CHAPITRE PREMIER
En sa chambre que des cretonnes à fond écru
et à très grandes fleurs jaunes, rouges, violettes,
meublaient et drapaient avec l'originalité banale
d'aujourd'hui, — vêtue d’une matinée en cachemire, d’un pâle vert, et trop ample, et trop arrangée, un peu excentrique, plutôt femme que jeune fille, et femme de théâtre, — mais personnifiant tout de même la jeune fille sous cet accou-
trement, celle de qui Marcel Dehaynin n'avait pu, en près d’une année, acquérir la représentation nette, Suzanne Gaiïldraud, était assise dans
un fauteuil, de biais, les mains inutiles, l’âme plutôt oisive que rêveuse.
Certes, la curieuse indétermination de cette physionomie pour Marcel s’expliquait par un contre-coup de ses sentiments hypothétiques où artificiels sur les sens, qui, dans les passions de … l'amour, sentent au gré du cœur. Mais par une malice du hasard, le caractère même de ce que
l’on pouvait, à la rigueur, appeler la beauté de
ÂMOURIDE TÉTE di ie ee
Suzanne, ou plutôt son charme, y avait puissam-
ment contribué : car ce caractère, c'était l'absence … de toute loi, c'était la fantaisie absolue et sans règle. Créature d’un art véritablement contemporain, elle était dépourvue de tout style propre, et-elle s’appropriait tous les styles à miracle. Son indéfinissable ressemblance avec son défunt père, qui ressemblait au Premier Consul, et aussi à tous les comédiens glabres, signifiait-elle une aptitude héréditaire à porter les déguisements? Son type, variant avec ses robes, présentait, à chacune de ses nouvelles toilettes, une frappante reproduction de l’époque où elle avait choisi son modèle, suivant les modes actuelles qui, toutes, sont des revenez-y d'anciennes modes, pastichées servilement par manie de l'authenticité.
Ici toutefois, en cette robe de chambre par hasard non historique, non datée, quelle se révélait cette insaisissable physionomie? Décevante encore : au premier regard, la frimousse était parisienne et d’un plaisant ensemble, mais où le détail ne valait seulement point la peine d’être examiné ; et l’autre regard, le regard analytique, découvrait, en chaque détail pris à part, son charme particulier. Mais où résidait-1l, ce charme? Ces yeux, cette bouche apparaissaient d’un séduisant dessin, et du même coup les dessiner apparaissait impraticable. Où résidait-elle, aussi, cette ressemblance avec le père, qui ressemblait à Bonaparte? Point dans les traits. Suzanne ressemblait à son père par l'effet d'une association d'idées,
parce que sa figure exprimait des choses que la
figure de son père avait exprimées : et ce n'était pas vraiment l'impression d’une ressemblance, mais la notion d’une équivalence abstraite.
Et cette suggestive remarque donne le mot de l’énigmatique physionomie : beauté d’impressionnisme, Suzanne n’est point dessinée, elle est enveloppée dans son atmosphère, elle n’est point cernée par un contour. Quel est son visage? C’est une pâleur teintée de santé vive dans la brume des impalpables cheveux. Quel est son corps? Sculptural? Non. Bien fait? Qui sait? Mais c'est un corps dont les formes sont de la vie, dont les lignes sont de la souplesse, dont la démarche est majesté, dont l'attitude est élégance. Qu'importe la grandeur ou la petitesse des yeux? Elle a un grand regard. La bouche n'est qu'un sourire. La physionomie de Suzanne est, comme le caractère des héros de tragédies classiques, un groupe d’abstractions étiquetées d’un nom humain; mais toute dans l'impression qui passe, elle est essentiellement vivante par sa mobilité, et, par son instabilité, essentiellement irréelle : ne symbolise-t-elle point le perpétuel devenir?
Bien que, parfois, en ses tenues, quelque chose de théâtral puisse être soupçonné, écartons toute idée de cabotinage, de pose par elle personnellement voulue : toujours pareille à elle-même dans la solitude de sa chambre comme dans les représentations du monde, Suzanne était rigoureusement naturelle et simple, mais avec une hérédité
omplexe et des habitudes natives d'apprèt. Deux lois antinomiques avaient présidé à la confection de son être moral : comme tous les jeunes actuels, elle apportait en naissant un* riche patrimoine
d'âme, une grande somme de qualités surtout factices, et avec cela elle était désignée pour vivre … dans un milieu également factice, également
écrasé par les accumulations héréditaires ; mais :
ce milieu, d’autre part, étant libre avant tout de
conventions, de préjugés, de principes, le développement du jeune être né artificiel parmi l’artificiel et pour y être élevé, restait abandonné à la nature et à la fantaisie. Qu’une plante fort travaillée par l’horticulteur laisse tomber dans
l’humus de la serre une semence, et que la se-
mence germe, et qu’elle grandisse, et que nul, à son tour, ne la travaille : telle Suzanne, sauvageon ï né d’une plante rare, et poussé en serre.
Elle avait moins les allures d’un oiseau libre que d’un oiseau exotique échappé d’une cage ; mais elle était bête de plein air ; fraîche, un peu. hâlée; farouche, un peu méfiante; les sourcils volontiers froncés, la bouche volontiers close :
très occupée de vivre, et distraite; garçonnière
parce qu'elle était bête de plein air, mais très
femme, parce que, naturelle avant tout, elle nee
accusait son sexe.
L'hérédité de son éminent père avait bien déterminé les lois primordiales de son intelligence ; mais comme elle avait, dès l'enfance, vécu séparée . de lui par le respect et par la peur, l’imitation :
avait point ajouté ses effets à ceux de l'hérédité, I n'y avait pas eu, du père à la fille, de ces transmissions nerveuses entre vifs, qui font que deux âmes en arrivent à être identiques, non plus
seulement par leurs lois constitutives, mais par | les manifestations les plus particulières de ces lois. Aussi, bien que son âme fût fabriquée toute | avec la substance d'âme de Gaïldraud, aucune analogie extérieure ne révélait cette fabrication. Au contraire, tout en ne devant à sa mère aucune de ses qualités fondamentales, Suzanne tenait d'elle des gestes, des mots, des idées toutes faites, que même elle poussait à l'extrême, avec sa logique intransigeante d'enfant et de femme : et elle avait __ l'air de lui ressembler beaucoup.
François, lui, restait avec sa sœur sans communication et sans influence. [ls s’aimaient profondément, mais d’une amitié sous-entendue et dénuée de camaraderie. Physiquement, toute comparaison entre eux était défavorable à Suzanne : suivant la loi en vigueur chez les races primitives, et plutôt même chez les espèces animales que chez l’homme, François, malgré ses anguleux traits, malgré, bien entendu, l’absence de tout charme, apparaissait aux côtés de sa sœur avec sa beauté plus noble de mâle, et la réduisait par contraste aux séductions inférieures de la grâce, à l'humilité d’une stature moindre.
Cette soumission ‘de Suzanne à la hiérarchie sthétique des sexes, en désuétude dans l’humanité moderne, était la plus saisissante preuve de
pr
son naturel. Mais ce | naturel même sr ajoutait,
tant qu’elle restait jeune fille, un charme juste-
ment contradictoire aux causes d’où il était issu,
et qui, au lieu d’être celui de la nature, était un
charme d'artifice : la jeune fille est une création des sociétés, la facticité semble son essence même, et en être dépourvue devient pour elle la suprême
facticité. Mme Gaïldraud se vantait d’avoir élevé és
Suzanne en dehors de toute idée reçue ; pourtant elle avait dû louvoyer, compter, sinon avec les conventions, du moins avec les convenances. Il en était résulté chez le sujet d’amusants compromis, de fantastiques idées.
Suzanne, d'imagination vive, eut quelques passionnettes, à un âge où la neutralité des sens l'empêchait de soupçonner aucun rapport entre de tels sentiments et les désirs voluptueux qu'elle
ignorait. Plus tard elle devint femme sans malaise
ni surprise, et cette métamorphose ne sollicita ni sa curiosité ni ses rêveries. Mme Gaiïldraud eut d’ailleurs l’habileté de l’entretenir dans une activité laborieuse, qui ne laissait pas de loisir pour les rêves. Si bien que les troubles sentimentaux, qui avaient été précoces, ne se renouvelèrent plus à l’époque normale. Suzanne préjugea une sorte
d’antagonisme ou au moins de dissociation entre
les sentiments de l’amour, qu’elle connaissait déjà pour les avoir prématurément éprouvés, et ce qu’elle avait pu deviner du “sexe par les propos librement tenus devant elle.
Elle en déduisait, en toute innocence, des con-
clusions naïvement logiques, où les gens mal informés eussent vu les marques d’une perversion épouvantable ou d’un ignoble positivisme. Elle : déclarait, par exemple, que mieux vaut, pour les : agréments de la vie commune, épouser un homme que l’on aime, mais qu’elle épouserait sans diffculté un homme qu’elle n’aimerait point. Sa chair déjà s’inquiétait, mais jamais elle n'avait songé à personne, même à un être imaginaire.
Marcel Dehaynin s'était donc bien trompé, lorsqu'il avait cru lui plaire le premier soir. Il avait tout au plus requis son attention quelques minutes ; ensuite il l’avait choquée par ses gau-
> cheries, par son air d’être déplacé dans le monde
où elle avait coutume de vivre: enfin elle ne s'était plus souciée de lui. Ce matin, lorsque Mme Gaildraud était venue la surprendre dans son lit, avec ces façons inopinément plus affectueuses des circonstances très solennelles, et lui avait transmis la demande de Marcel sans lui
dissimuler sa joie, Suzanne aussitôt avait secoué
la tête et répondu : « Non, » avec une résolution si calme que, sans la combattre, sa mère lui avait simplement répliqué par cette nouvelle ques- Du
tion : « Pourquoi? »
Alors elle-même s’interrogea, car son refus lui était venu aux lèvres comme inspiré, et sans que sa volonté personnelle y fût pour rien. Elle hésita, puis reprit : « Parce que je ne l’aime pas. » À un geste de sa mère, elle répondit par un de ses aphorismes habituels : « Si j'avais vingt-cinq ans et si
e désespérais de trouver à un mari, je l'épouserais très volontiers; mais à mon âge on épouse un homme que on aime, ou bien on ne se marie pas. » | Depuis, malgré la froideur et la brièveté de ce dialogue, malgré l'indifférence de la grande nouvelle, Suzanne restait en proie à une excitation nerveuse bien inattendue. Elle si indolente, surtout après une nuit au bal, elle s'était brusquement levée et habillée. Allante, affairée, elle tou- chait à tout, elle chantait, mais Sans elle-même y prendre garde : elle ne se demandait même pas : « Pourquoi donc suis-je ainsi? » Par instants, das eo avait de petits rires secs, des ironies de regard qui signifiaient : « Si l’on s’imagine que je l'épou- . serai ! » Mais elle n’exprimait pas sa pensée avec. des mots, et sa conscience d’elle-même s’arrêtait au signe sans en formuler l'explication. Puis, capricieuse, elle faisait des haltes ; et c’est ainsi. qu'elle était maintenant assise de biais dans un : fauteuil, les mains inutiles, l'âme plutôt oisive que . réveuse. ; La trêve fut rompue par un coup de sonnette qui retentit au cœur de Suzanne : « C’est lui! ». Elle se dressa, courut à la porte, mit le verrou. Une crainte absurde lui venait que sa mère ne l’'appelât, qu'on ne la fit comparaître devant Marcel. Elle se vit toute petite fille devant lui, et elle lui en voulut passionnément de cette humiliation. Elle restait debout, penchée, comme aux écoutes, l'attention fixée, mais le cerveau vide
Et puis elle s'exaspéra que Marcel ne fût pas encore parti. Elle frappait du pied : « Oh! Oh! » Enfin elle entendit son pas qu’elle reconnut; puis la porte d’entrée s’ouvrit, se fermas … et Suzanne restait debout, inapaisée, atteinte de … la mélancolie qui est inhérente, comme par défi- ‘ ue nition, à tout départ, même si on l’a souhaïté impatiemment.
Mais elle entendit sa mère qui passait. Elle assura le verrou. Mme Gaïldraud était passée. Elle respira. Ensuite elle se réjouit, d’une joie excessive, forcée, voulue. Férocement, de mauvaise foi, elle travailla son antipathie contre Marcel qui, jusqu'à aujourd'hui, somme toute, ne lui était guère qu'indifférent. Elle ajouta aux fâcheux sou- venirs de sa gaucherie et de son air insolite, la rancune des pénibles sensations dont Marcel était depuis ce matin l’instigateur responsable. Elle y ajouta, par une de ces stupéfiantes iniquités qui x deviennent justes suivant la logique du cœur, la mélancolie de l’irréparable qui persistait en: elle depuis son refus, déraisonnable et latente, et la mélancolie des départs qui venait de l’affecter au choc de la porte.
Elle eut une velléité d'indépendance, et elle voulut sortir sans avertir sa mère. Elle sonna sa femme de chambre, fut prête en quelques instants, fit par les rues une promenade sans but, à quinze pas devant la personne qui l’accompa- gnaïit, mais elle pensa tout à coup qu'elle pourrait bien rencontrer Marcel et fut indignée contre
La
ut. S'il la guettait, par Da EE eut une ue +
reur d'enfant, appela près d'elle la femme de
se dissipèrent point. Elle en avait froid. Quand on l’'appela pour dîner, d’abord elle n'osa pas venir;
à table elle n’osa pas lever les yeux sur sa mère :
elle croyait toujours qu’on allait parler de Marcel, et elle avait une angoisse. Mais, quand elle vit
que le repas s’achevait et qu’on n'avait pas dit : un mot de lui, elle fut révoltée : la question de son
mariage valait peut-être qu’on la discutât autrement. Le silence de s4 mère et de François était un affront qu’on lui faisait. Elle avait envie de
pleurer. Elle se retira dans sa chambre, pleine. de colère contre Marcel, mais d’une colère dé-
couragée, sans acharnement : elle put se donner le change, et croire qu’elle était. désarmée par la pitié, elle eut suffisamment pitié du pauvre garçon pour dire d’elle-même : « Comme je suis bonne | »
La nuit fut peu sommeillante, mais Suzanne
en avait d'avance pris son parti. Elle se flatta
même d’avoir dormi beaucoup plus qu’elle n’était
en droit de l’espérer. Elle confondit son épuise- …
ment avec la sérénité. Elle était amollie comme après un bain trop long. Cette faiblesse nerveuse la prédisposait aux larmes ; mais, comme aucune occasion de pleurer ne s’offrait, elle dut se con-
tenter de vagues attendrissements. Elle s’émut
à l’idée de rester jeune fille. Elle étudia, avec
insistance, les délices de cette vie à laquelle elle n'allait point s’arracher encore. Elle passa en
chambre muette, et rentra. Mais ses terreurs ne …
une catastrophe qui pourrait bien en avoir sup-
primé quelques-uns; et elle pensa tour à tour à chacun de ceux qu'elle aimait, avec des élans de joie passionnée : elle si peu expansive, et dont les affections, en tout présentes, étaient partout invisibles ! Il lui parut même que ces amitiés, toutes imposées par des liens de parenté ou par d'anciennes connaissances, ne pouvaient plus lui suffire : elle conçut pour la première fois, non le désir, mais l’idée d’une affection plus réellement extérieure, qui s'adresserait à un plus étranger. L'image de Marcel aussitôt se présenta, comme pour profiter de ces bonnes dispositions ; mais le visage de Suzanne exprima l'ironie. Elle fit un haut-le-corps. Elle s’affirma qu'elle le détestait. Son hostilité contre lui s’accrut.
Puis sa pensée dévia : cette idée d’une affection plus extérieure, qui n’était vraiment qu'une simple représentation, et non un désir ou un besoin, ne troublait point son cœur, mais excitait sa curio-
sité. La sentant neuve, elle s’efforçait d'y réflé-
chir : elle avait si peu d'habitude du rêve que, pour rêver, il lui fallait faire un effort. Elle voulut faire cet effort, elle le fit. Tous les obstacles au rêve que Mme Gaildraud avait si ingénieusement distribués dans sa vie furent inutiles. Du jour au lendemain, Suzanne négligea tous ses travaux. Elle s’occupa uniquement de devenir une femme intérieure : elle fut longtemps sans y réussir. Longtemps elle se chercha, elle se poursuivit elle-même en vain.
revue toutes ses amies, tous les siens, comme après