait ne cessa de croître; et, de son côté, Lise n'allait plus au Bois par jeu. La première, elle s'était doutée du danger, mais pour le reconnaître inévitable. Elle ne tentait plus de repousser les invitations à la promenade ; en revenant elle se promettait à elle-même que ce serait la dernière fois!

Et le lendemain, elle était lâche; le soleil, la fatigue, la lourde rêverie de l'après-midi, tout l'obligeait à céder, à gagner la gare Saint-Lazare. Il y avait quatre stations avant l'arrêt au Bois- M. de Sembach n'était communicatif qu'à partir de la troisième, dès que les autres voyageurs étaient descendus. Il se sentait toujours incertain

de la conduite à tenir, et tremblait de tenter un aveu, auquel rien ne l'obligeait.- Une fois sur la route du Bois, mille distractions se jetaient à la traverse et le baron, soudain tranquillisé, ajournait encore la cérémonie ; quand il était débarrassé de ce souci, il reprenait toute sa gaieté.

L'aveu se produisit àFimproviste, au moment où Claude et Lise y songeaient le moins ; ils étaient partis de meilleure heure, incapables de s acharner plus longtemps à leur besogne. Ils s'en furent par le chemin accoutumé, plus joyeux qu'à l'ordinaire ; ils avaient hâte d'être loin de Paris, et ils comptaient les quatre stations comme si elles les eussent séparés du Havre. Arrivés au Bois, ils coururent au sentier qui les menait à l'écart des passants, jusqu'au coin qu'ils s'étaiejit choisi ; le sentier, longeant la crête du fossé des fortifications, s'ouvrait près de la porte du Bois, à droite. Il y avait trois marches de pierre à monter. Le chemin dominait la tristesse de la douve pelée, toujours déserte; puis il fallait traverser une large route et rejoindre un autre sentier qui s'enfonçait dans le Bois ; par là on atteignait l'endroit abrité, où l'oïi avait loisir de s'asseoir; un banc de bois était installé dans un petit carrefour, à proximité d'une allée cavaUère, un semblant de rivière stagnait à quelques mètres ; il était rare que ce banc fut occupé ; le coin eut paru triste à d'autres que Lise et son ami. Eux l'aimaient parce qu'ils y étaient en sûreté. Ils pouvaient

sans inquiétude y attendre l'approche de la nuit qui survenait sournoisement, apaisant un à un les murmures du Bois, éteignant toutes les teintes; le mystère du crépuscule dans la futaie dépouillée de feuillage était profondément goûté par deux esprits dont Tun était romanesque et l'autre aimantw Mais Lise, qui avait encore de la raison, se défiait de l'impression trop forte et, dès que le soleil avait disparu, elle se levait du banc, prenait sa serviette de maroquin ; et l'on rentrait, cette fois par la grande route, où l'on ne craignait plus de croiser des fâcheux.

Ces départs brusques causaient de vives déceptions, non seulement au baron, mais à d'autres personnes. Car le Bois, dans ses moindres taillis, est hanté par une population fantômale de vagabonds inoffensifs, qui errent sans bruit à travers les fourrés, dormant le jour, flânant la nuit ; il y a aussi des escarpes qui se cachent, des employés éconduits qui vont réfléchir en paix au parti qu'ils prendront, et de terribles vieux messieurs qui guettent l'aventure, espionnant les couples amoureux, et, dissimulés derrière le tronc des arbres, restent des heures à l'afîût ; il y a aussi des agents de police sur la piste d'un flagrant déht.

Le baron connaissait à merveille ces hôtes muets de la forêt; il les découvrait musses contre un hêtre, ou couchés à plat ventre dans l'herbe; parfois il comptait cinq ou six de ces faunes vulgaires qui s'immobilisaient aux alen-

tours; le plus souvent, ils s'en allaient les premiers, àbout depatienceet désespérant devoir en venir aux mains ces amoureux trop circonspects. Le jour décisif. Lise Mérat oublia de se lever à temps; le soleil avait disparu et l'inquiétant silence de l'entre-chien-et-loup était survenu. Le taillis prenait la teinte solennelle et douce que l'on voit dans les tableaux du maître du Bois Sacré ; on ne distinguait plus les nuances du terrain, mais le jour était encore clair au haut des arbres ; on eût dit que tout se fût recueilli pour un acte que les choses elles-mêmes attendaient dans un religieux apaisement. Depuis quelques minutes l'entretien avait cessé, les mots étaient tombés, comme inutiles. Lise fixait des yeux la rivière ; elle était oppressée, presque triste, ainsi qu'il arrive lorsque l'on est frôlé par un pressentiment; le baron regardait le fin profil de Lise, et ses pensées étaient si fortes qu'il lui semblait que son amie pouvait les entendre ; il était au seuil de l'aveu, hésitant et tremblant comme un gamin qui vole ; une intense envie de sangloter le serrait à la gorge. Qui dira le désarroi de ces minutes où l'on a la prescience de jouer toute sa vie sur un mot que l'on ne saurait retenir et que l'on ne peut se décider à prononcer. « Elle est exquise... je l'adore... elle s'en doute... et pourtant!... Ah! si elle m'aidait ! ... Ne va-t-elle pas se lever, indignée, et s'enfuir?... 11 faut que je parle, sinon c'et 1 fini ! »

Il avait placé sa main sur le dossier du banc, en sorte que son bras se trouvait derrière la taille de Lise ; il se pencha un peu ; elle ne se recula pas, mais trembla d'une manière imperceptible, sans cesser de fixer les ténèbres devant elle. Mais tout bas, tout bas, si bas que ce fut presque un souffle, il chuchota : « Lise... je vous aime. » Elle ne répondit point ; sans doute, à cette heure, eut-elle la vision de ce qui lui était réservé, et du surcroît de souffrances que l'amour lui apportait : sans doute, hésitait-elle devant sa destinée; une immense amertume l'envahissait. Claude répéta : « Ma petite Lise, je vous aime » et posa ses lèvres sur la nuque de Lise, entre les cheveux et le col du vêtement. Ce ne fut pas un baiser, mais plutôt l'effleurement d'un baiser. La jeune fille s'abandonna et, enfouissant sa tête sur l'épaule du baron, elle pleura. Ainsi son premier baiser d'amante eut le baptême des larmes, « et la fée Douleur, qui n'avait pas été invitée, fut au berceau de cet amour (1). »

Le baron, fort troublé, demanda : « Vous ne m'aimez pas?. . » Lise répondit enfin : « Oui... mais... » les sanglots l'empêchèrent d'en dire davantage; elle rendit à son ami le baiser qu'il lui avait donné. Dans l'obscurité, leurs lèvres se rencontrèrent timidement ; et de nouveau, on se tut. Lise eut un frisson.

(i)Tennyson.

iO

« Vous avez froid ? dit Claude.

— Oui, et il se fait tard. »

Ils partirent, et faillirent se perdre dans les té nèbres. Lise se serrait tout contre le baron; de temps à autre, ils s'arrêtaient et leurs bouches se cherchaient pour se quitter aussitôt. Et ils reprenaient leur route. Dans le train, Lise resta les yeux grands ouverts sur ses pensées ; par moments, elle regardait le baron, puis se détournait et reprenait sa rêverie. Il y avait déjà trop de choses entre eux pour qu'ils pussent se parler sans contrainte. A Paris, elle insista pour rentrer seule ; après de courts adieux, elle disparut vers les hauteurs de la Place Clichy.

Le baron était si bouleversé, qu'il en oublia de dîner. Une fois chez lui, il s'assit à sa table, écrivit à Lise Mératune lettre folle, une de ces lettres que Ton s'étonne, plus tard, de trouver si banales, quand on vous les a rendues et qu'on les relit. Gela commençait ainsi :

« Ma chère petite Lise,

» Je vous aime, je vous aime, et j'ai eu le courage de vous le dire et vous ne m'avez pas repoussé. M'aimez-vous ? je n'ose le croire, j'ai peur que ce ne soit pas vrai. Ma petite Lise adorée, il faut que vous m'aimiez, sinon je serai trop malheureux » ; etc., etc..

II y en avait ainsi des lignes et des lignes; le baron rappelait les débuts de leur intimité, les

voyages au Bois, et la dernière journée ; il aurait continué, si sa lampe n'eût peu à peu baissé, et fini par s'éteindre ; à la lueur bleue de la flamme expirante, il eut le temps de glisser deux ou trois phrases passionnées. Ensuite, il se déshabilla à tâtons et se coucha.

Or, il y a en nous une voix secrète qui nous avertit au moment où nous allons commettre une faute irréparable. Cette voix, les impulsifs seuls l'écoutent ; les hommes raisonnables, tels que M. de Sembach, la dédaignent. Tandis qu'il s'endormait d'un sommeil délicieux, il entendit sonnev à son oreille le conseil du Valaque Manonlesco : « Sembach, mon ami, il ne faut pas compliquer sa vie ! »

Les êtres qui portent en eux une passion forte sont silencieux, presque recueillis ; il ne leur est pas difficile de garder leur secret, puisqu'il les isole de ceux qui les entourent ; rien n'est inaccessible comme un amour qui commence. Lise se tenait désormais à l'écart de toutes confidences ; mademoiselle Soranié s'étonna de cette attitude, et conçut du dépit ; il lui semblait qu'elle avait un droit de contrôle sur cette intrigue qu'elle avait suscitée, et qui était son meilleur sujet d'entretien avec Servoise ; elle reprocha violemment à Lise son manque de confiance, et se fâcha.

Servoise n'insista pas pour forcer la réserve de son ami ; il regardait la discrétion comme obligatoire entre intimes ; à partir du jour où Claude so

fut déclaré, il n'en continua pas moins à voir Alain, le soir, comme il avait accoutumé ; mais ils ne parlaient plus ; des heures durant, ils restaient à réfléchir, l'un en face de l'autre, à des intérêts personnels, et se quittaient fort tard n'ayant échangé que de rares répliques. Claude-Michel, qui était heureux, se complaisait à « construire » sur son bonheur ; Alain, qui était malheureux, ciselait sa tristesse, et le silence en commun était propice à ces deux états d'âme.

La grande erreur des jeunes gens de ce temps fut toujours la défiance envers eux-mêmes ; jamais ils ne se résignèrent à accueillir leurs sentiments tels qu'ils leur venaient parce qu'ils ne les jugeaient pas assez nobles pour eux ; ils s'ingénièrent à les travailler et à les dénaturer de telle sorte qu'on pût les avouer ou les décrire, au besoin. Le baron s^était forgé par avance une image de la Femme aimée ; il avait aimé Lise, parce qu'elle se trouvait approcher de très près cette image ; il prit donc pour de l'amour ce qui n'était qu'un désir d'objectiver ses lectures. Au Bois de Boulogne il fut pénétré de cet exquis sentiment d'harmonie, d'idylle réalisée, plus parfaite qu'aucune idylle lue. Le délicat poème qu'ils avaient involontairement mené à bien dans le plus prestigieux décor l'avait satisfait ; il en était reconnaissant à Lise. Mais il eut le tort de s'abuser au point de prendre cette reconnaissance pour de l'amour. Que chacun^de nous s'interroge; il apercevra que

nos plus grandes fautes sentimentales viennent de cette Erreur du Livre; elle nous aura rendus injustes et mauvais, elle aura faussé en nous le sens de la vie. Chez tous les amoureux que nous avons connus il y avait un comédien qui se conformait àim rôle appris d'avance, et suivait, acte par acte, une pièce familière. Le baron, qui aimait pour la première fois, eut la sensation nette de répéter des phrases apprises, alors même que sa sincérité ne pouvait être mise en doute ; le décor de l'amour, le jeu lui plaisaient infiniment ; il ne voyait pas qu'il était comme tant de dilettanti, frappé d'impuissance sentimentale : le romanesque avait fini par étouffer en lui le naturel.

Sans doute, il avait, lui aussi, son Interlocuteur Mental, qu'il consultait, et qui l'aurait mis en garde, s'il n'eût été de connivence avec lui sur ce point à l'exclusion de tous les autres ; les choses du cœur sont les seules où il nous leurre ; du moins ne recouvre-t-il sa clairvoyance que quand il est trop tard, et ne s'en sert-il que pour nous mieux tourmenter.

Le baron contenta son goût pour l'idylle et le secret ; chaque jour, il partait en compagnie de Lise, à destination de Neuilly ; ils gagnaient le banc et sans plus de commentaires, s'embrassaient avec autant d'ardeur que de maladresse ; la présence soupçonnée des guetteurs ne les gênait plus ; ils se sentaient sûrs d'eux-mêmes, et ils avaient un. peu trop conscience de « faire bien

dans le paysage » ; au demeurant cela les préservait du danger des gestes plus décisifs. Ils s'en tenaient donc à des prodigalités labiales. A nuit tombée, ils reprenaient leur route, sans oser troubler du bruit de vaines paroles les pensées qui les absorbaient.

Puis ils eurent un regain d'attendrissement pour leurs amis ; Servoise et Jane devaient connaître la vérité ; il importait de les prévenir, et de se joindre à eux. Mais Lise Mérat fut mal reçue par son amie. La liaison de mademoiselle Soranié et d'Alain se traînait dans une lassitude réciproque ; ils ne soignaient plus leurs attitudes ; l'un se révélait négligent et distrait, l'autre retenait mal certaines violences de caractère ; et le retour de la franchise dans leurs relations en annonçait le terme. Mademoiselle Soranié ne détestait pas encore son amoureux, mais déjà elle s'exerçait sur le confident, et elle avertit Lise ; elle lui prédit qu'elle se repentirait de s'être engagée avec un être aussi faible et frivole que le baron.

Servoise félicita mollement son ami, de manière à le désoler. Des parties organisées s'achevèrent dans l'ennui, ou dans les querelles des amants lassés ; à l'écart Claude et Lise contemplaient, navrés, la fin d'une union dont les débuts les avaient ravis ; et ils se demandaient, en secret, s'ils en viendraient eux aussi à ces extrémités. Ils résolurent de ne plus inviter Servoise et Jane.

Claude-Michel vivait dans l'irréalité ; chacune de ses joies était l'objet d'un travail d'imagination, d'une sorte de préparation au souvenir, Servoise, esprit pratique, possédait un herbier où il avait collé, rangé, étiqueté les fleurs cueillies et offertes par mademoiselle Soranié, au cours de promenades idylliques : « Fleur prise au Bas-Meudon, le 10 avril 1895 ; anniversaire de Jane ; diner à Suresnes, retour à neuf heures. » M. de Sembach, lui, s'efforçait de modifier les sensations éprouvées, de les embellir jusqu'à ce qu'elles eussent atteint le degré de pittoresque voulu ; des choses il appréciait la seule image qu'il en gardait et qu'il déformait à sa fantaisie. Et, d'une intrigue assez courante, il se forgeait un roman d'une qualité plus rare.

Lise s'était cachée de sa mère ; elle rentrait place GHchy pour le diner. M. de Sembach employait la soirée à reconstruire la journée ; il écrivait de longues lettres qu'il remettait le lendemain à mademoiselle Mérat. Qu'y avait-il dans ces pages ? Une paraphrase des aveux échangés dans l'après-midi, des détails rétrospectifs sur l'enfance et la jeunesse du signataire, destinés à prouver que la Providence l'avait préparé à choisir Lise, et non une autre.

Il faut se méfier des amants qui en racontent si long ; il faut se défier des passions qui se décrivent ; tout cela tourne vite en littérature, et bientôt il ne subsiste plus que des phrases, la misère

d'un mensonge que l'on n'a plus le courage de soutenir. Sembach employait sans hésiter des mots qui ont pourtant un sens précis, tels que : bonheur y éternité, foi, âme. Il les entremêlait de cent façons : « Je vous ai donné mon âme pour V éternité » ou (c en échange de votre foi, je vous ai promis une éternité de bonheur », ou « j'ai foi en votre âme», etc., etc. Le vocabulaire amoureux est très limité ; la difficulté consiste à en transposer les termes afin de parer à une trop flagrante monotonie.

Sembach écrivait quatre pages ; parvenu au bas delà quatrième page, il écrivait en travers de la première ; n'eût-il pas été plus simple de prendre une feuille supplémentaire ? Mais le lyrisme obligatoire qui termine les lettres d'amour, la péroraison brûlante d'avant la signature se dispose mieux, en grillage sur les lignes indillérentes du début.

Parfois le baron discutait des projets d'avenir ; à coup sûr. Lise eût joliment représenté la lignée des baronnes de Sembach. Claude Michel faisait vaguement allusion « au jour où ils seraient réunis », où « ils auraient le droit d'avouer leur tendresse », sans toutefois le fixer. Le mot mariage dépare une période brillante ; peut-êt^e une obscure prudence détournait-elle Claude-Michel de l'employer. Néanmoins, comme c'est une question inévitable entre gens qui s'aiment, on parlait d'une existence en commun, pour plus tard.

i78 AMOUR, AMOUR...

Ils avaient pourtant sous les yeux un exemple inquiétant. Servoise et mademoiselle Soranié touchaient au point critique de la rupture ; si l'on n'avait malheureusement laissé tomber en désuétude la coutume de battre les femmes, Jane eût été une maîtresse charmante. 11 lui fallait l'agitation de querelles incessantes ; Servoise opposait à ce caractère violent la passivité et l'absence ; dès que Jane entamait les récriminations, il tournait vers l'absolu ses yeux bleus et « n'était plus là ! » Il n'entendait plus les reproches, perdu qu'il était dans des spéculations plus hautes, et consentait à s'éveiller de nouveau aux choses de ce monde quand mademoiselle Soranié, à bout de souffle, s'arrêtait de crier.

Jane trouva enfin une vengeance; elle brouilla Servoise avec son ami. Alain ne donnait prise sur lui que par l'amour-propre ; c'était une faiblesse indigne de cet esprit distant, il ne souffrait pas qu'on ' le critiquât. Il vint un soir rendre visite au baron et lui dit :

« Vous avez tenu sur mon compte tel et tel propos.

— On vous a menti. Je n'ai jamais parlé de vous aussi bassement.

— La personne de qui je tiens cela possède toute ma confiance; je ne puis douter d'elle. »

M. de Sembach s'efforça de retenir Alain, de lui démontrer la sottise d'une pareille calomnie ; l'autre s'était réfugié dans l'indifférence distraite

OÙ il abritait d'ordinaire son entêtement. Pourtant, lorsqu'au seuil de son appartement, Sembach le supplia de considérer qu'il allait — et pour quel futile prétexte ! — rompre une amitié d'âmes d'une valeur unique, Servoise faillit céder ; il s'était piété, n'osant refermer la porte. Sembach attendait le mouvement qui renouerait leur affection, la main soudain tendue vers sa main... Mais Alain se détourna, dit un « adieu w brutal, et s'enfuit.

Le lendemain matin, à la Nationale, Lise apprit la rupture dans tous ses détails. L'événement était de trop haute gravité pour qu'on ne suspendit pas aussitôt tout travail afin d'en aller conférer au Bois de Boulogne. Lise blâma son amie, malgré qu'elle ne s'étonnât pas outre mesure de sa déloyauté ; elle révéla au baron les jugements que Jane avait portés sur lui, plus un nombre respectable d'anecdotes d'où il ressortait que mademoiselle Soranié ne gardait pas une fidélité parfaite à son amant, qu'elle flirtait volontiers avec le premier venu, au mépris de la foi jurée ; certaines histoires de correspondance illicite et de baisers donnés à un employé de l'enregistrement indiquaient que mademoiselle Soranié avait une âme bien peu stable. Aussi, Lise Mérat écrivit à Jane une lettre indignée ; une brouille s'ensuivit entre les deux amies. Toutefois Lise et Claude suivirent encore, de loin, leurs anciens complices ; cela leur fournissait un sujet de conversation. Ils surent que la séparation était chose accomplie.

Alain ayant surpris Jane dînant au Bouillon avec remployé de l'enregistrement; ils surent que Jane avait rendu à Servoise ses lettres et ses portraits, que Servoise avait rendu à Jane ses portraits et ses lettres, et qu'après ces formalités, l'un s'en était allé dans le Jura et l'autre dans le Nord.

Désormais, Lise et Claude étaient seuls; la même peine jes avait affligés, ils se sentaient plus forts d'être plus isolés. Le baron connaissait une joie inédite : sa vie, pour ainsi dire, se nuançait de Lise ; la petite Madone était, invisible ou présente, la compagne de tous ses instants, l'associée de toutes ses pensées ; l'idée de Lise présidait aux moindres actes, surveillait les causeries. Claude-Michel s'ennoblissait à observer cette perpétuelle contrainte. Il s'appliquait à n'avoir aucune réflexion, aucune parole qu'Elle n'eût approuvée, et, même s'il choisissait des cravates, il se remémorait auparavant le goût de son amie. Le soir, il s'endormait en songeant à Lise ; le matin, en s'éveillant, il disait son nom. Les heures de la journée se divisaient en « heures où il verrait Lise » et « heures où il ne verrait pas Lise ». Les dimanches lui parurent plus odieux que de coutume parce qu'elle restait auprès de sa mère.

Lise, elle, demeurait inquiète, effrayée de son bonheur, car elle n'avait pas l'habitude d'être heureuse, et elle tremblait chaque fois que la Destinée lui faisait des avances. Chez elle, on la surprit à rêver, on la questionna. Elle refusa de livrer

SCS secrets, fut hypocrite et développa son instinct de dissimulation. Madame Mérat s'était résignée à ne jamais pénétrer dans cet esprit jaloux de son indépendance ; elle ne connut point la Lise nouvelle qui s'était éveillée.

Lise avait des ménagements à garder, elle craignait sans cesse d'être rencontrée en compagnie de son quasi-fiancé ; les jours augmentaient, et les stations au Bois étaient plus longues ; mais, par contre, les chances de surprise se multipliaient. Déjà les deux jeunes gens songeaient à organiser pratiquement leur liaison. Mademoiselle Mérat avait appris à mentir, elle établissait pour sa mère un « emploi de temps » d'une cynique inexactitude. Tous les jours, à trois heures, à la Nationale elle fermait ses livres, et s'en allait. Le baron s'astreignait encore à jouer la comédie d'adieu public qui ne trompait plus personne, puis il la rejoignait rue Louvois. Bientôt le Bois se peupla d'amis de Lise que l'on évitait à grand'peine ; elle proposa d'autres promenades et ils explorèrent la banlieue.

D'abord, ils découvrirent les bateaux-omnibus de Louvre-Sèvres. Ils se rendaient au débarcadère du Louvre, non par la rue Richelieu, trop dangereuse, mais par une foule de petites rues adjacentes, qui sont peu fréquentées. Au Carrousel, ils se séparaient, jusqu'au pont Royal ; ils descendaient sur la berge le long de laquelle un bateau à bains fume, à l'ancre pour l'éternité,

près de quatre peuiDliers géants et non loin du ponton des bateaux-mouches. Feignant de ne pas se connaître, mademoiselle Mérat et Claude s'asseyaient bur les bancs du ponton, ouvraient leurs serviettes, en tiraient des livres par-dessus lesquels ils se jetaient des regards de complicité astucieuse. Bientôt le bateau surgissait, s'ébrouait en un fracas prétentieux ; le glas de la cloche appelait les voyageurs, on embarquait.

Lise et M. de Sembach se plaçaient à l'avant, ainsi que des émigrants ; le conducteur leur distribuait des jetons percés d'un trou comme les sous chinois. Le panorama des berges se déroulait ; la Concorde solennelle, le Champ de Mars à jamais encombré de travaux en cours, puis Auteuil terre-à-terre, Billancourt pelé, le Point-du- Jour où grincent les orgues de Barbarie en exil ; après le viaduc, c'est, soudain, un paysage inattendu de coteaux où moutonnent des forêts semées de petites maisons ingénues ; c'est, à l'écart dans un coude de la Seine, l'ombrage paisible du Bas- Meudon. A partir du viaduc, il semblait à Lise qu'elle était délivrée de la contrainte sociale ; elle osait se rapprocher de Claude et lui saisir la main qu'elle tenait prisonnière en ses mains, jusqu'à l'arrivée. On se levait ; glas de cloche ; d'énormes cordages étaient jetés à des forçats, en captivité sur le ponton, qui amarraient le bateau. Puis, l'homme à casquette de commodore reprenait d'autorité ses sous chinois. Lise, de son pas preste,

gravissait l'échelle du rivage et, derrière elle, Claude suivait avec plus d'attention qu'il n'eût convenu le jeu des fines chevilles grimpant les marches.

Ils évitaient les guinguettes lamentables qui attendent sans espoir le retour des canotiers en allés. Ils montaient les degrés de l'escalier qui s'accroche au coteau ; pour reprendre haleine, ils s'embrassaient à chaque palier. Et montait avec eux le décor splendide de la vallée : à droite, Paris dans la brume, comme une ville de rêve; à gauche, les collines couvertes d'une mousse épaisse de bois où chante par places la note claire d'une villa au toit de tuiles rouges. Encore quelques marches, un pont paradoxal perché très haut audessus d'une voie de chemin de fer, au fond de laquelle des trains s'enfuient, tels des cloportes effarés...

L'ascension continuait, et peu à peu les deux amants entraient « en illusion ». Il leur paraissait que le monde avait disparu, qu'ils échappaient à la tyrannie des gens ; dans une nature préparée pour leurs aveux, nul ne les épiait. Ils s'asseyaient au bord de la route et restaient sans mot dire, à s écouter être heureux. Leurs baisers étaient d'une naïveté maladroite, et d'ailleurs délicieuse, car aucune arrière-pensée ne les gâtait ; aussi bien, le baron n'avait pas de hâte ; il éludait de s'interroger sur l'issue probable de ce joli roman, de peur d'en compromettre la tenue

par quelque prévision grossière ; et cette pauvre petite Lise qui s'abandonnait en toute confiance était mieux défendue contre lui par son ignorance même.

Lorsque le soleil déclinant allongeait les ombres des arbres au loin, sur la route, Lise et Claude reprenaient leurs cartables, et descen daient l'escalier. Le petit paquebot affairé les reprenait au passage et filait, dans la nuit tombante, vers Paris. Claude reconduisait Lise jusqu'à la Trinité ; ils cherchaient les rues sombres où ils pouvaient sans crainte se donner le bras et marcher du même pas ; au square, ils se disaient au revoir.

Durant cette saison, VÉtude sur le Droit des Étrangers fit de médiocres progrès. Par contre, Claude Michel étudia la topographie de la banlieue; aidé de Lise, il visita Chaville, si humide, Suresnes impersonnel, Saint-Cloud encombré d'uniformes, Sèvres poussiéreux, et même Versailles, vieille ville que hantent de vieilles gens. A chaque excursion, ils furetaient à la recherche de l'endroit propice pour une halte ; ils le voulaient loin de toute habitation, à l'écart des routes où les passants vous dévisagent, et à l'ombre qui est discrète et rassure.

Ils crurent avoir trouvé le terrain parfait ; ils s'étaient égarés à Clamart; une bizarre patache les cahota trois bons quarts d'heure, pour les abandonner en pleine forêt à proximité d'une guinguette

informe où ils feignirent de déjeuner; ensuite, ils battirent les taillis ; un sentier qu'ils prirent se perdait dans les fourrés, parmi les touffes de jeunes châtaigniers; ils allèrent droit devant eux, jusqu'à ce que la fatigue les forçât de s'asseoir dans une clairière close de toutes parts.

La chaleur d'un midi printanier pesait sur le bois ; les mille bruits, vols d'oiseaux, bourdonnements d'insectes, frissons de feuilles, se fondaient en un murmure sourd, la Symphonie intime de la Forêt. Claude et Lise, inconsciemment, n'osaient troubler le large chant confus, dont ils sentaient en eux-mêmes la vibration ; ils se parlaient à voix basse, comme en un sanctuaire. Ils s'étaient étendus sur les feuilles sèches dont l'odeur poivrée les grisait. Lise regardait au lointain les nuances fines du sous-bois, et Claude regardait Lise. Elle avait un corsage ajusté, à peine décolleté en carré ; son col, souple et d'une blancheur absolue, se dégageait librement depuis la naissance des épaules. Claude regarda ensuite les extraordinaires cheveux d'un roux faux, presque châtain, puis il revint à l'attache du col, et tout à coup il souhaita mordre à même cette jolie chair pure et délicate. 11 se pencha, plaça sur la nuque de la jeune fille un baiser dont elle tressaillit. La saveur de ce baiser était nouvelle et inquiétante, car mademoiselle Mérat se défendit un peu, comme si elle eût pressenti le péril. En effet, une volupté plus évidente se mêlait à ces caresses. Claude mît

à Lise un collier de baisers ; il l'avait prise en son bras, renversée au-dessous de lui. Une agrafe du corsage lui meurtrit les lèvres ; il osa la défaire ; la suivante céda, une troisième fit de même, et Claude, eut enfin une certaine étendue de gorge à embrasser,autant qu'en découvrirait une robe de bal. Lise, les yeux fermés, s'abandonnait au plaisir de cette sensation inconnue ; toutefois, comme le soleil dardait dru sur la clairière, elle remonta machinalement son ombrelle au-dessus de la tête de Claude, en chuchotant : « Prenez garde... le soleil de Mars est dangereux ! »

Le baron aurait pu pousser l'audace très loin : sa timidité — des scrupules aussi, — l'en empêchèrent. Tout se passa en baisers, rien d'autre! Lise, cependant, était persuadée qu'elle avait commis une faute grave, car elle fixait son ami avec des yeux étranges, où il y avait à la fois de la reconnaissance et du reproche. Son instinct l'avertissait d'un changement dans leur amour; pour la première fois, le désir s'était glissé entre eux, et, dorénavant, c'en était fait de l'ingénuité des préalables aveux ; la première agrafe avait cédé. Or, on ne soupçonne pas la force d'un précédent, en pareil cas I

Ils s'iiabituèrent vite à ces entreprises. Elles s'inscrivirent au programme de leurs journées. Ils arrivaient aux environs d'un bois, déjeunaient et se mettaient en quête de la clairière où ils passeraient l'après-midi, à l'abri des regards curieux.

Un pardessus étalé leur servait de tapis ; Claude contentait sa fringale de baisers ; cependant il ne dépassait pas la quatrième agrafe. Sur la peau, d'une blancheur opaline, les lèvres marquaient parfois une petite ligne rose. Quand le jour baissait, les agrafes rentraient dans leurs brides ; Lise se levait d'un mouvement prompt, secouait les menues brindilles attachées à sa robe. On rentrait.

Ils eurent des alertes. Un garde forestier, à Glamart, les surprit ; Lise n'eut pas le temps de réparer le désordre de sa toilette : ainsi ébouriffée, le col ouvert, elle apparaissait comme une gravure libertine du dix-huitième siècle. Le garde la considéra sous le nez, puis s'éloigna avec un rire qui révélait les conjectures galantes auxquelles cet humble fonctionnaire se livrait. Lise fut honteuse, et la journée s'acheva presque en tristesse. Aussi bien, l'été peupla bientôt les bois de curieux et de gêneurs; il n'était plus possible de s'assurer un coin désert; l'horrible papier graisseux que laissent après elles les familles venues pour « b âfrer dans un site » déshonorait les meilleurs pèlerinages. En outre, Lise etClaude furent rencontrés aux abords de la gare Saint-Lazare par des amis de mademoiselle Mérat ou par des familiers de la Nationale. On discuta plusieurs projets. Claude dit à son amie :

— Ne pensez -vous point qu'il vaudrait mieux ne pas quitter Paris, et nous rencontrer près d'ici?

<— Soit, mais.... où ?

— Verriez-vous quelque inconvénient à visiter mon chez-moi ?

— Oui, j'en verrais ! répondit nettement Lise.

— N'avez-vous pas confiance en moi ?

— Gela dépend ; il est préférable de ne pas nous interroger là-dessus. Je ne veux pas aller chez vous, parce que votre quartier est celui où je connais le plus de gens ; d'ailleurs, votre chez-vous n'est pas encore mon chez-moi.

Elle lui donna d'excellentes raisons ; mais vinrent les jours de pluie qui bloquent les amants dans les Musées ou dans les passages ; la joie d'être à deux sous un parapluie et de piétiner dans les mêmes flaques d'eau est vite épuisée. Trois semaines de mauvais temps poussèrent à bout les résistances de Lise. Claude insinua que « tout de même, on serait mieux rue Drouot qu'à la salle des Prisonniers Barbares ou dans le boudoir grenat de la Vénus de Milo. )> Lise haussa les épaules et finit par dire : « Soit, je vous suis. » G'étaitune démarche qui pour toute autre eût signifié le don de soi.

^ Mais remarquez que rien ne se passe comme on Fa prévu, que l'Ironiste d'Ën-Haut se plaît à déjouer les calculs les plus simples, à démentir les probabilités les mieux affirmées. Lise ne se donna pas, rue Drouot. Pourquoi? On ne sait. Le geste le plus précis de l'amour vient à son heure ; pour quelques tempéraments, il marque le déclin de la passion. Claude croyait de bonne foi qu'il aimait Lise, et

reculait la nécessité de certaines violences qu'il jugeait de mauvais goût.

Ils délaissèrent laNationale. Lisese rendait directement chez Claude Michel ; elle se justifiait à ses propres yeux en apportant du travail qu'elle déposait sur une table. Elle ordonnait à Claude de préparer également sa tâche ; c'était, en quelque sorte, l'assurance contre le remords. Après ces préparatifs, on pouvait s'aimer en toute innocence, le principe étant sauvé. L'audace de Claude grandissait sans cesse, et il serait injuste de dire qu'elle se portait aux extrémités ; il osait forcer les premiers œillets du corset, de manière que Lise, étant pincée par les baleines disjointes, préférait retirer le corset tout entier, qu'elle cachait sous le fauteuil. Alors Claude la tenait, plus souple et plus proche, dans ses bras, et il promenait d'agiles caresses le long de ce petit corps frissonnant ; là, il insistait; là, il gUssait légèrement. Déjà Lise s'était habituée à la décision de tels frôlements ; encore qu'elle eût parfois honte que son amant la vît en chemisette trop ouverte, elle avait fini par admettre qu'il l'eût toute, offerte à la fantaisie de ses lèvres ; l'émoi qu'elle en ressentait lui pinçait les narines et lui fermait les yeux. Claude songeait, en l'observant, qu'elle serait une amoureuse admirable, mais il ne se résolvait pas à précipiter les événements. De précédentes expériences lui avaient appris la douceur de désirer, et de résister à son désir ; il s'attardait déhcieusement à ces prélimi-

naires qui sont plus tard le thème des meilleurs souvenirs ; et plût à Dieu qu'il s'y fût tenu.

En dehors de ces séances, d'une sensualité si spéciale, on jouait au ménage, et Claude prenait goût à ce jeu. Vers cinq heures, Lise allait dans le réduit qui s'intitulait cuisine, elle allumait le réchaud à gaz, et préparait le thé que l'on prenait dans de vraies tasses, sur une vraie nappe. Ensuite, Lise rangeait les tasses, allumait la lampe, mettait de l'ordre. Le baron la suivait du regard, tandis qu'elle courait d'une pièce à l'autre. Le voisinage de cette fine créature lui était matière à des méditations sur l'excellence de la vie de ménage ; il réfléchissait que l'homme ne pouvait vivre seul, qu'il avait besoin d'une compagne alerte et sûre, qui meublât son univers et le troublât au besoin, qui lui donnât l'illusion d'une activité attentive et servile ; il se disait qu'il faudrait bien qu'un jour il se mariât. Mais — chose curieuse à constater — il lui arrivait rarement de rapporter ces projets à Lise ; il ne l'associait pas -à ces visions d'avenir ; non qu'il fût résolu à la décevoir ! L'involontaire malhonnêteté qui gît au fond de tous nos cœurs lui défendait par avance de réparer une faute qu'il n'avait même pas encore commise ! Sans doute, s'il avait fait attention, à cela, il s'en fût blâmé ; il ne s'en apercevait point. On évite, en général, de descendre au tréfonds de soi-même, à l'endroit où champignonnent, dans l'ombre de l'Inconscient, les mauvaises pensées

— les crimes de demain. Et puis, à quoi bon ? L'heure du dîner approchant, Lise chassait Claude de la chambre, rajustait son corset, son corsage, et se sauvait. Alors le baron éteignait la lampe, «* étendait sur son lit, restait à rêver à l'aventure qu'il s'était suscitée ; il se congratulait pour la sûreté avec laquelle il la menait, s'affirmait à lui-même que sa réserve excessive n'était que du raflinement ; et, ceci posé, il descendait dîner.

Cet état de choses dura encore quatre mois, dupant lesquels Claude Michel ne songea pas plus à mademoiselle Hilda de Schwartzpflantz que si elle eût été la propre cousine du Sofi de Perse. On ne le salua nulle part. Il délaissait le Consulat; la colonie étrangère s'affligea de ne plus le compter parmi les figurants ordinaires de ses réceptions. Vinrent les vacances; la mère deLiseMérat — personnage encombrant que le baron ne vit jamais — madame Mérat mère fut prise de douleurs ; des médecins malavisés lui ordonnèrent les Eaux de Vichy. Lise, ce jour-là, parut au rendez-vous, les yeux gros de larmes prochaines ; madame Mérat lui avait signifié la décision des docteurs, et elle entendait que sa fille l'aidât à soigner ses rhumatismes.

l'incident d'une nuit d'automne 193

Claude -Michel écouta ces avertissements avec stupeur ; il n'avait jamais supposé que Lise le quitterait à l'improviste, sans drame préalable L écroulement subit de son actuel bonheur le plongea dans la désolation ; il sentit monter à ses paupières la rosée des grandes émotions contenues. Durant trois heures, il supplia Lise. Ce n était pas possible! II ne saurait vivre loin d'elle' Lise, avec cette sagesse qui l'abandonnait rare^ ment, objecta qu'elle était forcée de tenir compagnie aux douleurs de sa marâtre. Aucune raison valable ne tenait devant ce fait, carie seul motif qu elle eût invoqué à l'encontre aurait été celuici : « Je désire rester à Paris parce que mon amoureux m'en conjure. « Or, Claude avait décidé de garder secrètesJeurs fiançailles. Le baron demanda qu'elle lui permît de la suivre, jurant de conserver le plus strict incognito ; elle s'y opposa Dans une petite ville d'eaux, on eût vite éventé leur intrigue. Et plus elle refusait, plus Claude s entêtait en toute franchise à réclamer le droit de partir pour Vichy. Assurément il aurait été très vexé si on l'eût pris au mot.

Le jour du départ approchait ; les après-midi rue Drouot, étaient assombries d'une tristesse préparatoire ; on y composait de la mélancolie double, laquelle amenait aussitôt une frénésie de baisers désolés. Si ces deux amoureux inexpérimentés avaient su mieux diriger leurs sensations, Ils auraient pris un plaisir plus âpre à l'idée d'une

séparation imminente, leurs étreintes se seraient raffinées d'un peu d'irrévocable ; car sait-on, lorsqu'on se quitte, si l'on se reverra jamais ? Et qui peut répondre de soi, durant quatre semaines d'absence ? Tant d'eau passe sous les ponts en vingt-quatre heures ! Malgré la complication trop littéraire de son âme, Claude était ému, et souffrait tout bêtement sa douleur.

Il comptait les jours : plus que quatre... plus que trois... plus que deux... La veille de la séparation, il s'étourdit de caresses, chercbant à oublier la date et parlant à Lise, sur un ton joyeux, de choses coutumières ; tous les deux, ils eurent cette gaîté forcée qui sonne faux, coupée de silences navrants. Et, brusquement, au moment de se dire adieu, ils perdirent contenance, ils pleurèrent avec abondance, chacun sur son propre malheur. Or, Lise, étant meilleure, pleurait aussi sur la peine du baron ; jusqu'à une heure avancée, ils s'attardèrent, enfouis au creux d'un fauteuil, les yeux en larmes, les joues humides, les lèvres salées, échangeant à voix basse, dans l'obscurité, des serments illusoires :

« Tu penseras à moi ?

— Oui.

— Tu ne m'oublieras pas ?

— Non.

— Tu m'écriras tous les jours ?

— Tu ne seras pas triste, mon aimée ?

— Je m'efforcerai. Et toi, tu te distrairas ?

L INCIDENT d'une NUIT d'automne IQg

— Mon pauvre petit !

— Mon cher cœur ! »

Hélas ! tout cela est dit sérieusement. Pourquoi cela disparaît-il si vite des souvenirs ?

Lise prenait avec sa mère le premier train du matin. Claude dut se borner à des adieux liâtifs Lorsque l'obscurité fut tout à fait venue, l'heure du dîner étant déjà passée depuis longtemps Lise mit son chapeau, se tamponna les yeux avec son mouchoir trempé de pleurs. Claude descendit avec elle, l'accompagna aux environs de la Trinité. On était aux premiers jours du mois d'août ; dans les rues tièdes la nuit apportait un peu de fraîcheur • les passants, délivrés de leurs soucis du jour se hâtaient vers le repos ou le plaisir. Seuls, Lise et Claude marchaient navrés au milieu de l'allégresse universelle. Au square de la Trinité, ils échangèrent un long, lamentable et acre baiser, et M"« Mérat s'enfuit par une des rues qui montent le lono- de l'horrible église; Claude, planté sur ses jambes en compas regardait Lise s'éloigner ; par instants, eUe se détournait à son intention. Elle disparut • et le baron regagna sa chambre, où il s'endormit' accablé de chagrin, et rompu de fatigue nerveuse.

Le lendemain, il voulut vivre av^c sa peine • il évita les moindres occasions de se distraire. En quatre pages, aux lignes serrées, il ressassa la même plainte, à satiété.

« Vous êtes partie, je suis seul, je suis malheureux, le monde est vide, je t'aime. »

Et ainsi de suite ; vers le soir, il reçut un bout de billet crayonné en chemin de fer :

« Je suis seule, malheureuse loin devons. Je

vous aime.

» Votre Lise. »

Il chercha longtemps à se représenter Lise ; il ne lui déplaisait pas d'apprendre qu'elle fût malheureuse et, rassuré de ce côté, il était déjà moins triste. La nuit fut bonne. Le matin suivant, il s'éveilla d'excellente humeur, et tout prêt à éclaircir son univers. Ce fut vainement qu'il essaya de ressaisir sa mélancolie ; elle lui échappait. Vers le soir arriva la lettre de Lise, quatre pages de tendresses et de détails sur Vichy, sur la table d'hôte ; Claude les lut avec plaisir : quatre pages, pas une de moins, et sans blanc. Il riposta par le nombre de pages réglementaires, mais de lignes plus espacées (l'essentiel est de ne pas laisser de blanc à la fin), puis il sortit pour jeter sa lettre dans le rictus sarcastique d'une boîte de grande poste. Et soudain il se sentit plus léger, comme un collégien qui vient de terminer sa tâche et peut aller jouer, sans remords.

Il dina aux Champs-Elysées, avec Manonlesco, rencontré sur le boulevard. Ils mangèrent, au premier étage d'un restaurant-concert. Là-bas, en face d'eux, des créatures d'un rose de perle chan-

l'incident D'UNE NUIT D AUTOMNE 197

taient des couplets que l'on n'entendait pas ; cela n'était plus qu'une pantomime accompagnée par le murmure presque aboli de l'orchestre. L'heure était propice aux confidences ; le baron, attendri par le dîner, la musique et l'amitié du Valaque, exposa sa situation. Quand il eut fini, l'homme en pain d'épice secoua la tête : « Vous vous êtes, ditil, engagé dans une fâcheuse histoire.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il ne faut pas compliquer sa vie et que la vôtre est irrémédiablement compliquée ; chaque jour vous crée de nouveaux devoirs.

— Allons donc !

— Si fait! Tenez, en ce moment, vous pensez déjà, mon pauvre ami, à la lettre que vous écrirez demain! »

Le baron fut frappé de cette observation ; l'inquiétude des quatre pages à écrire l'avait suivi ; il se- demandait s'il conviendrait de mentionner le dîner au café-concert.

« Mon cher, pour votre tempérament, il n'est qu'un genre de femmes : les créatures faciles qui se donnent. Gomme type, vous êtes l'amant de cœur de la femme entretenue.

— Merci, lit le baron vexé.

— Vous ne la ferez pas souffrir, celle-là ; et elle vous fournira la dose d'illusion dont vous conditionnez les rapports entre gens d'un sexe différent; mais je plains la pauvre jeune fille qui s'est amourachée de vous ! »

Ils s'en furent au Jardin de Paris; le baron, étendu dans un fauteuil d'osier, regarda passer et repasser des dames voyantes, qui déambulaient deux par deux et riaient fort haut. A part lui, il avait l'orgueil d'aimer Lise et d'être aimé d'elle; la féerie du Jardin l'amusait à peine. Manonlesco le quitta pour s'enfuir avec deux personnes assez jolies, car c'était un homme d'appétits violents. Le baron rentra paisiblement, musa au boulevard et s'échoua rue Drouot à l'heure où les lumières électriques s'éclipsent.

A partir de cette nuit, il prit coutume de rêver à Lise dans les coins les plus bruyants du Paris de plaisir; il promenait sa tristesse parmi les foules, et les musiques, et les lumières ; il liait conversation avec les habituées, leur parlait avec une grande douceur et beaucoup de politesse; elles l'appréciaient, peut-être parce qu'elles n'avaient rien à espérer de lui.

Paris, Tété, est une ville nouvelle; la population change, les exotiques parcourent les rues en plus grand nombre, les femmes sont plus hardies, la joie de vivre s'affirme sans réserve. Sous le couvert des platanes, des scènes familières s'ébauchent; les petits commerçants des quartiers, assis sur des bancs, s'aèrent et discutent; des fî\les font les cent pas; des adolescents inquiétants Mdent aux alentours de la Madeleine ; les passants ont moins de hâte de passer. Il y a du mystère partout. O la douceur d'aller, parmi ces

l'incident d'une nuit d'automne 199

comparses, sans autre intention que de penser à quelque Lise absente, et comme Schumann a bien rendu cette impression-là !

Au cours d'une de ces flâneries orgueilleuses, le baron fut abordé par un individu, vêtu sans faste et chaussé de souliers balnéaires, qui vendait le Soir : « Mon prince, achetez-moi le Soir, il me manque deux sous pour aller me coucher : donnez-moi deux sous, ça vous portera bonheur.

— En voici dix, répondit le baron ; mais tirezmoi d'un doute : ne vous ai-je point rencontré, autrefois ?

— C'est possible, tout arrive. Où ça?

— Pas à Paris, où je suis depuis un an, à peine... Ah! m'y voici, vous étiez dans la compagnie du prince de Thune !

— Chut!

— C'est cela! vous êtes M. Doublemain, le savant.

— Oui, et je vends le Soir, moi qui me joue parmi les calculs les plus ardus ! Si j'avais la moindre notion de morale — ô le fétichisme digne des sauvages ! — je vous dirais que l'inconduite mène aux pires conditions; je préfère vous avouer que j'ai mal calculé la courbe de mon existence. Quoi qu'il en soit, si j'ai manqué la plus belle carrière de mathématicien, peu importe ! Je sais ce que je valais, et cela suffit ; je ne regrette rien. Voyez-vous, jeune homme, c'est la grande sagesse en ce trop bas monde : Il ne faut rien re-

GRETTER. Marchez droit devant vous, et ne tenez pour agréable que le chemin parcouru. Vous pourrez vous tromper, certes ; je me suis bien trompé, moi qui vous parle ! Mais ne vous attardez pas, et poursuivez votre route; croyez-en un homme d'expérience. Sachez d'ailleurs que l'expérience ne profite à personne, pas plus à moi qui l'ai chèrement acquise, qu'à vous, cher monsieur, à qui je la transmets. Et il faut que cela soit, sinon le Monde cesserait de fonctionner.

■ — Ce serait dommage, fit le baron.

— Au plaisir de vous revoir, et merci. »

Il disparut en criant le Soir par les rues viiies. Le baron médita sur cet aphorisme : « La philosophie de chacun consiste à justifier sa vie comme il le peut, et à faire croire aux autres qu'il l'a dirigée. »

Le baron écrivait toujours à Lise et lui racontait ses journées; il évitait de lui donner l'emploi de ses nuits. En vérité, il goûtait, durant ces soirs de flânerie, un plaisir d'indépendance dont Lise se fût à bon droit offensée ; il se savait libre, courait les boulevards avec la joie du bohémien. Il n'avait pas de but à ses courses, et cela seul eût suffi à le réjouir. Il échappait à la sujétion de la maîtresse, et, rentré chez lui, après ces excursions, il n'avait plus le courage de rédiger son journal. Peu à peu, il perdait l'habitude de rendre compte à l'absente de ses moindres pensées ; il s'en tenait au strict nécessaire.

l'incident d'une nuit d'automne 201

Lise finit par s'émouvoir ; elle envoyait quotidiennement des lettres copieuses, plus, en guise de rallonges, de petits bouts de papier couverts de baisers ; pour cette tâche, elle utilisait ses moindres loisirs. Elle ne faisait grâce d'aucutf détail de son séjour, parce qu'elle n'oubliait jamais son ami. Elle lui reprocha son indifférence. Pourquoi se bornait-il à expédier quelques mots sur une carte ? Et soudain Claude comprit Tavertissement du Valaque : « Chaque jour vous crée de nouveaux devoirs. » Il s'appliqua dès lors à contenter Lise, à remplir, lui aussi, sa tâche quotidienne ; il remarqua, non sans surprise, que ce labeur devenait plus facile à mesure qu'il y apportait moins de conviction ; la littérature elle-même y gagnait ; au demeurant un excellent exercice de style !

Un plaisir, d'abord ; une habitude, ensuite ; puis une tâche; puis un devoir ; puis une corvée : telles sont les phases de la correspondance entre gens qui s'aiment. Le baron n'en était encore qu'à la troisième phase.

Le mois de septembre approchait, Lise annonça son retour. Claude éprouva une joie sincère qu'il traduisit aussitôt en transports épistolaires : «Vous allez revenir! Me reconnaitréz-vous, seulement? M'aimerez-vous encore? Je vous en supplie, faites que je puisse vous voir à votre arrivée, non pas une minute, mais une heure ; j'ai bien mérité cette récompense pour la résignation que j'ai montrée à votre départ, et ma sagesse durant votre exil... »

C'était, somme toute, simple politesse ; il convenait de paraître très impatient; en outre, Claude- Michel avait une réelle curiosité de voir Lise, une Lise retrouvée, plus jolie encore que la Lise quittée !

Elle répondit : « Je ne sais comment m'y prendre pour obtenir ce que vous désirez. Maman ne permettra pas que je m'éloigne, et je n'ai aucune raison plausible de la planter là, sur le quai. » Claude crut qu'il fallait renoncer à son projet, et il passa condamnation, sans trop de peine. Seulement, il riposta par un mandement de désolation, car on ne doit pas perdre les sujets faciles, et rien ne « foisonne » épistolairement comme la déception.

Conséquence inattendue. Lise écrivit : « Votre chagrin m'a touchée. Comme je tiens à vous prouver que je vous aime, et ne vous ai point oublié, voici ce que j'ai machiné : Maman a décidé de rentrer mardi prochain ; j'ai réclamé deux jours de prolongation, que l'on ne m'a pas accordés. Alors des rhumatisants délicieux dont j'ai fait ici la connaissance, les Casier, ont offert de prendre soin de ma petite personne ; ma chère mère a fini par accepter ; d'abord elle déteste la discussion (comme je la comprends !), et puis elle désire m'être agréable: j'ai été si bonne garde-malade, pendant ce séjour odieux ! Elle a donc autorisé votre servante à passer deux jours supplémentaires chez les Casier ; et c'est ici qu'intervient mon astuce.

l'incident d'une nuit d'automne 203

Suivez bien le raisonnement : Maman partie, je reste un jour à Vichy; vous m'envoyez la dépêche suivante, à mon nom, Villa des Glycines, demeure des Casier : « Reviens immédiatement. Mérat. » Je pars, vous m'attendez à la gare, et nous passons une journée ensemble, loin de Paris. C'est risqué, mais tant, pis ! Il est peu probable que nous retrouvions jamais les Casier, dans le vaste monde, malgré l'assurance de a se revoir à Paris » que nous échangeons chaque soir. Donc maman ne saura rien de mon escapade, ou elle la connaîtra dans un an au plus, et à ce moment j'aurai beau jeu à nier. En tout cas, vous ne direz plus que je ne vous aime pas, puisque je commets, à votre bénéfice, des imprudences capables de compromettre vingt jeunes filles ordinaires. »

Certes non, Lise n'était pas une jeune fille ordinaire ; elle allait tout droit devant elle, sans hésiter, prête à tous les héroïsmes, à toutes les erreurs ; en vérité, un vrai tempérament à tourner mal. Sa lettre réveilla le baron ; il ne put se dissimuler plus longtemps qu'il aimait Lise à la folie, qu'il avait souffert le martyre en son absence, et qu'il ne contenait plus son impatience de la revoir. Et il était sincère avec lui-même ; il crut de bonne foi avoir passé par une foule de sentiments qu'il n'avait jamais eus, etil compta les heures. Il s'entraînait inconsciemment à l'émotion du retour. Le mercredi, comme il lui avait été prescrit, il envoya la dépêche : « Reviens immédiatement.

204 AMOUR, AMOLR...

MÉRAT », commettant ainsi le délit de faux en écriture publique. Le jeudi, il reçut une autre dépêche : « Arriverai gare de Lyon, six heures. »

A cinq heures de l'après-midi, il s'en fut par les quais, désœuvré. Il faisait à peine tiède; la lumière dorée du couchant donnait une valeur irréelle aux monuments, par trop publics, semés le long de la Seine. Le baron apprécia les ombres, d'un bleu gris très rare. Les platanes, en signe d*automne, jaunissaient de leur mieux ; un nuage de poussière impalpable achevait de fondre toutes choses dans une harmonie blonde et calme. Au crépuscule, Claude se retrouva près de la gare.

Il lui fallut d'abord obtenir plusieurs renseignements ; des hommes en blouse bleue, mais dépourvus d'urbanité, le renvoyaient à d'autres hommes en blouse bleue ; on le toléra dans un endroit où il se pouvait que le train de Vichy stoppât. Il guetta la venue des locomotives, parties d'endroits mystérieux, essoufflées du long voyage. La nuit arrivait ; mais pas de Lise ! Il dégringolait des trains une foule de silhouettes falotes ou poussiéreuses ; aucune ne rappelait la grâce preste de mademoiselle Mérat. Le train de Vichy avait du retard ; Claude commençait à maugréer.

Les parallèles des rails, contre toute vraisemblance mathématique, se rencontraient à l'horizon. Des lanternes vertes et rouges s'allumèrent, au lointain. Des employés désoeuvrés jouaient à un jeu ingénieux qui consistait à pousser dans les

l'incident d'une nuit d'automne 205

jambes de MM. les voyageurs et leurs parents de petits camions à roulettes fort lourds ; et lorsqu'ils avaient blessé ou bousculé cinq à six hommes d'un seul coup, ils avaient soin de crier: « Gare ! » en signe de satisfaction. Ce manège amusa Claude un instant ; puis il marcha de long en large, lut des affiches illustrées, consulta des sous-chefs bourrus ; il ne désirait plus la venue du train de Lise, et rejetait sur elle une partie de sa mauvaise humeur.

Au bout de trois quarts d'heure, le train de Vichy se glissa discrètement en gare. Le baron se précipita : pas de Lise. Au milieu des embrassades environnantes, il cherchait son amie, et comme il s'effrayait de la point découvrir, craignant de ne plus la reconnaître — il fut tiré par sa manche Une petite voix triste murmura : « Eh bien? » Il se retourna : Lise était près de lui ! Et brusquement une émotion vraie le transporta : il prit les mains de Lise, et, tremblant de joie, l'attira près d'un réverbère afin de la mieux voir ; il ne savait que dire : « Vous !... vous!... c'est vous ! » Il ajouta : < Vous avez fait bon voyage? » et se mit à pleurer de tout son cœur, sans considérer qu'il se donnait en spectacle.

Lise était vêtue d'une redingote de voyage et coiffée d'un canotier noir ; un voile blanc entourait sa figuPt^; ses yeux brillaient d'une joie surnaturelle. Elle releva le voile au-dessus de ses lèvres et tendit un baiser qui avait un peu goût

de poussière et de larmes. Le baron l'embrassa à l'étouffer; et il faut croire que ce baiser dura quelque temps, car la cohue des voyageurs s'était dissipée lorsque les deux amoureux reprirent notion des choses.

On tint conseil. Lise ne voulait pas s'attarder à Paris, où elle était à la merci d'une indiscrétion ; il fallait passer hors la ville la journée qu'elle avait réussi à dérober. Elle laisserait sa valise à la consigne et reviendrait la prendre le lendemain, à la même heure : « C'est d'une imprudence, ce que nous faisons ! » Et cette idée seule eût suffi à les rendre parfaitement heureux.

Ils sautèrent en fiacre. Lise n'emportait que son sac de voyage et un roman anglais. Dans la voiture, ils parlèrent peu; les lèvres ne pouvaient faire deux choses à la fois. Cependant le baron ne perdait pas toute conscience, et il s'interrogeait, tandis qu'il s'efforçait, en dépit des cahots qui secouaient le fiacre, de ne point disjoindre sa bouche de celle de Lise. Ses pensées étaient tumultueuses : « Je suis content .. assurément, je l'aime toujours!... (Tiens, nous passons devant une grille... l'Entrepôt, sans doute...) Comme son cœur bat!... et comme elle est heureuse! Où allons-nous passer cette soirée, et demain ? (Le cocher prend par les quais ; c'est navrant, le pavé va nous ballotter...) Je ne connais pas de bourg confortable dans la banlieue... Il faudrait un petit village joli... (Cette masse sombre, ce doit être

l'incident d'une nuit d'automne 207

Notre-Dame...) Un village pas encore exploré... J'ai jeté au hasard l'adresse de la gare de l'Ouest. Pourquoi? J'espérais une inspiration. (Ah! un pont! Tiens? Henry IV!) L'inspiration se fait prier. Pauvre petite Lise, comme elle est jolie, et comme elle tressaille ! Si nous passons la nuit sous le même toit, il y a gros à parier que nous commettrons des bêtises, d'irréparables bêtises... (Rue Rivoli; nous approchons!...) Non, je serai fort; il suffit d'un peu de volonté, et j'en ai eu jusqu'ici... jusqu'ici ! Je louerai deux chambres... Il ne faut pas compliquer sa vie... (Le Théâtre-Français...) Elle a pris quelque embonpoint. »

En vérité, le baron n'avait arrêté aucune ligne d'inconduite ; il se lassait un peu d'embrasser mademoiselle Mérat ; et il fut presque soulagé quand elle rompit le silence pour déclarer : « Ah! nous voici à l'Opéra, déjà ?

— Oui, » fit le baron. Et, sur cette constatation, il n'eut plus la force de lutter contre le silence qui s'abattit entre eux deux. Qu'avaient-ils à se dire, au demeurant? Ils étaient aussi étrangers l'un à l'autre que peuvent l'être deux personnes qui s'aiment et qui, pour cette raison se sont efforcées de déguiser leurs véritables caractères; la première effusion passée, ils demeuraient indécis sur le choix d'une contenance. Lise ne supporta pas cette gêne ; elle commença le récit d'une foule d'événements oiseux dont Vichy avait été le théâtre. Elle parla aussi du voyage, de sa tactique

pour éviter qu'on ne liât conversation avec elle ; elle décrivit enfin les Casier, le coup de la dépêche, et se loua de la diplomatie qu'elle avait déployée en l'occurrence. Et l'on fut gare Saint-Lazare.

« Vous avez un but ? demanda Lise.

— Non;... nous trouverons, là-haut. Venez. »

Là-haut, ils parcoururent une affiche murale ; le nom de Garches leur parut indiqué par le Ciel. Ils grimpèrent dans le train, prêt à partir ; durant le trajet, ils parlèrent à voix basse. On ne les laissa seuls qu'à l'avant-dernière station.

Ils débarquèrent à Garches à nuit noire ; la gare était placée à la lisière du bois que l'approche de l'hiver rendait déjà mystérieusement sonore. A travers l'obscurité, ils allèrent à l'aventure en quête d'une auberge que des hommes d'équipe leur avaient indiquée. Lise se serrait contre Claude ; toute à son rêve, elle se souciait peu de l'abri.

L'auberge était au bout du village ; elle ne payait guère de mine : une masure en sentinelle sur la route, lugubre avec ses fenêtres closes ; la lueur de la porte ouverte faisait dans les ténèbres du dehors une trouée rouge. Claude entra, précédant Lise qu'une vague honte retenait à l'écart. Il traita brièvement avec un hôte soupçonneux qui consentit à leur céder deux chambres. Cet homme plein de méfiance alluma une bougie et dit : « Suivez-moi. » On traversa un jardin au fond duquel s'élevait une baraque en planches ; au premier

l'incident d'une nuit d'automne 209

étage de la baraque étaient situées les chambres, au-dessus d'une salle de billard. La fièvre qui tenait le baron l'empêcha de blâmer le manque de confort du logis ; à coup sûr, on gelait et l'on respirait une odeur de crépi moisi. L'appartement comprenait non pas deux chambres, mais une chambrette sur laquelle s'ouvrait un cabinet noir. L'hôte illumina deux candélabres, et annonça un dîner froid. Il revint bientôt avec des assiettes que garnissaient des viandes innommables. Qu'importe ! Le baron et Lise Mérat avaient recouvré l'Illusion.

Le silence du logis, l'arrivée dans les ténèbres, cette équipée qui prenait presque l'importance d'un enlèvement, et puis l'émotion du retour, tout cela les avait transportés. Ils étaient incapables de voir les choses sous leur véritable aspect ; l'erreur du romanesque les grisait. Claude parlait avec cette sincérité à laquelle il atteignait par l'excitation ; Lise, ravie, l'écoutait et le plaignait d'avoir tant souffert ! Elle lui dit, à son tour, la détresse qu'elle avait ressentie, loin de lui, et ils se jurèrent de ne plus jamais se quitter. Le vent qui passait par les jointures des portes et des fenêtres emporta ce serment.

L'hôte desservit et apporta un registre sur lequel le baron écrivit bravement : « M. et madame de Sembach, Paris. » L'homme méfiant se retira en souhaitant bonne nuit, d'un ton de rancune ;

et derrière lui, Claude et Lise se retrouvèrent dans la plus embarrassante des situations. L'heure du sommeil approchait. Claude ne se résolvait pas à prendre congé de mademoiselle Mérat ; il marcha, de long en large ; Lise éteignit les candélabres de la cheminée. Il prononça d'un ton embarrassé : « Je vais vous laisser ; je dormirai dans la chambre voisine.

— C'est gentil, dit Lise, de reposer ainsi, l'un près de l'autre...

— C'est gentil ! » fit le baron sans conviction. Il revint s'asseoir auprès d'elle et la berça dans

ses bras. Il était pris d'un soudain désir, d'un désir douloureux qu'il n'avait pas encore éprouvé ; des sanglots absurdes lui secouaient la gorge, tandis qu'il répétait : « Lise, ma petite Lise, je vous aime ! » Peu à peu, il la déshabillait et l'embrassait frénétiquement; elle n'était plus qu'une petite créature inerte et désemparée qui s'abandonnait à ses caresses. Un instant, lorsque le danger se précisa, elle voulut encore Jutter, et, murmura : « Allez-vous-en! c'est mal!... Je vous en prie, non!... C'est mal, c'est mal!... » Il la lâcha, laillit lui obéir... il s'en fallut de peu; déjà, il ouvrait la porte de sa chambre ; mais il revint brusquement à Lise et la reprit.

Lb bougeoir tomba, la bougie s'é*eignit, de sorte que le fait-divers passionnel se termina dans le noir. Claude d'une main tremblante faisait sauter des boutons ; ce pendant, il étourdissait made

l'incident d'une nuit d'automne 211

moiselle Mérat de paroles et de baisers, pour faire diversion et cacher, à elle et à lui-même, la brutalité de ce déshabillage furieux. Il improvisait, avec une facilité d'éldcution tout occasionnelle, un discours sur la Fatalité amoureuse qui les avait conduits d'étape en étape, jusqu'à cette auberge de Garches : a Je t>ime, je te veux ! » 0 syllogisme déraisonnable I S'il l'avait aimée, il ne l'eût pas voulue, du moins ainsi ! Et quand toutes agrafes et boutonnières eurent cédé, quand le contact de la peau si fine, de Lise l'eut fait frémir, il acheva de perdre toute raison ; il enleva mademoiselle Mérat qui ne se défendait plus, et la porta dans le lit.

Lise, pauvre petite Lise ! Vous étiez ignorante et terrifiée ! Peut-être avez-vous souffert, vous qui n'étiez que tendresse et délicatesse, durant cette initiation. Hélas ! ventre affamé n'a pas d'oreilles, et l'âpre Désir fait taire ce qu'il y a de meilleur en nous ; mais si vous avez été surprise, vous n'avez pas gardé de cette nuit un trop douloureux souvenir ; vous aimiez tant votre amant I Vous ne pouviez supposer qu'il fût violent et barbare, en ces matières que vous ne connaissiez que par ouï-dire. Vous fûtes silencieuse, malgré votre trouble, et passive avec passion. Vous avez retenu certains cris de détresse subite, vous avez accepté le sacrifice en louant le bourreau ; et tout de même vous ne compreniez pas, dans le secret de votre

cœur et de votre chair, à quoi tout cela rimait et pourquoi, donnant du plaisir, vous n'en receviez pas. Ce ne fut que plus tard, petite Lise, que vous l'avez compris ; mais, à ce moment, vous en receviez et vous n'en donniez plus ! De tels malentendus ont été prévus par Tordre de choses, vulgairement nommé Providence.

Et puis — il faut bien finir par là ! — le sommeil s'imposa : tous deux s'endormirent, Lise lovée contre la poitrine de Claude. Les heures passèrent et ce ne fut qu'à dix heures du matin qu'ils s'éveillèrent au bruit que fit l'index de l'hôte contre leur porte. Des profondeurs de l'inconscient, Claude se sentit attiré à la surface de la conceptualité relative. Ses yeux, encore remplis de sommeil, perçurent des objets qui ne leur étaient point familiers ; un guéridon à tapis de cretonne, une cheminée décorée de candélabres en plomb, et des murs tendus d'une andrinople économique. « Où suis-je ? » Il chut soudain dans une stupéfaction intense, quand il découvrit à son côté la forme svelte de mademoiselle Mérat. Lise avait en guise de chemise de nuit une petite camisole de linon à grandes fleurs, et sa peau transparente, sa peau défausse rousse resplendissait parmi les iris imprimés ; ses cheveux dénoués coulaient en longues boucles sur la poitrine ; Lise rêvait à des soucis qui fixaient sur son visage un air d anxiété.

Le baron repassa les événements de la veille, et il se confia son propre ahurissement en ces

L'INCIDENT d'une NUIT d'aUTOMNE 213

termes : « Eh bien ! mon vieux ! ! » L'index de l'hôte cogna de nouveau la porte. « Déjeuner! » Lise soupirîx., étendit les bras et ferma les poings, geste conventionnel des femmes qui s'étirent. Claude l'embrassa ; elle ouvrit les yeux, sourit et rendit le baiser comme si la réalité n'eût fait que continuer le songe ; elle feignit de se rendormir, tout en murmurant : « On a frappé.

— C'est le déjeuner.

— Qu'il entre I

Un plateau où oscillaient des tasses de café passa par la porte un instant entr 'ouverte. Lise et Claude déjeunèrent. Ils n'osaient pas se regarder, et pourtant les volets étaient fermés. Le désordre de la chambre ne semblait pas trop significatif; on devinait, dans la pénombre, des vêtements en déroute sur tous les meubles. Comme il aimait les situations nettes, Claude sauta à terre, se vêtit sommairement, poussa les volets ; et ce fut alors l'enchantement du jeune matin, entrant par la fenêtre grande ouverte.

L'auberge donnait sur le bois où l'automne mettait déjà quelques notes dorées ; les arbres de la forêt , les pommiers d'un verger voisin, les plantes du jardin scintillaient de rosée ; des teintes infiniment douces chantaient sous le soleil en fête, dans les ombres portées ; une vigueur nouvelle suscitait la campagne et partout éclatait la joie intense de la vie, dans la fraîcheur d'un réveil universel. Le baron accoudé à la fenêtre, se

laissait pénétrer par le sentiment que proclamait cette nature — pourtant de banlieue ! Esprit assez distingué, il se ralliait à un panthéisme de bon goût ; mais il ramenait à lui-même l'évidente aUégresse des Dieux invisibles, épars dans les champs et les bois de Garches. Il lui parut que l'Univers tressaillait de félicité, parce que lui, Claude-Michel de Sembach, avait accompli l'action mémorable que nous avons relatée plus haut. Et, ragaillardi, délicieusement glacé par l'air frais qui lui levait la chair de poule, il revint se blottir contre une Lise tiède, parmi les couvertures. Alors il lui parla tout bas, longuement, et lui dit sa gratitude infinie pour le don qu'elle lui avait fait d'ellemême ; Lise répondait à peine, elle ne trahissait son fictif bonheur que par des étreintes où elle serrait à pleins bras le torse du baron. Il s'ensuivit quelques gestes supplémentaires, et, de nouveau, le sommeil exquis des fainéants, le dernier Bommeil traversé des rêves bizarres qu'engendrent les bruits de la maison.

A midi, Claude et Lise rouvrirent les yeux ; ils admirent la possibilité de rentrer dans le siècle. Claude fit un tri parmi les vêtements semés sur le sol ; il s'habilla, tandis que du lit où elle s'était pelotonnée, mademoiselle Mérat suivait les moindres mouvements de son ami ; de rares mots s'échangeaient : « Tiens, il n'y a pas de savon. — J'en ai dans mon sac de voyage ! » ^ Ils n'osaient pas s'adresser la parole d'une ma-

l'incident d'une nuit d'automne 215

nière directe, afin d'éviter le tutoiement, trop récemment introduit dans leurs relations et qui les gênait encore comme une allusion. Claude céda la chambre à mademoiselle Mérat et descendit en reconnaissance. L'auberge, vue de jour, présentait meilleure mine ; des artistes peintres avaient laissé en otages des toiles qui garnissaient les murailles de la grande salle ; pour la plupart, elles n'avaient point de cadre ; le dédain que les mouches ont de la peinture s'y affirmait par mille menues salissures.

Des ébauches de paysages voisinaient avec des natures mortes ; le portrait de l'hôtelier, œuvre d'un artiste consciencieux mais dépourvu de talent, faisait vis-à-vis à une tête de vache. Des trompe-l'œil témoignaient de l'humeur facétieuse des rapins ; l'Industrie était mieux protégée que les Beaux- Arts, car on avait entouré d'une gaze la suspension de la salle à manger.

Autour de la table, des pensionnaires mangeaient : une famille bourgeoise au complet ; le père prématurément vieilli dans quelque commerce sédentaire, un homme terne, ridé et plein de poil grisonnant ; la mère, un tas de chairs très digne ; deux jeunes filles effacées qu'on aurait de la peine à marier ; un fils collégien et un petit garçon turbulent; plus loin, un prêtre (il y a toujours un prêtre ; pourquoi ?) un ménage de vieilles gens sans enfants. A l'écart, à une petite table, mangeaient un peintre et son modèle. Gomme ils couchaient

dans la même chambre, ils étaient mis à l'index par les habitants de la maison. Le modèle acceptait sans honte cette réprobation ; c'était une jeune personne maigrelette, hardie, et qui cherchait à coiffer à la vierge des cheveux naturellement crépus ; elle se vêtait d'une façon voyante. En face d'elle le peintre était résigné.

Le baron fit dresser une table non loin du peintre ; il admira dans son cœur la sagesse de l'aubergiste qui achevait de salir les serviettes sales en les utilisant comme napperons. Le prêtre se leva de la table voisine, puis, après avoir hésité, s'assit en face du baron, lui tendant une main remplie de loyauté : a Gomment allez-vous, mon enfant ?

— Très bien, » rétorqua M. de Sembach. Et il secoua la main, en vertu du principe qui conseille de serrer d'abord toute main tendue, quitte à s'informer ensuite de la personnalité qui est au bout de la main.

« Vous ne me reconnaissez point? Je suis l'abbé Faulxsemblant, chapelain du prince de Thune. Est-il indiscret de s'asseoir à votre table ? J'ai fini mon déjeuner. »

Le baron se récria ! L'abbé lui rappelait de trop chers souvenirs ; il le présenta donc à mademoiselle Mérat, lorsque celle-ci eut fait son entrée dans la salle à manger, au milieu des regards scrutateurs des pensionnaires. Le repas fut des plus gais. Par une discrétion dont il faut lui sa-

L INCIDENT d'une NUIT d'aUTOMNE 217

voir gré, l'abbé attendit, pour raconter ses aventures personnelles, que Lise se fût absentée, au dessert. Alors il alluma le cigare de la narration, et parla en ces termes :

« Mon jeune ami, les desseins de Dieu sont impénétrables; rÉternel a ses idées de derrière la tète, et même quand il semble nous fourvoyer, tenez pour certain qu'il nous mène vers la perfection. Je parvins à m'échapper du château, le soir que nous fûmes délogés par la maréchaussée. Je me cachai dans des carrières, à l'exemple des premiers chrétiens, et la nuit venue, je demandai un peu vivement la charité aux passants attardés ; s'ils ne me la donnaient pas, je la prenais, car il a été écrit : « Tu n'auras pas de meilleur ami que le pauvre et tu partageras avec lui ! » De carrière en carrière, je gagnai Paris et j'eus le bonheur de convertir un policier protestant qui me proposa par gratitude de m'enrôler parmi les serviteurs modestes placés sous ses ordres ; c'est encore louer Dieu qu'observer ses créatures. J'acceptai ces propositions.

— Alors, fit le baron stupéfait, vous, l'abbé, vous êtes de la Boîte ?

— Je suis de la Boîte, et je n'en rougis pas ; il m'est permis de ramener au bien et à la Justice nombre de pauvres brebis qui s'étaient écartées du droit chemin. J'ai rendu d'éminents services dans la brigade politique ; je suis chargé de surveiller les prêtres nui conspirent, les châtelains

qui entretiennent des intelligences avec les prétendants, les évoques dont on n'est pas sûr.

Ne regrettez-vous pas votre ancienne existence ?

— Mon enfant, soupira l'abbé, sur cette terre, il ne faut rien regretter ! »

Et il partit, après avoir serré la main de son interlocuteur ; de sa poche, il avait sorti un petit Montaigne à reliure pleine, qu'il -lisait en guise de

bréviaire.

Claude réfléchit: «Mon formulaire moral s'enrichit d'une maxime. Une fsLUt rien regretter /Ceci, ajouté à : Ne compliquons point notre vie ! Et Tout s'arrange ! me permet d'envisager les pires conjonctures sans trop de trouble. Quoiqu'il arrive, en vertu de cette maxime, je ne regretterai pas la folie que j'ai commise cette nuit, même si elle a compliqué ma vie, puisque tout doit s'arranger 1 » Raisonnement qui le rassura.

Lise reparut ; on erra dans les bois, à l'aventure, et ce fut leur dernière promenade. Tous les deux ils s'efforçaient d'être joyeux, mais l'automne les attristait et ils sentaient confusément qu'ils avaient accompli un acte d'une gravité exceptionnelle. Ils parlaient copame s'ils eussent voulu s'empêcher de penser ; leurs paroles sonnaient faux dans la solennité du bois. Le soleil déclina, le vent fraîchit ; Claude et Lise se hâtèrent de reprendre leurs bagages à l'hôtel.

l'iNGIDENT d'une NUIT d'aUTOMNE 219

Une fois dans le wagon, ils ne purent échapper à la désolation qui les menaçait. Le baron restait sans défense contre cette impression nouvelle • morne, il regardait par la portière le défilé des champs endormis et des chaumières se découpant en noir à l'horizon sur le bleu lourd de l'arrièrecouchant. Il n'avait pas prévu ce mécompte ; il aurait dû se maintenir dans l'exaltation du bonheur conquis. Il avait cru que la possession de Lise lui apporterait une félicité sm^humaine. Et voici qu'il s'étonnait de n'être pas plus heureux. L'Illusion avait disparu ; il éprouvait l'imperceptible morsure d une inquiétude. Il avait beau se répéter : « Il ne faut rien regretter, il ne faut rien regretter ! » le pressentiment — qui n'est après tout que le calcul inconscient et rapide des probabilités ! — le pressentiment l'avertissait. Et puis, il n'osait détourner la tête, de peur de rencontrer les yeux de Lise en face de lui.

Longtemps le baron a gardé l'obsession de ce regard ; ils disaient, les grands yeux tristes : « Pourquoi tout cela et qu'adviendra-t-il ? Je t'ai donné le meilleur de moi, et tu as pris mon corps ensuite ; et maintenant je n'ai plus rien à t'offrir. Serai-je heureuse par toi ? Vas-tu me faire souffrir? Je ne suis pas née pour le bonheur. Déjà j'ai connu la douleur d'être seule, et d'être délaissée ; j'ai connu la douleur de n'être pas aimée ; mais toi, tu peux m'apprendre de pires douleurs, et quelque chose en moi me dit que tu me les appren-

dras. Qu'il soit fait ainsi ; que je souffre si je t'ai plu un instant, si tu as accepté le don de moimême ; et j'aimerai jusqu'au mal que tu me feras Je suis ta servante, ta chose ; use de moi, tant qu'il te conviendra, puis rejette-moi. Je suis le souvenir un peu mélancolique et très doux que l'on garde à jamais. Et moi non plus, je ne regretterai rien. »

Ils retraversèrent Paris ; il fallut subir des formalités multiples avant de retrouver la malle de Lise, égarée dans le maquis de la consigne. Un omnibus du chemin de fer fut réquisitionné. Lise y monta seule, et, tandis que l'omnibus s'éloignait, elle agitait à la portière un mouchoir trempé de larmes, comme si elle partait pour un long voyage.

Quant à M. de Sembach, il rentra chez lui, goûtant avec délices le plaisir d'être enfin seul, après avoir passé plusieurs heures avec une dame.

LE BARON DÉCOUVRE QU'iL A FAIT UNE SOTTISE

La liaison s'organisa ; et pour être sincère, il faut avouer que M. de Sembach y trouva du plaisir. Lise était si jolie, pourvue de toutes les qualités qu'un homme désire chez une femme dont il pourrait au besoin faire sa femme, à plus forte raison sa maîtresse.

Sa douceur ne se démentait jamais ; mademoiselle Mérat, suivant la coutume des vraies amantes , savait apparaître et disparaître à propos ; elle n'interrompait aucune méditation, elle arrivait à point pour « meubler du désœuvrement ». On eût juré qu'elle s'identifiait avec la pensée de son amant ; elle ne bougeait lorsqu'il réfléchissait et soudain elle animait la maison, s'il avait quelque velléité d'être distrait; ses chers yeux

gris où tant d'émotions diverses se succédaient ne quittaient pas Claude ; il se laissait adorer, surpris que ses moindres gestes eussent tant d'importance pour quelqu'un. Lise avait une intelligence singulière, une de ces intelligences d'adversité qui justifieraient presque le féminisme SI elles n'étaient si rares chez les femmes ; elle avait des clartés de tout et des lumières certaines sur bien des points qui occupaient M. deSembach; son goût était précis et sur ainsi que celui de toutes les personnes qui possèdent une grande droiture d'esprit. Nulle vanité, nulle pédanterie ne gâtaient ce joli caractère de femme ; en outre, mademoiselle Mérat avait une grande volonté, qui, avec moins de bonté, l'eût servie. Elle parlait fort bien, elle écoutait mieux encore, de telle sorte qu'elle faisait avoir de l'esprit aux autres ; elle était adroite en toutes choses, et quoi qu'elle entreprît, le menait à la réussite. Un peu de sa personnalité s'attachait à ce qu'elle .touchait ; rien qu'à la disposition des meubles dans une chambre ou des fleurs sur une table, on eût pu dire à coup sûr si Lise avait passé parla.

Elle allait presque chaque jour, rue Drouot, ra trouver le baron, qui avait renoncé aux stations de fliri. à la Bibliothèque Nationale ; à son tour, elle excita la curiosité des plumassières situées au fond de la cour. Elle arrivait à cinq heures, lorsque M. de Sembach rentrait, ayant quitté le consulat (où il avait effectué un retour sens-a-

tionnel) on s'interrogeait mutuellement, suivant le protocole usité entre amants, après les baisers préliminaires. Puis comme Claude avait depuis peu des velléités de travail, mademoiselle Mérat l'encourageait. Elle ne voulait pas être pour lui une occasion de paresse ! au contraire, il avait dorénavant une raison de déployer toute son activité et de réaliser enfin le bel avenir que l'on ne cessait de lui prédire ; il ne fallait pas qu'on pût l'accuser, elle, de l'en détourner; au besoin, elle saurait être sévère !

Il est à remarquer, d'ailleurs, que toutes les femmes aimantes tiennent le même langage : « Je te ferai travailler, tu verras !... J'ai de l'ambition pour toi ! Tu me devras, avec ton énergie, tes succès ! » Elles sont de bonne foi ; mais toutes, en vertu du même illogisme, nous attirent ensuite sur la chaise-longue la plus voisine, où elles nous aident à détruire, le plus rapidement possible, avenir, énergie, ambition et travail. Mademoiselle Mérat, qui pourtant avait les meilleures intentions du monde, n'agissait pas autrement. Claude, sur son ordre, s'installait devant ses fiches; elle, assise au fond d'un fauteuil, continuait sa besogne de traduction ; cinq minutes s'écoulaient. Lise levait la tête, Claude justement la regardait et, d'un accord tacite, l'entrevue s'achevait dans le lit. Une heure après, Lise se levait, s'étirait, allumait une lampe et cherchait à démêler ses vêtements confondus sur le tapis avec ceux de Claude^

cependant elle disait : « Nous n'avons pas été sages,... mais demain, on travaillera. » Et elle ajoutait : « Je ne parviens pas à remettre mon corset !» Ce qui était la stricte vérité.

Un humoriste américain, M. W.-M. Sharp, écrivait : « L'amour est un jeu loyal où l'un des deux partenaires au moin» dupe l'autre, et lorsque l'on vérifie les mises, on s'aperçoit que l'un jouait des pièces d'or et l'autre, des haricots secs. » Le jeu de l'amour intéressa d'abord Claude parce que pour la première fois, il rencontrait une partenaire de sincérité parfaite ; il se monta l'imagination au point de croire qu'il était amoureux « pour de bon ». L'orgueil d'inspirer une grande passion, joint à celui de la ressentir, l'éleva un instant au-dessus de son ordinaire froideur. Cependant, pour que le jeu continuât de l'intéresser, il eût fallu d'autres péripéties ; les rendez-vous étaient monotones, comportaient les mêmes cérémonies, les mêmes élans ; les hommes tels que le baron, qui n'ont que de la curiosité et peu de sensualité, devraient s'en tenir à faire la cour aux femmes et s'interdire de les posséder. Dès qu'ils les obtiennent, ils retombent dans le déjà-vu, et la lassitude immine.

Ce fut environ deux mois après l'incident dt Garches que le baron constata dans son intellect un certain malaise, imputable peut-être aux dépenses exagérées de phosphore qu'il avait effectuées en ces deraiers temps. Jamais il n'avait

eu cette impression, aux heures où Lise s'emparait de son chez-lui ; c'était comme une appréhension, l'attente d'une chose périodique trop connue ; le clairvoyant jeune homme découvrit qu'il n'avait plus autant de fièvre à l'attente de sa maîtresse : « Cinq heures... elle est tout près d'ici, elle monte l'escalier sans doute; elle frappera trois coups, entrera, me tendra un baiser interminable et gracieux, où elle s'offre toute ; ensuite elle ôtera son chapeau et son mantelet et me dira : « Que je ne te dérange pas ! » Elle s'assiéra dans le fauteuil — que dangereux le fauteuil! — et fatalement j'aurai une envie folle de l'embrasser, près de l'oreille, puis plus bas, puis plus bas encore. . . et il n'y aura plus moyen de s'arrêter ; si elle savait comme ce serait habile à elle de m'arrêter ! Mais voilà, elle m'aime trop ! Le retour périodique de ces cérémonies en affaiblit la solennité ; je réagirai. » Néanmoins tout se passait comme il l'avait prévu ; et après le départ de Lise, M. de Sembach ne se déguisait pas le soulagement et la rancune qu'il avait : soulagement, parce qu'elle n'était plus là; rancune, parce qu'il avait été lâche.

Et peu à peu croissait en lui l'ennui d'être prisonnier d'une femme ; depuis deux mois, il négligeait les endroits de plaisir que jadis il visitait à date fixe. Certes ces locaux bruyants n'avaient rien qui solHcitât un gentleman ; le baron les trouvait, à l'ordinaire, insipides, grossiers, et

226 AMOUR, AMOTJR...

s'étonnait d'y rencontrer des hommes pour l'intelligence desquels il professait de l'estime. Mais aujourd'hui, accaparé qu'il était par Lise, il jugeait différemment ces vergers défendus ! « S'il avait jpu y aller, il n'y serait pas allé ; ne pouvant y aller, il voulait y aller. » Ce refrain de café-concert résumait l'état d'esprit de M. de Sembach. Il se révoltait contre là servitude qu'il avait provoquée ; n'est-il pas juste, après tout, que I'oti en veuille à autrui du mal que Ton se fait à soimême ? L'enquête ayant donné ce résultat, il eût été trop simple que M. de Sembach s'en ouvrit à sa maîtresse ; il se peut qu'une explication eût désolé la pauvre Lise et l'eût même portée à quelque extrémité ; du moins beaucoup de péripéties fâcheuses auraient été épargnées. Le baron n'eut pas le courage d'aborder cette explication. Mademoiselle Mérat lui inspirait d'autant plus de respect qu'il la sentait infiniment supérieure ; il n'en revenait pas d'avoir mérité l'amour d'une personne aussi accomplie. Par reconnaissance, aussi par pitié, il n'osa pas avouer à Lise le malaise dont il souffrait. Fût-ce faiblesse ? ou bonté ? ou fierté ? Il joua la comédie de l'amour, d'abord pour lui, ensuite pour Lise.

Nous savons rarement gré aux gens des sacrifices que nous faisons pour eux, à leur insu. Tandis que Lise se réjouissait d'être aimée, Claude se lassa d'être héroïque ; et, sans transition, il devint injuste, enclin à la mauvaise humeur, irri-

table sans motif ; il avait encore des retours de bonté, implorait son pardon. Mademoiselle Mérat cberchait la cause d'un pareil changement ; elle crut l'avoir trouvée : « Ecoute, lui dit-elle, tu me caches quelque chose.

— Moi? Nullement ! fit le baron surpris.

Si, tu as des soucis que tu ne veux pas me

confier. Depuis plusieurs semaines, tune m'appartiens plus. »

Elle insista tellement qu'il fut forcé d'inventer, pour détourner ies soupçons, des embarras pécuniaires. Lise, qui n'avait aucun préjugé sur l'honneur masculin, lui offrit ses économies ; il refusa noblement, mais, dans le secret de son cœur, il fut

flatté.

Avec des alternatives de tendresses forcées et de colères invincibles, la liaison se traînait, et le baron fut obligé de reconnaître que c'était une liaison. Lise accaparait tous ses instants ; à cause d'elle il ne pouvait s'éloigner de Paris, à cause d'elle il rentrait à heure fixe, à cause d'elle il renonçait à tous les avantages de la vie mondaine qu'en d'autres temps il ne savait assez mépriser. Son affection pour Lise ne tenait qu'à un fil ; quoi de plus difficile à rompre qu'un fil! Et quels remords le baron se fût épargnés s'il avait su être cruel à temps !

Quotidiennement, comme nous l'avons dit, il avait coutume de rejoindre Lise à cinq heures ; il l'attendait rue Drouot. Dans les premiers temps, U

était au rendez-vous une bonne demi-heure devant que sa maîtresse arrivât. Advint qu'il s'attarda et fut à l'heure juste ; enfin mademoiselle Mérat l'attendit sous la porte cochère. Elle le pria de laisser la clef au concierge afin que dorénavant elle ne fut pas exposée aux galanteries des passants. Fâcheuse idée, en vérité ! M. de Sembach n'eut plus de scrupules à faire patienter mademoiselle Mérat ; selon la coutume des hommes qui aiment moins, il se permit des retards de plus en plus grands. Lise se plaignit, il s'emporta. N'avait-il pas d'excellentes raisons toutes prêtes ?

Un jour, poussé par quelque instinct de perversité, il ne vint pas. Rien ne le forçait à rester près des fades comparses qui-lui servaient de camarades; il avait loisir de rejoindre sa maîtresse à l'heure dite. Cependant il commit la petite trahison de ne pas rentrer. Assis au café, il regarda trois heures durant des sots qui jouaient au jacquet. A huit heures, quand il jugea que mademoiselle Mérat avait dû rentrer chez sa mère, il regagna la rue Droiiot. Il ouvrit la porte, alluma la lampe dans sa chambre ; sur ,1e lit, un petit tas de loques noires gisait; c'était Lise. Depuis cinq heures elle avait passé par toutes les nuances de sentiment, de l'impatience simple à la plus absolue désolation. Jusqu'à présent, Claude ftï^ait peu à peu affranchi de l'exactitude, qui est assurément la meilleure preuve d'amour ; à plu sieurs reprises il avait atteint six heures ; jamais

LE BAROiN DÉCOUVRE UNE SOTTISE 229

il n'avait dépassé cette limite ; encore éprouvait-il le besoin de se justifier par des mensonges maladroits où il ne se donnait même pas la peine de développer quelque ingéniosité ; aussi bien, il était superflu qu'il se fatiguât la cervelle ; sa maîtresse acceptait les excuses les plus banales, tant elle se fiait à lui ; et pourvu qu'il lui donnât le baiser souhaité, elle oubliait les minutes de fièvre, passées sur le palier à le guetter au fond de la cage de l'escalier.

Cette fois. Lise eut le pressentiment d'un désastre. Six heures sonnèrent; elle s'assit sur la dernière marche, et ferma les yeux pour mieux voir en elle-même. La nuit envahissait la maison; elle amenait. avec elle le froid, le silence et l'angoisse. Lagorge serrée, les tempes battantes. Lise ne pouvait pleurer ; elle comptait . machinalement les minutes, ses pensées en déroute s'enfuyaient sans qu'elle parvint à les saisir ; et elle se répétait à demi-voix, sur un ton de mélopée triste : « Il ne vient pas ! Il ne vient pas ! »

Mademoiselle Mérat avait beaucoup d'orgueil ; pourtant elle fut blessée surtout dans sa tendresse. Elle rentra chez le baron, à tâtons, et s'écroula sur le lit, abîmée de douleur ; elle y gagna du moins de perdre la notion du temps, et c'est le bénéfice des fortes afflictions, qu'elles nous privent de notre conscience. La pauvre petite chose douloureuse ne bougea mie, durant des éternités ; par moments, elle était secouée de sanglots qui ne se résolvaient

pas en larmes, et ce fut dans cette attitude que M. de Sembach la retrouva.

Il n'était point mauvais, au fond ; comme tous les égoïstes raffinés, il était très accessible à la pitié ; il n'aimait la souffrance ni chez lui ni chez les autres, et surtout il ne supportait pas d"'être pour son prochain une cause de peine. A la vue de Lise en détresse sur le lit, il s émut et fut près de lui demander pardon ; une minute, il l'aima vraiment pour la torture qu'il lui avait infligée. Et aussitôt, il comprit la nécessité de mentir, de simuler la tendresse : « Lise, mapetite Lise... » Il la prit dans ses bras. « Qu'est-ce que tu as?... qu'est-ce que tu as ? » Ce qu'elle avait, il le savait à merveille. Lise, tout à coup, fondit en larmes ; les hoquets l'agitaient par saccades ; elle ne pouvait dire que : « Oh! méchant!... oh! mé chant ! » Le baron l'embrassait à petits coups, et ces baisers sur la figure de Lise trempée de larmes avaient nn goût salé très particulier. «Ma Lise chérie ! » C'en était fait, jamais il ne pourrait la détacher de lui ! L'expérience le démontrait : « Calme-toi, je t'en prie. ..je suis là ! » La liaison, parbleu ! Fenlizement, cela durerait des années et des années... « Je t'aime... mon petit, je t'aime ! » Et quelle jolie perspective de mensonges analogues !

Lise s'était calmée ; maintenant elle serrait passionnément Claude contre elle, comme si, l'ayant cru mort, elle l'eût retrouvé par miracle. Voyant le moment d'entamer une explication intermi-

nable, il débuta : « Ce n'est pas ma faute, je t'assure... » Le mot de tous les faibles : ce n'est pas leur faute ! « En sortant du consulat, j'ai dû rendre visite à mes cousins Schwartzpflantz ; madame de Schwartzpflantz a été malade, sa fille continue à voyager dans le Tyrol. . . G est très loin — pas le Tyrol, la rue du Bac! — J'ai pris une voiture. Comme je n'ai pas rencontré ces parents depuis deux ans, ils m'ont retenu ; je ne pouvais pas décemment me sauver ; on me posait sans cesse des questions... Le temps a passé... Dehors, je me suis aperçu de l'heure ; alors j'ai pris une autre voiture ; nous avons été coupés partout ; on répare des tas de rues; quels détours !... J'étais loin de prévoir que tu te mettrais dans des états pareils ! » Et il la grondait parce qu'elle avait si peu de raison !

11 est rare qu'une femme jolie ne soit pas à faire peur lorsqu'elle a pleuré, du moins pour de bon. Lise avait une figure fripée par les larmes, les yeux rougis et gonflés, la bouche quasi tuméfiée, les cheveux en désordre. Le baron en fut désagréablement impressionné ; il eût voulu plus de mesure et de soin dans la désolation. Lise avait recours au remède ordinaire, qui consiste à souffler chaud dans son mouchoir roulé, et à s'en tamponner ensuite les yeux ; parfois elle tressaillait encore d'un sanglot retardataire...

Et puis, il y eut une rapide étreinte. On a noté la sensualité spéciale qui suit les violents chagrins ;

les amants qui l'ont connue renoncent difficilement aux délices qu'elle procure; j'en sais qui vont jusqu'à provoquer des querelles afin d'avoir les raccommodements subséquents. Voilà qui frise le sadisme.

A neuf heures, mademoiselle Mérat s'avisa de songer que sa mère serait peut-être inquiète; aussitôt, elle élabora le mensonge qu'elle lui dirait. Et M. de Sembach pensa aux mensonges qui se commandent ainsi les uns les autres, de par le monde • Lise mentait à madame Mérat parce que lui il avait menti à Lise. L'important n'était il'pas de ne causer de peine à personne ? Il fut moins mécontent de lui, parce que son amie était partie rassurée, consolée.

Qui donc a le courage d'être héroïque jusqu'au bout ? Il n'est pas de pire tyrannie que celle de la pitié; ele a gâté, par couples, un nombre incalculable d'existences ; elle compromit la vie de Claude -Michel.

Il rongeait donc son frein avec d'autant plus de rage que lapitié, pour être efficace, doit être cachée • sinon elle blesse. Une femme ne supporterait pas qu on 1 aimât par charité. Le mensonge de la tendresse pesait à M. de Sembach; il réprimait mal certaines crises d'irritabilité. Alors il manquait des rendez-vous, et, de nouveau, Lise pleurait

Il n'était plus question de mariage, entre eux Du reste, ils ne s'en expliquèrent pas. Si mademoiselle Mérat I eût mis en demeure de tenir ses en-

gagements qui, pour être tacites, valaient autant que des serments, M. de Sembach se fût exécuté; elle voulait qu'il fût le premier à lui en parler. Déjà elle craignait trop de perdre son amour ; elle s'attachait uniquement à être une maîtresse parfaite.

Mademoiselle Mérat avait sur l'amour sensuel moins de renseignements que n'en ont d'ordinaire les jeunes filles de la bourgeoisie aisée ; il fallait tout lui apprendre. Elle apportait à ces leçons une docilité qui confinait à la résignation ; ce ne fut que lentement, après des semaines de surprises, qu'elle comprit le mécanisme du péché originel, et y trouva quelques agréments, parmi lesquels le plaisir de se donner fut toujours le meilleur. Elle n'avait aucune de ces pudeurs imbéciles que la Femme de l'horloger de Goblet arborait dans l'alcôve.

M. de Sembach se rattachait à Lise par la sen

sualité.

L'hiver passa ; à la fin de février, Claude attendait comme de coutume la visite de Lise; il s'avouait à lui-même qu'il avait la meilleure des amantes, la plus dévouée, la plus désirable; encore qu'il ne l'aimât pas, il souhaitait impatiemment qu'elle fût là, pour des raisons que la raison ne connaît pas et que le cœur connaît moins encore.

Elle arriva, mais échappa au baiser d'entrée, s'assit sur le divan, et prit un air méditatif; elle

semblait indécise, sur le point de pleurer ou de se réjouir. Aux questions de Claude, elle répondait à peine

« Lise, tu as quelque chose qui t'afflige.

— Qui m'afflige? Non...

— Qui t'inquiète, au moins?

— Oui.

— Est-ce grave ?

— Très grave. »

Le baron hésita ; il subodorait l'inquiétude et il se demandait s'il fallait mettre les points sut les i, ou laisser Lise se débrouiller toute seule. Après ce petit combat intérieur dont il sortit à son honneur," il reprit :

— Je crois que j'ai deviné; nous avons été imprudents, n'est-ce pas ? très imprudents ?

— Hélas!

— Et... tu as des craintes ?

— Oui.

— Des craintes... sérieuses?

— Des craintes sérieuses. »

Il ne put retenir un « Diable ! Diable ! » Et il s'en fut à la fenêtre tambouriner du doigt sur les vitres une marche de pei^plexité ; il ne vit pas le regard anxieux de Lise qui le suivit, et il s'enferma dans ses pensées : « J'aurais dû prévoir ça. Qu'est-ce que nous allons faire, maintenant? Ah ! c'est complet! Elle se complique à peine, ma vie! Lise compte sur moi pour la conseiller ! Qui nous tirera de là? »

Il se détourna vers mademoiselle Mérat, et prononça, d'une voix que la contrariété enrouait : « Combien de jours?

— Quinze.

Ah ! Et tu ne te trompes pas ? Tu es bien

sûre, bien sûre?

— J'ai eu trois malaises cette semaine; d'abord je n'y ai pas attaché d'importance; mais c'est revenu, et chaque fois dune manière si curieuse I

— Ta mère ne t'a pas interrogée?

Oh! Maman n'en a rien su!...

— Allons, tant mieux ! »

De nouveau, mademoiselle Mérat fut frappée de ce « tant mieux » qui échappait à son amant. Jusque-là elle n'avait pas considéré que la maternité fût un malheur, mais plutôt comme un lien nouveau qui la rattachait à Claude; sans doute, il y aurait un dur moment à passer, celui de l'aveu à madame Mérat; ensuite, ce serait la joie de s'aimer sans fourberie. Elle se réjouissait presque d'un événement qui obligeait M. de Sembach à réaliser ses promesses.

L'accueil qu'il fit à ses révélations la glaça ; elle entrevit la vérité : c'était la pire menace qu'elle eût à redouter.

« Vous paraissez tout désorienté.

— Plutôt, fit amèrement le baron.

— Ce n'est pas de ma faute pourtant, répliquat-elle, prête à pleurer.

— Non, ce n'est pas ta faute, c'est la mienne

On ne prévoit jamais ces détails-îà! Et nous avons été trop aventureux. Que veux-tu ? C'était fatal! »

La discussion se poursuivit, coupée de silences interminables et lourds de réflexions. Claude réclama une quantité d'informations; il n'était plus question d'amour. Il parlait posément, comme un avoué qui débrouille une cause ; elle répondait par de courtes phrases; pour la première fois, ils oubliaient de ponctuer de baisers leur dialogue. Quand il fut temps de se séparer, le baron dit : « Viens demain de bonne heure, j'aurai une solution. » Et ils se quittèrent, ayant hâte d'être seuls pour méditer à leur aise.

La nuit, le baron, couché sur le côté gauche, examina la question ; il l'examina de même, couché sur le côté droit ; puis couché sur le dos ; aucune de ces postures ne lui porta conseil ; seulement il envisagea mieux l'importance de la catastrophe. Avant quatre mois, il serait impossible de cacher un pareil secret. Claude avait donc à choisir entre deux partis : ou bien épouser Lise, ou bien se mettre en ménage avec elle. Jin ménage ! Hélas ! Le baron regarda s'il n'était pas d'autre moyen d'arranger les choses, car ceux-là ne lui plaisaient guère, encore qu'ils fussent conformes au vif sentiment de l'honneur que tout homme garde en lui, même quand il n'y obéit pas.

M. de Sembach admettait qu'il eût à réparer le mal qu'il avait causé ; toutefois, il préférait éviter

les sacrifices et leurs conséquences ; néanmoins sa propre lâcheté l'écœurait assez. Tant il est vrai que toute blâmable action et toute pensée vile comportent leurs Erynnies. Le baron ne reposa pas et se méprisa; il eut beau rejeter une partie de sa faute sur la collectivité et se dire qu'au demeurant bien des hommes hésiteraient comme il hésitait ; au matin gris il s'avoua qu'il n'y avait que deux façons d'agir : l'une, bonne; l'autre, mauvaise. Mais il se décida pour la mauvaise.

Lise passa une nuit pire, elle douta de son amant ; ce fut pour elle la vraie douleur. Elle avait quêté en vain un geste d'insouciance qui n'avait pas été fait, une parole brave qui n'avait pas été dite ; non, pas même une caresse ! Enfin, à l'aube, elle trouva des raisons d'excuser, puis d'approuver ce qui l'avait d'abord épouvantée. L'entrevue qu'elle eut avec Claude fut plus cordiale ; il lui dit :

« JNe t'effraie pas... nous nous abusons, en définitive... si vraiment ce que tu appréhendes est imminent, nous aviserons... Bien entendu, il faut l'empêcher, par tous les moyens ; cherche, de ton côté... Après tout, cela n'a pas autant de gravité que tu l'imagines. Aussi bien, rien n'a de gravité ! Je t'aime. » 11 la calmait par de douces phrases mensongères et lui inspirait un courage qu'il n'avait pas ; elle partit rassurée.

238 AMOUR, AJIOUB...

M. de Sembach alla dîner à son ancien hôtel, afin de consulter le Valaque ; cet homme trop brun ne fut pas exact à table d'hôte. Il avait, pour l'heure, d'importantes commandes de volupté qui lui prenaient le meilleur de son temps ; une fatigue visible lui plissait les paupières, accusant du surmenage passionnel ; cela lui attirait beaucoup de considération.

Il s'assit, parmi la débandade du dessert d autrui, bouscula les hors-d'œuvre, dépêcha les plats de résistance, et dès qu'il fut nourri, ayant pleine possession de son bon sens, il mena le baron dans le fumoir où, de toute éternité, un Japonais négligeable faisait sa correspondance ; et là, l'entretien commença.

« Vous avez un ennui grave, puisque vous vous êtes souvenu de moi.

— Manonlesco, vous êtes méchant.

— Nullement; je vous cède que Tamitié soit seulement l'art de prendre part aux ennuis du prochain. Mettez-y quelque complaisance et me dites ce qui vous amène.

— Mon cher ami, commença le baron sur un ton de fatuité satisfaite et désolée, j'ai mis à mal une jeune fille.

•— Quel genre de jeune fille ? Ouvrière, em ployée?

— Non;' une... comment dirai-je ? une jeune fille de bonne maison. »

Le Valaque ne put s'empêcher de féliciter son

ami ; comme les autres hommes, il estimait les amoureuses selon leur position sociale, établissant un harême de difficulté qui allait de l'ouvrière à la jeune fille titrée, en passant par la courtisane, l'actrice, la femme mariée et la mondaine. Le baron accepta ces compliments, encore qu'ils le gênassent fort. Quelque romanesque et flatteuse qu'elle soit, une mauvaise action vous pèse toujours un peu sur l'estomac. Il reprit : « Je crains que le ciel n'ait béni notre union...

— Ah! diantre! s'exclama Manonlesco. Et vous avez des... des indices certains ?

— Les plus certains ! »

Le Valaque s'absorba dans la contemplation de ses ongles, ce qui dénotait une grande ébullition mentale, puis il dit :

« J'ai connu un jeune homme de Lisieux qui vint à Paris pour se perfectionner dans l'étude du Droit. Il se lia bientôt avec une jeune plumassière à laquelle il fit un enfant, d'ailleurs fort laid. Après que la mère et l'enfant furent en état d'aller seuls dans le vaste monde, le jeune homme de Lisieux les planta là ; aussitôt il encourut le blâme général. Tous les honnêtes gens — qui à sa place eussent agi comme lui — lui uTar^uèrent une franche réprobation ; ce jeune homme de Lisieux passa pour un mufle parce qu'il avait quitté sa maîtresse et son enfant. Bien ; saisi de remords, il reprit sa plumassière, l'épousa, et reconnut le petit plumassereau. Et toutes les hon-

nêtes gens lui tournèrent le dos, — ô logique !

parce qu'on ne reçoit pas un monsieur qui épouse sa maîtresse.

— Et s'il avait vécu, simplement, avec elle, sans l'épouser? demanda le baron.

— On ne l'eût pas mieux considéré, parce qu'il aurait vécu, comprenez-vous ? d'une façon irrégulière. Et les honnêtes gens ne permettent pas ça.

— C'est gai! A quoi me résoudre ?

— Dame, si vous êtes un saint, vous ferez votre devoir et vous épouserez cette jeune fille.

— Hélas ! fit le baron, je ne suis qu'un honnête homme.

— Alors, ne l'épousez pas, et tirez votre épingle du jeu. Songez que le problème de la rupture se pose dès maintenant pour vous ; vous savez que vous lâcherez cette jeune fille, tôt ou tard.

— Voire !

— Vous la lâcherez ; préoccupez-vous de supprimer désormais les liens accessoires. Aussi, je vous conseille... » Ici, le Valaque, en dépit de son indolent cynisme, hésita ; et pour traduire sa pensée, il ne trouva qu'une sinistre plaisanterie de vaudeville : « ... Je vous conseille de détacher le coupon avant l'échéance ».

— J'y avais pensé; nous pensons les pires choses, ou plutôt les pires choses se pensent en nous, et malgré nous. Mais n'jy- a t-il pas des risques ?

— Ils sont assez gros. Cependant la tranquillité de l'existence vaut bien que l'on frôlé la Cour d'Assises. La justice n'intervient qu'au delà d'un délai légal, deux ou trois mois, à ce qu'il me semble. Voyons, il est près de dix heures; je vais vous présenter à une personne dont on m'a vanté l'habileté ; il paraît que cette dame a rejeté dans le Grand Peut-Être un nombre incalculable de petits importuns. »

Ce ton de persiflage déplaisait au baron ; aussi Manonlesco conclut-il :

« Je vous accorde que ces incidents des aventures passionnelles ne sont guère propres. Je vous avais pourtant prévenu : on ne concilie pas le romanesque avec le devoir qui est une chose plate et sans joie, mais de tout repos. Que voulez-vous ? En ce bas monde, tout se paie ! »

Et ce fut ainsi que le baron augmenta son manuel moral d'une maxime menaçante : « Tout se paie ! »

Comme ils sortaient de l'hôtel, Manonlesco dit à son ami : « Mon pauvre garçon, vous voilà tout triste et tout désemparé parce que je vous ai forcé de contempler le mal qui est votre œuvre. Rassurez-vous ; dès demain, l'imagination aura travaillé là-dessus et vous aura tissé un joli voile rose qui dérobera toutes ces horreurs à votre délicatesse. Les amants de votre sorte ne sont point responsables ; ce qui vous excuse, c'est que vous êtes le premier à souffrir la peine que vous avez causée.

Aussi, j'ai pitié de vous, et je vous épargnerai la pénible corvée d'exposer vos tribulations à la dig-ne matrone chez laquelle je vous conduis. Allons à pied. »

Ils marchèrent, en bavardant sur des sujets futiles, sans écouter ce qu'ils disaient. Aux alentours de la gare Montparnasse, Manonlesco s'arrêta devant une maison de belle apparence, où s'abritaient évidemment les ménages de petits rentiers cossus. Suivi du baron, le Valaque monta jusqu'au troisième ; une porte s'honorait d'un écriteau affichant le mot Contentieux en or sur fond noir. Ce fut là que le Valaque sonna. Une petite bonne sale introduisit ces messieurs dans un bu reau obscur tapissé de cartonniers ; puis une dame issit de dessous une portière et dit : « Mon mari est absent; si ces messieurs veulent bien me confier le motif de leur visite, je...

— Chère madame, interrompit Manonlesco, inutile d'invoquer votre hypothétique mari ! Je suis au courant de ces préliminaires oratoires. Donc, abrégeons-les. La Fontaine, dans sa fable du Lièvre et de Isl Tortue, a dit : « Rien ne sert de courir, il faut partir à point. » Pour avoir négligé cet avertissement, mon ami que voici So débat dans les plus cruels embarras...

— J'ai compris. Permettez que j'interroge votre

ami. »

La dame s'assit auprès de la lampe, et offrit aux regards du baron un faciès cérémonieux

et vénérable qu'il reconnut immédiatement : « Madame Macette des Armoises ! s'écria-t-il.

— Mon jeune ami ! Gomme on se retrouve, reprit-elle (1).

— Hélas ! j'avais demandé votre adresse et nul n'a pu me l'indiquer.

— Je suis en effet de ces privilégiées que l'on importune seulement dans les moments de crise, à qui l'on s'ouvre de ses plus intimes secrets, et que l'on ne revoit jamais plus par la suite. Depuis notre nuit historique au château, j'ai subi bien des épreuves, j'ai essayé de tout, même de l'honnêteté, rien ne m'a réussi ; de guerre lasse, j'ai repris mon ancien métier. Vous amènerez votre amie à ma clinique, rue Perrinet-Leclerc, à Levailois ; vous verrez, c'est installé d'après les dernières découvertes de la Science, un professeur de la Faculté est attaché à l'établissement.

— Quel jour me fixez- vous ?

— Demain ? Non, c'est le jour de ma clientèle noble; après-demain, c'est le jour gratuit, pour les pauvres. Voulez-vous mercredi ? » Le baron se leva et prit congé ; il rentra très agité, et fut tourmenté de l'insomnie parce qu'il avait des démangeaisons à la conscience ; il vit avec terreur qu'il allait être force de prendre une décision. Il n'en avait pas l'habitude.

Or, cette espèce de pouvoir occulte — que d'au-

(1) Non sans ironie poiK 1 auteur de ce récit.

cuns nomment Chance et d'autres Providence — ne cessait de favoriser M. de Sembach. Le lendemain après midi, tandis que ce jeune homme indécis remuait les mêmes pensées boueuses, Lise entra ; la joie lui enluminait le visage ; dès le seuil, elle s'écria: « Tu sais, je n'ai plus d'inquiétude ! Tu peux te rassurer ! » Ils eurent tous deux l'allégresse qui accueillait, il y a des siècles, la venue d'un enfant. Une fois de plus, le baron contrôlait l'excellence des maximes qu'il avait adoptées : « Décidément, tout s'arrange ! pensat-il, je n'aurai pas recours à madame des Armoises, je m'épargnerai une foule de vilaines actions dont la vilenie m'apparaît mieux depuis que je n'ai plus aies commettre. » Et il se préparait à oublier cette alerte.

Il subsistait en lui une curiosité ; il prit dans ses bras la petite Lise, toute joyeuse de retrouver son amant heureux, insouciant et câlin ; il la prit dans ses bras et lui dit : « Pourtant, si cette solution providentielle n'était pas intervenue ?

— N'y pensons pas !

— Mais si, réponds-moi ! si, malgré tout, tu avais dû accepter ce contretemps ? Si nous n'avions pu... » Il baissa la voix... « éviter l'enfant? Qu'aurais-tu fait ? »

Lise refusait de répondre ; plus peureusement elle se blottit au creux du bras qui la berçait. Le baron insista, découvrant les yeux de Lise ; elle murmura: « Je me serais supprimée... »

Le soudain penser de la mort donne aux figures une gravité funéraire; Lise eut tout à coup le visage sérieux des morts. Souvent elle avait médité de se tuer, l'idée du suicide ne la terrifiait pas, car elle était sûre d'elle-même et supérieure à sa condition ; il lui avait toujours manqué un prétexte valable ; l'isolement, le manque de tendresse, la médiocrité de sa vie ne l'avaient point décidée à « faire une fin » . Mais elle jugeait légitime que l'on s'évadât d'ici-bas, pour cause de contrariétés trop vives ; si le jeu n'en vaut pas la chandelle, n'a-t-on pas le droit de souffler la chandelle ?

Une appréciable fraîcheur glaça le dos de Claude-Michel, il resta longtemps, les yeux hagards, à spéculer sur le crime dont il avait failli se rendre responsable. A partir de ce moment, sa liaison avec Lise lui devint odieuse.

Joignez à cela que le plaisir en fut presque absolument banni ; la volupté que la crainte assaisonne lui déplaisait fort ; il n'eut plus qu'une idée : détacher Lise de lui.

M. de Sembach reprit le cours de sa vie mondaine ; il lui suffit de trois jours pour faire évaporer la forte odeur de camphre dont douze mois de tiroir avaient imprégné son habit de soirée ; il fallut moins encore pour que le possesseur de Fhabit réintégrât son assurance salonnière.

On le revit avec plaisir dans les embrasures des portes ou derrière les rideaux des fenêtres, aux solennités parisiennes. On lui dit : « Vous avez donc fait un voyage ?» et : « Gomme vous nous avez négligés ; c'est impardonnable ! » Et : « Il paraît que vous travaillez à un grand ouvrage sur.,. Rappelez-moi donc le titre ! » Comme il avait été vu en compagnie de Lise, il eut auprès des dames un évident succès. Il passa bientôt pour avoir traversé une crise de passion terrible. C/aude-

Michel ne détrompa personne, il s'interdit aussi les confidences. Cette réserve lui conquit tout le monde ; puisqu'il se taisait, les principaux jugeurs d'hommes le déclarèrent « un garçon très fort ». Les femmes, même les plus curieuses, lui surent gré de sa discrétion. On l'aima parce qu'il savait à merveille écouter, et fixer sur les bavards des yeux intelligents, ce pendant que sa pensée était ailleurs.

Une vingtaine de maîtresses de maison l'adoptèrent ; s'il se résignait à Tinutile tracas de cette existence, c'était surtout pour s'étourdir et ne point réfléchir à la peine qu'il causait à Lise, tant il avait peur de céder à la pitié. 11 espaçait les rendez-vous, ne recevait plus mademoiselle Mérat que trois fois la semaine ; encore s'arrangeait-il de manière à tricher sur les dimanches. Durant ces entrevues, il s'appliquait à être doux et correct, et la corvée d'amour sans joie lui devenait de jour en jour plus pénible. Quand Lise s'en était allée heureuse de ces caresses peu convaincues, il s'emportait contre lui-môme, contre sa faiblesse: « Ce n'est pas un métier, pourtant ! »

Et la voix aigre de sa conscience lui répondait : « Si, monsieur de Sembach, c'est un métier, et le pire de tous. Car vous l'avez appris dernièrement, tout se paye ! Payez l'amour que vous avez suscité par vanité, par faux emballement, par curiosité ! Payez-le d'un peu de mensonge, et tant pis si cela vous coûte. »

Les familles qu'il fréquentait ignoraient que ce jeune homme — si froid d'allures, et qui semblait plutôt insignifiant parmi des gens dénués euxmêmes de signification — ignoraient, dis-je, qu'il eût une vie passionnelle mouvementée, et se débattît dans une situation irrégulière. Il fut donc se présenter chez les Schwartzpflantz, où il dîna fréquemment. Mademoiselle Hilda de Schwartzpflantz, par malheur, n'était pas à Paris ; pour l'heure, elle errait en Herzégovine, où elle complétait une éducation poursuivie d'étapes en étapes à travers toute l'Europe et soixante-cinq villes d'eaux. Maison espérait son retour, qu'elle fixait à trois mois au plus tard. Le baron dut ajourner encore le plaisir de connaître sa future fiancée; en attendant, il entra en relations avec madame Hahnemann.

Madame Hahnemann méprisait foncièrement les Schwartzpflantz, comme, aussi bien, elle méprisait le genre humain en bloc. Mais elle allait chez eux pour « trapper le convive » ; on se rendra compte de l'intérêt que cette chasse pouvait avoir, en suivant le détail des opérations que cette célèbre personne mena autour du baron.

L'infortuné jeune homme, selon son habitude, entrait dans le salon des Schwartzpflantz afin de leur réclamer sa nourriture du lundi soir, et déjà il arrondissait son bras gauche vers la vieille parente pauvre qu'il avait mission de conduire à table, lorsque madame de Schwarizpflantz le

saisit et l'attira devant une grosse petite dame mûre, haute en couleur et qui, coiffée d'une couronne de roses, avait l'air, au choix, de la Déesse Pomone sur le retour ou d'une chouette en carnaval :

— Mon cher neveu, madame Hahneraann avait le plus grand désir de vous connaître ; elle m'a priée de vous placer auprès d'elle.

Madame Hahnemann s'empara du bras gauche de Claude et remorqua ce faible adolescent dans la salle à manger ; elle s'assit à son côté, puis entama les hostilités :

— Monsieur, préluda -t-elle en chipotant un canapé d'huîtres au caviar, on m'a dit beaucoup de bien de vous... Ne vous défendez pas ! Vous êtes l'homme le plus documenté d'Europe sur les questions de droit. J'ai lu vos derniers ouvrages...

— Gela m'étonne, repartit le baron.

— Oh ! seriez-vous modeste ?

— Ce n'est pas que je sois modeste ; c'est surtout que je n'ai rien écrit.

— Ah ! bah !

Une autre se fut tenue pour battue ; mais avec cette sérénité qui la soutenait au cours des pires gaffes, madame Hahnemann s'exclama :

— J'adore votre franchise et vous avez bien évité le piège que je vous tendais. A la bonne heure, et causons ! J'ai vraiment entendu parler de vous, sur le mode le plus élogieux !

— Tiens î Par qui ? v

— Par notre ami intime, Fernand Presle.

— Je n'ai pas eu l'honneur de lui être présenté.

— Oh ! que de défiance ! Je vous affirme que Presle s'est entretenu de vous avec madame Maschain, qui se trouvait chez madame Hunetelle, lorsque madame Ghauze a raconté qu'elle vous avait entrepris, à la soirée des Sambut-Précy.

— Oh ! oh ! oh ! oh ! pensa le baron.

— On n'a pas tari de compliments sur votre compte ; vous avez d'excellents amis.

— Je les troquerais volontiers pour de meilleurs ennemis ; je n'en vaudrais que mieux au jugement de tous. Il n'y a que ceux qui vous détestent qui vous apprécient loyalement.

— Oh ! que vous me plaisez ! affirma Pomone au comble de l'enthousiasme.

Et remarquez que l'on achevait à peine les entrées ; madame Hahnemann, à chaque minute, cassait l'encensoir sur ie nez de son voisin; elle le louait d'être jeune, d'être blond, d'avoir des yeux bleus, un nom compliqué, une origine germanique, une conversation banale, des ongles pointus ; elle le louait à propos de n'importe quoi (on prend ce qu'on trouve !) Pour brutales et maladroites que fussent ces louanges — elles auraient suffoqué un jeune taureau de deux ans — elles n'en sonnaient pas moins agréablement aux oreilles du jeune baron ; ainsi Pomone tendait autour de sa victime un filet fleuri ; il y allait pour elle d'un gros intérêt :

il fallait amener, bon gré, mal gré, dans son hôtel l'aimable étranger que le sort lui offrait.

Madame Hahnemann était, en effet, tenancière d'un Salon de lettres, c'est-à-dire qu'une fois par semaine elle groupait, autour de son décolleté, des hommes en habit et des femmes presque sans corsage. Jadis, elle avait eu les épaules assez belles; aujourd'hui, son vaste sein était comme une mer tourmentée, et l'on louait Fernand Presle, l'historien, qui avait osé naviguer sur ces ondes perfides. Pomone courait les autres salons, flairant le gibier à rabattre, qu'elle appâtait par d'aimables platitudes, dont elle se vengeait plus tard par de fielleuses méchancetés ; car la bonne dame avait la dent dure et manquait de bienveillance à l'égard de ceux qu'elle recevait ; elle donnait à dîner, à causer, et surtout à médire ; les figurants qu'elle avait attirés par surprise se sauvaient bientôt, et il importait de les remplacer; de là ce travail de recrutement, auquel la patiente salonnière se livrait. Elle ne lâcha pas M. de Sembach qu'il ne lui eût promis de manger chez elle, le vendredi suivant :

— Vous vous rappellerez? 26, rue Trissotin, près de l'Etoile. Je reçois des poètes, des artistes, des musiciens, des mondains, des savants, des hommes de sport; Fernand Presle tient la cheminée de neuf heures à minuit ; quel orateur exquis ! quelle âme élevée !

Elle insista sur la valeur de cette attraction ; elle était la seule, entendez-vous, la seule qui eût

Presle ; assurément, cela lui avait coûté gros (M. Hahnemann était un des hommes les plus cossus de Paris), mais elle avait su s'attacher l'historien, qu'elle « montait en épingle ». Elle laissa entendre que Fernand lui devait tout, qu'il était entré à l'Académie des Inscriptions grâce à elle, qu'il avait obtenu sa chaire à la Sorbonne grâce à elle :

— Les méchantes langues prétendent que je fabrique des membres de l'Institut et des sénateurs ! C'est très exagéré.

Elle cita des noms de commensaux : le secrétaire des Beaux-Arts n'avait rien à lui refuser ; dans les ambassades, elle était écoutée. Comme on touchait au dessert, elle glissa, à demi-voix, en terminant sa harangue :

— Si tout cela ne vous tente pas, venez quand même : j'ai de très jolies femmes dans mon salon ; vous ne vous ennuierez pas !

M. de Sembach fut curieux de connaître cet endroit de délices ; il consentit à être présenté à M. Hahnemann, surnommé le Restaurateur des lettres françaises parce qu'il nourrissait quelques scribes ignorés. C'était un long homme blondasse, taciturne, dégingandé, qui n'avait qu'un intérêt ici-bas : ^.aquiner sa femme et Fernand Presle qu'il détestait tout en le subissant. A cette fin, il imaginait de souHgner publiquement par une foulé d'impairs voulus l'intimité de l'historien et de Pomone.

Pour s'occuper, il collectionnait des montres, et il dissertait sur l'horlogerie, des heures entières, d'une voix caverneuse :

— Certainement, vous viendrez vendredi à dîner ; nous aurons peut-être Presle, mon meilleur ami, et celui de ma femme... Oh! il nous aime bien !... On vous le produira dans tous ses exercices... Et puis je vous montrerai ma collection : figurez-vous que j'ai trouvé tantôt une pièce unique, un échappement florentin du siècle dernier...

Il s'épancha en discours prolixes ; le baron prouva sa force d'attention ; écouter ça ou autre chose î

Le lendemain, il recevait un Bristol lui rappelant que le vendredi madame Hahnemann comptait sur lui ; elle n'oubliait pas ! Si elle avait pu, elle aurait signifié ses invitations sur papier timbré, par ministère d'huissier. A la date indiquée, M. de Sembach se rendit 26, rue Trissotin.

L'hôtel ne différait pas des autres hôtels ; il y avait un vestibule orné de deux statues, un escalier à tapisseries, un grand salon Empire, un fumoir plein de bibelots, un petit salon propre aux conversations particulières ; plus une salle pour les montres et une jolie bibliothèque, où le « grand homme », sous prétexte de travail à l'écart, allait faire la sieste tous les jours, de deux heures à quatre.

Pomone accueillit a^ec son meilleur sourire le

nouveau venu. Les familiers lui jetèrent de mauvais regards, selon la coutume de tous les familiers quand il se présente un nouveau venu.

On déclina, à voix haute, afin que nul n'en ignorât, ^s noms et qualités de Claude-Michel : « Un des économistes les plus distingués de son pays ! » Les familiers s'inclinèrent, des dames le toisèrent ; madame Hahnemann dit :

— Nous n'attendons plus que Presle ; il ne sera pas long : il demeure à cent pas d'ici.

— D'ailleurs, compléta perfidement son mari, il corrige ses épreuves à côté, dans la bibliothèque !

Nul ne sourit de cette gaffe volontaire, soulignée aussitôt par l'apparition de Presle qui entra, son chapeau et ses gants à la main, et cria :

— Quel vilain temps ! Je n'ai pas trouvé de voiture !

Au demeurant, les familiers étaient blasés sur ces petits vaudevilles, qui amusaient le seul M. Hahnemann.

Aucun homme moins que Presle n'était destiné à réussir dans le monde ; du pion, il avait l'extérieur mesquin, la stature étriquée, l'habit informe ; pourtant ce petit homme maigre, rageur, à mine de fouine, était dévoré de l'ambition de plaire aux gens de salon. Ce despote de collège s'efforçait de charmer les inutiles et de faire le gracieux ; il parlait principalement de l'amour et de l'art, auxquels il n'entendait goutte, et se travaillait pour

avoir de l'esprit ; du potage au dessert, il accaparait l'emblématique crachoir de la conversation et, farouche, refusait de le céder aux voisins. S'il advenait qu'il s'enrouât ou faiblit, madame Hahnemann, qui ne le quittait pas des yeux, cinglait son ardeur d'un :

— Presle, racontez-nous donc cette anecdote, si drôle, sur votre collègue Bétru...

— Ah ! l'histoire de la bonne bretonne ?

— Oui, l'histoire de la bretonne.

Et Presle repartait, docile. La maîtresse de la maison le laissa souiïler trois minutes, durant lesquelles elle obligea Sembach à montrer ses petits talents oratoires. Le baron, au milieu de l'attention générale, se sentit devenir pourpre; il balbutia quatre phrases quelconques. Mais déjà Presle reprenait son solo de parlotte. Une voix souffla tout bas au baron :

— Vous avez un excellent début !

Après le dîner, Presle se campa devant la cheminée, et poursuivit son discours ; les belles dames qui entraient ne l'interrompaient pas ; elles marchaient sur la pointe du pied, de peur de distraire les auditeurs. Seule, madame Hahnemann élevait la voix, par instants, et remontait son grand homme, ainsi que l'on remonte une lampe :

— Racontez-nous donc l'histoire de la marquise et du paléographe !

M. de Sembach, se déplaçant à petits pas imperceptibles, gagna le fumoir presque désert ;

il y surprit un familier roussâtre qui digérait à l'écart ; l'autre le héla joyeusement :

— Hein ? Vous en avez assez, pour une séance!

— J'avoue que je suis un peu étourdi.

— Prenez donc un cigare... ceux de la petite boîte... je les connais. Je ne vous ai pas perdu de vue, durant le dîner, monsieur de Sembach ; vous fixiez l'Ananas avec un ahurissement qui me réjouissait.

— Quel ananas ?

— Mais Fernand Presle, parbleu ! Avez-vous remarqué qu'il se dresse parmi nous, isolé et superbe, comme un ananas dans une corbeille de dessert ? Pardonnez-moi une question indiscrète : quel motif vous a conduit ici ?

— La curiosité.

— Alors, sauvez-vous. Voilà dix ans que, moi qui vous parle, je hante cette nécropole, dix ans que je fume ces cigares et que je prête l'oreille aux anecdotes de Fernand Presle. J'ai vu le grand homme se développer, d'année en année. J'ai assisté à la formation de ce salon; il est pareil aux autres ; ailleurs, vous trouverez le même ananas, le fruit préféré de la salonnière, l'académicien, le poète, ou le savant que l'on dresse en liberté ; vous trouverez le même mari crépusculaire, que les étrangers et les myopes prennent pour un maître d'hôtel ; vous observerez les mêmes types : l'homme du monde qui se frotte aux artistes, l'artiste qui se frotte aux mondains, le financier qui a

honte de sa finance, le mandarin qui a honte de sa science, le politicien qui flaire des femmes, Fauteur dramatique en quête de protecteurs, le petit débutant qui croit encore à Finfluence des cercles et des mesdames Hahnemann, le lot des comparses effacés et des femmes adultères ...

Ici, le baron, prêta plus d'attention à l'homélie du monsieur roussâtre,

«... Des femmes adultère^ dont quelques-unes sont jolies et deux ou trois au moins presque ieunes. Ouvrez les yeux et choisissez ! Madame Hahnemann sait que l'on retient des visiteurs par deux moyens : en leur donnant à manger et en leur donnant à... aimer. C'est ici la grande Agence des Liaisons Mondaines ; on y rencontre chausson à son pied. Les maris ne sont point gênants ; ils causent ensemble, en attendant leurs femmes, comme des laquais dans le vestibule d'un théâtre. Regardez : celui-ci a rétabli Ptolémée XXV rien que d'après une dent ; celui-là, péremptoirement, a prouvé que la contemplation de l'immen site développait l'égoïsme ; ce petit gros bouffi écrit sur l'économie politique des articles qui capitonnent les sommaires des .grandes revues ; cet autre, éternel bénisseui% a secoué le goupillon sur dix régimes ; le maigre, à l'allure d'échassier, parle en public sans public ; tous sont connus par leurs infortunes conjugales. Et ce qui me charme, c'est qu'ils se haïssent les uns les autres et se voudraient entre-mordre ; cependant, sur ce

terrain neutre, ils se secouent la main à tour de bras, et se congratulent de leur mieux ; dans leur hypogée, ils ont l'illusion de représenter l'Elite et pontifient à huis clos.

— Puisque vous les exécrez, à quel titre êtesvous ici ?

— A titre de parasite et de raté bilieux, dit tranquillement 4e rousseau. Madame Hahnemann m'invite afin que j'aille la tourner en ridicule dans les autres endroits que j'honore de ma présence. On se répète les anecdotes que je colporte, et ainsi notre hôtesse acquiert une renommée presque européenne. A force de la railler sur ce qu'elle fait des académiciens, elle finit par en faire réellement ; on l'a tant plaisantée sur son salon qu'aujourd'hui elle en a un où se consacre tout ce qui paraît ou se vend en politique et en littérature. Il y a dans notre pays beaucoup de personnes qui se créent une situation importante, grâce au ridicule.

— N'avez-vous pas quelque dépit d'être payé en bons de soupe ?

■— Monsieur, il y a une nuance qui est dans la soupe ; celle que l'on nous distribue ici est excellente.

— Je ne pense pas que je la goûte une seconde fois, fit le baron ; Presle m'assomme et madame Hahnemann m'inquiète. Quelque chose m'avertit qu'avant dix minutes j'aurai quitté ce joyeux séjour.

— Pas sur ! Tenez, c'est l'heure où les sexes

voisinent... » • -i

En effet, Presle avait cessé de discourir ; il s'était absorbé dans une causerie chuchotante, avec la maîtresse de la maison et deux ou trois vieilles dames. On eût cru que le salon guettait ce signal ; les dames en peau et les messieurs en habit se groupèrent, deux à deux, dans les coins que la prévoyante madame Hahnemann avait ménagés ; on dialoguait à voix basse, bouche contre oreille ; de menus rires fusaient, çà et là; dans le . petit salon d'entrée, le flirt se précisait de telle sorte que les familiers qui partaient se glissaient le long de la muraille pour ne déranger personne ; au fumoir, la compagnie des Maris résignés s'installa, présidée par M. Hahnemann, son

M. de Sembach allait se retirer, quand il découvrit une jeune fille, toute seule, au bout du salon, assise et les bras croisés. Il la désigna au rousseau : « Celle-là, au moins, a franchement l'air de s'ennuyer. ^

— C'est un air qu'elle porte partout ; ici, elle n'adresse la parole à personne ; tous ceux qui ont essayé de lier conversation avec elle en ont été pour leurs frais ; elle ne répond guère. C'est une sotte qui ne se compromet pas ou une fille diablement fine, qui ne daigne pas se commettre parmi nous. Elle est fort musicienne.

— Jolie.

— Mieux, belle, rectifia le rousseau. Elle est un peu forte, et elle a un profil bourbonien qui s'empâtera de bonne heure ; mais les admirables cheveux châtain-clair ! Elle a vingt ans. C'est la nièce de ce gros homme brun à figure rasée, le mari de la jolie madame Whisler. Madame Whisler traîne partout son mari qui traîne à sa suite sa nièce ; la jeune fille reste ainsi des soirées entières ; on n'a jamais su à quoi rêvaient ses grands yeux gris ; à rien peut-être. J'ai idée que cette grande créature-là n'est pas si bête que le croit madame Hahnemann. »

A ce moment, Pomone roula vers la jeune fille et s'exclama : « Ma chère petite Ella, Presle voudrait vous entendre un peu ! »

Docile, la mystérieuse mademoiselle Whisler s'installa devantle clavier ; elle joua un prélude du Clavecin bien tempéré, que le baron aimait pour sa tristesse paisible. M. de Sembach essaya de discerner si mademoiselle Ella comprenait ce qu'elle jouait; à l'écouter, on eût cru qu'elle avait l'intelligence de cette harmonie qui est la récompense de quelques-uns ; à la voir, on la trouvait indifférente, presque inattentive. Après un court repos, elle attaqua une musique étrange de Grieg, puis regagna sa place où elle s'assit dans la même pose, les bras croisés, le regard absent Non loin d'elle, un petit jeune homme impertinent murmurait des incongruités à la jolie madame Whisler ; dès que celle-ci jugea qu'on lui avait

suffisamment manqué de respect, elle envoya l'éphèbe chercher son mari au fumoir des Résignés. Ella, son oncle et sa tante se retirèrent; et M. de Sembach songea soudain à Lise, qu'il n'avait pas vue depuis le commencement de la semaine. Là-dessus, il partit.

Il aurait oublié Ella, mais lors de la visite qu'il rendit rue Trissotin, pour attester selon l'usage qu'il avait digéré, il rencontra la jolie madame Whisler et sa nièce. La jolie madame Whisler, bien que parfaitement honnête, ne pouvait voir un homme sans souhaiter qu'il lui fît la cour ; elle avait un incroyable appétit d'hommages, ne s'attardait pas à en examinei la qualité''; il lui fallait la quantité. Elle sollicitait radmiration de tous ses contemporains, des gentlemen, des cochers de fiacre, heureuse d'un regard de marmiton extasié, ou d'un « mâtin » proféré par un balayeur. Fine, preste, gentille, inutile, nulle, délicieuse en un mot, elle était coquette au delà de toute expression ; elle aimait son exquis visage chiffonné, sa menue personne, sa grâce de pacotille ; eUe offrait le meilleur exemplaire de ces femmes qui répandent inconsciemment les désastres autour d'elles et dont le châtiment est de vieillir très vite. La jolie madame Whisler indiqua au baron, par une confusion qu'elle réussissait à merveille, qu'il avait fait une vive impression sur elle ; elle lui souffla très bas — comme un aveu suprême ! — qu'elle recevait

le dimanche soir. M. de Sembach n'avait d'attention que pour Ella, laquelle n'avait d'attention pour personne, et priait intérieurement le bon Dieu qu'on ne la forçât pas à jouer du piano, une fois de plus, devant les Barbares. Après le départ de ces dames, madame Hahnemann débita plusieurs infamies voilées sur le compte de madame Whisler (c'était de règle ; le thé de cinq heures s'édulcorait du sucre cassé sur le dos des premiers sortis). Puis elle dit à M. de Sembach : « Quant à Ella, sa nièce, j'estime que c'est une dinde ; mais, mon cher monsieur, elle passe pour un très beau parti, quoique mon oncle Mgr Lévy, archevêque de Gabourg, prétende qu'elle n'a pas un sou de dot ! »

M. de Sembach salua madame Hahnemann sur cette bonne parole ; il ne devait jamais plus lui donner la réplique dans cette vallée de larmes, car il ne manqua pas de se rendre le dimanche suivant à l'invitation de la jolie madame Whisler, démarche qui eut pour résultat de modifier l'orientation de sa vie salonnière. La frivole épouse de Whisler lui sauta au cou, quitte à navrer les quinze amoureux qui se relayaient pour flirter avec elle ; M. de Sembach, malgré les invites, ne posa pas sa candidature à l'emploi de Seizième ; il s'écartait des coquettes, mais il fut assez aimable pour que la jolie madame Whislei le présentât à Ella, « ma nièce ». Ella s'inclina Le baron dit :

— J'ai eu l'honneur de rencontrer mademoiselle chez madame Hahnemann.

Ella ne desserra pas les dents. M. de Sembach se perdit dans la foule des invités, et son âme était très triste. Une seule chose le consolait, c'est qu'Ella n'accueillait pas mieux les autres.

Claude-Michel aurait pu adresser ses hommages à huit ou dix vestales rangées en cercle autour du feu sacré brûlant dans la cheminée. Whisler les lui nomma une à une et l'édifia sur la facilité de leurs mœurs.

Claude-Michel aurait pu s'égayer en compagnie de jeunes filles qui riaient très haut afin d'attirer les fiancés éventuels. Il préféra s'asseoir dans une encoignure, au bout du salon, et regarder la jeune fille dédaigneuse qui ne parlait à personne.

La semaine suivante, il se surprit à esquisser d'un trait de plume sur son buvard le profil bourbonien de mademoiselle Whisler, sa coiffure à la grecque ; il brouillait ensuite les croquis, de peur d'attirer l'attention de Lise. Le dimanche soir, il occupa la même encoignure dans le salon Whisler, et le troisième, le quatrième dimanche, il s'y immobilisa. Pourtant, il s'était juré de venir à bout du mutisn\e d'Ella ; son audace tombait aussitôt qu'il avait franchi le seuil du vestibule.

La jolie madame Whisler, âme candide, se souvenait parfois de ses devoirs sociaux ; après avoir marqué, durant des heures, la plus parfaite indifférence à ses invités qu'elle délaissait pour ba-

varder à voix basse avec ses quinze amoureux, elle s'avisait tout à coup d'animer sa soirée, et organisait des réjouissances collectives ; par exemple, jeux innocents,- petits papiers : « M. X... a rencontré madame Z... Où ça? Que lui a-t-il dit ? Que lui a-t-elle répondu ? Qu'en est-il résulté ? Qu'est-ce que le monde en a pensé ? » Ou bien le jeu des Portraits : « Est-ce un homme ? un animal? une chose? » Les figures de cotillon seules comportent un pareil raffinement de sottise. Nul n'osait se plaindre, et le baron lui-même proposait des mots en a pour « M. le curé qui n'aime pas les o ».

Au cours de ces petites fêtes, il avait tenté de se rapprocher de mademoiselle Whisler. Ella se défendait de toute entreprise en s'entourant de jeunes filles ; à droite, elle était abritée par mademoiselle Marthe Nointel, des Biscuits-Nointel ; à gauche, mademoiselle Bréhan la protégeait.

Mademoiselle Bréhan appartenait à l'enseignement : elle était titulaire d'une chaire de Littérature au Lycée Montespan. Mademoiselle Bréhan gagnait sa vie sans le secours de personne; aussi avait-elle un aimable mépris pour toutes les femmes qui n'en faisaient pas autant, et pour beaucoup d'hommes. Néanmoins elle n'était pas sotte : elle affectait plus de certitude que les représentants du sexe fort eux-mêmes n'en déclarent ; on lui pardonnait ce travers parce qu'elle était jeune et relativement jolie. Le baron se permit d'adresser la

parole à mademoiselle Bréhan qui daigna lui répondre. N'étant pas intimidé par mademoiselle Bréhan pour laquelle il n'avait aucun tendre, M. de Sembach prouva qu'il n'était pas une T)ête, et dit ce qu'il pensait sur divers sujets palpitants : l'habitude de baiser la main aux dames, le port de la flanelle, les courses de chevaux, la télépathie, la fièvre muqueuse et les cours de pédagogie à la Faculté des Lettres. Mademoiselle Bréhan se départit de son habituel dédain ; quand Claude- Michel se retira, il avait conquis une des gardiennes d'Ella.

Il ne différa plus de risquer les premières attaques à la soirée qui suivit. Ella était flanquée d'Alice Bréhan et de Marthe Nointel; le baron salua et s'assit auprès d'Alice, déjà satisfaite. Suivant une tactique enfantine, et d'ailleurs infaillible, tout en adressant la parole à mademoiselle Bréhan, il parla pour Ella qui, placée à la droite d'Alice, ne se mêlait pas à l'entretien ; au billard, on appelle cela : « prendre la bande avant ! »

Alice ne se doutait guère du rôle qu'elle avait. Toute au plaisir du flirt — plaisir trop rare — elle ne s'aperçut* pas de la supercherie et s'y prêta complaisamment. Ella se laissa prendre, écouta, détourna la tête; à plusieurs reprises, elle acquiesça par signes. Si mademoiselle Bréhan avait eu quelque peu de cette subtilité féminine qu'elle prenait en pitié, elle aurait deviné l'accord qui s'était créé, à son détriment, entre M. de Sembach

et la merveilleuse Ella. Cet accord, elle ne le discerna que plus tard, lorsque, s'étant éprise du baron, elle acquit, avec la douleur d'être méconnue, la clairvoyance qui lui avait manqué. Mais cela importe peu ; on est toujours heureux aux dépens de quelqu'un ! Le baron fut heureux aux dépens de mademoiselle Bréhan ; grâce à elle, il attira l'attention d'Ella,

La jolie madame Whisler troubla l'harmonie générale des causeries ; elle voulut forcer messieurs les Invités à se distraire en commun et déclara qu'on allait jouer à V Amour m'a fait.., ! Les jeux innocents ont été inventés par d'éminents pornographes qui s'efforcèrent de trouver des prétextes à de douteuses allusions ; il est rare que, dans un salon de bourgeois aisés, neuf messieurs sur dix ne profitent de ces occasions pour lâcher des équivoques de caserne. Il est juste d'ajouter que toutes les femmes mariées — et les jeunes filles, en grande partie — comprennent ces plaisanteries et s'en amusent ; on aurait donc tort de se gêner à cauèe d'elles.

Le petit jeu préféré de madame Whisler était le plus fécond en équivoques de cette sorte ; les assistants s'assirent en rond, puis madame Whisler roula son mouchoir et le jeta vers un des joueurs, criant : « L'amour m'a fait... ! » Le joueur devait prendre au vol le mouchoir et en même temps compléter la phrase par un verbe en ir: « L'amour m'a fait... gémir ! »

Rien de plus simple et de plus naïvement idiot ; mais divers verbes en ir avaient le don de réjouir l'auditoire. La bestialité la plus franche s'étalait dans ce cercle de gens bien élevés ; un gentleman à lorgnon, vingt:cinquième d'agent de change, se distinguait par sa verve spéciale.

Le. baron l'avait pris immédiatement en grippe ; à son tour il saisit le mouchoir-balle, et, d'un bras assuré, le lança sur le nez du gentleman, en criant : « L'amour m'a fait... ! » Le coup fut si bien calculé que le lorgnon tomba, et que le gentleman fit un écart en arrière. Tandis que l'on s'empressait auprès de la victime et que Claude-Michel restait ahuri de son coup d'adresse, Ella se pencha vers lui, et lui souffla :

— Monsieur, vous avez gagné un coquetier à choisir dans la rangée du haut !

Et ce furent les premières paroles qu'elle lui dit.

L'incident avait interrompu les petits jeux ; les gentlemen avec ou sans lorgnon cessèrent de proclamer ce que l'Amour leur avait fait, et M. de Sembach eut loisir de bavarder avec mademoiselle Whisler ; cette jeune fille, d'un abord impossible auparavant, mit de côté toute hauteur ; le baron n'était plus embarrassé par l'insupportable timidité ; et tandis qu'il parlait, il observait un assez curieux phénomène : chaque fois qu'une femme lui plaisait et qu'il voulait lui plaire, il substituait à sa propre personnalité un personnage idéal dont

il décrivait les pensées nobles et les jugements altiers ; ce personnage n'était autre que le Sembach qu'il aurait voulu être, si son égoïsme le lui eut permis : un homme détaché des parti-pris et des calculs. Il ne mentait pas, en se prêtant ce caractère plus grand que nature ; seulement, il avait manqué de l'énergie nécessaire pour y conformer ses actes : « En moi je retiens un héros prisonnier de mes vices ! » disait-il aux heures de franchise. Il n'ajoutait pas qu'il n'avait rien tenté pour le délivrer...

Au bout de cinq minutes, Ella et Claude traitèrent de l'Amour qui est le sujet de conversation obligatoire entre gens d'un sexe différent qui désirent s'évaluer plus exactement ; bien entendu, le baron discuta de la passion comme s'il ne la connaissait pas, et mademoiselle Whisler lui répondit comme si elle la connaissait. 0 naïveté de deux âmes dignes de se comprendre ! L'essentiel était que l'on discutât. La soirée passa si rapidement qu'Ella oublia de rentrer chez ses parents, à l'heure accoutumée, et que le baron fut rappelé au sentiment de la mesure par Whisler qui lui dit :

« Mon cher ami, sauf votre respect, il est deux heures du matin ; ma femme, n'ayant plus personne avec qui flirter, s'est endormie sur le canapé, et il y a longtemps que ma nièce devrait être rentrée. » Puis, reconduisant M. de Sembach, il lui demanda : « Comment vous y êtes-vous pris

pour faire causer Ella. Les autres y avaient renoncé ! »

Le baron était ravi : il avait découvert une âme romanesque à l'égal de la sienne ! Il ne jugea pas qu'il fût utile de confier sa découverte à mademoiselle Mérat ; toutefois, il prit à tâche d'être bon avec Lise et de lui donner l'illusion qu'elle réclamait. Gomme tous les hommes, il n'était méchant que quand il ne pouvait pas faire autrement. Et Lise se réjouit de le retrouver tel qu'elle l'avait eu autrefois, et rayonnant d'un bonheur dont il lui cachait le motif. Pouvons-nous affirmer qu'à partir de ce jour le baron fût amoureux d'Ella Whisler ? Qui déterminera le point précis où la curiosité devient de l'intérêt, puis de la passion ? Il songeait assidûment au profil bourbonien et il attendait le dimanche avec plus d'impatience qu'il n'eût convenu. Sa mémoire, d'ordinaire négligente, avait conservé les moindres détails de la soirée Whisler ; le baron cherchait un sens profond aux moindres paroles d'Ella, et il était persuadé qu'entre personnes de haute valeur morale, telles que lui et elle, les plus petits mots signifiaient de grandes choses ; il fallait donc se surveiller et rester sans cesse sur ses gardes.

Il est fâcheux que nous en soyons venus à considérer l'amour comme un duel où il importe d'avoir l'avantage sur V adversaire ; de là, une foule d'erreurs, de mensonges, de cruautés même,

qui divisent tant d'âmes faites pour se compléter ; le baron n'était occupé qu'à dérober à Ella ses pensées de derrière la tête, tandis qu'il essayait de découvrir celles de mademoiselle Wliisler ; or, mademoiselle Whisler, de son côté, employait la même tactique. En sorte qu'au bout d'une semaine, Claude et Ella ne voyaient plus clair dans leurs cœurs et s'opposaient de bonne foi l'un à l'autre des personnages de roman auxquels ils prêtaient leurs propres traits.

Cette fois, le baron fut vraiment amoureux ; cela le prit à son insu ; d'abord, il n'avait voulu que le plaisir de fleureter avec une jolie fille dont les idées lui plaisaient ; il se savait gré de rester, des soirs entiers, dan» un coin de salon, auprès d'elle, et de lui parler bas, et de l'amener à rire ; il s'était attiré quelque considération, comme étant le Monsieur qui avait rendu la parole à Ella. Déjà l'on en médisait ; il suffît qu'un homme soit vu auprès d'une femme, trois soirées consécutives, pour que l'on en infère qu'il l'aime, ou qu'elle l'aime, ou qu'ils s'aiment ; et la vie de salon ne serait pas possible si l'on n'avait la distraction d'épiloguer sur les gestes du voisin. On épilogua donc sur le baron et mademoiselle Whisler ; ils furent le grand attrait du salon de la jolie madame Whisler ; on discutait les chances du baron et des paris importants s'inscrivaient. Le baron y gagna une situation stable ; il fut « le jeune homme d'Ella ». On lui réservait la place

auprès de mademoiselle Whisler, comme au long d'une rivière, on laisse vacante la place du pêcheur qui la veille fît à cet endroit les frais d'un amorçage.

Lorsqu'il y avait peu de monde, on cédait au couple le petit salon où sommeillait le piano ; Ella s'installait devant le clavier et jouait en sourdine pendant qu'elle répondait à demi-voix aux discours du baron. Nul ne les dérangeait • dès qu'il surgissait un intrus, mademoiselle Whisler interrompait net l'étrange improvisation semée de réminiscences dont elle accompagnait Tentretien ; l'intrus comprenait et disparaissait.

Ella, parmi les maîtres, préférait Schumann qu'elle possédait à merveille ; il semblait même qu'elle eût abusé de ce dangereux génie. Les parents sagaces, qui défendent certaines lectures à leurs filles, leur permettent les musiques les plus voluptueuses et les plus décevantes ; les ancêtres Whisler n'eussent pas toléré que leur fille lût la Faute de VAhbé Mouret, mais ils souffraient qu'elle s'exaltât durant des journées sur Tristan ou telle Etude symphonique. Il en résultait pour Ella une faculté d'être impressionnée par les moindres choses. En dépit de son apparente indifférence, elle était douée d'une sensibilité trop vive ; elle avait grandi hâtivement, en sorte que les sentiments de luxe s'étaient développés chez elle au détriment de la volonté et de la raison. Elle avouait au baron qu'elle avait eu des crises

de larmes à propos de rien, pour le plaisir de pleurer et la joie d'être triste ; elle ne s'était pas encore consolée de la mort d'Yseult !

Avait-elle aimé, auparavant ? Non ; elle s'était préparée à la passion, ainsi que la plupart des jeunes filles désœuvrées ; elle avait construit tout un idéal d'intrigues et de complications morales ; c'est-à-dire qu'elle s'était faussé de son mieux les idées à ce sujet et c'était miracle qu'elle n'eût pas encore cédé aux sollicitations des coureurs de dot. S'ils avaient su quelle proie facile elle leur offrait, ils n'eussent pas manqué une pareille aubaine ; mais la froideur, dont elle masquait sa petite âme artificielle et passionnée, avait écarté les plus renommés professionnels. Aussi, lorsque l'on apprit le succès du baron, celui-ci passa pour un garçon excessivement habile ! A coup sûr, M. de Sembach avait dû approfondir le cœur féminin et connaître des ruses, puisqu'il s'était emparé du plus beau parti de l'Avenue d'Iéna. Et il n'avait que le titre de baron !

On est toujours heureux aux dépens de quelqu'un ; le baron en avait fait récemment l'expérience. Son bonheur désespéra un pauvre figurant du ' salon Whisler ; c'était un clair-de-lunesque jeune homme, si blond et si maigre qu'il passait inaperçu partout ; on ne lui accordait aucune attention, et je ne pense pas qu'on lui eût jamais vu ouvrir la bouche, ne fût-ce que pour manger. Naturellement, il aimait ce salon où il se croyait

nécessaire ; seul, Whisler avait su son nom, et encore l'avait-il oublié.

Cet être, dont l'existence était presque contestable, avait conçu pour mademoiselle Whisler une violente passion ; jamais il n'avait osé s'approcher à moins de dix mètres de l'objet aimé ; toutefois, il le regardait comme un pauvre regarde les diamants d'un étalage et, dans son cerveau fade de jeune homme trop blond, il construisait une foule de rêves d'aventures où il conquérait cette merveilleuse jeune fille par de surprenants coups d'audace et de bravoure ; mais il frémissait à ridée de lui ramasser son éventail et se fût sauvé si elle lui avait adressé la parole.

Dans la grande administration financière où il était caissier, il parlait de mademoiselle Whisler aux employés de sa section ; il donnait à entendre que cette demoiselle était éperdument amoureuse de lui, et qu'elle attendait seulement d'avoir vingt-cinq ans pour l'épouser malgré le consentement de ses parents. Cette fable lui avait valu beaucoup de compliments et d'envie.

Le lundi matin, à son arrivée, il devait fournir force détails sur la soirée de la veille ; ce caissier inventait alors les discours qu'il aurait échangés avec sa belle, puis chacun émettait un avis.

— Faites votre demande !

— N'attendez pas sept ans !

— Les parents céderont ; elle est riche pour

deux, que diable ! d'ailleurs, votre beau-père vous poussera.

— - Ou bien, enlevez-la. Moi, à votre place, je l'enlèverais. On serait bien obligé de vous la donner ensuite !

Tant et si bien que ce caissier blond avait fini par considérer mademoiselle Wbisler comme sa propriété ; aussi l'indignation le mit à deux doigts de l'étouffement, lorsqu'un soir, entrant dans le salon de l'Avenue d'ïéna, il surprit le baron installé auprès d'Ella, échangeant des phrases entières, à voix basse, avec l'héritière des Whisler ! De neuf heures à minuit, il ne cessa de darder des regards mortels sur le couple. Et le lendemain matin, à la caisse, il annonça qu'il se proposait « d'allonger les oreilles » à un drôle qui se permettait de marcher sur ses brisées. On le supplia de se calmer, mais en vain ; et huit jours durant, il fixa d'un air de défi les gens qui apportaient de l'argent à son guichet. Chaque dimanche, il épia les amoureux, et devina qu'ils s'aimaient, bien avant que ceux-ci s'en fussent eux-mêmes doutés. Le pauvre caissier ne put cacher sa douleur, encore qu'il en donnât des explications fallacieuses. Il prétendit que les barbares parents avaient éventé son intrigue et le séparaient de son aimée ; on le plaignit, l'honneur était sauf.

Si le caissier avait l'imagination aventureuse, ceux dont il jalousait la félicité étaient plus romanesques, si possible, que lui. Ils reprenaient

hebdomadairement le même thème de conversation ; on eût dit que tous les sujets y menaient comme tous les chemins mènent à Rome ; partis sur le fait du jour, le potin de six heures, ils en arrivaient bientôt à parler des choses de cœur. Jamais le baron n'avait risqué un mot qui pût faire croire à Ella qu'il fût épris d'elle ; jamais Ella n'avait manifesté la moindre joie à voir le baron. Mais toujours, et malgré qu'ils en eussent, ils finissaient par ressasser la même idée ; Ella disait qu'il fallait atteindre à une rare perfection pour être digne d'aimer ou d'être aimé, qu'il fallait se mériter l'un l'autre par mille épreuves des plus ardues, que l'on devait souffrir et souhaiter toutes les difficultés ; pour sa part, elle aurait refusé un bonheur trop aisément obtenu ; par conséquent, le baron renchérit là-dessus et fît parade d'une vaillance d'âme invraisemblable ; il le pouvait sans danger, étant admis qu'il n'y a plus de dragons affreux qui défendent le donjon où des princesses espèrent la venue de chevaliers libérateurs. Et que risquer, en un siècle où le plus grand héroïsme, pour un homme, consiste à « gagner sa vie » ?

Claude et Ella ne s'embarrassaient pas de tels raisonnements ; ils se dépensaient en noblesse verbale et méprisaient les femmes frivoles dont le salon Whisler s'ornait. Ella, quoique douce, ne pouvait supporter les amies de sa tante ; elle avait pour l'amour le sentiment de respect exagéré que

professent les jeunes filles bien élevées ; elle n'admettait pas qu'on le traitât comme un jeu de société, ou comme l'occupation des heures d'oisiveté ; bien qu'elle flirtât avec le baron, elle ne perdait aucune occasion de proclamer son horreur du flirt. (Sans doute avait-elle aussi gardé rancune à ces femmes qui lui avaient fait une réputation de sotte.) Le baron l'avait subodoré, et par manière de flatterie, tandis qu'il glorifiait mademoiselle Whisler, il se montrait plutôt impitoyable pour les dames du voisinage. Ella lui disait: « Que vous êtes mauvais, quand vous vous y. mettez! » Au fond, elle était ravie.

Elle détestait principalement madame Gédéon Barrette, l'amie intime de la jolie madame Whisler ; la non moins jolie madame Barrette avait aussi son équipe nombreuse de soupirants qu'elle traînait partout après elle ; de telles femmes sont la fortune des théâtres, concerts ou étabhssements de plaisir où elles vont ; il suffit de quatre co-

quettes pour remplir une salle . Mais elles ruinent les maîtresses de maison ; toutes les fois que madame Barrette allait au bal, le cours des sandwichs et petits-fours montait, vu la quantité considérable de barrettistes que cet événement déplaçait. Entre la jolie madame Whisler et la non moins jolie madame Barrette, il y avait rivalité courtoise ; ces dames comparaient leurs succès, citaient leurs nouvelles recrues ; elles échangeaient des anecdotes galantes et des sigisbées ; mais la

lutte éclata dès que le vicomte de Colley eut été présenté chez madame Gédéon Barrette.

Le vicomte Fred de Colley exerçait la profession de « bel homme ». Il ne se prodiguait pas ; il permettait à cinq ou six femmes mariées de se languir de désir pour lui, en attendant qu'il consentit à épouser une dot d'un million au moins. A partir de Tâge de dix ans, il s'était préparé à cet avenir, il Tacceptait comme une nécessité. Non pas qu il fût sot, au contraire ! Il avait des lumières de tout ; mais il avait compris que, beau comme il l'était, il ne pouvait exercer aucun métier, aucune fonction sociale rétribuée. Il se bornerait donc à servir son pays en retenant en France un peu d'argent américain ou russe. Il entretenait avec un soin pieux la beauté qui lui avait été dispensée ; ses cheveux, d'un châtain précieux, se divisaient en bandeaux ; il avait une mince moustache retroussée, et il se rasait le menton afin de se conserver le profil de médaille. Il était rare qu il dit autre chose que des inutilités polies, mais il les disait d'une voix chantante qui prenait les dames, habituées qu'elles sontà juger les hommes sur le timbre plus ou moins sympathique de leurs paroles. (Ensuite, elles ne sont que trop expertes en Fart de trouver dans les mots les intentions qu'on n'y a pas mises ! )

Le vicomte de Colley ne se fatiguait pas à chercher les succès ; il les accueillait, voilà tout ! En outre, comme il cultivait sa beauté plastique et

Tentretenait par une sage hygiène, il ne cédait que par exception aux nécessités charnelles d'une intrigue. Cette particularité, vite connue, acheva d'enthousiasmer la bande de pintades qui composait la ï)asse-cour de madame Barrette ; la jolie madame Barrette et la non moins jolie madame Whisler, délaissant leurs serviteurs assermentés, s'emparèrent du beau vicomte. M. de Colley ne marqua d'abord aucune préférence: s'il allait chez madame Barrette, il s'isolait avec madame Barrette ; s'il allait chez madame Whisler, il s'isolait avec madame Whisler. Ces deux jeunes femmes eurent Tidée d'un match loyal dont elles arrêtèrent les conditions ainsi que suit :

Art. P^ — Celle qui aura, la première, obtenu du vicomte une déclaration formelle, accompagnée d'une demande de rendez-vous, sera proclamée gagnante.

Art. II. — Il est interdit de recourir aux moyens illicites, tels que promesses de chute, rendez-vous secrets, etc. La lutte doit avoir lieu en public et sans que le vicomte soit averti des présentes conventions.

Art. III. — Les entraîneuses sont autorisées.

On juge si cette plaisanterie exaspéra mademoiselle Whisler ; la parodie d'un sentiment qu'elle cultivait si pieusement la mettait hors d'elle ; et le baron provoquait ces colères, à la faveur desquelles il avançait dans l'intimité d'Ella. Ah ! certes, ils n'auraient pas agi ainsi,

eux ! C'est qu'ils étaient en marge du triste monde ! Eux seuls s'entre-comprenaient ! Le mépris de Fentourage achevait de les réunir.

Le vicomte de Colley, de la meilleure foi, passa par où l'on voulut ; alternativement, il courtisa les deux jolies madames, et comme c'était un jeune homme ennemi des dépenses inutiles, il se bornait à répéter à l'autre ce qu'il venait de soupirer à l'une, à savoir qu'elle était unique au monde, tant pour l'intelligence que pour la splendeur physique ; il s'appliquait à ne pas mélanger les patronymes. Des entraîneuses activèrent alors la partie. Deux ou trois intimes de madame Whisler et deux ou trois intimes de madame Barrette attirèrent le vicomte à qui elles insinuèrent que leur amie était follement éprise de lui et donnait des signes graves de passion rentrée. Le bon vicomte avait approché pas mal de coquettes ; mais sa vanité ne se défendait pas ; il ne douta point qu'il n'eût fait deux malheureuses. Pour la première fois de sa vie, il prit au sérieux le sentiment qu'il croyait inspirer ; il tombait mal.

Il se résigna pourtant à choisir : les deux femmes étaient de beauté pareille, les deux maris aussi effacés. Mais le thé était meilleur chez madame Whisler, ainsi que les sLndwichs ; la position mondaine excellente. En conséquence, ce fut pour la jolie madame Whisler que le vicomte opta, et de ce ton protecteur qu'il gardait en toute occasion, il dit à la ravissante épouse de Whisler .

— Quand venez-vous chez moi ?

— Pour quoi faire ?

— Je vous aime et je vous veux !

AlorFî la jolie créature se leva, battit des mains et proclama sa victoire tout haut :

— Ça y est ! Ça y est !

M. de Colley découvrit à l'instant qu'il avait été ridicule ; il partit, et oncques ne le revit-on, par la suite. La jolie madame Whisler, désolée du départ de son vicomte, pensa qu'elle aurait mieux fait de jouir d'abord de sa victoire, quitte à la garder secrète. Comme quoi, on est toujours puni par où on n'a pas péché.

Sur ces entrefaites, le baron fut exhibé à madame Whisler mère qui ne pouvait souffrir sa belle-sœur, exécrait la terre entière, la société en général, l'humanité en bloc, et M. Whisler père en particulier. Mais elle montra quelque amabilité à M. de Sembach parce qu'il avait de la fortune. M. Whisler le père ressemblait à Henri IV vieux et dirigeait une raffinerie de pétrole ; toujours absorbé dans ses calculs, il se bornait à sourire d'un air d'intelligence chaque fois qu'on l'interpellait. D'aucuns soutenaient que c'était un a homme très fort » et, contre toute probabilité, c'était, en effet, un homme agrégé es-science de rouler ses concitoyens; dans sa bouche, le mot affaires prenait tout de suite un sens menaçant. Après cette épreuve, Ella dit au baron :

— Vous avez fait la conquête de maman. Papa

ne vous a même pas regardé ; il a beaucoup d'affection pour moi, et ne m'a jamais rien refusé.

Gela équivalait presque à un aveu ; cela signifiait : (( Allez, n'hésitez plus ; vous m'aimez, marions nous. » L'aveu lui-même n'était plus qu'une formalité, bientôt une nécessité.

Mais le baron le retardait de son mieux; il ne tenait pas à précipiter cette aventure charmante. Désormais, le monde avait un intérêt pour lui, puisqu'il s'y était créé une situation, un intérêt. Fallait-il renoncer si vite au bénéfice d'être « l'amoureux de mademoiselle Whisler » et rentrer dans le commun des personnages qui n'attirent plus l'attention ?

Enfin, aux heures de lucidité, il se souvenait de Lise Mérat, qu'il devait, au préalable, éliminer. Il prévoyait que, tôt ou tard, il serait forcé de prendre une résolution, de se décider pour Lise ou pour Ella ; et, encore qu'il aimât Ella, il commençait à se demander s'il ne s'était pas engagé dans une fâcheuse histoire.

XIY

LE BARON FAIT PREUVE d'uNE DEPLORABLE LÉGÈRETÉ d'esprit

Maintenant, M. de Sembach n'était plus gêné par la timidité ; n'eût été le souci qui pesait lourdement sur son présent, il se fût estimé heureux et sûr de l'avenir. 11 avait divisé son temps de manière à rencontrer Ella trois fois au moins par semaine, chez ses parents ou chez des amis communs, si obligeants et si impersonnels ! Il croyait bonnement que les soirées étaient données seulement pour lui permettre • de voir mademoiselle Whisler.

Lise finit par s'étonner et lui dit :

— La solitude a cessé de te plaire; comme les contrôleurs de théâtre, tu es tout le temps en habit.

— Un jeune homme doit se montrer.

— Où vas-tu ce soir ?

— Chez madame Whisler.

— Encore ?

Outre qu'elle était très fine, Lise avait la prescience du malheur, spéciale à quelques femmes très nerveuses. Elle ajouta :

— Je pense que tu perds ton temps et que cela ne te vaut rien. Et j'ai peur.

— De quoi ?

— Je ne sais pas.

Elle avait deviné, bien qu'elle ne consentît pas à préciser ses craintes.

Le baron lui en voulut de sa clairvoyance.

Il avait obtenu son entrée dans le « home » de M. Whisler, le père.

Les séances auxquelles il assistait n'avaient rien de bien attrayant; il ne pouvait s'approcher d'Ella, guetté qu'il était par la police des parents pauvres et des amis d'enfance. Il en était réduit à la regarder de loin, tout en donnant la réplique à des ingénieurs métallurgistes, la plaie de ces solennités quasi commerciales. Ella se mettait au piano et triturait le Mendelssohn favori de ces messieurs ; le baron tournait les pages, prétexte pour chuchoter à Ella des phrases indifférentes, sui' un ton passionné. Puis ils jouaient à quatre mains des ouvertures de Suppé ; bientôt, tout en jouant, ils oubliaient la musique, et tandis que leurs mains reprenaient sans fatigue le même motif, ils bavardaient à l'abri de la partition ouverte. Les ingé-

LE BARON FAIT PREUVE DE LÉGÈRETÉ d'eSPRIT 285

nieurs dodelinaient du chef, causaient entre eux, et ne songeaient pas à crier : « Assez ! »

M. de Sembach, à ce jeu, perdait peu à peu le sommeil; tant d'émotions platoniques le laissaient fiévreux; après ces soirées, rentré dans son appartement, il devait attendre que le tumulte de ses idées se fût apaisé. Inquiet, il prit donc le parti de se distraire au sortir des entretiens avec Ella, et devant que de rentrer rue Drouot. Il alla au promenoir du Nouveau-Cirque, fumer un cigare au moment de la pantomime. Il s'intéressait au manège des belles filles quêtant l'aventure auprès des Argentins de passage, à la lente procession circulaire des courtisanes autour de la balustrade. Elles l'admirent bientôt, comme on admet une figure familière ; elles le saluaient d'un sourire ou d'un clin d'œil ; parfois, elles lui parlaient, lui résumaient d'un mot bref la situation, selon que TEtranger était plus ou moins disposé à expérimenter les voluptés françaises. Jamais M. de Sembach n'eut à repousser des offres trop claires. Il était seulement le confident impersonnel de femmes dont il ignorait surtout l'état civil.

Il s'égarait aussi à l'Olympia ; le fracas des cuivres de l'orchestre, puis le saisissant silence où se passent les acrobaties périlleuses, enfin le crépitement des bravos ; la note grêle des chansons, l'apothéose des chairs et des soies en d'illusoires revues, tout cela le berçait ; il reprenait quelque tranquillité d'âme au milieu du bruit, et il lui sem-

blait que le tumulte ambiant était la basse continue dont s'accompagnait sa méditation. Cette station lui procurait un bien-être d'engourdissement qui lui fut bientôt nécessaire.

A une « première » de phoques musiciens, il heurta un homme basané qui lui tendit la main ; il la serra d'abord, puis reconnut le chevalier Le Daguet tout luisant dans un mac-farlane de soirée et sous un chapeau à multiples reflets.

— Vous êtes surpris de me retrouver ici ? fît le digne militaire, dès que rx)n se fut assis à une table.

— L'endroit en a vu d'autres, répondit poliment le baron.

— C'est une petite du ballet qui me fait poser, et je surveille une de mes maîtresses qui erre dans la salle. Et vous? vous êtes à l'affût d'une femme ?

— Non, je fume. Je constate avec plaisir que vous êtes en règle avec la justice de votre pays.

— Mon Dieu, oui ; j'ai reconnu la vanité de l'effort et je me contente de vivre, aimé que je suis par plusieurs dames. Ne supposez pas que ce soit une sinécure! Une profession plus... classée me donnerait mille fois moins de tracas, et j'aurais mes nuits pour dormir. Par paresse ou désœuvrement, je fus amené à embrasser le métier le plus ardu, celui de VImpresario de la. Beauté.

— Ah! qu'en termes galants...! esquissa le baron.

LE BARON FAIT PREUVE DE LÉGÈRETÉ d'eSPRIT 287

— Or, une femme suffît à occuper les loisirs d'un homme d'intelligence moyenne ; jugez des soucis que j'ai à conduire quatre descendantes d'Eve. Force m'est bien de me montrer brutal par instants ; le métier d'amant exige une décision de dompteur, sinon, on est mangé. La décision est l'art d'être cruel à temps. Monsieur de Sembach, n'oubliez pas ce précepte, et qu'il vous serve dans les rapports avec les femmes.

— A qui le dites-vous ! soupira le bai'on.

Le chevalier Le Daguet concentra ses efforts pour pomper un mint-julep ; des princesses trop rousses ou trop blondes lui serrèrent la main, au passage ;

— Elles sont trop confiantes, reprit-il, à la merci du premier gars malfaisant qui les détroussera. Des âmes d'enfant ! On en a encore tué deux le mois dernier.

— Dieu les reçoive !

Et, de fait, le chevalier avait l'air impitoyable de Celui qui expédie ad maires les infortunées pécheresses. Il épuisa les derniers râles de sonjulep, et poussa du coude le baron :

— Regardez, dans cette loge, en face de nous, la dame vêtue de noir. Elle vous reluque depuis dix minutes, et se désole de ne pas attirer votre attention.

Le baron leva la tête. La jeune femme blonde, en deuil, était flanquée d'un monsieur et d'une dame mal caractérisés ; elle fixait le baron avec

insistance ; il s'en applaudit ; ce succès lui parut appréciable parce qu'un professionnel du donjuanisme pratique se trouvait là pour le constater ; néanmoins, il détourna les yeux vers la scène où un gentleman habile et costumé de soie rose jouait du piano avec ses pieds, la tête en bas. Après tout, il aimait Ella, et il n'était point séparé de Lise ; à quoi bon introduire dans son univers un nouvel élément de trouble ? Cette hésitation indigna Le Daguet.

— Il faut répondre, vous ne pouvez pas faire autrement, dit-il.

— Hélas ! j'ai tant d'autres soins !

— N'importe, la femme est jolie, bien habillée; elle a l'air doux. Quelle que soit l'occasion, on ne doit jamais la laisser échapper !

Les maximes nettes avaient sur l'âme du candide Sembach le pouvoir de termes cabalistiques ; ce jeune homme était désarmé devant le bon sens paradoxal de pareilles formules. Il adressa donc à la spectatrice blonde un demi-sourire qu'elle accueillit par une imperceptible incUnaison de tête ; la communication était établie.

— Ça, dit Le Daguet, que ce manège captivait, c'est approximativement une jeune veuve qui s'ennuie ; mon cher, voilà une position qui s'olTre.

Cependant, le baron avait la réminiscence confuse d'une femme semblable, rencontrée jadis... où ça?... Dans le monde?... dans la rue?... un portrait ? une passante ? C'était une notion impré-

LE BARON FAIT PREUVE DE LÉGÈRETÉ d'eSPRIT 289

cise et, par là même, irritante. Il feuilleta le catalogue des veuves de sa connaissance ; la dame d'en face n'y figurait pas ; et, d'avance, il était pris. Ainsi débuta une fantaisie où la curiosité eut plus de part que le plaisir.

Grâce aux clins d'yeux et au langage conventionnel adopté pour cette télégraphie galante, le baron donna rendez-vous à la sortie du théâtre; la représentation touchait à sa fin. La jeune veuve se leva, sortit de la loge avec ses deux invités et se dirigea vers les portes du fond; le baron prit congé du chevalier : « Bonne chance ! » et rejoignit la dame au moment où, congratulations échangées, 3lle quittait ses gardes du corps. Elle s'éloigna d'un pas décidé par une des rues sombres qui avoisinent l'Olympia ; bien qu'elle entendît derrière elle le pas du baron, elle ne se retourna que quand elle fut parvenue à la Madeleine. Alors, elle fît face à l'ennemi et dit :

— Gomment allez- vous, monsieur de Sembach ?

Tiens, on l'avait reconnu ? Il répondit :

— Il me semble bien que j'ai eu l'honneur de vous être présenté...

— En effet.

— Mais je vous avoue que je ne me souviens plus de votre nom.

— Je m'en doute, vous ne l'avez jamais su !

Le baron demeura perplexe : a Ainsi, pensa-t-il, voilà une femme à qui j'ai été présenté, et dont

j'ignore le nom ! Stupide plaisanterie de bai masqué, en vérité ! »

La dame reprit :

— Vous habitez toujours rue Drouot ?

— Jusqu'à ce que l'on m'en chasse !

— Et vous continuez vos travaux juridiques ?

— Comment? Vous savez aussi cela?

La jeune veuve s'amusait fort des étonnements de Claude-Michel ; il s'enhardit :

— Vous êtes très renseignée sur mes faits et gestes.

— C'est vous-même qui m'avez renseignée !

— Quand ?

— Il y a quelque temps.

— Puis-je au moins vous prier de me rappeler votre nom ?

— Je suis madame Muserolle.

Le baron prononça : « Madame Muserolle ? » puis « Muserolle ? » sans madame. Ça n'éveillait rien dans ses souvenirs.

— Je vous disais bien que mon nom ne vous apprendrait rien. D'ailleurs, j'avais remarqué tout à l'heure que ma figure vous intriguait, et j'ai voulu me divertir à prolonger le jeu.

— Croyez qu'il est loin de me déplaire.

— Au fond, vous êtes vexé, car vous êtes curieux comme une femme.

— Si on peut dire !

— Dame, c'est vous qui me l'avez dit, autrefois.

LE BARON FAIT PREUVE DE LÉGÈRETÉ d'eSPRIT 291

— Je VOUS ai donc fait mes confidences ?

— Très franches ; c'est un plaisir que vous devez prendre avec la première venue.

— Mais vous n'êtes pas la première venue ; je reconstituerai votre personnalité.

— Si je vous en laisse le temps. Vous ne pensez pas que je me promènerai la nuit avec un jeune homme...

— A cette heure, qui vous rencontrera?

— Justement les gens que je ne tiens pas à rencontrer.

— Nous prendrons par les petites rues...

— Les plus dangereuses.

— Alors, par les grandes !

— Oui, vous espérez ainsi surprendre mon adresse. Gomme ce serait amusant, tout de même, si je vous quittais ici, intrigué pour le restant de votre vie !

— Ce ne serait pas loyal !

— Pas loyal, mais prudent.

— Je prendrai congé de vous à l'endroit que vous me désignerez et je m'en irai sans me retourner, comme Orphée.

— Pardon ! Orphée s'est retourné, lui !

— Parce qu'il ne tenait pas beaucoup à revoir sa femme ; moi, je tiens à vous revoir.

— Vous avez grande hâte d'engager l'avenir. Cependant, tout en me questionnant, vous m'avez menée près de la gare Saint-Lazare.

— M'ordonnez-vous de vous quitter?

— Non ; je ne suis pas trop pressée, le temps est beau et votre compagnie me distrait.

— Personne ne vous attend ?

— Quoique ce soit mon secret, je consens à vous dire que personne ne m'attend.

Ils gravirent le calvaire de la rue d'Amsterdam; par moments, madame Muserolle s'arrêtait afin de dévisager son compagnon ; de son côté, il l'inventoriait, de plus en plus piqué.

INIadame Muserolle, sans être très jolie, avait une drôle de petite figure ironique, un nez court et insidieux, des yeux bleus amusés.

Grande, elle avait la démarche souple des femmes bien faites ; elle parlait avec préciosité. Assurément, elle était veuve, tout de noir vêtue et coiffée du chapeau noir à tulle blanc.

— Vous n'avez pas encore trouvé ? fît-elle

— Non, je ne suis même pas sur la voie !

— Je ne vous y placerai pas ; une fois dans ma vie, j'ai le moyen de me machiner un roman ! Je m'ennuie tant, d'ordinaire î

— Ne s'ennuient que ceux qui sont seuls.

— En effet, je suis seule au jnonde. A part de rares amis, je n'ai pas d'affection. Et vous, vous ne vous êtes pas marié comme vous en aviez le désir?

— Non ; je ne sacrifie pas ma liberté.

— Autrefois, vous vouliez un foyer, une amitié sûre et quelqu'un en votre demeure, qui souhaite votre retour.

LE BARON FAIT PREUVE DE LÉGÈRETÉ d'eSPRIT 293

— Les jours de pluie, où il fait mauvais dehors .

Ils continuèrent à plaisanter sur ce ton. Madame Muserolle le mena au haut de la rue d'Amsterdam ; puis ils tournèrent par le boulevard extérieur, redescendirent la rue de Rome, obliquèrent au pont de l'Europe. De rares passants se hâtaient dans le silence des rues ; la lune, très complaisante, noyait les choses d'un lumineux brouillard de clarté. Et c'était le charme d'une idylle nocturne.

Le baron ne se lassait pas de bavarder avec madame Muserolle ; en connaisseur d'arômes, il dégustait l'étrange odeur poivrée dont elle était parfumée. A la main, elle balançait un petit ridicule de soie noire, au bout d'un long ruban ; et tout en marchant, elle disait :

— Vous êtes un homme agréable et odieux ; vous avez assez de subtilité pour conquérir très vite l'intimité d'une femme, mais vous n'avez pas assez de caractère pour vous y plaire longtemps. Vous aimez le début d'une liaison, la lutte qui précède la victoire, les découvertes que vous faites près d'une âme neuve, et la brève volupté de l'imprévu ; et puis vous vous lassez ; vous n'êtes plus tenu que par la routine ; il vous faudrait une maitresse si perfide et si égoïste qu'elle restât close à votre curiosité. Est-ce vrai ?

— Très trai ; mais il faut que je me sois confessé bien complètement pour que vous sachiez cela.

— Vous m'avez connue naguère, au moment où vous aviez une attaque de franchise ; ainsi, j'en ai plus appris sur votre compte que d'autres en dix ans.

— Vous m'avez eu aussitôt en horreur ?

— Non ; c'est si rare, un homme qui se juge !.. Il est bientôt deux heures du matin : je réintègre mon domicile. Rappelez-vous votre promesse de ne pas me suivre !

— Je la tiendrai, à condition que je vous revoie !... Je vous demande peut-être un gros sacrifice.

— Ma foi, votre compagnie n'a rien de trop désagréable ; vous n'êtes ni brutal, ni vaniteux ; je consens à vous assigner rendez-vous pour demain soir, à neuf heures, près de la grille du parc Monceau, boulevard Malesherbes.

Il lui baisa la main et s'en fut, délibérément, vers la rue Drouot. En détournant la tête, tandis qu'il descendait la rue à grands pas, il put voir madame Muserolle qui le regardait s'éloigner.

« Qu'est-ce que c'est que cette femme-là. pensait-il, et où diantre l'ai-je connue ? Une bourgeoise, frôlée dans un bal ? Non ; elle a trop de décision. Une aventurière ? Non plus, ses yeux ne mentent pas ; et puis quel avantage auraitelle ? »

Il philosopha sur ce thème d'autant plus librement qu'il ne courait aucun danger ; l'intérêt qu'il prenait à la personne de madame Muserolle était,

LE BARON FAIT PREUVE DE LÉGÈRETÉ d'eSPRIT 295

en quelque sorte, sportif. Un instant, il entrevit le terme de l'excursioii qu'il se proposait, et les paroles du sage Valaque Manonlesco chantèrent à son oreille : « Il ne faut pas compliquer sa vie. » Plus récentes, celles duDaguet les contredisaient : « Quelle que soit l'occasion, on ne doit jamais la laisser échapper. » Entre deux formules, on choisit généralement la pire, celle qui justifie l'instinctif désir du moment. La formule du Daguet l'emporta ; le baron se promit d'aller le lendemain au pare Monceau. Justement, les Whisler faisaient relâche ce soir-là ; d'où toute facilité de courir au rendezvous Muserolle.

La journée passa lentement. Lise, coutumière, vint rue Drouot ; elle interrogea son amant sur l'emploi qu'il allait faire de son temps ; les maîtresses ont des intuitions de magistrat instructeur ; si on arrive à leur mentir, c'est avec leur complicité, et parce qu'elles veulent éviter les vérités pénibles. Lise arrêtait son interrogatoire dès qu'il devenait dangereux pour le baron et douloureux pour elle ; sinon elle eût obtenu plein éclaircissement sur bien des points.

Claude l'embrassait comme on va au bureau, ponctuellement, sans hâte et sans plaisir ; il attendait que l'heure sonnât de la renvoyer en lui rappelant, sur un ton affectueux, « qu'il ne voulait pas la mettre en retard ! » Souvent Lise pleurdit ; par acquit de conscience, il lui demandait :

— Qu'as-tu ?

i296 AMOUR, AMOUR...

— Tu ne m'aimes plus !...

— Mais si, mais si !

Et il la consolait. Chaque fois, il épiait, un peu plus las, le retour des questions et des reproches, invariables ; il répétait les mêmes excuses, usait des mêmes faux-fuyants ; et, Lise partie, il s'étonnait qu'une liaison, à ce point monotone, fût néanmoins si durable ; le Passé mange le Présent, comme le mort saisit le vif.

Le soir, il fut exact ; un bon quart d'heure il piétina, le long de la grille dorée ; bientôt il distingua madame Muserolle qui s'avançait, ornée d'une petite femme rondelette qu'elle amenait à titre d'expert, pour évaluer son jeune homme. Elle présenta : « M. de Sembach ; madame Gerboise, mon amie intime. » Madame Gerboise braqua sur l'intéressé une paire de grands yeux noirs admirables ; c'était sa seule beauté, au de meurant. Sa menue personne grassouillette offrait tous les genres de confort qu'assure l'obésité ; à part cela, elle était plutôt nulle. Sitôt qu'elle fut partie, le baron apprit que cette Gerboise était la légitime épouse d'un Inspecteur de quelque chose, lequel, toujours en tournée, abandonnait sa femme trois semaines sur quatre. La dite Gerboise utilisait ses trois semaines à tromper son mari, de complicité avec un employé du gaz, surnommé Minet. Et voilà !

Claude-Michel mena madame Muserolle sur un banc du Parc, et, sans plus d'ambages, il préluda

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par des aperçus généraux sur l'Amour ; il commençait à posséder son sujet, et il replaçait certains effets qu'il avait expérimentés à plusieurs reprises, auprès de précédentes amoureuses...

Peu à peu le baron s'échauffe ; il ne répète plus, il improvise ! Une ardeur, — toute factice pourtant ! — l'entraîne en pleine sincérité ; il est vraiment ému ; il parle d'abondance, et les mots vibrent comme s'ils exprimaient un sentiment vrai. — C'est que le baron a oublié madame Muserolle et les circonstances qui l'ont amenée ; il ne s'adresse pas à elle, mais à la Femme dont elle est l'image momentanée, la Femme que ce pauvre jeune homme aime réellement et de toute son âme affinée par les lectures ; c'est à un être idéal et jamais atteint qu'il dédie l'éternelle prière, le cantique de désir qu'il a jadis murmuré à Raïa, puis à mademoiselle Verdier, puis à Lise, et même à la Femme de l'horloger de Goblet ! 11 ne dirige plus son exaltation, le lyrisme le transporte. Et madame Muserolle l'écoute charmée, madame Muserolle qui sait pourtant à quoi s'en tenir, et néanmoins se laisse bercer au rythme déUcieux de cette chanson. Elle ferme les yeux, elle renverse la tête, tend les lèvres, et le couplet s'achève ^n baisers.

A qui reviendra la faute du mensonge ? A celui qui l'a fait presque en y croyant lui-même ? à celle qui l'accepta presque sans y croire ? Madame Muserolle était aux bras du baron, heureuse et

tremblante; il lui répétait : « Je vous aime, je vous aime ! » comme il le pensait ; et il n'y a en somme rien de trop surprenant là-dedans.

Ainsi que cela est prescrit au Gode spécial des rapports galants, madame Muserolle s'écria : « Allons, nous sommes fous ! » et tenta de se dégager ; M. de Sembach lui prouva qu'ils n'étaient point fous, au contraire, et que Dieu lui-même avait ordonné leurs baisers ; et, ce disant, il ravalait singulièrement le rôle de la Divinité icibas...

Les baisers reprirent, de plus belle ; enfin madame Muserolle se calma. M. de Sembach la pressa de lui dévoiler son incognito.

— Non, je ne puis.

— Pourquoi ? je suis capable de garder un secret ?

— Il n'y a pas de secret ; une autre raison m'interdit de tout vous avouer: je crains que vous ne m'aimiez plus, après.

Le baron se perdit en hypothèses soudaines. Elle se décida :

— Tout compte fait, je préfère ne rien modifier dans nos rapports.

Ils reprirent l'entretien. Madame Muserolle n'était point ignorante ; elle avait beaucoup lu ; elle prouva qu'elle s'entendait à apprécier les Lettres ; elle cita des auteurs célèbres, dont elle était l'amie ; et le baron s'égarait de plus en plus. Mais, comme on en était venu à discuter ovario-

LE BARON FAIT PREUVE DE LÉGÈRETÉ d'eSPRIT 299

tomie, madame Muserolle risqua un terme savant, et. tout d'un coup, le baron se souvint :

Enfin, j'ai trouvé ! Je vous ai rencontrée

chez un de mes collègues du Consulat, celui qui a six enfants. Nous avons bavardé, le jour où le Sixième est venu au monde...

Je suis sage-femme ; cela ne vous dégoûte

pas ?

— Et telle est la raison du mystère dont vous vous entouriez !

Dame ! mon métier n'a rien de très élégant.

On s'imagine que nous devons être mafflues, barbues, ivrognesses, malpropres et vieilles. Vous, allez me haïr.

— Ne me faites pas pareille injure ! Mais, il y a des mois, après notre première entrevue, j'espérais que nous n'en resterions pas là ; tous les deux jours, j'allais chez mon collègue, afin de vous entrevoir ; j'avais pour vous cette sympathie subite qui précède le tendre.

Moi aussi, je me sentais attirée vers vous.

Et vous ne vous montriez pas.

J'avais honte de mes fonctions.

Moi, je n'osais demander de vos nouvelles;

dire que nous nous serions compris plus tôt, aimés plus vite ! Que de temps perdu !

Ils se mirent en devoir de le regagner.

A diverses reprises, M. de Sembach avait observé que chaque nouveau désir crée en nous un être nouveau qui se développe à part et vit de

sa vie propre. Un autre Sembach était né d'un baiser de madame Muserolle ; celui-là voulait poursuivre l'aventure, et comme les gardes du Parc chassaient peu à peu les amants et les familles, il implora madame Muserolle afin qu'elle l'autorisât à la reconduire. Bravement, elle prit son bras, et ce geste équivalait à un engagement de se donner. « J'habite près d'ici, rue de Rome. » Ils partirent d'un pas pressé, comme des gens qui ont hâte d'en finir. Aussi bien leur destin était-il marqué ; ils n'échangeaient que de raines paroles, juste ce qu'il fallait pour s'empêcher l'un l'autre de réfléchir et de se raviser. M. de Sembach serrait contre sa hanche le bras de madame Muserolle. Rue de Rome, elle fit remarquer : « Vous voyez,' je n'ai pas l'écriteau traditionnel, où une dame cultive des choux garnis d'enfants; les clientes viennent à moi, par relations. »

Elle sonna, la porte s'ouvrit ; le baron eut un battement de cœur. Madame Muserolle lui tendit la main, le congédiant peut-être; il laissa échapper un (( oh » de reproche. Madame Muserolle sourit et dit : (c Allons, puisqu'il le faut, venez ! Je commets une grosse imprudence et j'ignore ce qui en résultera. Passez vite et sans bruit, car on a bonne opinion de moi dans la maison. »

Dans l'obscurité, ils montèrent deux étao-es ; la clef dans la serrure ; enfin,! ^

Le baron est introduit dans un petit appartement discret et confortable comme un appartement

LE BAROIV FAIT PREUVE DE LÉGÈRETÉ d'eSPRIT 301

de prêtre aisé ; madame Muserolle allume le gaz, éclairant un salon dont la décoration décèle un snobisme puéril : meubles « modem style » et tentures anglaises, cuivres rouges et cadres blancs, tables frêles, mal équilibrées sur des pieds obliques, fauteuils compliqués, nuance générale vert d'eau et jaune pâle. Madame Muserolle est fière de ce salon ; elle guette l'impression du baron. Celui-ci, — encore qu'il ait « le modem style » en horreur depuis qu'il l'a installé chez lui, — déclare : « C'est charmant et c'est bien l'intérieur où, en pensée, je vous évoquais. » La jeune sage-femme disparaît dans une pièce attenante, abandonnant M. de Sembach, tout à ses méditations ; il songe: « Me voici bientôt l'amant de cette aimable personne ; je ne tressaille pas de joie à cette perspective, ce nonobstant qu'elle ne me soit pas désagréable ; je m'attire un surcroît d'ennuis et l'expérience ne vaudra pas les frais qu'elle entraînera î )> Durant ce court moment de lucidité, M. de Sembach calcule les conséquences de son entreprise ; encore une fois, sa vanité, sa faiblesse, comme aussi l'attrait du romanesque l'ont conduit à une sottise. Seulement, ses regrets manquent d'à-propos ; quand même, il faut accepter la bonne fortune, il faut jouer son rôle et suppléer à la o^Aviction ; et c'est d'autant plus dui que le baron n'est plus soutenu par cette exaltation qui animait d'une sincérité factice ses aveux du Parc Monceau. Une malencontreuse détresse

s'abat sur lui ; il voudrait bien se sauver, il n^ose pas !

Madame Muserolle revient ; il a le courage de lui sourire et d'arborer un air ravi. Elle a revêtu le peignoir de dentelles qui est la parure du sacrifice. Elle s'assied sur le divan, et vraiment elle n'annonce pas une défense dont on pourrait profiter, une hésitation qui permettrait au baron de se retirer, soiis prétexte de délicatesse. M. de Sembach comprend qu'il ne saurait reculer; après tout, il l'a voulu!...

Madame Muserolle n'en était certes pas à la première chute ; apparemment elle s'était, à des dates antérieures, réveillée dans les bras de quelques messieurs ; elle ne simula point le trouble de la débutante. Mais ce n'était pas non plus une voluptueuse et elle était loin de la sensualité moyenne. Elle fut sincère, timide avec des gaucheries que l'on n'eût point soupçonnées d'elle ; elle se donna comme les petites modistes, et cacha la confusion de son visage derrière son bras

En définitive, elle n'avait pas désiré un amant' elle avait voulu s'attacher un amoureux, et puisqu'il fallait passer par d'obligatoires pantomimes, elle s'y était résignée sans regret et quasi sans plaisir ; selon elle, le meilleur de l'amour était la liaison. Elle pria le baron de passer la nuit à son côté ; et comme c'était son «jour de bonté », il consentit à rester, malgré la migraine qui lui

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tenaillait les tempes. Tous les deux, allongés dans le grand lit, ils causèrent à demi-voix. Madame Muserolle se crut obligée de narrer toute sa vie : en général, chaque nouvel amant incite les femmes à des bavardages autobiographiques, comme s'il était nécessaire de se connaître pour s'aimer ! Au contraire !

M. de Sembach ne prêtait qu'une oreille distraite aux propos de sa voisine ; il préparait l'emploi de sa journée. Il rentrerait de bonne heure par les rues, si gaies au matin levant ; un peu de travail avant déjeuner ; l'après-midi à flâner ; à cinq heures, séance de Lise ; le soir, dîner des Sambut-Précy avec Ella Whisler...

Madame Muserolle exposait qu'elle n'était pas veuve, ne l'avait jamais été ; mais l'éternel deuil atténué qu'elle portait seyait à sa profession et à son teint de blonde ; elle vivait largement, ayant hérité quelques rentes de sa mère, et ne travaillait que pour employer son temps. Elle était seule au monde ; madame Gerboise, son amie, lui témoignait une grande affection ; cependant, elle avait le tort d'insister pour que madame Muserolle testât en faveur d'un petit Gerboise de six ans, etc., etc.

Sa propre volubilité finit par l'étourdir ; et lorsque le souffle de la jeune femme fut devenu rythmique, indiquant qu'elle s'était endormie, le baron cessa de lutter contre le sommeil. Le lendemain matin, madame Muserolle, levée dès l'aube,

éveilla Claude-Michel ; elle avait hâte d'être câlinée.

— Tu sais, je suis vraiment heureuse ! Tu m'aimes ?

— Certes, je t'aime.

— Tu m'aimeras toujours ?

— Toujours.

— Tu n'aimes que moi ? Tu le jures ^

— Je le jure.

Elle entoura son amant de soins maternels et d'ailleurs exagérés. Elle était de celles qui obsèdent les hommes les plus patients en les accablant de prévenances absurdes ; on ne lui avait pas enseigné le mérite du silence et la douceur de l'égoïsme. Ayant soupiré depuis longtemps après « quelqu'un à aimer », elle se dédommageait en jouant à l'amant comme les petites filles jouent à la poupée ; bref, elle ne laissa au baron aucun répit : a Tu as faim ? si, tu as faim ! Voilà du thé. La lumière te gêne, je ferme les rideaux. Il fait froid, j'allume le feu. »

Elle était si bonne qu'il avait envie delà battre.

Le baron promit de revenir le soir même ; il sortit, alourdi du poids d'une habitude supplémentaire.

Assurément, il était injuste ; la jeune sagefemme prodiguait des trésors de tendresse à un ingrat ; il l'aima mieux dès qu'il fut loin d'elle, et, par contre-coup, il témoigna plus de douceur à Lise quand elle le visita, ponctuelle, à cinq

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