Maury, p
2. Nous avons mis en italique les termes qui nous onl paru inexacts.
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE ET FÉLICITÉ DIDOT. Il
La toile, due au pinceau de Marchais, élève de Lépicier, rappelle une partie de campagne : la famille Didot achève de déjeuner sous les ombrages de grands arbres ^ Félicité, assise sur l'herbe, est vêtue d'une robe gris bleu, couleur fleur de lin, la taille serrée par un long ruban paille; elle porte des souliers d'un jaune terne, bordés d'étoffe rouge, et des bas clairs; sur son corsage, très décolleté, la gaze transparente d'un fichu Marie- Antoinette met une note légère et gaie; elle a le teint rose et délicat, des yeux très bleus, une bouche fraîche, souriante, rouge, et son nez mignon lui donne un petit air mutin et décidé ; elle a les cheveux poudrés, encerclés par un ruban paille semblable à celui de sa ceinture.
Son buste (fait par sa mère, qui sculpta d'autres œuvres avec un certain talent) date, m'a-t-on dit, d'après son mariage ; il ne lui donne point une autre physionomie et précise même certains détails qui échappent lorsqu'on regarde la pein-
i. Toute la famille Didot jeune est représentée sur ce tableau : Pierre-François Didot, le père, et sa seconde femme, née Anne Travers, avec ses deux filles Sophie et Ft-licité, et ses quatre fils : Pierre-Henri Didot, Neuilly Didot, Léger Didot, Saint-Marc Didot. Il y a là aussi un fils du premier lit du père : Nicolas-Firmin Didot.
ture. La chemise, ornée d'une dentelle, est ouverte largement sur la gorge ; le cou est rond, gras et court; le menton petit, assez volontaire, avec une fossette; les lèvres sont épaisses, et si celle d'en haut n'avançait un peu sur la lèvre inférieure on dirait que la bouche, mignonne, est faite pour le baiser. Le nez est petit, assez large, et les narines semblent humer l'air; l'œil est rond, vif, point timide du tout, nullement innocent, plutôt hardi et provocant; le front est bombé; les cheveux, ceints d'un ruban qui forme bandeau, sont groupés au sommet de la tête et retombent, en nattes, sur le cou; la figure ronde, poupine et joufflue est celle d'une campagnarde grassouillette et sensuelle.
Quant à l'idée que je me suis faite du caractère de Félicité Didot en parcourant les lettres qu'elle a écrites, elle est tout l'opposé de la conception qu'en a eue M. Maury, et je fus très étonné de lire le portrait — qui ne me paraît point exact — 011 la jeune fille nous est montrée timide, tendre et suave, craintive et songeuse avec son regard caressant. Telle, peut-être, fut-elle après son mariage, quelque temps avant que la tubercu-
lose ne l'emportât; mais, jeune fille, elle dut être très gaie, très matérielle, légère et inconséquente, sentimentale néanmoins et profondément romanesque, capable d'aimer avec passion et de donner, en cachette, des baisers éperdus, ayant des sens suffisamment éveillés pour accepter les caresses d'un amant, sinon pour les provoquer ; peut-être, mais j'en doute, aurait-on pu la séduire, et je ne crois pas — quoiqu'on l'ait prétendu — que Bernardin de Saint-Pierre ait été jusque-là.
Félicité Didot avait vingt- ans lorsque Bernardin, qui en avait cinquante-six, l'épousa le dimanche 27 octol)re 1793 '. Un échange continu de
1. Nous avons connaissance de cette date, par une lettre de Bernardin au citoyen Didot-Autran. Elle est datée du 2o octobre, qui était un vendredi, et il y est écrit que le mariage aura lieu : dimanche prochain, il a donc été célébré le 0 brumaire an II. Voici du reste l'acte de mariage de iiernardin et de Félicité, extrait du registre des actes de l'état civil de la commune d'Essonnes.
Il est à remarquer que cet acte renferme une erreur, relative à l'âge de Uernardin de Sainl-lMern! ; l'acte de naissance de celui-ci y est mentionné comme étant daté du 20 janvier 1737 : cela est exact, mais alors Bernardin, le 27 octobre 1793, était
14 AMOUR DE PHILOSOHPE.
lettres avait eu lieu entre eux longtemps avant
âgé de 56 ans et 9 mois, et non de ob ans 9 mois, comme le dit l'acte de mariage que voici :
■< Aujourd'hui; sixième jour du deuxième mois de la deuxième année républicaine une et indivisible, heure de midi, pardevant moi. Claude Villmer, officier public de la commune d'Essonnes, pour rédiger les actes destinés à constater les naissances, mariages et décès des citoyens, sont comparus dans la maison commune pour contracter mariage, d'une part, Jacques Bernardin Henry de Saint-Pierre, âgé de cinquantecinq ans neuf mois, homme de lettres et cultivateur, domicilié dans la municipalité d'Essonnes, district de Corbeil, département de Seine-et-Oise; entre Félicité Didot, âgée de vingt ans sept mois, fille mineure de Pierre François Didot, propriétaire de la papeterie, établi à Essonnes, et de Marie Anne Travers, tous deux présents, lesquels futurs conjoints étaient accompagnés de Jean Honoré Larivière, âgé de trente ans, serrurier à EssonneS; et de Jacques Meunier, charpentier, âgé de soixantedeux ans, demeurant en cette commune, amis du futur. Et Pierre Franrois Didot et Marie Anne Travers, père et mère de la future, présents, domiciliés audit Essonnes; moi, Claude Villmer, officier public, après avoir fait lecture en présence des ])arties et desdits témoins de l'acte de naissance de Jacques Bernardin Henry de Saint-Pierre, en datte du vingt janvier mil sept cent trente-sept, paroisse de Notre-Dame du Havre de Grâce, département de Seine-Inférieure, fils de Nicolas de Saint-Pierre, directeur de la messagerie de la ville du Havre, et de Catherine Godebout, du légitime mariage des cy-dessus dénommés; de l'acte de naissance de Félicité Didot, en datte du huit mars mil sept cent soixante-treize, paroisse de Saint- André-des-Arts à Paris, fille de Pierre François Didot, propriétaire de la papeterie, établi à Essonnes; et de Marie Anne Travers, ses père et mère cy-dessus dénommés; de l'acte de publication de promesse de mariage entre les futurs conjoints, dressé par moi, Claude Villmer. le vingt octobre et affiché le même jour à la porte de la commune d'Essonnes; après aussi que Jacques Bernardin Henry de Saint-Pierre et Félicité Didol ont déclaré à haute voix se prendre mutuellement pour époux.
« J'ai prononcé, au nom de la Loi. que Jacques Bernardin Henry de Saint-Pierre et Félicité Didot sont unis en mariage,
l'époque de ce mariage*, avant que Bernardin eût demandé la main de la jeune fille à ses parents, une partie même de cette correspondance fut envoyée à Finsu de ces derniers. Félicité voyait souvent, quai des Grands- Augustins, l'écrivain célèbre et applaudi de ce Paul et Virginie, à la lecture duquel elle avait pleuré chez Mme Necker ; elle aimait à s'entretenir avec son auteur favori, s'intéressait au sort de ses œuvres, et lui écrivait : « Monsieur, tout le tems que je fus au magasin, vos ouvrages ont toujours eu le succès qu'ils mérittent, et je ne douttes pas que ce ne soit toujours de même'-. » Peu à peu Félicité s'éprit de Bernardin ; elle l'aima avec cette sorte
et j'ai rédigé le présent acte que les parties ont signé avec moi.
« Fait en la maison commune d'Essonnes, lesdits jours, mois et an que dessus. Signé enfin : De Saint-Pierre, FÉLicrni DiDOT, P. F. DiDOT, M. A. Travers, Lariviére, Meunier et Vill- MAiR, officier public.
■' Ces présentes, certifiées véritables par nous, secrétaire greffier de la municipalité d'Essonnes, soussigné, être conformes aux minuties du grelTc de cette commune.
« A Essonnes, le scptiôrao jour de la première décade du dcu.xièmc mois de la dcuxiôrao année réimMicaino.
« Pasquier. '•