CHAPITRE II
Il descendit à pas lents le boulevard Malesherbes, et du parc Monceau à la rue d'Anjou, de l'hôtel Simmonds à l’hôtel Dehaynin, puis dans sa bibliothèque, au second, où il entra d’abord sans nécessité, dans sa chambre, où l'aspect nocturné des rideaux tirés, du lit ouvert, des meubles abandonnés en désordre la veille au soir, contrastait avec la clarté de plein jour qui blanchissait à la porte entre-bâillée du cabinet de toilette, — il resta muet avec luimême.
Pourtant l'opportunité d’un examen de conscience lui apparaissait, ifpérative comme une obligation morale. Mais il y satisfaisait par la simple constatation de son malaise, qu’il jugeait inutile de diagnostiquer davantage, sous le prétexte naïf ou hypocrite qu'après avoir réclamé à sa conscience de minutieux comptes, il les résumerait, et retournerait ainsi au point de départ, à cette sensation de malaise indéfinis- Sable. Quant aux origines de cet état vague, il eut l'intuition que le secret en était tout entier contenu dans ces deux mots : « fausse position », les seuls que son âme se prononça, qu’il accepta
vi -. d’élucider autrement.
|. comme une réponse d oracle, a qu “1: se ‘dispensa
Ce fut là une de ces formules, métveen een justes encore qu'énigmatiques, qui rendent la vérité sensible sinon intelligible, et où nos contemporains résument volontiers tout ensemble leur conscience d'eux-mêmes qui est aiguë, leur science d'eux-mêmes qui est superficielle. Tout
Marcel Dehaynin s’y exprimait : en fausse position, toujours, partout ; tiraillé dès l'enfance par .
l’irréductible dualisme de ses acquisitions héré-
ditaires, qui lui apportaient, avec l’agilité imaginative, le délicat mouvement d’horlogerie d’un
cœur, d’une innervation, d’une circulation telles :
que pour un homme appelé uniquement à vivre
de sentiments et d'émotions ; et puis, par-dessus
le marché, des épaves de pouvoirs intellectuels, qui n'avaient jamais su coexister en paix avec ses autres facultés ni s’amalgamer avec elles, et qui n’avaient servi qu'à rompre l'équilibre de ce tempérament toujours en fuite sur lui-même, comme un corps soumis à un couple de forces.
Cette fausse position s’accusait davantage encore lorsque, par l'éducation et par les frottements,
Marcel subissait l'influence de l’Espèce, dont | l’évolution présente est vers l’intellectuel, et qui. trouvait de ce côté assez de prise sur lui. Enfin il était en fausse position jusque dans la pratique | de sa vie, en fausse position sociale, parmi un:
monde d’élégants aux crânes étroits, le seul pourtant où 1l pût vivre, parmi une famille sèche.
\ Mme Dehaynin, s sa mère, TES un bi dan é démiciens et de juives. Elle y présidait chaque, mardi, dans un coin à contre-jour, caricature empâtée de la jolie femme que l’on cita sous l'Empire, célèbre depuis par une spirituelle mal * veillance qui n’était que la rancune de sa graisse. M. Dehaynin, escogrifie britannique, s ’intéres- “ sait aux choses d'art. Le vieux Dehaynin, jp 04 fameux banquier, créé baron par Louis-Philippe,
disait de lui quelques jours avant de mourir « Gustave est celui de mes fils que je préfère: il n’est pas de moi, mais il me rappelle son père
que j'aimais tant. » La baronne vivait encore,
momifiée dans son égoïsme, et d’une rigide ma; sie
d’une démarche souveraine.
Entre ces parents impassibles et cette aïeule
macabre, Marcel vint, riche de ressources senti- mentales qu’indiquèrent d’abord des signes exté- rieurs : telles les altérations que le plus futile motif faisait subir aux mouvements de son cœur
impressionnable, l'agitation ou le ralentissement du torrent circulatoire à fleur de sa peau fine, où ses émotions se lisaient mieux que la pensée … dans un regard, l’exceptionnelle sensibilité enfin fe détous les organes où naissent les passions, ces … états purement physiques de nos viscères les plus vagues, de nos muscles les plus involontaires, * et dont la conscience n’est traduite que confu v sément à l'intelligence déchue alors de toute i. autorité.
Puis il aima. Avec une incroyable DLenDEi Le.
AS
aan | AMOUR
DE TÊTE avant même d’être en possession de son langage, il aima. Méfiant des siens, il renferma dans sa petite Âme le secret d’affections violentes pour des étrangers, pour des inconnus.
Déjà, bien que son tempérament se développât suivant sa loi propre et sans être dévié par des influences, le procès actuel de l’Espèce vers la prédominance de l’intellectualité se manifestait chez lui, malgré la lourdeur de son cerveau, malgré l’accaparement de: toutes ses énergies au profit de son cœur : l'instinct de ses affections était visiblement dirigé dès le début par des préférences artistes ou morales, qui n’arrêtaient point d'ailleurs l'essor dé ses jeunes passions, parce qu'elles n’en provoquaient la naissance qu’en rendant ce cœur sensible à certaines beautés, et qu'elles n’intervenaient point rationnellement dans le jeu de leur mécanisme, essentiellement indépendant de la raison et de la volonté.
Pour la même cause, cette première indication de tendances que n'impliquait plus la définition de sa personnalité, n’accusait pas encore le fatal dualisme de celle-ci et n’en compromettait pas l'équilibre. Il n'en fut pas de même lorsque parurent des pouvoirs intellectuels bien déterminés. Ces pouvoirs : observation ironique, froide et d’allure littéraire, optique de peintre, clairvoyante analyse de son être intime, se révélèrent prématurés, subits, avec un caractère de maîtrise immédiate, qui prouvait leur innéité. Pareils à des instincts, ils surgirent, non par suite
d'un développement continu, mais simplement parce que c'était l'heure : de même que les oiseaux savent tout à coup, au printemps, l'architecture des nids.
Lorsqu'il prit ses premières leçons de dessin, il arriva très vite à une si remarquable habileté dé métier qu'on le crut, qu'on le proclama prédestiné aux succès, aux diplômes et aux distinctions honorifiques. Puis, avec la même soudaineté, tout progrès cessa, et il eut beau s’acharner, il ne dépassa jamais la limite qu'il avait d’abord atteinte sans aucune peine. Même, lors de ses premières études positives, malgré un esprit rebelle, il eut des éclairs de divination : il lui parut souvent qu'en apprenant il se souvenait ; et il prévoyait, avant que le maître finît ses phrases, certains détails des expériences ou des démonstrations.
A l’âge de la puberté, il eut même des accès de génie. D'intermittentes fureurs poétiques le transportèrent. Il se sentit littéralement inspiré, à la vérité il le fut : non par le dieu à qui les peuples primitifs attribuaient leur souffle, mais
par la résurrection de quelque énergie ances-.
trale. Seulement, comme ïil eut la notion confuse que ce génie ne jaillissait pas de lui-même, et comme il ne put accepter l'explication miraculeuse des anciens, il ne connut pas non plus leurs purs orgueils et leurs enthousiasmes abso- Jus. L’excès même de ses forces d'emprunt lui faisait suspecter l'insuffisance des siennes propres,
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même, c'était pour s’humilier davantage dans la
| … conscience mélancolique de son infériorité.
Tel fut son premier malaise intellectuel, qui désormais, latent ou aigu, ne devait plus guérir, ne pouvait que s’aggraver : car l'exercice de ces facultés parasites, sans modifier les éléments de son cerveau, y avait ajouté une sorte de fausse aptitude à l'intellectualisme, au moment où Marcel allait subir plus directement, par l’éduçation du collège, le contre-coup de l’évolution con- temporaine vers l’intellectualité. |
On le mit à Fontanes après sa première communion. Il y fut le premier de sa classe, moins par ambition que par sentiment du devoir et pour satisfaire les siens, moins par capacité véritable que parce qu'il avait du cœur à l'ouvrage; mais qu'importent les causes? L'essentiel fut ce résultat que, du jour au lendemain, rien n’exista BE
pour lui sinon les objets de la pensée. ;
Sa fortune paraissait le vouer dès l’enfance à :
.l dissipation des cancres riches, heureusement, il eut la chance d’être placé en ce collège unique, où tout semble combiné pour métamorphoser l'aristocratie du luxe en aristocratie d'’intelli-
gence : mais comment y réussir, lorsque, pour
la majorité, le dernier jour de classe marque la : date d’un irrévocable renoncement à toute ré- … flexion et à toute lecture? 7
À Fontanes, on'joue artistement avec cette.
fausse position entre l'étude et le monde, où
| Marcel ne se Ua ot seul, mais où tous .ses égaux de quelque valeur se débattaient |
comme lui. Les plus forts n’y sont jamais de
crasseux drôles. Ils mettent habituellement des gants à la sortie. Ils ne sauraient perdre, là,
aucun des préjugés mondains parmi lesquels ils
fürent élevés : ils n’y perdent que le snobisme
qui ferait d'eux les dupes de leurs propres élé-
gances. Ils tiennent à rester les enfants qui bai-
sent la main aux femmes dans le salon de leur mère, et ils ne sont pas sans apprécier comme il convient le joli ridicule de ces manières appré-
tées : ils professent à l’endroit des choses mon-
daines un scepticisme conservateur. Enfin, ces mœurs indépendantes d’externe, dans un lycée sans tristesses et sans désagréables chocs avec des prochains trop rudes, exagèrent encore l’im- pression. de factice qui se dégage, pour tout enfant riche, d’une existence irresponsable, exempte de soucis matériels, soustraite en apparence aux gênes sociales. Mais aussi, elles ont l'avantage de les accoutumer à l’opinion moderne, à la pensée libre, en leur inspirant de bonne heure un mépris
cavalier mais efficace pour les routines et les . vieilleries universitaires.
La période où les facultés de Marcel Dehaynin si se développèrent le mieux fut son année de philosophie. Un jeune professeur débutait cette année-là, frais débarqué de province. Marcel
fut enlevé par ses premières leçons ; et, comme
il ne savait point se passionner pour des choses
Te pue DE. TÊTE
“ nent abstraites, il S’ engoua ai maître, que si) . Mme Dehaynin dut inviter à ses mardis * Ce professeur comprit aussitôt quelle devait être, à Fontanes, la forme de son enseignement : on causa, on disputa dans sa classe, comme dans le salon de la rue d'Anjou. Alors, plusieurs de ses élèves s’éprirent de Schopenhauer parce qu'il était à la mode, et de Stuart Mill parce qu’il était Anglais. C’est pour ces puérils motifs que Marcel se procura leurs œuvres, mais, connn trairement à l'usage, 1l les lut.
ni Le premier fruit de cette haute culture fut une exagération de son aptitude à l'analyse et au dédoublement. Cette faculté, déjà en mauvais accord avec son organisation de pur sentimental, acquit dès lors une intensité dispropor- ! tionnée à son intelligence même. Et s’exerçant L : d’abord sur les autres facultés parasites qui s'étaient déjà manifestées en lui, elle lui en révéla les origines ét la non-valeur. Il jugea en connaissance de cause ses anciens accès de génie : il n’en rit point comme les autres hommes, qui, presque tous, ont eu, à la puberté, de semblables crises ; mais le respect superstitieux avec lequel il en garda le souvenir, entraïnait une mésestime de ce pauvre moi, qui n'avait été que le lieu et non l’âme de ces accès. Il y eut en lui non seu-. lement du poète mort jeune, mais aussi du poète raté. Ah! il sentait que, sans la tyrannie de son: patrimoine, le livre peut-être, ou le journalisme — un journalisme grave, doctrinaire, — l'eût
le regretter. Pourtant, il se disait : « À quoi bon? Tu ne pouvais être qu’un faiseur habile, un rhéteur plus moderne suivant le codex des formules, un contremaître littéraire ou philosophe. » Et, tantôt par la réflexion, tantôt dans l’inconscience, mais toujours en vain, il cherchait la résultante !: de ses forces, impossibles à composer. Et le ma- ; laise empirait.
Il paraissait être, pour Marcel, le suprême et inéluctable résultat de tout effort, de tout déve- loppement. N’allait-1l donc pas lasser tout effort, entraver tout développement, apporter ainsi, luimême, le principe de sa guérison, et s’éteindre enfin dans sa propre atonie? Mais l'entendement de Marcel eut un dernier sursaut. L'intellectualisme de l’Espèce reprit contre lui une plus vigoureuse offensive, en centralisant ses forces, en résumant son influence dans celle d’une per-
que les éminentes qualités de son cœur fussent les instruments de cette dernière action contre + son cerveau.
hu Ce fut à la fin de cette année que François . Gaïldraud lui adressa la parole. Marcel l’aima instantanément, et pour se rendre moins indigne de lui, il se raccrocha à l’Idée. Jamais il n'avait plus amèrement désespéré de lui-même, mais le fanatisme triste des martyrs obscurs était en lui. François ne s’en douta guère. Il jugea très légèrement son camarade, qui n’osait se faire
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requis. Et il se jugeait lâche de ne pas sincèrement 4
sonne, d’un ami : ainsi l’ironie des hasards voulut
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valoir en sa présence. Néanmoins, il ne lé quitta plus. N'étant, hors de l'étude, qu’un bohème tapageur et suranné, il avait de ces liaisons càpri- cieuses, exclusives, avec des satellites qu'il n’estimait point : Marcel n’obtint de lui que la plus vulgaire part, n’accédant jamais au sanctuaire de cette intelligence, que naïvement il idolàtrait.
L'attrait seul de celle-ci avait fait réaliser à la sienne un progrès d'habitude réservé aux élus, et qui, pour-elle, ne pouvait être qu’une source nouvelle de tourments : Marcel reconnut que
l'infirmité de sa raison la réduisait à ne jamais s'appliquer que sur un objet unique, et qu'ainsi
lui était refusée la notion supérieure des complexités, des contradictoires et des harmonies; que par suite 1l employait à la recherche des vérités une logique simpliste et têtue d’enfant,
se butant tout de suite aux conclusions premières
et immédiates, sans tenir compte des accessoires ou des accidents qui parfois les modifient jusqu’à les retourner; qu’en un mot, s’il devenait un intellectuel quelquefois, ce n’était pas seulement par superfétation : c'était à la première puissance et en surface.
Il tenta la restauration et l'agrandissement de son âme. Il redoubla cette classe de philosophie qui, d’abord, lui avait été profitable. Il aimait encore le maître, parce que François Gaïldraud le jugeait favorablement : jusqu’au jour
où il s’assura de cette opinion, l’âpre et jalouse.