‹ Amour de têteChapitre 19 sur 41 · AS L& E 2 ER · texte numérisé non relu

AS L& E 2 ER

É de nouvelles images. D'abord, très légèrement

sollicité, le cerveau fut exclusivement soumis à

l'influence des organes, À cet instant, l'organisme de- Marcel ne s ’exprimait à la connaissance que par le sentiment d’une contraction et d’un vide à

l'estomac. Cette contraction, ce vide provenaient de l’angoisse, mais aussi d’un fait purement physique : Marcel, qui mourait de faim au moment de son bref entretien avec Mme Gaildraud, était

parti du bal sans rien prendre, l’appétit coupé

mais non satisfait. Il épuisa donc d’abord toute la série des rêves connus que déterminent les gastralgies : rêves presque tous sans images colorées ou tangibles, rêves d'espace, rêves d’écrasements, de vertiges, de chutes en des néants.

Mais par une action en retour, ces rêves, que rendait possibles une légère activation du cerveau, entretenaient, exerçaient l’activité de ses lobes; et enfin il prenait une initiative, il créait des décors aux vertiges de l’estomac. Montagnes Rocheuses, monstrueux Himalayas vêtus de neige, avalanches, précipices, tout ce qu’il inventa dépassait les proportions mesquines de la nature, car son exaltation amplifiait les images. L’antithèse des sommets nus appela le rêve des végétations, et elles furent également plus luxuriantes que dans nos régions tempérées. Comme déjà la fièvre qui brûlait Marcel, forçait la température de son rêve, l’exotique apparence des plantes qu'il créait lui suggéra l'illusion d’être transporté dans les pays tropicaux : il erra d’abord par une

Amérique, puis par une Afrique de fantaisie. Puis, inopinément, cette chaleur torride s’adoucit, sans doute par suite de l’atténuation inévitable lorsque | la sensation dure trop. Le rêve remonta vers des latitudes toujours radieuses, maïs plus clémentes, vers une Italie, vers Nice. Alors l’idée d’un voyage de noces avec Suzanne flotta quelque temps dans l'imagination sans compromettre le sommeil. Puis … elle céda la place brusquement à celle de la de- mande faite et de la réponse attendue, qui détermina encore un réveil instantané. RS

Enfin Marcel se rendormit une dernière fois, et. l'imagination reprit tout simplement, au hasard, un de ses précédents rêves. Il se retrouva transporté, comme par miracle, dans les forêts vierges de l'Amérique. Il y fit un interminable voyage, parmi ces aventures incohérentes que le langage trop logique d’un homme à l’état de veille ne sait plus exprimer. Mais une sorte de remords sourd le poursuivait à travers ces pérégrinations, et bientôt il fut hanté par l’idée fixe qu'il était ridicule de rouler dans sa tête ces inepties, alors qu’il aurait dû penser uniquement à une autre chose très … grave dont le souvenir lui échappait. :

L’érotisme envahit les forêts vierges : elles se peuplèrent d’amants qui étaient nus comme les. ancêtres, et de sveltes femmes se balancèrent suspendues à la souplesse des lianes. Marcel les caressait avec ses regards, bien que toujours obsédé par la préoccupation de ne pouvoir se rappeler. Mais : il lui paraissait maintenant que la contempeees ;

des amoureux circulant à travers les branches aiderait à ressaisir le souvenir décevant. L’effort continu qu'il faisait pour l’atteindre lui donna le sentiment d’avoir perdu la mémoire, et la vision . d'êtres humains élus pour l’amour évoqua en lui . des idées de puberté qui se généralisèrent en idées d’adolescence et aboutirent à quelques rap- pels du collège. L'idée de la mémoire perdue déter- mina celle d’une vieillesse avancée, qui se souda aux rappels de la vie scolaire par la représentation grotesque d’un vieillard en enfance, retour- nant à l'école et ayant oublié sa leçon.

Mais les images du collège ayant acquis depuis plusieurs mois la propriété spéciale de s'associer à celles de François Gaïldraud et de sa sœur, le vieillard prit les traits de François. L'idée d’amour ressurgit, abstraite, dans un évanouissement du décor sylvestre. Suzanne se manifesta aux côtés de son frère. Marcel interpella celui-ci et sollicita son intervention. Tous les courants du rêve con- fluèrent ainsi torrentiellement vers l’idée de la demande faite et de la réponse attendue, et Marcel se réveilla, avec la sensation d’un flux torrentiel du sang vers le cerveau, avec un bruit de torrent dans les oreilles. | Il faisait grand jour. Marcel Dehaynin comprit qu'il ne dormirait plus, et qu'irrévocablement la __ journée critique était entamée. Son angoisse, exas- pérée un instant à cette pensée, se fixa, en fin de compte, après de brèves oscillations, à un degré d'intensité moindre que celui où elle s'était main-

tenue hier. L'impatience même parut atténuée par l’imminence de la crise, contrairement à sa coutume qui est de s’exaspérer de plus en plus, et jusqu’au délire, à l'approche des dénouements, comme la vitesse des objets qui tombent s’accroît à mesure qu'ils se rapprochent du terme de leur chute ; mais cette exception à la loi commune était chez Marcel, comme le désir d’hier soir, le résultat sentimental d’une espèce de calcul logique.

La souffrance de l’estomac n’était pas supprimée, mais soustraite à l'attention par sa continuité, par sa monotonie. Le cœur demeurait neutre. La douleur physique se situait surtout dans la tête, qui était pleine, lourde, brisée. Les tempes sentaient, chacune, une pression extérieure égale. Le front ‘: prenait conscience de son étendue, qu'il se figurait plus vaste que d'ordinaire. Il semblait, comme hier, que les courants nerveux fussent renversés . et que les régions diverses de la peau devinssent, non plus des-lieux de sensations tactiles objectivées, mais des centres même de perception; la . conscience de l’irritation morale s’y localisait symétriquement sur les faces externes des deux membres inférieurs, aboutissant en pointe aux boîtes des genoux dont les articulations s’agaçaient.

Au second plan, la pensée S'affairait d'une façon incohérente. La symphonie d'hier soir se répétait à satiété, mais elle n'avait plus que le caractère d’un souvenir, et sa musique s’étouffait. comme celle d’un orchestre dissimulé derrière la scène. Ensuite, la place ordinaire des musiciens,

que le recul des exécutants d’hier laissait vide, fut occupée par d’autres exécutants qui n’avaient plus à leur service ni la mélodie ni l'harmonie, . mais l’abstraction du rythme réalisée miraculeuse- ment. Cette allégorie signifiait la conscience du temps vide. Malgré les chocs réguliers qui le mesu- raïent, Marcel entendait bien encore la symphonie de la veille, mais volontairement il ne l’écoutait plus : tel un mélomane, qui assiste pour la deuxième fois à un opéra, refuse son attention aux parties principales, et la réserve pour les détails secondaires de l’orchestration.

Une curieuse préoccupation de ne faire aucun

bruit le retint longtemps au lit dans une immobilité cataleptique, puis, à sa toilette, rendit précautionneuses ses mains, qui posaient toutes choses doucement.

Il perdit la tête lorsque l'heure du déjeuner sonna. Il s’examina longuement dans sa glace avant de descendre, redoutant les révélations de son visage : Car, par une véritable manie de mys- tère, il entendait jusqu'à nouvel ordre ne rien dire à ses parents. Il craignit d’abord d’être soupçonné, parce qu’il avait les yeux cernés et troubles ; mais il pensa tout d’un coup : « Au fait, c’est le contraire qui pourrait surprendre, puisque j'ai

passé au bal une partie de la nuit. » Ce ressouvenir 4 de bal, et l’amusement de jouer une comédie en __ présence de sa famille, réveilla en Marcel le parfait . homme du monde. Il entra dans la salle à manger avec les allures façonnières de quelqu'un qui est.

résolu à faire des frais. Il jeta de la gaieté nerveuse à travers la froideur habituelle du repas. Il eut de la verve et de l'esprit. Il causa, mais sans fami- | liarité, comme un causeur de profession.

Ces fringants dehors l’aidaient à dissimuler son dégoût de la nourriture, et ses héroïques eflorts pour manger malgré l’intolérable douleur de l'estomac qui s’exaspérait. Il crut que le café, tout … en irritant ses nerfs, les remonterait, et il en but plus que de coutume : quand il regagna sa “ chambre, il était à bout, énervé aux larmes, et, bien entendu, incapable de pleurer. ee Il eut honte, imbu de ce préjugé qui réserve les envies de pleurer aux faibles et aux enfants. Puis je ne sais quelle réminiscence de catéchisme … touchant le « don des larmes » l’induisit à tirer de sa bibliothèque un exemplaire de la Bible, qu da y replaça d’ailleurs sans l'ouvrir : car il lui revint à propos qu'aux heures critiques de l'adolescence, ; alors qu'il avait fréquemment de gros chagrins sans cause et sans détente naturelle possible, il relisait, dans l’un des deux ou trois livres qui l'avaient ému à première lecture, certains passages dont l'effet sur lui était certain, et parvenait ainsi à faire déborder sa douleur contenue, en y ajoutant le trop-plein d’une douleur artificielle et littéraire. … Ces morceaux de littérature, qui lui servaient de réservoirs de larmes, c'était, dans le Petit Chose 38 de Daudet, les dernières pages; c'était, dans le Copperfield de Dickens, le chapitre où Davy « est exilé de la maison paternelle ». |

Ce dernier livre fut sous sa main. Marcel relut

avidement la scène qui l'avait tant de fois attendri. : |

11 retrouva le mouchoir humide que le cocher de la voiture met à sécher sur la croupe du cheval ; mais il resta impassible, même à la petite phrase de sourire à travers les larmes, qui jamais n’avait

manqué son effet : « Mon mouchoir ne faisait pas

grande figure en guise de couverture de cheval. » Comme il lâchait Copperfield, désappointé, les idées de collège que Suzanne avait la propriété d'évoquer se combinèrent avec celles de lecture : … alors il se rappela que jadis, le jour où l’on devait enfin savoir les résultats de ces fameux concours généraux, auxquels naïvement 1l attachait tant d'importance, 1l avait pris l'habitude de tromper l’exaspération de l'attente en lisant G1 Blas,

comme le livre le plus délassant et le moins éner-

vant qu’il connût. Il empoigna le lourd volume mais il ne put régler sa lecture. Il feuilletait dis- traitement et par saccades, avec de longues pauses. De Il rencontra par hasard quelques badinages . d’une bien innocente polissonnerie; aussitôt il eut une assez ridicule inspiration : il fouilla dans la bibliothèque, tira d’un recoin certains contes | licencieux du seizième siècle, voulut, comme au

temps des ignorances et des malsaines curiosités,

les savourer vautré sur le divan ou sur le tapis. Mais rien n'avait prise sur lui, tant il était recro- quevillé sur lui-même, au moral et au physique. Sa froideur lui donna, quelques instants, de comiques inquiétudes pour son avenir matrimonial,

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