HAE
| Dans: son | trouble, une seule idée nette et obstinée lui restait, c’est que Marcel devait seul porter toute la responsabilité de son trouble : et pour exagérer le crime de celui qu’elle voulait charger, elle s’empressait de se plaindre à elle-même avec amertume du malaise qu’elle subissait. Mais elle regrettait aussi de ne pas se complaire davantage . dans le rêve, et c'était encore la faute de Marcel, dont le rêve même évoquait l'odieuse image à tout propos. .
Cette image, il fallut bientôt en tolérer l’obses- … sion sans aucune trêve, car l'espèce d'inquiétude : amoureuse que Suzanne était flattée d’éprouver, et dont elle ne voulait plus guérir, d’abord intermittente, devenait continue, et la pensée de Marcel y restait associée plus indissolublement que jamais. Cette image, Suzanne désormais ne pouvait même plus en souhaiter l’ évanouissement, . car ce n’était plus en elle une volonté indépendante, c'était un inéluctable besoin que son imagination ne s’apaisât plus, et elle était bien obligée de … reconnaître que Marcel avait seul le pouvoir de, redonner à son imagination un élan, aux heures où elle se ralentissait. | si
Provocateur détesté des rêveries, Marcel en devenait ainsi le témoin inévitable et gênant. C'était un crime de plus, et Suzanne, qui, honteuse de rêver en la présence de son image, faisait à : par nécessité cet énorme sacrifice de pudeur, lui en voulait comme à un complice. Enfin, ce fut ne le dernier coup : elle ne se révolta même plus
ontre l’image indiscrète, elle l’accepta. À quelques | stants où elle se ressaisissait elle-même, elle en ut la conscience rougissante : hypocritement elle
evoir qu’il était là, pour s’abandonner toute et sans remords à la rêverie amoureuse qu'il avait le privilège de susciter. |
Et cependant la joie de rêver n'était point sans mélange. Elle contenait le soupçon vertigineux du vide et une arrière-pensée d’imperfection. Comme tous les adolescents et comme toutes les jeunes filles à cet âge, c’est l'amour qu'aimait Suzanne. ni Mais les autres aiment l’amour pour la plus naturelle des causes, simplement parce que l'heure ‘approche et parce que leur cœur mûrit : Suzanne, dont le cœur mür était demeuré stérile, aimait l'amour par occasion, simplement parce qu'un homme était venu, à propos de qui sa mémoire et sa fantaisie avaient agité les questions d'amour. Ce n’était point en elle, à proprement parler, un sentiment : c'était un jeu de représentations pro- voqué par un hasard, provoqué aussi par un vou- loir inconscient de petite fille attardée, qui s’acharne au rêve avec une idée latente d’ orgueil, comme pour se vieillir.
Mais cet amour de tête de l’amour n'était point sans issue possible comme l'amour de tête L. d’une personne vivante. Le cœur, qui n'est qu'un muscle, se développe aussi bien par l'exercice d’une passion artificielle que par celui d’une pasion véritable, et le résultat final est seul à con-
CEE
détournait ses yeux de Marcel pour ne pas s’aper-
MAÉ 1 à 2 MOUR DPURLE
sidérer. Au bout de quelques jours, lés pénibles impressions de vide et de factice furent supprimées, Les désirs, les besoins du cœur furent sincères. Suzañne eut des épanouissements et des joies réelles, et, comme toujours sans aticune irritation dû sexe, d’innocentes idées de possession par léger contact et par frôlement.
A qui pouvaient s'appliquer de telles images,
sinon à Marcel Dehaynin? Suzanne, qui avait conscience de le haïr, fut épouvantée de cette association ; mais elle ne put la rompre, bien que sa haine s’en accrûüt. Cette monstruosité intellectuelle, si aisément explicable pour l’analyste, mais qui, pour cette enfant ignorante, gardait toute son horreur, faillit compromettre la vie entière
de Suzanne : il n'en faut pas davantage pour.
inspirer à une vierge un préjugé indélébile contre l'amour, et pour la jeter au cloître si elle a de la religion. | |
Le tempérament et léducation de Mile Gaïldraud la préservaient d’une telle extrémité. Toute révolte fut inutile : du moment qu'elle avait rendu la vie à ses organes sentimentaux longtemps paralysés par l’abstinence, ellé ne pouvait plus leur interdire l'exercice de leur fonction. fl fallait laisser le champ libre à l'imagination, il fallait lui permettre d’accolér à toutes ses rémi-
niscences et à toutes ses hypothèses amoureuses
l’image détestée de Marcel, et d'inventer des
scènes naïves où Suzanne jetait au coù de Marcel ses jeunes bras, avec la présomption désespérante
AMOUR DE TÊTE Hboarthe
ee que cet embrassement ne lui causerait aucun plaisir. Mais, en son ignorance du mécanisme très
simple qui avait uni l’idée d’un homme antipathique à toutes les idées d'amour, nées en elle, par un hasard curieux, à l’occasion de ce même homme, elle finissait par admettre cette absurdité que son avenir amoureux était représenté
par un être haï. Comme il arrive souvent à cet
âge, où tous les jours on a la surprise d’un état physique ou moral entièrement nouveau, elle se disait qu’elle n’était point faite comme les autres.
Au plus fort de ces orages internes que per-
sonne autour d'elle ne soupçonnait et trois semaines à peine après la demande repoussée,
Mme Gaïldraud lui dit : « Te serait-il désagréable
que M. Dehaynin vînt diner? » Aucune bien-
séance n’empêchait de le recevoir, puisqu'il n’avait
été question devant personne de la demande et
du refus. Suzanne, bien entendu, ne s’y opposa point : elle n’allait pas priver son frère d’un ami. Cépendant elle fut piquée : elle n'admettait point que, même avec son assentiment, on rouvrit la
maison à celui dont elle n’avait pas voulu. Elle | n’était donc qu’une petite fille sans conséquence,
pour qu’on la traitât si légèrement? Mais ce sentiment, une fois déjà éprouvé, et qui lui avait procuré une si douloureuse humiliation, ne lui fit cette fois qu’une blessure insignifiante, et fut remplacé presque aussitôt par un sentiment contraire, Elle se représenta que l'amitié est plus jeune que l’amour, que l'amitié n'est point une
passion des Andes. personnes ; elle était Su généreuse pour briser celles de son petit frère. (François, à la vérité, -était plus âgé qu’elle de sept ans ; mais de la femme qui a dix-huit ans ou de l’homme qui en a vingt-cinq, quel est le véri- ‘table aîné?) Elle laisserait donc à ces deux jeunes gens leur amitié : elle-même demeurerait isolée eh 10 la préoccupation plus sérieuse des choses d'amour. … Telles étaient, sinon ses pensées précises, du . moins ses impressions sourdes, signifiées par un … vif mais bref sentiment d’humiliation, puis par + le noble gonflement du cœur qui est la sensation physique de l’orgueil ; par un peu de pitié attendrie pour son jeune frère, et par une vision de Marcel, très rajeuni ; par une vision d’elle-même, très grave dans une solitude de cellule, où les représentations de l’amour prenaient pour la première fois à ses yeux une teinte de voluptueux “à mysticisme. | Mais lorsque sept heures sonnèrent, elle fut précipitée de sa tour d'ivoire. Marcel arriva, très … libre de lui-même, et froid comme il convenait avec Mlle Gaïildraud, sans affectation. L’antithèse de ce calme et de cette aisance avec sa propre gêne et avec son tremblement exaspéra Suzanne. Elle n'aurait point pardonné à Marcel s’il eût laissé . paraître la moindre émotion, mais elle considé- a rait cette allure dégagée comme une insulte. Elle sortit quelques minutes : elle en aurait pleuré. On l’aimait donc ainsi? C'était assez de trois semaines … pour l'oublier! Et elle comparait à cette facilité
oubli la force de persévérance amoureuse qu’elle sentait en réserve dans son cœur pour le jour où, elle-même, elle aimerait. Elle se figurait la violence de ses futures passions par un accrochement réel au cou de l’aimé. L’aimé, qui pouvait-il être, sinon Marcel? Elle fit semblant de ne pas s’en apercevoir, et, pour se donner vis-à-vis d’ellemême une contenance, elle s’interrompit, elle
réforma, sans à-propos, le jugement qu’elle avait porté naguère sur la gaucherie de Marcel : il s'était tenu aujourd’hui parfaitement bien. Elle : l’envia elle l’admira, elle le haït.
__ « Voyons, pensa-t-elle, c’est moi qui suis ridi-
cule, il faut que je rentre au salon. » Elle eut le pressentiment du froid qui allait la ressaisir à la
vue de Marcel, et qu’elle n’éprouvait plus depuis sa sortie du salon, bien que l’image de son ennemi
n’eût point cessé de la hanter. Comment donc se
pouvait-il faire qu'elle eût tant de familiarité avec
l’image et aucune avec Marcel lui-même? Mais une cervelle de femme ne résout point de si ardus problèmes. Cependant elle se rappela, comme un fait non sans analogie avec celui qui l’inquiétait, qu'avant de connaître Marcel elle avait pour ainsi dire été intime avec son idée. L’imaginatiou de Suzanne fut éblouie. Le sentiment illusoire d’une prédestination amoureuse acheva de l’égarer.
« L’aimerais-je? » se dit-elle. Elle avait une main posée sur le bouton de la porte. Son cœur éprouvait le trouble. vague, avant-coureur des grands battements. Mais, comme elle était sur le
AT 102 AMOÛR DE TÈTE er
point d’entrer, elle eut une seconde fois la sensa-
tion anticipée du froid qui allait la ressaisir, et +
son cœur s’engourdit au moment où il allait battre. « Mon Dieu! » murmura-t-elle douloureusement. Elle avait épuisé, en une seconde, toute la souffrance de l'amour de tête.
Car c'était, par une fatale rencontre, l'amour
de tête qui, chez Suzanne Gaildraud comme chez |
Marcel Dehaynin, s'était développé par un procès plus élémentaire encore que chez celui-ci, pour cet unique motif que toutes les idées d'amour suscitées en l’âme de cette vierge absolue à propos d’un homme désigné par le hasard, désigné malgré une réelle inimitié, s'étaient associées automatiquement à l’image de cet homme. Cette loi dont l'application est si fréquente, et qui donne à tout fiancé, fût-il inconnu, à tout mari, épousé même sans goût et par obéissance ou par raison, des atouts pour se faire passionnément aimer, cétte loi voulait que Marcel, en dépit de l'antipathie née le premier jour et irritée par les tourments de l’amour de tête, apparût à Suzanne non pas même comme l’aimé indispensable, non pas même comme le seul aimé possible, mais comme l’archétype de l’amour |
Aïnsi, en quelques semaines, Suzanne lui avait . fait une auréole avec tous ses pressentiments amoureux : et 1l n’y avait là qu'un travail intellectuel! Mais l'illusion d’aimer devait s’ensuivre chez elle, plus facilement encore que chez un
homme, car jamais, pour une femme, les faits le 4
plus exclusivement cérébraux ne savent garder
leur aspect de faits exclusivement cérébraux. Les
opérations mêmes de son esprit ne sont point impassibles, le cœur s’y intéresse : comment, dès lors, s’y reconnaître, lorsque le cœur.est en antagonisme avec l’intellectualité? Celui de Suzanne Gaïldraud ne produisait, à la vérité, aucune émotion amoureuse, puisqu'elle aimait de tête, et cependant il était tout le temps ému : Suzanne manquait passionnément de passion.
. N’eût-elle d’ailleurs éprouvé aucune émotion qui se rapportât directement au procès même de
< l'amour de tête, toutes celles qu’elle éprouvait à
- côté suffisaient amplement pour engendrer l’illusion. Un cerveau de femme ne comporte point l’évolution à part d’une idée toujours distincte des autres, toujours uniquement soumise à une loi qui lui est propre. La femme est pour cela trop à Ja merci de la première impression venue, et trop radicalement incapable d'analyse : d’où cette complication apparente et superficielle, qui n’est
* point de la complexité mais de la confusion, et
qui masque une réalité d’âme foncièrement simple. Suzanne pouvait-elle discerner si son cœur demeurait ou non indifférent à Marcel, alors que, par suite de son état irritable, les moindres contingences, toujours alliées plus ou moins à l’image de Marcel suivant la loi des idées fixes, la transportaient de ‘colère, de désespoir ou de joie? Comment tant de causes d'illusion réunies n'eussent-elles pas achevé de la duper? Il est si
demandent que ta Ainsi que naguère chez Marcel Dehaynin, la conscience était toujours en éveil chez Suzanne depuis le début du travail; mais ce n’était plus cette curiosité froide et scientifique de l’homme, c'était la curiosité partiale de la femme, plus ardente et plus partiale aussi à l'A Âge où la conscience est à l’affût de sensations nouvelles, c'était la mauvaise foi, la tricherie, la dissimulation de tout ce qui va contre les préjugés auxquels on tient, le grossissement de tout … ce qui les confirme, une insensibilité extraordinaire aux valeurs relatives des impressions. Et de la sorte l'observateur intime, au lieu de démasquer les supercheries de l’illusionnisme, devenait un agent nouveau d'illusion, auquel nulle action contraire ne pouvait être opposée, et qui. emportait la victoire définitive sans lutte.
Parvenue au même période que Marcel lors- :
qu’une émotion bhallucinatoire allait compléter enfin son illusion d'aimer, devait-elle comme lui se débattre indéfiniment parmi les contradictions et les ambiguïtés intellectuelles, parmi les souffrances organiques d’un amour de tête sans issue? Non, puisque le sexe de son âme était féminin, puisqu'elle ne pouvait suivre, fidèlement et sans dévier, l’évolution d’un sentiment … unique jusqu'au terme de son développement.
Dès qu’elle crut aimer, elle eut l'intuition que Marcel ne l’aimait pas. Aussitôt, les antinomies de l’amour de tête, l'anxiété du vide qu'il lui laissait,
la fausse faim du cœur, tout fut oublié. Elle s'était dit : « L’aimerais-je? » Elle ne se répondit même point : « Je l’aime. » Cela fut implicite ; 1l n’y avait plus à revenir là-dessus. Mais elle fut distraite de ce jugement : « Je l'aime.» par cet autre: GH°” ne m'aime plus. » Elle n’en fut point d’abord très violemment affectée : elle n’eut pour l'instant que des sentiments tout féminins et très puérils : de l’orgueil froissé, la honte d’avoir fait une bêtise, lambition de reconquérir Marcel par amourpropre.
Elle se plaisait à croire, comme toutes les femmes, qu’elle avait dû mettre en jeu des facultés occultes, une seconde vue, pour reconnaître que Marcel ne l’aimait point. Mais 1l n’était pas besoin de cette miraculeuse hypothèse, car la métamor- phose de Marcel sautait aux yeux. Quelques jours écoulés loin de François avaient suffi pour que l'excitation cérébrale, due à l'influence de son ami, tombât ; et le dilettantisme amoureux, qu’il se flattait de perpétuer grâce au refus de Suzanne, n'étant que la suprême mianifestation de sa crise intellectuelle, était tombé du même coup. Ce n'était même plus par calcul, mais par acquit de conscience qu’il se disait encore de temps à autre : « Au fait, j'aime Suzanne. » Et 1l venait parfois dîner chez les Gaïldraud, comme on retourne par. convenance chez une ancienne maîtresse que l’on a quittée en bons termes.
Comme il ne se souciait guère de se mettre en frais avec Suzanne, il s’empressait de croire
| + amot R DE TÊTE.
| .. la ours politique lui dort Dre sement
de ne faire aucune attention à elle. Ce sans-gêne de
avait un heureux résultat, qu’il ne soupçonnait
point : son antipathie contre Suzanne, qui avait
coexisté avec l’amour de tête et qui lui avait survécu, peu à peu disparaissait.
Puis ce fut Suzanne qui fit des avances. Un jour Marcel arriva pour dîner un peu trop tôt. Il
attendit, seul, dans la chambre de François qui
n'était pas rentré. Suzanne vint. Après la surprise agaçante de cette venue, Marcel fut hors de lui de la voir vive et causante comme il ne l'avait jamais vue; ensuite il se reprit, il fut, sans distraction et sans intimité, homme du monde. Le soir, à l’heure de partir, ils se quittèrent camarades : elle, enchantée comme d’une victoire, lui
habitué à l’idée d’un mariage avec elle, qui serait
un mariage sans passion, un mariage entre gens très bien élevés, faits pour causer ensemble beaucoup.
Alors sa fatuité lui enseigna que Suzanne revenait à lui, qu'il n'aurait guère, s’il voulait d’elle, qu'à mettre en jeu quelques banales coquetteries. Le projet d’une nouvelle lutte ne réveilla aucun des sentiments antérieurs, artificiels ou raffinés, mais seulement sa combativité de flirteur. Les hostilités furent engagées tout de suite dans le monde, où Marcel, n’évitant plus certaines maisons, rencontra de nouveau Suzanne à tout bout de champ. Dès la première escarmouche, il fut ébahi de l’effet énorme obtenu par les plus futiles