‹ Amour de têteChapitre 26 sur 41 · AMOUR DE din · texte numérisé non relu

AMOUR DE din

renaissance et LE incessants progrès de l'amitié qui unissait le sujet à François Gaïldraud. Celui-ci était en tiers dans toutes les entrevues des fiancés, et Marcel, ne pouvant admettre qu'il y jouât un personnage inutile, était de nouveau préoccupé de cette idée que la parenté de Suzanne et de François recélait quelque symbole; mais il y voyait à présent le symbole d’une fraternité ennemie. Dans cette rivalité singulière entre le frère et la sœur, il prenait, résolument, le parti du frère, et il aimait à se persuader que, s’il épousait Suzanne, c'était pour s’allier à François. Le désir de cette alliance ne lui était point suggéré d’ailleurs par une fantaisie romanesque d'amitié, il cédait uniquement à une attirance intellectuelle. Pour prendre sa revanche de la concession qu'il devait faire à Suzanne en l’épousant, ë exagérait jusqu’au cynisme ses muettes ironies à l’endroit des sentiments conventionnels qu'il de obligé au moins de mimer en sa présence.

Bientôt cette vengeance cachée ne lui suffit plus ; et comme la familiarité factice qui s'était peu à peu établie entre lui et Suzanne, tournait à une possibilité de sans-gêne, 1l fut sans-gêne en effet. Il se mit à causer, par-dessus l'épaule de sa fiancée, avec François seul. Et il choisissait exprès les sujets de discussion les plus abstrus, afin que Suzanne ne püût hasarder un mot sans mettre fâcheusement en lumière l’incompétence féminine. \

Il en eut parfois des remords, et même il en

souffrit ; mais il conclut de ses souffrances comme de ses remords que la lutte était reprise entre son cœur et son cerveau, et il fut ardemment pour le cerveau. Ainsi qu'à la première période de sa crise intellectuelle, soucieux d’être intellectuel pour ainsi dire officiellement, il voulait avec passion ne s'intéresser qu'aux idées et entamer des études nouvelles. Il demandait à François de lui prêter des livres. Il sortait de chez sa fiancée avec de lourds bouquins sous le bras.

C'était une comédie d’un autre genre, mais une comédie encore. Son accès d’intellectualité était réel cependant, mais il se manifestait plus sincèrement par certains détails de la vie pratique : ainsi Marcel vagabondait toute la journée avec François, réglait ses arrivées place des Pyramides et ses départs sur les arrivées et les départs de François. Un jour enfin, apprenant que François dinait dehors, il fut, à la lettre, indigné, et se dit : « C’est un peu raide que mon ami dîne en ville lorsque je dîne chez lui. » L’excès même de ce sentiment finit par lui en révéler l’absurdité. Les remords se réveillèrent. Ce soir-là 1l entoura de soins sa fiancée. Il voulut de toutes ses forces l'aimer. Il fit un effort inconscient qui faillit provoquer l’hallucination. Il ne réussit qu’à raviver les souffrances morales et les souffrances organiques de l’amour de tête, qui étaient si heureusement engourdies depuis des semaines.

Depuis des semaines, Suzanne, elle, endurait ces mêmes souffrances. Ce n’était point que les

allures bizarres de son fiancé l’inquiétassent ; - longtemps elle ne les remarqua point, elle était renfermée en elle-même, elle attendait : elle attendaït, ainsi que Marcel jadis, l'émotion, qu’elle ne … connaissait point comme lui théoriquement, mais que son instinct pressentait ; elle était rétrécie, glacée, découragée, parce que la grande estime qu’elle faisait de Marcel, parce que sa propre bonne volonté restait impuissante contre son cœur. Elle en Voulait à Marcel des pénibles sentiments qu’elle éprouvait à cause de lui, et cette hostilité dont elle avait conscience la désorientait complètement. Mais comme elle ne savait pas, comme elle n’analysait pas, aucun de ces divers états d'âme n'était déterminé chez elle nettement comme chez Marcel Dehaynin. Ils se réduisaient en des malaises physiques. La belle santé de la jeune fille chancelait. Ses yeux se cernaient. Son teint se plombait. Son atonie était d'autant plus sensible qu'elle avait presque sans transition succédé à une agitation violente. | Mme Gaildraud ranima sans le vouloir la fièvre qui était tombée, en faisant à Suzanne des reproches inopportuns : elle trouvait ces façons d'être peu convenables chez une fiancée, elle redoutait le qu’en dira-t-on. Un tel flot de colère monta aux lèvres de Suzanne qu’elle en fut ellemême stupéfaite. Elle brisa dramatiquement des porcelaines, puis s’enferma dans sa chambre pour pleurer. Le soir, elle remarqua pour la première fois les prodigieuses négligences de Marcel, et son

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k antipathie première contre lui ressuscita. Marcel, dont la souffrance était plus aiguë ce soir-là, eut simultanément un retour de son antipathie contre Suzanne. Un souffle de haïne passa entre ces deux. êtres qui étaient fiancés depuis un mois et qui allaient s’unir dans quelques semaines.

L’âpre sentiment céda chez Suzanne d’abord, et fit place à cet affolement de femme abandonnée qui une fois déjà l'avait jetée aux bras de Marcel. Le lendemain, jour où Marcel naïvement s’indigna que François osât dîner dehors, elle lut a | cette indignation dans ses yeux, elle comprit qu'elle n’était rien pour lui et qu’il était son seul recours. Le vertige de l’abandon fut bref, atteignit à peine la conscience, puisque à l'instant même les allures de son fiancé se modifièrent. Mais elle avait eu un rappel de la foi fatale qui transfigurait à ses yeux Marcel en archétype de l'amour, et lui un rappel du devoir et de la nécessité pratique : ils sentirent tous les deux qu'ils reprenaient leur chaîne et qu’une vie nouvelle allait commencer. | | Marcel eut en effet un retour de positivisme. Il jeta au fond de sa bibliothèque les livres que François lui avait prêtés. Il songea que le temps était venu d’acheter la corbeille, de louer un appartement et de le meubler. Il visita quelques joailliers, et s’éprit d’une passion barbare pour les pierreries. Les rubis surtout le fascinaient. Il eut des jouissances de vanité, parce que sa fortune l’obligeait à de somptueux présents ; et comme il

s’adressait aux maîtres de l’orfèvrerie, toutes ses facultés cérébrales s’intéressèrent, sous prétexte - d’art, à l’emplette des bijoux. Enfin, son amour … de tête, avec tous ces cadeaux et toutes ces dé- à

penses, retrouvait une couleur de pétrarquisme élégant, et Marcel, de toutes parts satisfait, recouvrait le calme. Suzanne, fière d’avoir reconquis les attentions de son fiancé, était également distraite par la fièvre des diamants. Mais ce ne fut pour elle qu'une courte trêve, car elle croyait devoir, par un excès naïf d’idéalisme, mépriser toutes les choses positives. Bientôt, elle ne s’occupa même plus de son trousseau, laissant à sa mère tous les soins, n'ayant plus que de rares

stations chez la couturière. Et l’incurable souffrance

recommença, tiraillant le cœur, dont toutes les énergies étaient tendues vers l'amour par suite d'une illusion cérébrale sans que nulle émotion réelle pût jamais provoquer la détente, tandis que Marcel continuait à rétablir sa santé par la gym-

nastique des courses et par l’affairement des pré-

paratifs.

Son triomphe et sa joie la plus entière, ce fut la trouvaille d’un logis incomparable et, à la rigueur, historique. À l’époque où la duchesse

d'Orsay tenait à la disposition des Princes le rez-de-chaussée de son hôtel, elle avait fait cons-

truire au fond du parc, pour le fils aîné du Pré-

tendant, un pavillon ayant ses entrées particulières sur une petite rue du Faubourg. Cette maisonnette se trouvait libre, mais non à louer.

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Fes Mme de Saligny-Hersent présenta Marcel à la duchesse, qui consentit à faire baïl avec lui.

Son enthousiasme fut si puéril et si exagéré,

qu'il en eut lui-même quelques remords intellec-

tuels. Justement, le soir où il vint annoncer la

grande nouvelle chez les Gaildraud, c’est avec François d’abord qu’il se trouva nez à nez. L’impression pénible que cette inopportune rencontre lui procura, le déterminait brusquement à se tenir le plus éloigné possible de son ami. L’espèce

d’involontaire affectation qu'il y mettait fut mal interprétée par François et par sa mère : on se

figura qu'il désirait être plus seul avec Suzanne, et pour lui ménager des tête-à-tête on se retira dans l’ancien cabinet du docteur Gaïldraud, on abandonna le salon aux fiancés.

Depuis que Marcel était revenu aux idées pratiques, 1l avait plusieurs fois songé que, durant les dernières semaines des fiançailles, il devrait par des caresses progressives, préparer Suzanne à l'attentat final du mariage. Livré à ses propres ressources, maintenant que Mme Gaildraud ni

: François n'étaient plus là pour ranimer d’un mot

le dialogue qui languissait, il se résolut, afin de sauver l'ennui des tête-à-tête, à entamer l’œuvre délicate des initiations.

Jusque-là il n’avait donné à Suzanne qu’un

baiser officiel, la première fois qu’il avait rendu

visite à Mme Gaildraud après le bal où Suzanne s'était engagée à lui. Depuis, tous les deux s’en

tenaient au shake-hand, poignée de maïn violente,

AMOUR DE TÊTE NC pe

maïs sans communication nerveuse, dont le nom. anglais peut seul exprimer bien l'énergie comme ni la sécheresse. Re

Un soir, soir que Marcel choisit véritablement . de Sang-froid à cause de la température printanière, et parce que les croisées, toute l'après-midi grandes ouvertes, avaient laissé pénétrer dans les | pièces les parfums des Tuileries, il attira Suzanne Join de la lampe, s’assit près d’elle, peu à peu se tut et lui enlaça la taille. Pour le premier soir ce fut tout. Elle ne résista nullement. Elle ne fut pas troublée, lui pas davantage; il leur parut que, sans étonnement comme sans plaisir, ils se. conformaient à une tradition et qu'ils s'étaient bien attendus à en venir là quelque jour. |

Mais, lorsque les caresses de Marcel se firent : moins discrètes, ni pour elle ni pour lui elles ne purent demeurer indifférentes. Lui, sentit pour la première fois l’aiguillon d’un vif désir le poindre. D'abord sa fantaisiste mémoire allait rechercher dans un tiroir de débarras cette crainte de continuel fiasco qui l'avait si ridiculement tourmenté le jour de la première demande, mais c'était pour que cette crainte fût superbement. démentie; du même coup s’insinua en Marcel l'inévitable vanité du mâle qui prend conscience . ‘de son énergie. Seulement, comme 1l observait, wi pour ne point effaroucher Suzanne, une gradation lente, il put suivre minutieusement aussi la gradation des effets obtenus sur lui-même, et son … éréthisme sensuel ne fut point la cause de nouvelles …

paroxÿsme du désir, que cette irritation du sexe ne dépendait point du cœur. Son cœur avait pourtant battu les premiers soirs, aux premières hardiesses : maïs il savait bien que c'était une joie artiste qui le faisait battre, et l’appréhension de la virginité.

| Plus exclusivement encore qu'aux précédents stades, l’intellectualité seule était ici en jeu ; mais Marcel n'avait pas cette fois le courage de s’en plaindre, car cette occupation suffisait au cer- veau qui n'avait plus d’autres exigences; puis les interventions de l’analyse et de la critique ne déroutent pas le sexe dans sa jouissance comme le cœur dans ses émotions. La volupté même deve- nait plus piquante et plus perverse par le contraste de cette froideur intellectuelle avec l’irri- tation physique. Et il fallait que l’orgueil fût réfléchi pour que le plaisir fût complet à jouer ainsi de soi-même et d’une autre comme d'un instrument.

Car il jouait ainsi de Suzanne. L'enfant était trop naturelle et trop saine pour être dépourvue de sens, et ses premiers désirs, éclos à la tiédeur de caresses parfois très hardies, l’affolaient. Peut- être qu’à son insu, et à la faveur de ce délire, le triste amour de tête aurait pu se transformer en réelle passion. Malheureusement sa curiosité craintive de vierge s’éveilla en même temps que ses premiers désirs, et la fièvre de savoir alluma dans . J’âme de la jeune fille le flambeau d’une fâcheuse

lucidité. A l'instant même où celui dont un baiser la bouleversait, pouvait enfin arriver à son cœur .

par la voie de sa sensualité naissante, si toutefois ‘27 sa conscience s’y prêtait par quelques-unes de ces : réticences et de ces compromissions qui sont .

habituelles aux femmes et dont elle-même jusque- se là ne s'était pas assez garantie, Suzanne s’arma d’une conscience d'homme. Durant les soirées, dans le salon où il n'y avait qu'une lampe voilée de soie et de dentelles, et où ils se tenaient très loin de la lampe, lorsque Marcel l’environnait, lorsqu'elle était pâle sous son souffle et infléchie contre son bras, jamais elle n’eut le bonheur de S'y tromper ; toujours elle sentit avec une clairvoyance désespérante que ce n'était point son cœur qui se fondait. La naïve dissociation qu’elle avait posée dès l’enfance entre les émotions sentimentales et les réalités ignorées, mais pressenties, du mariage, se précisa pour elle en termes plus nets encore et plus intransigeants; et la souf- … france de son amour de tête s’aggrava du plaisir … me physique où elle avait failli trouver un remède 4 souverain. | ETOR L'aggravation fut plus sérieuse encore lorsque Suzanne, mieux instruite, dut comprendre enfin qu’en dépit de ses théories enfantines, en dépit . DE de son propre exemple, il faut souhaiter une a action commune de l'appareil sentimental et de l'appareil voluptueux ; que le jeu combiné de ces organes distincts, maïs non rebelles à une harmonie, peut seul porter à son degré suprême la .

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