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CHAPITRE II

Mais cette rancune de femime forcée, cette vanité d'homme du monde vainqueur, n'étaient point des sentiments durables.

Pour Suzanne, dès qu’elle eut dit à l'oreille de sa mère, avec une colère dans la voix : « Eh bien ! Jai cédé. Je l’ai invité à venir dîner demain, » elle fut apaisée par ce dernier effort. Son désespoir d'abandon n'avait plus de raison d’être et tombait avec sa rancune. Sa logique, seule offensée ..par le monstrueux assemblage de l’antipathie et des idées amoüreüses sur une même tête, perdait tout prétexte de récrimination, puisque l’archétype d'amour était régulièrement devenu le fiancé. D'un coup et avec quatre mots elle avait éliminé de son amour de tête quelques-uns des éléménts les plus originaux ; mais ces éléments, bien que pürement intellectuels, étaient justement ceux-là qui, grâce au sexe de son âme, devenaient pour Suzanne des causes d'émotions, ceux-là qui, animant son amour de tête de déchirements et d’orages, lui avdieñt épargné la fièvre froide et les vertiges de la passiohñ vide : de sorte qu'à l’instant même où elle pensait assurer sa guérison, elle né faisait que dégager d’affections accessoires qui

: en falsifiaient Te la Sontante ce l'amour de tête, comme afin de la souffrir mieux.

Pour Marcel, qui jamais n'aurait pu, sans l’éloignement momentané de François, redevenir, même durant quelques semaines, l'exclusif mondain à cette heure triomphant et fat, il allait retomber dès demain en la puissance de son ami,

revoir, et tous les jours, le génie tutélaire de son

intellectualité.

Déjà, ses relations sentimentales avec Mlle Gail-

draud, n'étant, somme toute, qu’une conséquence … de sa crise intellectuelle, n’avaient pu entrer dans

une nouvelle phase, sans que celle-ci, du même

coup, subît une nouvelle modification. Au bal où

furent décidées les fiançailles, cette connexité s’indiquait, dès le premier soupçon de la péripétie, par un immédiat réveil de la conscience critique. Après le bal, tout en revenant chez lui sans enthousiasme ni trouble, et le lendemain matin, lorsque dans une scène traditionnelle il fit part enfin de

l'événement à toute sa famille, le léger malaise

intellectuel qui avait suivi l’an dernier la première rencontre de François se manifesta de nouveau. Ainsi que plusieurs fois naguère, ce ne fut point par des phénomènes eux-mêmes intellectuels qu'il se manifesta, mais par des sensations-ré-

sumés, par des souvenirs-signes. Marcel, dont les

facultés observatrices décidément se réveillaient,

sut reconnaître ce malaise, si subtil et si voilé qu'il

fût ; mais 1l ne put que s’en inquiéter sourdement, car il fut distrait toute l'après-midi par des lettres

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nouvelle, et qui le grisèrent de leurs félicitations. Cette ivresse fut dissipée brusquement par une dépêche de Mme Gaiïldraud. Le soupçon d’une rupture, l'impression d’un soulagement, traver- sèrent Marcel pendant qu'il désourlait le petit papier bleu. Les premiers mots : « Mon cher Marcel, » le détrompèrent, le désappointèrent presque ; mais ces malséantes pensées furent trop fugaces pour que la conscience les retînt. Mme Gaildraud avertissait Marcel de différer sa visite

jusqu’à six heures, mais de rester à diner. Il prévit

la série des invitations quotidiennes et obliga- toires, et il eut, très faiblement, l'impression de corvée. La conscience en fut presque atteinte, mais elle se détourna. Néanmoins elle envisagea comme une compensation la bonne humeur de François, les joies d’une quotidienne intimité avec lui. À cette idée le cœur s’excita, mais tout de suite jusqu'à la fièvre, jusqu’à l'oppression, et le malaise organique résultant des sensations-signes qui signifiaient le malaise intellectuel, fut aggravé notablement. Cette fois la conscience le mé- connut ; elle attribua tous les troubles ressentis à la seule timidité. Marcel essaya de se réconforter. Il partit de chez lui plein de bon vouloir. Mais il eut en chemin un rappel du jour où il était allé de même, après la première demande, apprendre son sort de la bouche de Mme Gaildraud ; et il eut, comme ce jour-là, peur de François qui allait le juger inférieur, qui allait être

écrire, par des visiteurs à qui on annonça la

pe

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ironique. Le malaise s’aggrava encore; il fut au

paroxysme quand Marcel tira la poignée du

timbre, quand on l'introduisit dans le salon dé- Sert.

Cette bizarre peur devint l’occasion d’une dé-

tente inespérée. Car ce fut François qui survint le premier, avec des allures de bon garçon : «Bonjour, monsieur mon beau-frère, » dit-il gaiement. Après une pause d'hésitation, Marcel l’embrassa, avec cette gaucherie des hommes qui embrassent. Il avait le cœur bouleversé. « Maïs cela marche très bien, » se dit-il surpris et joyeux. L'entrée de

Mme Gaïldraud confirma cette impression : il se. trouva plus à son aise vis-à-vis d'elle qu'aupara-

vant, comme si la conclusion d'une alliance que toutes les convenances indiquaient venait de régulariser enfin leur position qui commençait à être fausse. « Cela marche, se répétait Marcel, mais quand Suzanne entrera? » Elle parut enfin, il se leva, ils eurent l’un vers l’autre une sorté d'élan voulu, non de tendresse, mais de franchise. Suzanne arrivait, ainsi que Marcel lui-même, avec un parti pris de bonne volonté; inquiète, elle aussi, des troubles nerveux et des angoisses qui lui avaient gâté toute cette journée, déterminée à vaincre ce qu'elle prenait elle aussi pour de la timidité. Ils se donnèrent un vigoureux shakehand.

«Merci, » murmura Suzanne, qui désignait,

d’un discret mouvement des yeux vers un angle du salon, une grande gerbe de lilas en éventail,

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avec les fleurs, avec les feuilles de tendre vert, avec les bois. François jeta aussi son coup d’œil sur les délicates fleurs précoces, puis palpa l’un des pans de la ceinture large en moire blanche qui liait leur tige lâchement, et y avisant le nom de Vaillant timbré en or, dit : « Notre beau-frère est un homme chic. » Cette remarque fut infiniment désagréable à Marcel.

Mlle Gaïldraud s'étant jetée sur un divan et tout de suite, fébrilement, occupé des doigts à quelque ouvrage, il crut devoir s’y poser à côté d'elle et surveiller son travail. Mais après des efforts de dialogue souriants et niais, le régime du silence s’établit entre eux. Par bonheur le dîner fit diversion. La conversation y fut toute pratique. La date du mariage y fut, approximativement, fixée à trois mois de là. Ensuite on retourna au salon, où Mme Gaïldraud discuta les habitudes de Marcel relativement au café : elle soupçonnait que jusqu'alors, en affirmant qu'il ne prenait point sa demi-tasse après le repas du soir, son futur gendre avait usé d’une excessive discrétion. Puis la scène presque muette d’avantdîner recommença. Au bout d’une heure, François, qui s’ennuyait, se leva et dit :

— Ah! je vais travailler!

— Tu t'en vas? s’écria Marcel avec un vrai désespoir.

— Mais, mon vieux, il est neuf heures et .

demie.

Alors tous les quatre s’extasièrent, par une

- affectation de politesse, sur la rapide fuite du temps. La banalité de ces détails offensait | Marcel, qui cependant les sentait dramatisés par les états d'âme navrants qu'ils trahissaient, et par les menaces de l'avenir.

. Mme Gaïldraud déclara : « Mon cher enfant, tous les jours, à dix heures sonnant, je vous mettrai dehors; » et faisant une allusion voilée à l’énervement des fiançailles, à la fatigue des allées et venues, elle ajouta : « D'ici à trois semaines, vous seriez sur les dents. » Ranimé par l'espoir de la délivrance prochaine, Marcel imagina tout d’un coup des sujets variés d'entretien. Il s’approcha de Suzanne, qui était triste comme si quelque chose lui eût manqué : maïs, ce qui lui manquait . apparemment, ce n'était pas l’entrain et la bonne humeur de son fiancé, car elle resta sombre, muette et réfléchie. | Au premier coup de dix heures, Marcel se leva. Son obéissance passive et l’inflexibilité de Mme Gaildraud à établir dès le premier jour cette discipline, prirent le caractère d’une plaisanterie réciproque, aimablement concertée entre eux. Dehors, Marcel, qui était pour aujourd’hui philosophe et accommodant, se dit : « Cela marchera mieux demain, » et refusa même de faire le bilan de cette soirée, qui ne comptait pas. Mais, par prudence, le lendemain matin, il étudia son rôle pour le soir et prépara ses répliques. IT fit encore envoyer des fleurs à Suzanne, afin que la phrase prévue des remerciements lui fournît une entrée en matière,

et il médita d'engager une interminable contro-

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verse à propos de la bague des fiançailles.

Une telle indigence de conversation, si imprévue chez un parleur élevé dans un salon de lettres, parmi des conférenciers mondains, permettait encore à Marcel d'expliquer sa gêne par. la timidité. Mais cette opinion cessa d’être recevable quand, au bout de plusieurs jours, l’habitude et toutes les petites sensations éprouvées en commun supprimèrent cet embarras et ces mu-

‘ tismes, créèrent une familiarité factice entre Suzanne et lui. L'observateur et le critique intime, qui commençait à ne plus guère être dupe

de cette prétendue timidité, eut une sorte de joie moqueuse, lorsque la vivacité, l'esprit et la galanterie facile des entretiens confirmèrent son secret soupçon. Dès lors, enhardi, il se mit à taquiner Marcel, à rire en sourdine de toutes les tendresses feintes qu’il débitait si aisément à sa fiancée, à lui interdire toute hypocrisie avec soi-même, à lui révéler que les qualités diverses qu'il reconnaissait et appréciait en Suzanne, étant reconnues par son intelligence et appréciées par sa raison, n'avaient sur lui aucune action sentimen-

tale, que le soi-disant amour restait en l’état, et

que même cette absence de toute gêne entre eux en indiquait peut-être la définitive condamnation.

Mais cette critique à demi-voix de la comédie sentimentale n’était, pour le spectateur intellec-

tuel, qu'un amusement ; 1l avait, d’autre part, une

plus sérieuse satisfaction à constater la nouvelle

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