Voir lettre I
16 AMOLR DE PHILOSOPHE.
de tendresse respectueuse et soumise qu'éprouve une enfant pour un maître : celui-ci était bourru et pédant, mais elle le croyait amoureux.
Amoureux : Fa-t-il été? il a su comme tout rêveur murmurer à l'oreille d'une jeune fille émue des choses très douces qu'il ne pensait peut-être pas ; il a pu comme tout homme de lettres écrire à une femme de jolies phrases et dire d'aimables pensées, qu'il entendait sonner très faux. N'étaitil pas du reste entraîné à cette gymnastique amoureuse, à cette acrobatie du cœur, lui qui avait pu redire aux jeunes filles de Rennes les paroles qu'il avait chantées à des princesses polonaises? Et comment Félicité, qui n'était qu'une enfant, pouvait-elle ne pas se laisser prendre à ce verbiage et le croire sincère, puisque bien d'autres aA'ant elle, et des plus averties, y avaient été trompées?
Mais que Bernardin dans ses lettres sait mal cacher sa véritable nature! Il veut paraître tendre, délicat, amoureux, sincère, il se révèle encore ici ce que toujours il a été : insociable, onctueux, faiseur de déplorables jeux de mots, patelin et surtout égoïste; quand il écrit à sa fiancée : ton
bonheur, il se reprend aussitôt s'apercevant qu'il s'oublie, rature, corrige et met notre bonheur ^ ; s'il pouvait, sans être impoli, dire simplement mon bonheur, il l'écrirait! Il ne songe qu'à lui, et un an avant son mariage il déclare à celle qu'il prétend aimer : « Je suis très touché des malheurs de ce bon et infortuné Neuilly. si quelque considération pouvoit tempérer votre douleur, cest le succès de mes affaires ^ » Il veut imposer ses idées, ses plans, ne s'inquiète pas des désirs que pourrait avoir Félicité ; il parle à tout instant de sa santé, de ses déboires, de son argent; il veut, pour des raisons étranges, que son mariage reste secret"; il faut que son beau-père lui achète une île à Essonnes, où il fera construire une maison et où il ira vivre, car il ne peut se passer de la campagne, et il contraindra sa malheureuse femme à y rester, à y mourir. Il avait une âme de pion, et quand il rencontra une intelligence jeune et libre, il rêva de s'en emparer, pour la pétrir à sa manière, l'enfermer dans des bornes