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sairement que les lois physiques attachent un effet à sa cause. Il affirma que pour tout homme, ” il existe deux univers distincts : celui que régissent les principes communs à toute raison, et
à son cœur, celui où il connaît, celui où il aime. Il fut soulagé. Il lui parut qu’en combinant des abstractions, 1l venait de satisfaire un impérieux besoin, qu'il éprouvait depuis la rencontre de François. Il rechercha celui-ci pour lui communiquer ses conclusions ; mais une dernière timidité le retint : il n’osa pas trouver son ami. À cet
| sans y prendre garde, leva les yeux sur lui, et il entendit en même temps qu’une autre qui passait / l’appelait Jeanne. Il eut le cœur aussitôt si bou- leversé, il surprit si indubitablement le coup de foudre, que sa pensée se stupéfa. Puis elle réagit, elle devina les origines de cette soudaine puissance
détails des objets, certaines émotions, aussi néces-
celui où sont uniques maîtresses les lois spéciales
D. instant, une jeune fille vêtue de noir et qu'il fixait
Pi
JE
te 0 AMOUR DE TÊTE
départie à un regard, qui avait, une seconde, ressemblé à un autre regard, jadis bien aimé. Elle se ressouvint qu’un enfantillage des jeunes années avait établi pour Marcel un absurde mais iridissoluble lien entre ce prénom de Jeanne et la couleur noire, de sorte que ce prénom jeté par hasard à la jeune fille inconnue était devenu pour lui comme le signe d’une prédestination et une espèce de miracle.
Cette analyse tua dans l’œuf un amour peutêtre viable. Mais qu'importait? Marcel s’exalta, et fier de sa lucide vision, fort de ses théories confirmées, il se mit de nouveau à la recherche de . François, cette fois sans arrière-pensée de le fuir. Il le trouva au buffet, lui prit le bras. Ils errèrent. Fo Par d’habiles transitions, Marcel manœuvra l’en- | tretien vers les hautes idées. I] prit des précautions oratoires. Puis, subitement, il se mit à discourir sans aucun à-propos. Mais le souvenir de leurs re. entretiens passés, où les accès imprévus de spé-
culation étaient habituels, justifiait cette explosion d’idéologie,
Marcel observait le sauvage avec inquiétude, Le tremblant d’avoir émis de risibles puérilités. Il frissonna de joie, il fut fouetté d’orgueil, lorsque les yeux de Gaïldraud se fixèrent, lorsque ses paupières battirent vite; car c'étaient chez lui les signes de l'attention et de la découverte, et il découvrait en effet que l’ami affectionné si longtemps avec quelque dédain était peut-être une intelligence, Marcel eut la seconde vue de cette.
Fo AMOUR DE TÊTE. norte.
pensée. Il noua plus fort son bras au bras de François. Et ils erraient parmi les groupes, mais ils étaient absents du bal, et leur pensée mettait autour d'eux le nuage mythologique des dieux et des héros.
Un subit éclat de l’orchestre déchira, comme un coup de canon, le brouillard parmi lequel ils marchaient. Ils furent séparés. Marcel Dehaynin s'abandonna aux courants de la foule bigarrée, qui l’emportèrent, le rapportèrent. Parfois il rattrapait François dans quelque recoin, dans - l’étroit passage de quelque porte, et ils n’échangeaient au milieu du bruit qu'une parole ou un sourire, mais qui étaient comme le mot d’ordre ou le signe d’une noble complicité. Ensuite, Marcel repartait à la dérive, prenant plaisir à ces fluctuations et à ces ballottements de son Corps, parce que sa pensée flottait de même et était ballottée tour à tour vers tous les points de son horizon. ’
A présent, comme si un second rideau venait de se tirer, la fièvre de tout expliquer modifait encore sa vision du bal. Impitoyablement, il se dévoilait le jeu du machinisme grâce auquel chaque perception acquérait pour lui une signification esthétique. Il ouvrait toutes ses émotions. Mais emporté par un fanatisme de néophyte, il ne savait plus sans les briser en démonter
les rouages, et il en refusait le plaisir sentimental,
. n’acceptant plus que le plaisir intellectuel de les avoir analysées.
monstrueuse expérience faite jadis, alors que ré-
. cemment éclairé sur l’illusionnisme nécessaire
’ de la perception, il avait failli affoler ses yeux couleurs et en rectifiant leur illusoire vision de réalité que la nôtre, il avait parfois réussi à se donner l’hallucination d’exister seul, renfermé en mêmes irréelles.
étaient rangées autour, en cercle. « Avez-vous paroles quelconques, rompait son rêve de solicotillon plusieurs jours auparavant. Il ne put
zèle, il lui était insupportable de danser. Puis d’une désolation puérile parce qu’il était cloué à
ÇoIs.
bannières de satin, les bibelots de prix accrochés à des perches d’or ou noués à des € cerceaux
Un vide s'était fait au centre Fe hall ; les chaises
dissimuler un geste d’ennui : dans l'excès de son
sa chaise et ne pouvait plus courir après Fran-
! Sa rage dbibhete s ea jusque « sur es pures sensations. Il tendait à réinstituer une
en leur interdisant de voir autre chose que les la forme ; alors que, nihiliste gnthousiasmé d’avoir is
appris que nous ne pouvons atteindre aucune
soi, sourd, aveugle, enveloppé de ténèbres elles-
retenu nos places? » La jeune fille qui, par ces
tude et de nuit, Marcel l'avait invitée pour le …
sa mauvaise humeur s’aggravait de la fatigue qui accablait son cerveau déjà surmené, et aussi
Mais le cotillon, avec cette cohue, 1h un tour- à d billon et un vertige. On voyait passer à bout de | bras, au-dessus des têtes, les fleurs, les petites
. ne accessoires et les D nacient en les Le
to L'orchestre jouait une continuelle valse que. ja
couvraient les cris et les altercations : et ceux quete
LE étaient censés cotillonner ensemble se. perdaient
dé vue pendant des demi-heures entières.
Marcel fut libre, fut seul. TRAIT
La jeune fille reparut : « Avec qui soupons-
nous? » dit-elle. ;
… I ne pouvait penser qu'à François. Il dit : AR J'ai mon très intime ami, le fils du docteur ve Gaïldraud..
: ù — Oh! je voudrais tant le connaître! Et elle
lui confia, pour les distribuer, des cartons de
ralliement portant le numéro d’une table.
Marcel se précipita sur François qui passait : — Nous soupons ensemble? MoN.
—" Oui. | Re
Les maîtres d'hôtel descendaient les couverts :
au milieu de chaque table une statuette de saïin-
- doux reproduisait l’une des quatre idoles Acos re
aux angles de la salle des fêtes.
Celle dont les amis portaient le numéro d'ordre. fut dans l'escalier, contre les balustres de la ga-
lerie. Pour la garder, ils s’assirent l’un près de
l’autre sur la dernière marche. |
. — Tu ne veux donc plus venir chez moi? dit
. Marcel, doucement. |
— Je viendrai. Ke
— Quel jour?
— Demain.
| sai il poussa le cri aigu et prolongé des Peaux- Rouges. Ce fut un soulagement pour Marcel que François eût donné le signal de redescendre sur
| AMOUR DE TÈTE ii
| bus, pour nd durs commensaux qui cs
la terre, car son pauvre cerveau n’en pouvait plus. Cette trêve lui permit de conserver latent mais intact son enthousiasme intellectuel, que bientôt le champagne transforma en une sorte d'ivresse.
— Très comique, un peu vulgaire, votre ami, lui dit à l'oreille la jeune fille, en piquant avec sa fourchette des fraises. |
Marcel lui jeta un regard de violent mépris et, pour protester, il prit le bras de François qui partait.
En bas, Gaïldraud jeta sur son torse nu et tatoué un ulster à grands carreaux ; et ils sortirent à pied, le sauvage et l’habit rouge, dans le parc Monceau, où l'aurore d'avril s'éveillait.
Sur le trottoir, ils flänèrent. Enfin Gaïldraud
arrêta un fiacre. [l se pencha encore à la portière pour crier de loin : « À quatre heures, chez toi. »
Et Marcel Dehaynin resta seul, déprimé. Son
cerveau n'était plus ivre, car l’excitateur avait
disparu, mais envahi d’un malaise vague où s’affadissait la moite fraîcheur de la matinée printanière et où là JBABTE du soleil levant s'étei-
gnait.