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CHAPITRE IV

A ce dernier mot qui fixait une heure, Marcel eut nettement conscience que le sort en était jeté.

Alors la gorge se serra, les poumons s s’oppres- 3 sèrent, l'estomac fut vide et rapetissé. Une ré: traction de toutes les extrémités nerveuses obligea les mains .à se fermer et à emprisonner leurs pouces entre les autres doigts. Il sembla que, par

un renversement momentané des courants ner-

veux, les perceptions, au lieu d'aboutir à l’épanouissement des nerfs qui est situé dans l’encéhale, aboutissaient à celui de l’épiderme, et que la peau devenait un vaste cerveau diffus. Fà où elle se tend, elle vibrait: là où elle est libre et lâche, elle se ramassait et se plissait.

. Marcel reprit son vestiaire machinalement et descendit l'escalier sans penser à rien. Comme si, d’instinct, il supposait que le néant de sa pensée ne faisait que traduire en termes de cons- cience le vide de ses organes, il aspira fortement, : dès qu’il fut dehors dans la nuit, et se gonfla d'air, pour que le cerveau s’emplit d'images.

En effet la machine aux associations se remit en branle ; mais elle adopta un mode de fonc-

décun d'eux Une idée OR nn qui déter . mine à elle seule le groupe consécutif, ou du moin l'idée one Re de celui- ci;

soires ne prennent guère ne de a que les 4 harmoniques de chaque note dans un chant. Pour. na Marcel au contraire, des séries diverses d’associations s’accrochaient, chacune bien complète et bien définie, à chaque élément du.sentiment sicomplexe qu'il éprouvait pour Suzanne; ces divers chants étaient simultanés et se combinaient, de. sorte qu’au lieu de la simple mélodie ordinaire, Marcel Dehaynin avait dans son âme toute une symphonie instrumentale.

Dans l'orchestre de cette symphonie, la sensa tion première d’angoisse, que d’abord aucun autre n'avait accompagnée, devait jouer le rôl d’une note basse, frappée au début du morceau et jusqu’à la fin écrite en tête de chaque mesure presque toujours avec une liaison indiquant qu'’ell doit être tenue et non répétée, parfois aussi sans la liaison, afin que l’exécutant la rÉpÊte et en. ranime à propos les vibrations qui s’ évanouissaient.

une phrase de violon, allait se dégager de la not is tenue. Il soupira. Son angoisse essayait de s 'éva

Fu

orer en tristesse : il s’attristait à penser que le

charme du renanisme amoureux était bien brisé

cette fois. Mais la note de l'angoisse fut de nouveau frappée formidablement, puis le motif hésitant des violons fut interrompu par quelques notes sèches, des notes du piano sur lequel on. accompagnait jadis les récitatifs au théâtre italien : et ce pianotage figurait l'intervention du spectateur intime, scandalisé par l’inconvenance de la tristesse en des conjonctures où il ne pouvait admettre que réjouissances, désirs surexcités, espérances nobles et tendres ambitions. Comme le cortège de ces sentiments requis amusait l’imagination quelques secondes, la phrase du piano s'enchaînait à une phrase des cuivres, exprimant ces désirs, ces espérances, mais ne pouvant sou- . tenir l'ampleur de son début, brusquement coupée … €lle aussi, d’un accord sec, par le piano de la cons- cience : le spectateur intime constatait l'absence, l'irréalité de ces sentiments. | Après ces modulations et ce prélude, l'orchestre de la pensée, se sentant d’accord et mis en train, était prêt pour les effets d'ensemble. Et l'âme avait la chance de pouvoir écouter sa propre musique dans un silence religieux : car Marcel rentrait chez lui par un chemin connu, où les traversées mêmes lui étaient habituelles et ne nécessitaient aucune délibération, où aucune rencontre d’objét neuf ne devait le distraire de son absolue intériorité. | La note tenue de l'angoisse servait maintenant | 10

dé dessous à trois thèmes qui s en he Ven ae Le mieux suivi, sinon le plus bruyant des trois, se composait des pensées et impressions de l’homme, qui, durant ces dernières semaines, avait dominé en Marcel, du dilettante qui appliquait à l'amour les doctrines de Renan, et qui goûtait ses rêves pour le mensonge de leurs fantaisies. Eh bien! cet artiste avait fait la chose positive et

commune de demander une jeune fille en mariage ;

et voici qu'il entrevoyait les conséquences d’un oui — celles uniquement d’un oui; pouvait-il envisager également celles d’un non, puisque ses

réflexions actuelles étaient mues et dirigées par

cette idée première : l’ahurissante nécessité du mariage tombant parmi les subtilités exquises d’un amour pétrarquiste, qu'avait affiné encore la plus moderne des critiques? Marcel eut, sous forme de sensations obscures et diffuses par tout

l’organisme, des souvenirs résumés, des souvenirs-

signes de toutes les délicates jouissances que lui valait, ce soir encore, sa jolie passion. Il eut légèrement le désir de les renouveler, ou plutôt il eut des vibrations nerveuses, des passages de frissons et des tiédeurs de sang à l’épiderme, qui sigmifiaient

ce désir inconscient. Il essaya plusieurs fois de

sourire, mais Son ironie était devenue amère et lui laissait mauvaise bouche. Il eut, comme à Trouville, l'impression, qu'il avait jugée souhaitable, de reprendre pied dans le réel, dans le roman naturaliste de la vie, il crut lire son histoire dans un in-18, en formules concises, lucides et cas-

santes; mais chacune de tes petites formules d’acier écorchait aujourd’hui son tendre cœur. Les convenances du mariage, dont le souvenir était continu et immanent, le révoltaient par inter- mittences. Ainsi la mélodie de ce thème, discrète et toujours élégante, bien que parfois, à l’impro- » viste, âpre, était souvent reprise, après des pauses r trop longues où elle s’oubliait, avec des éclats inattendus et des nuances incohérentes.

À ce thème original et contourné, un autre S’harmoniaiït, d’allures tant soit peu archaïques, de facture sévère et impeccable, à la Haendel, à la Bach : c'était la suite des sentiments qu'il est

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classique d’éprouver, lorsqu'on a demandé la main + d’une jeune fille et qu'on attend la réponse impa- ne tiemment. Tel est en nous l’absolutisme de la à raison : le seul fait d’avoir demandé Suzanne et 4

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d’être impatient d’en finir avec les tortures du doute, imposait ces sentiments à Marcel, par une sorte de convenance logique, et d’une façon aussi impersonnelle que nécessaire. Il en arrivait par instants à désirer vraiment et sans hypocrisie que —la réponse de Suzanne fût favorable : et ce désir pe n’était qu’une hallucination du cœur, déterminée | par le préjugé qu’en pareille occurrence, il serait contradictoire de ne point désirer; mais, bien -e qu'hallucinatoire et imposé par un raisonnement aux organes de la sentimentalité qui s’éton- . naient, s'irritaient de vibrer contre leur gré, ce se désir avait quelquefois tous les effets d’un désir spontané : il amenait des alternatives de crainte

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