AMOUR, A3I0UR
faute ! )> Il cornaqua la jeune sage-femme au spectacle ; dans la salle, elle reconnaissait des clientes qu elle désignait à son amant, en ajoutant le détail des particularités anatomiques et autres qu'elle avait observées sur elles.
Au cours de ces escapades, ils furent rencontrés par le caissier blafard, l'amoureux ignoré d'Ella Cet infortuné tressaillit de bonheur lorsqu'il surprit son rival accompagné de si galante manière ; Il remercia le Ciel, car il avait des sentiments religieux, et fila son ennemi toute une soirée. Il le Vit entrer dans un restaurant de nuit et le suivit jusqu'à la rue de Rome, resta de planton sur le trottoir, nota l'adresse, et sûr désormais que le baron passerait la nuit chez cette dame en soie noire il regagna son domicile, pour esquisser le plan d une vengeance.
Une longue lettre, écrite serré, sur les huit grandes pages d'un papier orné de l'effigie de Gambrinus, Dieu des brasseries où l'on se recueille et s'examine. Manonlesco, en la recevant, déchiffra la signature v C.-M, de Sembâch » et rumina : « Il a encore quelque chose à me demander, cet oiseau-là !» A la réflexion, il se rasséréna ; en effet, il avait un pressant besoin de dix louis, et l'occasion était belle de les réclamer au baron en paiement des conseils que celui-ci implorait. Donc, il lut:
« Moucher ami, » Vous l'avez deviné, j'ai recours à votre inlassable obligeance ; vous ne me refuserez pas les avis dont votre sagesse naguère ne fut pas avare.
Vous êtes mon seul ami, depuis l'abandon de Servoise ; venez à mon secours, car je traverse une passe diflicile.
» Il se peutque je sois forcé de me marisr ; croyez que la chose n'a rien de pénible, à l'envisageri J aime mademoiselle W..., et, n'espérant la L: seder qu en légitime mariage, je me résigne à enchaîner une hberté dont j'ai fait jusqu'ici un assez teste emplo:. A supposer que je n'eusse pas aimé mademoiselle W.... je serais obligé de l'épouser tout de même, bien que je me sois interdit les déclarations trop directes. Si je reculais aujourd'hui - 1 envie m en prend, parfois! - et si je m'arrangeais pour ne plus voir mademoiselle W elle serait certes surprise, mais elle n'aurait rien'à me reprocher ; nous sommes encore séparés par la faible barrière d'un aveu qui n'a pas été dit • cela nous permet une infinité de sous-entendus, et cela nous défend certains mots traditionnels « je vous aime !» par exemple ; et vous n'imaginez pas combien délicieux est ce passe-temps !
» Toutefois, notre entourage commence à me regarder de travers; depuis près d'un an, j'ai le titre « d'amoureux de mademoiselle W » qui me vaut divers privilèges ; nul, au bal, ne se'permettrait d'occuper en mon absence la place voisine de mademoiselle W..., ou d'inviter cette jeune fîlleabostonner ou à cotiUonner ; les maîtresses de maison, à souper ou à dîner, nous apparient : on s étonnerait si l'un de nous était vu sans l'autrj
aux vernissages, auxinaugurations.il est admis que je dois épouser mademoiselle W...; on ne me l'a pas caché. Les plus balourds aventurent des allusions que j'ai l'air de ne pas entendre ; et c'est à qui m'apportera des renseignements que je ne réclame pas sur la famille et la fortune — ce que l'on nomme si joliment les espérances ! Depuis quelques semaines je discerne, dans les regards qui nous couvent, mademoiselle W... et moi, un blâme évident. On semble se demander ce que nous attendons pour donner au monde le spectacle escompté de notre cérémonie matrimoniale; sije tarde encore, je m'attirerai de fâcheuses interventions, non de la part des parents que mon manège" n'inquiète guère, mais de la part des gens que cela ne regarde pas et que pourtant cela intéresse ! Le mariage comme l'adultère, à notre époque, c'est le « plaisir des autres ! » le plaisir des oisifs et des inutiles qui se mêlent de diriger les affaires passionnelles du prochain, quitte à les embrouiller. Bref, on, cette raison sociale de tous les sots qui nous cernent, ON exige que j'accomplisse la démarche irrévocable, et que je mène au dénouement, dans le plus court délai, le roman de de mon flirt avec mademoiselle W...
» Mais vous n'ignorez pas que j'ai, contre vos conseils, complique ma vie plus qu'il n'eût fallu. Lise me barre la route, et je n'ose pas lui dévoiler la vérité, qu'elle pressent, hélas ! Il y a dans ses yeux une foule de pensées que je devine et qu'elle
ne formule pas tout haut. Ah ! mon cher ami ! si l'on recueillait tout ce que les amants les plus tendres ne se sont pas dit, quel beau livre d'humanité douloureuse et cynique on écrirait ! Je sens que je suis à bout de mensonge — de mensonge superflu, puisqu'elle se doute et que je sais qu'elle se doute ; et je cherche vainement le mot qui provoquera l'explication nécessaire. Je l'aime, ma pauvre petite Lise, je l'aime de tout l'amour que j 'ai eu pour elle, et surtout de l'amour qu'elle a pour moi. Comment faut-il que je m'y prenne pour ne pas la faire trop soufi-rir? A l'idée qu'elle pleurera, qu'elle me criera sa peine, qu'elle me dira le mal qu'au fond de moi-même je pense de ma conduite, je perds courage, et, par lâcheté, j'accomplis mon devoir damant ; je continue à mentir, et serais tenté de renoncer à mademoiselle W... que j'aime, pour ne pas affliger Lise, que je n'aime plus. 0 pharamineuse et personnelle logique de mon existence, tu me joues encore ce tour !
» En outre, j'ai sur les bras madame Muserolle, sage-femme, dont je vous ai narré l'entrée parmi mes soucis de cœur. Elle me témoigne une affection qui me navre, un attachement déplus en plus alarmant ; elle a placé sur moi ses réserves de tendresses ; comment lui annoncer que je me dérobe ? J'hésite à lui porter ce coup ; encore que sa douleur soit, à mes yeux, de moindre importance que celle de Lise, c'est malgré tout une douleur dont je suis responsable. Madame Muserolle
gardera le deuil des projets qu'elle avait eus à mon endroit, et qu'elle n'aura point mis à exécution ; le deuil sied aux blondes. Seulement, elle est fîère, elle est rancunière et je crains qu'elle ne se venge de ma trahison ; elle ne m'a pas caché que si je l'abandonnais, elle se livrerait aux pires représailles. Le Petit Journal regorge de faits divers survenus au cours de messes nuptiales et on lit beaucoup le Petit Journal dans le monde des sages-femmes. Il ne m'agréerait pas d'être le héros d'un scandale plutôt ridicule. Tirez-moi de ce mauvais pas !
» Attendez, je n'ai pas terminé ! Apprenez que j'ai complété ma collection d'amoureuses par une troisième recrue, une drôle de petite créature, du nom de Dolly. (Elle s'appelle en réalité Joséphine, mais on l'a baptisée Dolly parce que c'est plus joli, et puis parce qu'elle a l'air, avec ses cheveux dénoués et ses robes flottantes, d'une singulière poupée.) J'eus récemment l'honneur de diner en sa compagnie, dans une gargote de Montmartre où m'avait introduit Fonsec, cet artiste qui était le peintre attitré du Prince de Thune. Fonsec est rentré dans la coutume régulière et il gagne sa loyale vie en peignant de grandes décorations qu'un autre peintre, non des moins notoires, a la bonté de signer. Il m'avait abordé, comme je traversais la place Pigalle ; assis à une table de café, nous nous étions communiqué les incidents de nos dernières années ; et Fonsec, pour conclure,
m'avait invité à lui payer un dîner, rue Houdon.
» Le traiteur de Fonsec lui réservait une salle, ainsi qu'à ses amis ; dans une chambre où, normalement , cinq personnes eussent mangé à l'étroit, une douzaine de Montmartrois s'entassaient ; on distinguait mal les sexes dans le brouillard de fumées multiples — fumées des pipes et fumées des plats — qui obnubilait la lueur du papillon de gaz. L'assemblée se composait de clercs d'huissiers, d'employés de commerce, de bureaucrates, d'apprentis carabins, enfin de ce qu'on désigne à Montmartre sous l'appellation générique d' « artistes ». Fonsec, le seul qui eût droit à ce titre, était le seul qui n'eût pas de longs cheveux. Ces Messieurs mangeaient des nourritures graisseuses ; parmi eux, des princesses plutôt dépeignées ou bizarrement peignées ; une d'elles s'écria à mon entrée : « Tiens ! v'ià Musset ! » Vous savez que j'ai un peu la tournure d'un Musset épaissi, depuis que j'ai laissé pousser ma barbe. Aussitôt j'acquis le surnom de Musset, sous lequel je suis maintenant populaire, aux alentours de la Place Pigalle ; vous subodorez que ma marraine était justement Dolly .
» Cette Dolly m'accapara durant le dîner ; elle n'était point farouche. (Elle exerce le métier de modèle d'art.) Lorsqu'elle m'eut assuré qu'elle n'était pas en puissance d'amant, je me familiarisai. Nous plaisantâmes et on nous plaisanta sur ce que nous plaisantions à l'écart.
» Les Mange trs de Choses Immondes avaient pour tradition de boire le café à la terrasse d'un estaminet avoisinant. Je suivis Dolly et déjà, nous étions trop amis.
» Une familiarité en entraîne une autre ; vous savez que je goûte fort les préliminaires d'intimité avec une femme. De là viennent tous mes embarras ; je ne suis qu'un curieux d'âmes nouvelles ; mais, les premiers frais une fois faits, je suis bien forcé de faire honneur à mes engagements, Dolly m'a séduit tout de suite parce qu'elle est la drôlerie même, d'une fantaisie de bohémienne qui change de minute en minute. Elle était gaie, presque folle, il y a un instant ? La voici mélancolique, et si l'on insistait elle pleurerait ; tout à l'heure, sans transition, elle rira d'un joli rire puéril, qui déridera les passants. Les idées les plus saugrenues lui traversent la tête ; elle a parfois des mots d'un comique irrésistible, ou des images d'une grâce inattendue ; elle est impulsive avec assez d'intelligence pour prendre conscience de son charme ; elle a une candeur de pensionnaire, et une érudition, d'ailleurs théorique, de toutes les perversités. A seize ans, elle est complètement développée, comme le sont les fillettes trop précoces de cet étrange paj^s ; mais elle conserve une figure étonnée d'enfant joufflue ; elle a retenu ce que l'on peut apprendre dans les écoles primaires; mais elle écoute les longues dissertations des esthètes, -elle happe au vol des phrases,
des formules de dédain ou d'admiration; elle juge, du haut de sa tête, les œuvres et les hommes, et rien n'est plus amusant que d'entendre cette menue fée, ignorante et ingénue, exécuter en trois mots nos célébrités les mieux consacrées. Quiconque l'approche, fait aussitôt partie de son amitié ; les « artistes » raffolent d'elle ; on l'embrasse, on la tutoie; et pourtant, lorsque je la connus, elle n'avait pas d'amant.
» Je la reconduisis vers minuit à son domicile, situé dans une des rues mortes qui serpentent le long de la Butte, aux environs du Sacré-Cœur ; au cours de la soirée, je l'avais, par manière de jeu, caressée ; mes lèvres s'étaient promenées dans son cou, sur sa nuque, ses joues rebondies, son front ; et je me remémorais mademoiselle Raïa. En me quittant, à sa porte, elle me tendit pour la première fois sa bouche. Faute de ce baiser, elle serait restée pour moi la partenaire d'un soir de Bohème ; elle m'aurait laissé le joli souvenir d'une chose que Ton a désirée une seconde et que l'on n'a pas obtenue, peut-être parce que l'on n'a pas insisté. Mais, à cause de ce baiser, je décidai de revenir le lendemain au restaurant ; j'y revins, je dînai à côté de Dolly joyeuse ; je l'escortai au café où MM. les artistes discouraient et buvaient abondamment; je la quittai ensuite à la porte de son logis, après l'avoir embrassée comme la veille.
» Chaque matin, je m'exhortais • « Je n'irai pas
là-haut ce soir ; il ne faut pas compliquer sa vie ! » Joignez à cela que Fonsec m'avait rapporté, au sujet de Dolly, une foule de détails exquis et tristes ; elle était douce, bonne, et vivait sagement au domicile de ses parents qui la battaient ; elle n'était pas heureuse, elle s'attacherait du premier coup à celui qui lui marquerait un peu d'affection. Les indigènes de Montmartre, pour brutaux qu'ils soient, s'étaient interdit de surprendre le cœur de Dolly ; nul n'avait assumé cette responsabilité ; et moi, qui ai commis bien des crimes d'amour, je ne voulais pas ajouter celui-là à ma liste.
» Mais il est, à la tombée de la nuit, une heure trouble où le Désir rentre en sournois, amollit la volonté, détend la conscience ; chaque soir je me disais : « Après tout, j'irai; cela n'engage à rien ! » Dolly posait pour Fonsec, à l'atelier, duquel elle m'attendait après la séance ; tous les trois, nous allions dîner, Fonsec en serre-file, Dolly et moi bras dessus bras dessous comme un vieux fauxménage. Advint, la semaine dernière, que Fonsec fut appelé au chevet d'un camarade ahté, qu'il permit à Dolly de m'attendre seule dans son atelier. Quand j'arrivai, la nuit était proche. Dolly n'avait pas trouvé de lampe ; l'obscurité, le silence de l'atelier agirent sur nous ; mal à l'aise, nous regardions, par la fenêtre qui domine Paris, les lumières de la ville s'éveiller ; je ne le connais que trop, ce dangereux calme qui précède les irrépa»
rables sottises ; ah ! si j'avais pu prononcer uae parole, flamber une allumette, et allumer « Fœil de la lampe ». Mais non, le silence complice, et les ténèbres ! Je pensais, tandis que le sang me martelait les tempes : « Va-t'en, mon garçon I Mais va-t'en donc ! Sauve qui peut ! » Et je ne bougeais pas. Dolly, près de moi, agenouillée, regardait Paris ; oppressée de la même appréhension, elle eut un long, long soupir. Et je perdis la tête...
» Vous voyez dans quel traquenard m'a poussé mon goût immodéré des aventures ; et je n'ai même pas l'excuse d'un tempérament exceptionnel ; chez moi, l'imagination entraîne le reste. N'importe , j'ai trois femmes à mon actif et je suis logiquement conduit à en acquérir une quatrième, qui doit toutefois exclure les trois autres. Je ne vous dirai pas que ma situation, bien qu'embarrassante et difficile à tenir, soit désagréable ; loin de là. J'ai souvent soupçonné que la polygamie était la seule solution du problème de la Femme, du moins pour les esprits un peu exigeants. Aucune amante ne possède à elle seule la somme de qualités que Lise, madame Muserolle et Dolly totalisent ; il est vrai que je suis condamné à me surveiller, par crainte de révélations involontaires ! Vous m'avez conté le stratagème de cette jeune courtisane qui, ayant plusieurs amants, et redoutant en certaines secondes d'oubli, de confondre les prénoms de ces Messieurs, de dire par exemple : « Mon Julien ! » au lieu de « Mon Jean ! » avait
inventé de les appeler uniformément « mon cher « cœur ! » J'ai recours à des subterfuges de ce genre ; j'avoue que cela donne un sens plus général, ai partant plus philosophique, aux témoignages de ma tendresse envers ces dames.
» Je plaisante mes alarmes, au risque de vous paraître dénué de sensibilité; j'essaie ainsi de me les cacher ; au demeurant, je suis malheureux plus que vous ne le supposez et quand je considère les maux que j'ai préparés, et qu'un rien peut précipiter en avalanche sur tant de personnes innocentes, j'ai horreur de moi. Me parlant de Dolly, Fonsec qui la' chérit m'avait averti : « Ne lui faites pas de peine ; il ne faut » faire de peine à personne. » Que n'ai-je obéi à ce conseil ? Je vous jure que si je ne parviens pas à éviter des catastrophes, je me punirai moi-même de mes fautes.
» Et cependant, mon ami, j'ai beau me contraindre à les détester, il n'en est pas une que je regrette d'avoir commise ! . . .
» J'espère que mon désarroi vous touchera ; un mot de consolation, je vous prie !
» Votre affectueusement dévoué,
» G. -M. DE Sembagh. »
Manonlesco s'en fut s'isoler dans sa chambre délaya d'un peu d'eau puisée au broc l'encre qui se desséchait au fond de la bouteille (le Valaque n'écrivait d'ordinaire que dans les bureaux de
poste) et composa, à l'adresse du baron, le mandement suivant :
« Bien cher ami,
» Votre lettre m'a remis en mémoire un conte que cet admirable Villiers de L'isle-Adam n'eut pas le temps de rédiger, mais dont il exposa le thème à un de ses intimes, de qui je le tiens. Le héros de l'histoire est l'inoubliable docteur Tribulat-Bonhomet en qui Villiers incarna tous les genres de pharisaïsme bourgeois.
» Bonhomet s'est marié ; sa femme qu'il torture de mille manières, « pour son bien ! » sa femme l'ennuie ; il a résolu de se débarrasser d'elle. Il amène madame Bonhomet au bord d'un puits à sec, mais très profond, et, sous prétexte de lui montrer le reflet de l'astre des nuits, il précipite la malheureuse. Elle ne meurt pas du coup et se met à hurler de telle sorte qu'un cœur de roche en eût été attendri ; le docteur Tribulat-Bonhomet esttrop sensible pour rester indifférent à ces plaintes ; sa philanthropique sensibilité s'émeut ; il pleure d'abondantes larmes, et répète : « Mais elle me » tue ! mais elle me tue ! ! » ce pendant que, pour faire taire l'infortunée, il lui jette d'énormes bûches sur la tête.
» Vous agissez de même envers votre conscience ; elle crie et vous pleurez avec elle, mais vous tâchez de l'étouffer ; rien de plus naturel, uprès tout. Aussi bien, n'ai-je pas mission dei
CONSULTATION PAR CORKESPONDANCE 321
VOUS prêcher ; je n'ai qu'à vous aider. Vous êtes, en effet, dans une fâcheuse conjoncture ; vous avez affaire à trois femmes qui ne se laisseront pas déposséder. D'abord, vous êtes aimé. (Le bonheur échoit toujours à ceux qui ne le méritent point. Et puis les femmes se tiennent pour offensées le plus gravement, lorsqu'on les quitte. Elles placent leur honneur où elles peuvent. (Et Dieu sait où elles placent le nôtre !!) Donc, il faut y regarder à deux fois, devant que de prendre un parti. Devez vous vous marier ?
» Si vous me demandez mon avis, j'estime que vous serez un détestable mari, comme vous avez été un piètre amant. Je vous l'avais dit : il est plus facile d'avoir des maîtresses qu'une maîtresse. N'être qu'à une femme ! Cela nécessite une rare force de caractère ; outre que vous ne possédez pas ce don, vous avez fondé votre vie sentimentale sur une erreur des plus graves : vous avez confondu Vamour, passion exceptionnelle, avec le plaisir d'être aimé y émotion qui court les rues, si j'ose m'exprimer ainsi ! De là, un tas d'expériences d un intérêt discutable, et que vous renouvellerez indéfiniment.
» Ceci posé, je crois que vous faites bien de vous marier ; vous m'avez confié jadis que vous étiez obsédé par la « sensation du provisoire », e* vous entendiez par là que, n'étant jamais sûr de l'avenir, et guettant d'inopinés changements de fortune ou d'humeur, vous vous désoliez de
n'avoir aucun repos ; le mariage, ne fût-ce qt*p. pour cinq ou six années, vous garantira la « sen« sation du définitif «. Plaise à Dieu qu'à son tour, elle ne vous obsède pas ! Hélas ! vous êtes, mon pauvre ami, Pérégrinus lui-même, le pèlerin d'ici-bas que le gîte présent ne contente jamais î Loin de réagir, vous n'avez, comme tous vos contemporains, employé vos efforts qu'à exaspérer votre personnalité. En Art, c'est excellent ; en Ethique, c'est déplorable. Bah ! Acceptez les solutions que le hasard et votre instinct vous suggèrent, et mariez-vous ! Et dans dix ans — à supposer que nous vivions encore tous les deux — je vous dirai si vous avez eu raison...
» J'entame le chapitre des ruptures, et comme c'est ce qui vous intéresse principalement, j'ai eu soin de le placer à la fin de ma lettre. La liquidation la plus aisée sera celle de Dolly. Si j'ai bien compris votre description, cette fillette détient autant, sinon plus que vous, la « sensation du provisoire. » Certes, elle fixe à votre caprice une durée plus grande ; mais ses pareilles, éphémères de volupté, ne comptent pas sur les engagements éternels ; vous terminerez ça en quelques soirées.
» Plus difficile sera madame Muserolle, dont vous bouleversez les plans d'avenir. En lui ôtant l'espoir d'un confortable faux-ménage, vous vous créez là une ennemie féroce. Surveillez cette maîtresse; c'est d'elle que vous viendront les pires désagréments. Ces demi-bourgeoises ont toute
la méchanceté des bourgeoises véritables, alliée à la sournoiserie des subalternes.
» Vous redoutez un scandale public ? Evitez-le, à force de politique, mais n'ayez point recours aux commissaires de police, selon la coutume des jeunes gens de votre caste. C'est à la fois comique et inutile. Ces magistrats n'ont pas assez de doigté pour manier des colères de femmes. Après examen, je vous indique une voie indirecte. Vous m'avez dit que madame Gerboise, l'amie de votre amie, avait des vues sur son héritage. Donc, elle serait ravie de votre départ, car elle doit prendre ombrage de vous, puisque vous représentez le légataire universel qui la frustrera. Ayez une conversation avec madame Gerboise, insinuez que l'on vous propose un beau parti, que vous hésitez à le refuser ; je parie qu'elle vous pousse au mariage et se charge de votre séparation ! Soyez tranquille, ce sera de l'ouvrage bien fait !
» Reste Lise. Ici, mon pauvre ami, ma diplomatie ne peut rien... Votre cœur — vous avez tout de même du cœur ! — vous inspirera la meilleure rupture. Il est probable que la crise, terrible pour elle, sera pénible pour vous. Je vous ai averti : « Tout se paie ! » Maintes fois, vous m'avez blâmé de m'attacher uniquement aux femmes frivoles ; comprenez-vous, maintenant, pourquoi je me plais aux conquêtes de peu de prix ? Je m'épargne les affreuses séances de larmes que vous vous êtes préparées. Je demeure
persuadé que vous vous en tirerez indemne, toutefois avec des souvenirs dont le temps atténuera le côté cruel. Vous y gagnerez de la gravité aussi. Je vous recommande seulement une extrême douceur ; dès que vous aurez entamé l'opération, soyez maternel et tendre comme un chirurgien, et que Ton vous pardonne votre action, à cause de l'habileté même que vous déploierez à TaccompUr ; trahissez le regret de Titus disant adieu à Bérénice, et mettez tout sur le compte de la Fatalité, qui a été inventée pour endosser nos méfaits.
» Vous aurez besoin d'un aide qui prépsiro mademoiselle Mérat. Je me tiens à votre disposition ; lorsque le moment sera venu, vous m'accréditerez auprès d'elle.
» En sincère amitié.
» Votre
» Grégory Manonlesco. »
Au reçu de la lettre précédente, le baron prit avec lui-même l'engagement de renoncer à Ella. Vraiment, il n'avait pas supposé qu'il fût si laborieux de' signifier leur congé à des dames qu'il rendait plutôt malheureuses ; dans son aversion pour les signes extérieurs de l'affliction, il préféra laisser les choses suivre leur cours naturel, et se jura de ne plus reparaître chez les V^hisler. Vautré sur son lit, il déplora son sort et le sacrifice qu'il allait consommer ; il songea qu'il serait à jamais dégoûté de tout, qu'il traînerait sa lamentable sentimentalité blessée ; ayant bien et dûment sangloté dans ses oreillers, il perdit le peu d'énergie qu'il avait rassemblé, et s'en fut rejoindre Ella, à l'heure accoutumée.
Gomme d'habitude, mademoiselle Whisler joua de son Schumann le plus passionné ; et le baron
songeait, la regardant, si parfaite, si harmonieuse de lignes : « Non, je n'aurai pas le courage de m'éloigner, je n'ai aucune vocation pour le sacrifice ; aussi bien Ella m'aime, et je n'ai pas le droit de la désoler. » Puis, elle vint s'asseoir sur la chaise longue, auprès de lui.
Ils n'avaient toujours pas échangé les phrases officielles, mais autour d'eux, il y avait en quelque sorte de l'aveu dans l'air. Une dernière prudence retenait M. de Sembach prisonnier du statu quo. C'est le propre des situations instables de durer indéfiniment; celle-ci 'se prolongeait depuis deux mois. L'approche des vacances donnait de l'espoir à Claude-Michel ; mademoiselle Whisler irait à la mer; lui, il resterait à Paris quinze jours, mettrait ordre à ses affaires de cœur, et, libre de toutes entraves, accourrait ensuite à Beuzeval, effectuer la déclaration tant retardée. Par avance, il situait la scène dans le grand salon de la villa Whisler, où Ella se tenait le plus volontiers ; il débarquerait la veille au soir à Beuzeval ; le lendemain, après déjeuner, il profiterait d'une minute de tête à tête ; Ella serait assise comme elle l'était en ce moment, sur un canapé propice aux jolies attitudes ; il lui prendrait la main et, d'une voix hésitante, lui chuchoterait la formule sacramentelle...
Juste au moment où le baron achève cette « construction mentale », Ella dit :
— Pourquoi n'osèz-vous pas parler? Je sais que vous m'aimez, et moi, je vous aime aussi '
M. de Sembach a soudain le larynx serré au point de ue pouvoir émettre une syllabe de réponse ; ses pensées se mettent à se heurter confusément et à s'emmêler comme une fourmilière que l'on bouscule, et il ne discerne pas bien, dans ce désarroi, ce qui domine en lui, de la joie ou de la désolation.
Ce coup de tête était le résultat d'une campagne d'ironies, menée par les amies auxquelles mademoiselle Whisler avait exposé son roman ; ces demoiselles s'étaient d'abord prises d'un bel enthousiasme pour le baron, mais l'envie reprenant ses droits, elles s'étaient empressées ensuite de critiquer Ella et son amoureux :
— Gomment, il ne se déclare pas ?
— Il n'ose.
— A moins qu'il ne préfère traîner le flirt en longueur.
— Il est trop timide.
— Tu sais, méfie-toi, tu serais vite compromise. Rappelle-toi Claire Samaron ; on la croyait casée, et puis le monsieur s'est défilé après un an de pourparlers. Moi,^à ta place !...
— Enfin, ça te regarde !
Mademoiselle Whisler ne doutait pas du baron; l'état de « promise » ne lui était point désagréable ; à cause de ses amies, elle se départit de sa réserve et posa nettement la question. Elle ne soupçonnait guère les embarras où elle plongeait, d'un mot, son partenaire. Mais le baron les sup-
puta ; le bonheur, quand il vient trop tôt, n'est pas mieux accueilli que quand il vient trop tard ; il encombre.
Le baron, malgré quHl en eût, arbora un air de ravissement, et il répéta :
— Oh ! ma chérie, ma chérie !
Il dit aussi :
— Je vous aime ! et couvrit de baisers la main d'Ella.
Et puis, obéissant au Gode de la Civilité Amoureuse, il interrogea :
D. — Et vous, m'aimez-vous ?
R. — Oui, de tout mon cœur.
D. — Et vous m'aimerez toujours ?
R. — Toujours.
D. — Consentez- vous à être ma femme ?
R. — Oui.
D. — Vos parents voudront-ils de moi pour fils?
R. — Je le crois, on m'accorde tout ce que je demande.
Ils se dévisagèrent, silencieux, presque étonnés de la simplicité avec laquelle leurs fiançailles s'étaient conclues. Par contenance, M. de Sembach se remit à embrasser la main d'Ella, et s'écria :
— Je suis heureux, je suis heureux !
11 arriva même à se le persuader.
S'il avait été franc, ou seulement politique, il aurait saisi l'occasion de confesser ses fautes : « Je
ne suis pas le jeune homme que vous imaginez ; je n'ai pas une armure de cristal, et mon âme est fort vilaine ; pas mal de bouches se sont posées sur la mienne, je n'improvise pas les jolies choses que je vous débite, et j'ai la charge de trois créatures ! » Qui sait ? Ella se fût courroucée — dans le premier moment ; à la réflexion, elle eût pardonné ; en somme, la crise qu'il avait ajournée, c'était elle qui l'avait précipitée. Et ce qui n'était dû qu'à la timidité de caractère eût été attribué au scrupule et à la délicatesse.
Les événements poussaient M. de Sembach ; il se voyait emporté vers d'inévitables sinistres ; une minute, il faillit céder à la détresse, fondre en larmes, tout révéler. Il n'eut pas le courage de gâter son œuvre, la belle image qu'il avait donnée de lui-même ; il se ressaisit. Bah ! Tout s'arrange, n'est-ce pas ? Il continua de jouer au chevalier sans reproche, et l'imposture s'aggrava ; rien ne l'excuserait désormais.
Il reprit :
— La demande officielle, quand la ferai-je ?
— Ne vous en occupez pas ; demain matin, je dirai moi-même à mon père ce que nous avons résolu. Vous viendrez l'après-midi à trois heures ; je vous avertirai par dépêche. Nos fiançailles ne surprendront personne ; il ne faut pas être mage pour deviner que nous ne nous entendons pas mal. J'ai pris les devants ; cela vous paraît extraordinaire ?
— Non ; vous êtes bonne, vous avez eu pitié de mon embarras.
— Je commençais à m'impatienter ; vous saviez pourtant à quoi vous en tenir ?
— J'avais si peur de. me tromper l
Ils rapprochèrent des incidents, fouillèrent le passé pour remonter au début de leurs fiançailles tacites ; en trichant un peu, ils parvinrent à découvrir qu'ils s'étaient épris tous les deux ensemble, le même jour :
— Nous serons fiancés deux mois, que nous vivrons à Beuzeval ; nous partirons à la fin de juillet ; on nous laissera tranquilles, là-bas ; je m'oppose à ce qu'on nous affuble d'un chaperon !
— Nous sommes assez grands pour nous conduire.
— Au retour on nous mariera; quelle belle messe en musique '
— Et vous êtes sûre du consentement de vos parents ?
— Presque sûre !
— Ne vaudrait-il pas mieux patienter encore quelque temps ? suggéra le baron.
— Nous n'y gagnerions rien Fiez-vous à moi, le résultat n'est pas douteux.
Ils se séparèrent ; M. de Sembach battit les boulevards jusqu'au petit jour, en quête d'un expédient. Il eut même l'idée de partir pour Dûrnstein ; le froid de l'aube l'engourdit. Il prit la résolution
d'être heureux, coûte que coûte ; tout s'arrangerait.
Sous sa porte, il trouva trois lettres, écrites par Dolly, madame Muserolle et Lise Mérat; chacune d'elles contenait le même reproche : « Pourquoi ne vous ai-je pas vu hier ou tantôt ? » Il prit trois cartes-télégrammes et répondit : « Retenu par affaires de famille ; excuses humbles ; te verrai demain, sans faute. Many Kisses. G.-M. » Et il s'endormit tranquille.
Le lendemain, au réveil, un peu avant midi, il reçut un exprès de mademoiselle Whisler : « On consent ; venez tantôt. » Plus moyen de reculer ! Vraiment, la chance le poursuivait ! Il se rendit chez les parents Whisler; à son entrée, M. Whisler le père alla au-devant de lui, et lui tendit la main.
— Monsieur, je suis heureux de vous accorder ma fille.
Madame Whisler mère essuya une larme, pas plus. La jolie madame Whisler feignit de s'évanouir, et elle jeta sur le baron de langoureux regards de reproche qu'une personne non initiée aux manières de cette jeune dame eût traduits ainsi : « Eh quoi? barbare, vous vous mariez et vous me brisez le cœur ! »
Puis M. Whisler le père emmena Claude-Michel dans une chambre retirée ; il lui parla chiffres sur union de défiance qui signifiait : « Vous savez, on ne me fourre pas dedans, moi ! Inutile d'essayer,
mon garçon ! Je donne tant de milliers de francs à ma fille, pas un sol de plus ; aucune menace ne me contraindrait à augmenter la somme ; c'est à prendre ou à laisser. » Il parut déçu de voir que le baron n'élevait aucune objection; il ajouta: « Mais l'avenir vous réserve d'heureuses surprises. » M. de Sembach inclina la tête, consentant d'avance au décès de tous les parents opulents; il avait hâte de terminer ce marchandage assez écœurant.
— Je connais votre fortune, fit M. Whisler. Quoiqu'elle soit suffisante pour un jeune ménage, j'espère que vous travaillerez.
— Je m'y engage !
— Vous êtes libre de toute attache ? Vous n'avez aucune liaison, enfin ?
— Monsieur !
— Ne vous fâchez pas ! Vous êtes jeune ; je comprendrais que vous eussiez jeté votre gourme... J'ai été jeune, moi aussi.
Le baron se retint de lui demander s'il avait « eu la gourme », lui aussi.
— Je ne vous jugerais pas plus mal si vous aviez été faible avec les femmes. Vous me garantissez que vous ne traînez aucun boulet ? Non ? Eh bien, voilà qui va des mieux ! Je retourne à mon bureau ; nous nous verrons tous les jours à dîner. Rappelez-vous que l'on se met à table à la demie de sept heures !»
M. VVhisler père reconduisit son gendre au
salon, et disparut. On s'organisa. Ella et son fiancé furent autorisés à s'installer dans un coin de la pièce; par-dessus son roman russe, madame Whisler mère les épiait. A différentes reprises, elle les abandonna, sous prétexte d'ordres à donner ; puis elle survenait à pas de loup, dans l'espérance, toujours trompée, de prendre les jeunes gens en flagrant délit de baisers défendus.
Le lendemain et les lendemains suivants furent pareils à cette première journée ; la jolie madame Whisler remplaçait parfois sa belle-sœur dans l'emploi de surveillante ; mais elle se rendait plus odieuse encore par son insistance à prêcher le libertinage : « Allez, mes enfants, ne vous gênez pas pour moi; je ferme les yeux! Je suis gentille, hein ? Embrassez-vous, comme vous voudrez. » Elle était simplement à tuer 1
Parfois, après le dîner, on conviait des parents éloigîiés à venir voir ces deux jeunes gens, qui devaient alors subir les curiosités de tous et être attendrissants devant le monde. M. de Sembach avait donné une bague que l'on se repassait et que les invités malveillants évaluaient, sous couleur de l'admirer; il connut les mille supplices qui excèdent la plus robuste patience, les présentations à de vagues ancêtres dont il oubliait aussitôt les noms et le degré de parenté, et qu'il appelait uniformément : « Mon cousin», les courses à la recherche de cadeaux indispensables, les stations dans les boutiques de fourreurs et de joailliers,
les visites aux grand'tantes podagres. O ces repas d'apparat où les souvenirs de famille s'éveillent au dessert ! O la mélancolie qui vous endeuille, au Champagne, lorsque l'on tend les coupes à la santé des « futurs époux» ! 0 s'exiler avec Ella, bien loin!...
Oîaude-Michel remettait de jour en jour la triple exécution de ses amies; il les visitait presque quotidiennement, et, sur le point d'entamer la question, il perdait tout à coup le courage amassé la nuit précédente, en sorte que les choses n'avançaient pas. Ce fut DoUy qui provoqua la débâcle. Le baron la retrouvait l'après-midi, au sortir des séances, dans l'atelier de Fonsec; ou le soir à minuit dans un cabaret de Montmartre (madame Muserolle avait admis que son amant la quittât à onze heures, sous prétexte de travail urgent). Le baron reconduisait Dolly à deux heures du matin, sagement ; et la petite ne s'expliquait pas pourquoi M. de Sembach n'abusait plus des droits qu'elle lui avait conférés. Elle s'enhardit jusqu'à lui reprocher sa réserve ; en effet, elle avait annoncé à tous ses amis, à tous ses peintres, à tous ses artistes, qu'elle était la « maîtresse du baron de Sembach», titre qui lui semblait honorifique à l'extrême et dont elle aimait à se parer. La fatalité voulut qu'elle détaillât sa bonne fortune à un camarade, portraitiste de son métier, et qui était pour l'heure en train de terminer l'effigie de la jolie madame Barrette.
Toi, la maîtresse de M. de Sembach ? C'est
pas vrai î
A preuve que j'ai rendez-vous avec lui, ce
soir, au Pantagruel !
Allons donc! Il est fiancé, ton M. de Sembach !
— Menteur !
Je l'ai entendu dire tantôt.
Tu me contes une blague, pour me faire de
la peine.
C'est la vraie vérité du bon Dieu ; je tiens le
tuyau de sa future tante, une madame Whisler, qui l'a raconté devant moi à madame Barrette. . . Pleure donc pas, grande bête ! Il vaut mieux que tu saches ça; au moins, tu es prévenue!
A minuit, M. de Sembach, entrant dans la salle du Paniagruel, aperçut Dolly conversant avec Fonsec ; la malheureuse Dolly avait la figure bouffie par le chagrin : « Elle pleure comme ça depuis tantôt, expliquait Fonsec ; elle s'est abattue sur le divan de mon atelier, et il n'y a plus eu moyen de la consoler ; mon immeuble est inondé. Je ne sais quel niais lui a monté la tête, et lui a fait croire que vous vous mariiez.
— Hein ! c'est faux ? interrogea Dolly ; tu neveux pas me lâcher?»
Cette minute-là fut plus douloureuse que tous les reproches du monde; Claude-Michel baissa les yeux et ne répondit pas.
Dolly s'écria : « Oh! mon Dieu! mon Dieu! »
et se remit à tremper son mouchoir ; les consommateurs, autour d'elle, donnaient des signes de compassion et blâmaient à demi-voix ces deux hommes qui désolaient une aussi jolie petite femme! Fonsec murmura : « Ne restons pas ici ; vous serez plus à l'aise dans le moindre hôtel des environs. » C'était vaillamment conseillé ; l'hôtel du Sénat abrita le chagrin de Dolly r« Pourquoi m'as-tu prise, si tu devais me planter là, tout de suite?... Bien sûr, je n'espérais pas que je serais ta maîtresse toute la vie! Mais j'avais bien droit à une année de bonheur... Et je m'étais attachée à toi, je pensais à toi toute la journée. Quand la pose était trop dure, afin de ne pas bouger, je medieais qu'il fallait un peu souffrir pour mériter de t'avoir... Qu'est-ce que je vais devenir, maintenant que je suis toute seule sur le globe?... »
L'attendrissement finit par vaincre le baron ; à son tour, il pleura, embrassant Dolly; il la supplia de lui pardonner : « Je ne peux pas te quitter ! Je ne peux pas te quitter!» Et Dolly redoublait de larmes, si bien qu'elle aperçut la drôle de physionomie qu'ils avaient tous les deux, larmoyant sur leur malheur commun ; et, par une saute d'humeur qui lui était habituelle, elle ne put s'empêcher d'en rire. Elle riait de si bon cœur et si gentiment, que M. de Sembach fut, lui aussi, gagné par l'hilarité ; et leur chagrin se résolut en folle gaîté.
Dolly fut soudain consolée ; elle embrassa son amant avec furie. Au milieu de la nuit, se réveil-
lant en sursaut, elle eut une seconde crise de désolation, moins forte ; le matin, encore, elle fondit en larmes ; et, parmi les choses touchantes et absurdes qu'elle débitait, une seule frappa le baron : « Avec toi, j'aurais été heureuse, fidèle, et cela m'aurait sauvée ; je serai perdue, dès que je ne t'aurai plus. )) Il promitde ne pas l'abandonner immédiatement : « Donne-moi huit jours, huit soirs seulement ! » Et ce fut entendu.
L'après-midi, voulant profiter des bonnes dispo sitions où il était, il se rendit auprès de madame Gerboise, et l'interrogea, ainsi que le Valaque le lui avait recommandé. Madame Gerboise pâlit de joie, en apprenant qu'il se marierait peut-être ; elle l'encouragea de son mieux à briser le cœur de son amie Muserolle et s'offrit à remplir l'office de bourreau : « Je dîne avec elle ; je lui glisserai doucejnent quelques mots? Arrivez après le dîner.
— Pour le dessert ? ne put retenir le baron.
— C'est ça, pour le dessert! » répéta la petite madame Gerboise qui n'entendait rien à l'i-
ronie
A sa rentrée rue Drouot, tandis qu'il prenait la tenue de fiancé, il reçut la visite de Manonlesco, qui se fit précéder par un fort relent de vieux cigare : « Moucher, dit-il, mademoiselle Mérat vous ayant vainement attendu — avant-hier, hier, aujourd'hui,— est venue me chercher à mon hôtel ; ai-je besoin de vous dire pourquoi ?
■— On lui a fait des rapports ?
— Peut-être ; elle ne sait rien de précis ; elle est affolée, et court après vous ; elle croit que vous dînez à Montmartre, vous avez donc votre soirée; mais demain, à la première heure, Lise sera ici.
— Avez-vous essayé de la calmer ?
— Jamais de la vie ! Il est préférable de la livrer à ses suppositions. Elle n'est pas loin de la vérité, d'ailleurs ; pour qu'elle se soit adressée à moi qu'elle ne connaît pas, il faut qu'elle soit fort alarmée.
— Je lui ai si souvent parlé de vous, comme de mon meilleur ami ! Vous a-t-elle questionné ?
— Et fort adroitement, encore ! Elle s'est présentée sous prétexte de s'enquérir de votre santé. J'ai failli tomber dans le piège, car elle ne s'était point nommée, et j'allais l'envoyer aux nouvelles, avenue d'Iéna,
— Fichtre !
— N'est-ce pas ? Je me retins à temps ; une fois entrés en conversation, elle m'exposa ses doléances. Elle se plaint de votre peu d'empressement à son égard ; vous vous détachez d'elle chaque jour ; elle s'en aperçoit, et cherche le danger ; elle me cita plusieurs noms de femmes, et elle ajouta : « Il fréquente assidûment dans un monde que je déteste, un salon de coquettes et de sots, le salon Whisler; j'ai peur de cet entourage, pour lui. » Elle avait besoin de mon aide, nous sommes devenus bons amis. J'ai pris son
parti, naturellement, et je me suis offert à vous tirer vos secrets, bon gré, mal gré ! Les femmes, même les plus intelligentes, sont toujours prêtes à croire que l'on trahira son meilleur ami à leur bénéfice. Voici le moment de prendre un parti.
— Que vous en semble ?
— L'occasion est bonne : mademoiselle Mérat a confiance en votre serviteur...
— Alors, n'hésitons plus ! Pauvre petite ! Quelle peine je vais lui causer !... Mais je ne saurais reculer, maintenant. Vous êtes vraiment dévoué, Manonlesco ; comment reconnaîtrai-je tant de services ?
— Ne me remerciez pas. Mon expérience ne m'a jamais servi ; au moins qu'elle vous profite ' Je me suis dévoué parce que vous n'avez pas eu honte de m'accorder votre affection, à moi qui ne suis qu'un rasta. Je m'étais juré que je vous revaudrais cela. Et vrai, la commission que j'accepte n'est pas gaie ! Enfin, j'écris à Lise et j'entame l'affaire. »
A dîner, M. de Sembach, placé auprès de sa fiancée, eut de nombreuses distractions, s'absorba en des pensers qui lui assombrissaient le visage. Se prétendant malade, il^ partit d'assez bonne heure, et courut prendre livraison des aménités que madame Muserolle avait dû lui préparer.
Rue de Rome ; la scène représente le salon Liberty ; sur le divan, la grosse petite madame
Gerboise, la tête dans les coussins, fond littérale ment en eau ; madame Muserolle, elle, ne pleure pas ; elle a les yeux fixes et regarde on ne sait quelles images mentales qui lui figent les traits en une moue de dégoût. Le baron s'approche^ elle Técarte d'un geste ; il perd contenance. Madame Gerboise montre alors ses beaux yeux, et balbutie :
« Je lui ai tout dit... Pauvre, pauvre amie !... Elle n'a pas prononcé une parole, depuis... Elle souffre... Tenez, c'est trop horrible ! J'aimerais mieux que vous restiez avec elle, et pourtant !... »
Il y avait dans ce cri du cœur trop de vraie compassion pour qu'il fût permis d'en sourire ; le baron, assez gauche, aventura un : « Vous devez me détester ! » Madame Muserolle haussa les épaules et ne daigna pas détourner la tête. Madame Gerboise se leva, toujours pleurante, et s'écria : « Non ! vous ne pouvez pas faire ça ! Elle en mourra, c'est sûr ! Elle vous aime trop... Si je m'étais doutée du coup que ça lui porterait, je ne me serais pas chargée de lai annoncer ça !... Rompez votre mariage ! » L'amitié avait imposé silence aux vilains calculs d'avarice que madame Gerboise se reprochait, à cette heure ; la petite femme s'en alla, enfin ; et le baron demeura en tête à tête avec madame Muserolle, dont la persistante immobilité Tinquiéta. Il rompit un silence qui l'oppressait, et tenta de se justifier : « Gela devait arriver, un jour ou Tautre... Vous ne
IL NE FAUT PAS COMPLIQUER SA VIE... 34i
m'aimiez pas, au fond. Il est préférable de terminer à temps une liaison dont le souvenir, ainsi, persistera... » Autant de phrases maladroites et peu sincères, et qu'il écoutait sonner faux, à mesure qu'il les prononçait. Puis le silence retomba, et cinq minutes après le baron tenta un nouvel effort pour arracher madame Muserolle à son mutisme. Il monologua une heure durant par phrases hachées ; à bout de forces et d arguments, il se tut.
Alors, madame Muserolle .parla ; elle parla d une voix changée, comme vieillie ; et Tamertume de son existence gâchée lui arquait les lèvres. Déjà, elle avait fait l'essai d une vie régulière, mais, à aucune époque, elle n'avait éprouvé pareille déception. Jamais on ne l'avait jetée à bas de son rêve avec cette brusquerie ; posément et sur un ton dont la tranquillité même impressionnait, elle dit sa désillusion, la fin de tout espoir, un malheur que M. de Sembach était loin de soupçonner : « Gela vous étonne ? Vous ne me croyez pas capable d'attachement, parce que j'évitais de vous le montrer?... Vous m'avez blessée, oui, blessée dans ce que j'avais de meilleur... Désormais, si je deviens mauvaise, ce sera de votre faute ; vous m'avez gâté tout, tout !... »
Elle continua de la sorte, une partie de la nuit; la fatigue l'abattit soudain ; elle se résuma : « Je ne vous pardonne point, c'est au-dessus de mes forces ; je n'oublierai pas, quoique je le veuille, et
je désire ne pins vous voir... Allez-vous-en!» En faisant le moins de bruit possible, M. de Sembach se retira, et les pires réflexions lui tinrent compagnie jusqu'à la brasserie où Dolly lui avait assigné rendez-vous. Miss Dolly était joyeuse ; elle posa au baron une foule de questions saugrenues, touchant son mariage : « Tu sais, ta fiancée, jeTai vue ! Ça m'a fait une peine ! Fonsec m'a donné Tadresse, je me suis postée devant la porte. Au bout de vingt minutes, il est sorti une vieille dame désagréable avec une grande jeune fille. J'ai reconnu ta fiancée, grâce à la description de Fonsec. Elle est jolie... Mon Dieu, que je suis malheureuse ! » Une tristesse inattendue lui mouilla les yeux, et il fallut de nouveau la consoler.
Le lendemain matin, comme le baron, maussade de tant d'émotions et de fatigues, réintégrait son domicile, le concierge lui remit un télégramme de Lise « Je t'attends à dix heures, aux Tuileries, terrasse du Jeu de paume, » Et ce fut ainsi que débuta la crise la plus violente de son inutile jeunesse. Avec Lise, M. de Sembach ne rusa pas, ne mentit pas, car il l'avait aimée, autant qu'il en était capable, et peut-être, à son insu, l'aimait-il encore. Il n'eut aucun faux orgueil, n'essaya pas de cacher le désarroi de son cœur. Lise, la veille, avait reçu le premier coup de Manonlesco ; le Valaque usa de mille réticences pour lui annoncer le mariage de son ami : « Il est épris d'une
jeune fille, il voudrait l'épouser et il ne le peut ; vous êtes le seul obstacle à son bonheur et, à cause de vous, il se résigne à être malheureux toute sa vie. Ne le blâmez pas; plaighez-le plutôt, tellement'il est égaré î »
Lise s'était préparée à lutter contre un homme qui avait détruit son avenir, à elle ; mais luttet-on contre un enfant ? Claude Michel n'était plus qu'un enfant, sans volonté , sans énergie , qui criait sa propre douleur et froissait égoïstement celle de Lise. A tous les reproches qu'elle lui adressait, à tous les rappels de ses serments, il ne répondait que par l'aveu de sa faiblesse : « C'est vrai ; mais si je n'ai pas tenu mes promesses, il n'y a pas de ma faute... j'ai été entraîné, malgré moi, et lorsque j'ai voulu me reprendre, il était trop tard. J'aurais dû me sauver, je n'ai pas eu le courage. Maintenant, vois, si je t'ai fait souffrir, tu es bien vengée.. . »
Sur la terrasse déserte , ils passèrent une affreuse matinée ; la douleur avait enlaidi Lise et la vieillissait subitement. Parfois elle était dure et violente, comme si elle eût jugé un ennemi ; à d'autres reprises, elle s'abandonnait dans les bras du baron et, sa tendresse reprenant le dessus, elle n'avait plus que des cris de passion déçue : « C'est coi, toi qui as fait cela ! Oh ! mon petit, mon petit, toi que je plaçais au-dessus de tous, que je croyais meilleur !... Oh ! méchant., méchant! De toi j'aurais supporté les pires cho-
ses... Tu ne sais pas comme je t'aime ! Personne ne t'aimera ainsi I... Et tu m'abandonnes... Réfléchis ! Qu'est-ce que je deviendrai , quelle sera mon existence , après cela ? Avais-tu le droit d'agir comme tu as agi ?,.. Dis, si ce n'est pas un crime, et si tu n'en seras pas puni ?... Oh ! mon Dieu, est-ce possible ? »
Et c'étaient les paroles les plus douces qui affligeaient le plus M. de Sembach ; elles l'atteignaient dans cette sensibilité artificielle qui trompait les gens et lui-même tout le premier. Il entrevit l'étendue de sa faute; madame Muserolle, Dolly et Lise l'avaient condamné d'une seule phrase : « Que vais-je devenir, maintenant ? » Il eut, très aiguë, la sensation du remords, assez nouvelle pour lui.
Autour d'eux, c'était la gaité d'un matin de juillet, un paysage de Premier Empire, solennel et maniéré, avec, au lointain, des perspectives architecturales de gravures ; un beau décor d'adieux, vraiment! Vers une heure, Claude et Lise en étaient au point où l'on n'a même plus la force de se lamenter, où l'on est prêt à toutes les concessions, si pénibles soient-elles. M. de Sembach déclara :• « Mon sort est entre tes mains ; décide, et je t'obéirai.
— Au fond, tu comptes encore sur mon amour et tu vois que je te défendrai, fût-ce contre moi î Je ne sais plus ou je vais, j'ai passé une telle nuit! Je veux te parler encore demain... j'aurai pris
une résolution. A demain ! Embrasse-moi ! » Ils se séparèrent.
Les journées de Claude-Michel furent employées comme ci-dessus ; pendant deux semaines, il se partagea entre Lise et Dolly ; encore Dolly le distrayait-elle des pensées amères quHl rapportait de ses entrevues avec Lise. Mademoiselle Mérat achevait de gravir son chemin de croix ; elle avait bien prévu qu'elle se sacrifierait. Elle accomplit le plus bel acte d'amour qu'un égoïste ait jamais inspiré ; au moment où M. de Sembach, pour la dixième fois, offrait de rompre son mariage, Lise lui annonça qu'elle consentait à lui rendre la liberté.
Il était temps ; l'infortuné baron, secoué par trop d'émotions, maigrissait à vue d'œil. Mademoiselle Ella Whisler venait de partir pour Beuzeval, où il devait la rejoindre ; elle s'impatientait ; ses lettres trahissaient une inquiétude dont elle ne disait pas la cause. Quelques heures avant son départ, M. de Sembach croisa, dans la rue, une jeune femme rousse, qui lui adressa un petit signe d'amitié et fit stopper sa voiture.
— Mademoiselle Raïa ! s'écria Claude-Michel.
— En chair et en os. Je suis contente de vous rencontrer. Montez près de moi ; je vais à la Gare du Nord, où je déjeune.
• — Seule ?
— Non avec vous, si vous le voulez bien... Certes, il le voulait ! 11 fit mille questions, ce
pendant qu'il examinait mademoiselle Raïa. Elle n'avait presque pas changé, depuis le soir fameux où elle l'avait initié à la sensualité ; elle montrait le visage tranquille d'une personne qui a connu bien des vicissitudes, sur lesquelles elle préfère se taire. Maintenant, elle allait rejoindre le Prince de Thune à Londres, d'où ils iraient à Liverpool prendre le bateau, et cingler vers des terres inconnues où les vieux forbans retirés cultivent la fleur tardive de l'honnêteté !
— Vous est-il arrivé de penser à moi ? questionna le baron, tandis qu'il assistait au déjeuner de Raïa, dans un café voisin de la gare.
— Plus souvent que vous ne Timaginez. Je fus vraiment amoureuse de vous ; et Dieu sait à quelles sottises je vous aurais conduit, si nous eussions été unis, ce qui n'eût pas manqué sans cette malencontreuse descente de police.
— Moi, je vous ai cherchée, et je puis dire que je vous cherche encore, vous ou du moins l'image de vous que j'ai gardée dans ma mémoire et que vous ne sauriez peut-être plus reproduire. Depuis notre nuit, j'aimai plusieurs femmes, mais c'était toujours vous que j'aimais en elles.
— Racontez-moi ça ! fit mademoiselle Raïa.
Et il lui raconta ça. Il est à remarquer que les filles sont les confidentes les plus ordinaires de nos secrètes pensées. Avec elles, on se sent à l'aise, on leur avoue tout ; elles ont l'expérience de notre nature humaine, dans ce qu'elle a de pire
et de meilleur ; et elles compatissent à nos souffrances, en souvenir d'autres souffrances auxquelles ces bonnes âmes assistèrent.
Mademoiselle Raïa écoutait le récit du baron, plaçant âe temps à autre une interruption judicieuse et qui trahissait une parfaite connaissance des hommes ; après qu'il eut achevé, elle conclut:
— Oui, vous êtes un piètre amant. Ce qu'il vous eût fallu, c'eût été une femme comme moi, assez souple pour se transformer de mois en mois, assez mystérieuse pour maintenir votre curiosité aux aguets ; je n'aurais rien exigé de votre cœur, j'aurais tout demandé à votre amitié ; et ainsi, vous m'eussiez adorée. Enseignez cette méthode à votre femme, si toutefois vous épousez mademoiselle Whisler, ce qui n'est pas encore prouvé.
— Allons donc ! je suis libre, aujourd'hui, et délivré du passé.
Ne vous hâtez pas de l'affirmer. Je suis ravie
de cette rencontre ; vous comptez parmi mes souvenirs de choix, et je ne suis pas peu fière d'avoir été votre première maîtresse. J'emporte de vous une vision plus récente...
— Et cela vous suffit ?
— Oui. Ne m'oubliez pas !... Adieu, voici l'heure du train.
Le baron accompagna mademoiselle Raïa sur le quai de départ ; il l'installa dans le wagon ; mélancolique, il agita son mouchoir vers un autre mouchoir que le train emportait, et, en lui-même,
il songeait que c'était peut-être le bonheur qui s'éloignait !
Mais comme il songeait cela chaque fois qu'il quittait une femme, il n'y attacha pas d'autre importance, et rentra rue Drouot afin de bâcler ses préparatifs de départ.