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FN TE à cependant, il pouvait être galvanisé encore,
puisque, à la seule apparition de François, son cœur avait retrouvé de l’amitié, produit de l’amour
imprévu et foudroyant, ébauché des émotions esthétiques ; puisque les souvenirs morts de la science avaient ressuscité, avec l’habitude de la synthèse explicative; puisque, à la suite de cet effort de toutes ses forces était rené, suivant la fatale coutume d’autrefois, le sentiment de gêne
et de position fausse, le malaise, ce malaise tra-
versé, en soupant, d’une ivresse, redevenu malaise à la sortie et à l’aurore, avec complication d'une fatigue d'ivresse. Et c'est pourquoi, sentant sa vie reprise, ne pouvant méconnaître les symptômes d’une nouvelle crise intellectuelle, saisi d’un tremblement — religieux effroi ou banale lâcheté?
au lit, muet avec lui-même.
À présent 1l dormait, terrassé. Une mémoire … infinitésimale du malaise antérieur lui permettait
encore d'apprécier les avantages du sommeil.
Cette jouissance de l’anéantissement n'était point
symbolisée par l’imagerie précise d’un rêve : elle ne-se traduisait pas en termes de pensée, elle se
dispersait dans tout l'organisme, et elle ne s’exprimait, pour la conscience même, que par les
attitudes du corps et la physionomie; souriant,
les membres déliés, la tête glissant de l’oreiller, e
comme si s’enfoncer dans le lit c'était aller plus
au fond du sommeil, Marcel était posé ainsi qu'un :
il avait peur de sa propre voix intérieure, il était rentré chez lui, il s'était mis.
sn ce plaisir de dormir est un privilège Fa de l'enfance. Et même pour lui, cette impression était aidée par la conscience de je ne sais quelle enfance qu'il y avait, malgré le dessin arrêté du profil, et de la bouche, et des pommettes saïllantes, dans la fraîcheur de son visage, dans le dépeigne- ment de ses cheveux, dans ce joli mouvement . d énergie naïve, de force trapue pour ÉHpoetes un
. coin de l'oreiller.
Peu 4/peu, Dar D ue de l'attitude
- prise, cette extase. du nirvâna se mua en impres-
sion résumée de son enfance, également organique, diffuse. Puis, et sans doute cette péripétie fut
amenée par l’accommodation à son état présent
de quelque sensation auditive suffisamment indé-
__ terminée, il eut les oreilles déchirées par le roule-
ment de tambour qui rappelait les élèves pour la
classe à Fontanes. Son visage fut sérieux, il sou-
pira, il esquissa le geste de la surprise, puis il
s’immobilisa, occupé par trois idées qui lui étaient
suggérées simultanément : la course des collégiens
vers la classe, un leitmotiv de Wagner, l’appari-
tion d’un héros sur la scène de Bayreuth, annoncée
par une mélodie martiale qui a jailli des profon-
deurs.
La dernière image s’effaça. L'idée de leitmotiv devint dominatrice ; elle s’unit au souvenir tou- * jours immanent du malaise éprouvé avant dormir ; le jugement s'établit que le roulement de tambour était le signe mélodique, le leitmotiv du malaise intellectuel. Alors le cerveau s’efforça pour se
F ile non parce que le Loulement rÊVÉ Avait fait du bruit, mais parce que l’idée seule d’intel-. . lectualisme entraînait la nécessité ou l'obligation d’un réveil et d’un effort du cerveau.
Mais la pensée plana encore dans un vague, longtemps. Elle s’orientait vers l’image des éco-
liers qui courent. La main s’effara au contact du.
corps dévêtu. Faudrait-il manquer l'heure ou aller ainsi en chemise? Il s’efforça encore pour se réveiller. Il eut en son immobilité l'illusion qu'il faisait des gestes précipités et maladroits. Il s’étira, éprouva l'ennui du collège quotidien, resta
ensuite penaud en présence des grandes idées de
ue Et cette conclusion survint qu'il était,
à l’égard de la pÉne intellectuelle, comme es
ee mondains endurcis à l'égard de la religion : toujours décidé à se convertir demain.
La raison entrevit alors pourquoi cet afflux
de souvenirs appartenant à la vie du collège, à la période exclusivement intellectuelle du passé, et pourquoi l'ouverture d’une nouvelle crise était
signifiée mélodiquement par un rappel des anciens tambours. Mais l'interprétation ne se détermina pas davantage. Tout l'esprit fut occupé par ce puéril truisme : « Non, cela n’est pas vrai. Plus de collège! » Et un instant Marcel fut lâche devant sa vie responsable que les maîtres ne dirigeaient plus ; puis, envahi par l’écœurante sensation d’un désœuvrement immense, vertigineux, qui fut l'intermédiaire d’un retour à l'impression du vague. La pensée s’y noya encore. tt
a hote de ce vague bai une Ninière
sans limites, où Marcel reconnaissait aussi l'image. . qui d'habitude illustre les concepts abstraits de
s l’espace infini et de l'éternité. Ce dernier tira . l’attention à lui. Il apparut à Marcel comme en-
de ses journées, toujours précédées, toujours suivies chacune d’une journée identique à elle-même : " d’où l’idée nécessaire d’un infini toujours pareil à soi-même dans le passé comme dans l'avenir. Puis l’idée se fit jour que l'heure actuelle était
be l'infini admettait un point centre. Alors s’éveilla ce l'instinct de limitation exacte, qui naît de la per- # pétuelle antithèse entre la continuité de l’univers et la détermination des individus. Cette risible
mais constitutionnelle manie, qui nous fait par exemple un agaçant plaisir d’enjamber une frontière politique et de stationner quelques instants, une jambe dans un pays, une jambe dans l’autre, induisit Marcel à s'assurer de l’heure : comme il était justement l’heure de cette entrée en classe qu'il venait de rêver, l’image ressuscita, le leitmotiv des tambours fut répété, amenant quelque lassitude. Marcel réfléchit qu'ayant dormi à peine deux heures, il devait être fatigué : il le fut. Mais cette fatigue n'était point musculaire : elle était cérébrale et nerveuse. La personne intellectuelle de Marcel Dehaynin s'était, à la lettre, enivrée cette nuit : elle présentait ce matin, avec la transposition convenable, les symptômes cor-
gendré directement par la monotonie coutumière
critique, centrale dans cette éternité, comme si
cerveau avait une fausse soif. Il souhaitait 4 ne sais quels excitants alcooliques, pour déployer ï les énergies factices emmagasinées par suite du. ï surmenage d'hier. ; . Seulement, son activité prodigieuse ne produisait plus aucune pensée. Marcel n’était pas assailli de souvenirs comme hier, et il se sentait émasculé pour la création des idées vierges. Ses fibres vi- … braient sans résonance, comme une corde tendue dans le vide. Il n’y avait dans sa conscience que … la perception brute des trépidations moléculaires. | | Le grand travail des hémisphères n’aboutissait qu’à un état organique pénible, qui lui-même pré parait la mélancolie et le dégoût : ce malaise, provoqué par une exaspération des facultés intel- Jectuelles, devenait spécialement émotionnel ES physique. Ÿ
Le coup de cloche du déjeuner attaqua le cœur : de Marcel, où se ranima instantanément la vieille hostilité contre sa famille. Apprivoisé avec elle depuis longtemps par l'indifférence, il redevenait farouche tout à coup, rien qu'à prévoir les inévi- = tables questions sur ce bal, dont il repoussait les. souvenirs avec une sorte d’effroi; surtout, une pudeur s'éveillait en lui, à penser qu'il devrait ù peut-être livrer à la curiosité des siens le cher secret de son amitié fragile encore et comme indécise | de renaître. |
lentra de la “le avec ces lies les.
quelque faute, quelque pensum. Mais dès qu'il | vit, autour de la table, son père, sa mère, son aïçule rigide, ces trois types qui représentaient dans son passé comme dans sa génération aujour- d’hui mûre la race dont il était, il reconquit, à la comparaison, l'estime de lui-même. La toile de fond de son décor intime se déchira ; et par delà les portants en silhouette, il découvrit des plans successifs d’aurore où de la lumière d’or riait des édifices de nuages, et entre des montagnes tout en fleurs et eñ neige, par une trouée large, un lac qui s’enfonçait plus loin encore et jusqu’à perte de vue dans un inconnu lumineux, comme le lac Majeur vu de la rive méridionale ; c'était le magni- fique symbole de sa haute moralité, de son intel- ligence, méprisable peut-être au regard d’une petite élite, mais, à la fin ! peu commune, et de son incomparable cœur. Alors, comme s’il eût respiré vraiment la fraîcheur, les parfums de ce lac sym- bolique, l’air sec de ces illusoires montagnes, Marcel se rasséréna.
La banale conversation de tous les jours bourui donnait à ses oreilles. Il y prenait part de temps a à autre, comme celui qui parle dans le sommeil hypnotique; s'égayant à part lui, jusqu'à rire, de l’excuse plausible mais fausse que lui fournis- È sait sa nuit blanche.
À l’improviste son cœur se serra. Il chUE de ; Due la hauteur du rêve, dans ce plat milieu. Il
qu'il avait, enfant, lorsqu'il allait falloir confesser …
…s ‘épitoya un instant sur sa rampante destinée.
… Puis un besoin fou le posséda de se démontrer à
soi-même, par de la haine positive, qu’il était indépendant de ces liens, autre que ces gens - enfin, un mot jeté par sa mère contre les théories avancées de Simmonds, lui suggéra, par esprit de contradiction, des opinions plus radicales encore, et il put se soulager dans une crise muette de socialisme. Comme une victime du ca- pital, il s’indigna contre ses capitalistes de parents. Oh! qu'il aurait volontiers, par bravade, pressé une main calleuse, vidé toute sa bourse dans la main de quelque mendiant notablement GÉEUES nillé !
Il voulut, au moins, crier quelque parole de défi. Rompant soudain avec sa pudeur première,
il déclara, sur un ton de provocation inintelli-
gible : « J’y ai rencontré, à ce bal, mon ancien
ami, le petit Gaïldraud, François Gaïldraud. » Il
n’entendit pas les exclamations, les réponses, les commentaires ; il se répétait, dans une douceur, les syllabes de tendresse qui lui avaient échappé : « le petit Gaïldraud ». Et il s’épanouissait ; le cer-
veau même s “arrétait de souffrir, gagné par l'aise
du cœur.
Il fit ensuite une majestueuse sortie. Il s’enferma ; ;
dans sa bibliothèque, fut tenté de grimper aux plus hauts rayons pour prendre des livres. Mais
il était exténué par les péripéties de son drame
interne. Il s’affaissa sur le divan. Il fuma, il noya
dans les fumées successives de plusieurs cigarettes
re ïe
cr vision claire mais si pâle de ses yeux, de ses
- yeux bleu fané, pareils aux bluets qui meurent. Même quelques minutes ses paupières se fer-
mèrent tout à fait. La lueur de pensée qui virait si vacillante par ses prunelles, mais trop crue encore, puisque son regard se brûlait à ses propres flammes, chavira.
Mais non, non, il n admettait point le sommeil! Son entétement d'homme ivre se buta de
nouveau. Les rouages de sa machine se reprirent
à tourner dans le vide. Sa faiblesse demanda grâce
au vertige, mais sa volonté était requise vers
l'obligation intellectuelle comme par un impératif
catégorique. Cette fois, pourtant, dans un mouve-
. ment de révolte que la conscience ne soupçonna point et qui ne se manifesta ni par un doute for-
mulé, ni par une discussion verbale, il somma cette prétendue obligation de se justifier, et avec le même vague il pressentit qu’elle était l’expression traduite à son âme individuelle, des ultimes tendances de l’Espèce et de sa plus moderne évolution. Mais sa pensée à la dérive se désorienta. Les abstractions furent chassées par les images. Le contraste des idées de modernisme évoqua un idyllique décor qui signifiait les époques primitives, et l’amitié rentra en scène dans ce pays du Tendre. Très longtemps Marcel rêva comme dans un bain amollissant, mais d’où l’on ne veut plus sortir. Il se murmurait enfantinement qu’il s'était donné congé pour aujourd'hui, qu'après tant de journées perdues, une de plus était négligeable,
restauration de l’ancienne amitié, que ÉARIDE FA
| viendrait à quatre heures. Trois heures sonnèrent : douloureusement Marcel se souleva.
La sieste l'avait alourdi; mais il réagit, à fut fébrile. Il voulut solenniser la rentrée de Fran- … çois. II eut de puériles comme d'artistes coquetteries. Il changea de vêtements. Il installa au milieu d’une table un hortensia bleu. Il choisit certains … livres dont il arrangea le désordre sur son bureau.
Tous ces préparatifs achevés, François Gail-
h draud se trouva en retard et Marcel s’impatienta
passionnément, comme du temps qu'il était petit et qu'il pleurait si l’un de ses inséparables manquait de cinq minutes un rendez-vous : sa réelle envie de pleurer affecta cette forme du souvenir. ï Enfin le coup de timbre souhaité retentit, et ses vibrations se répercutèrent des centres aux extrêmes épanouissements des filets nerveux. Le leitmotiv des tambours roula dans la caisse sonore du crâne. Marcel se précipita vers la porte, fit. halte, le souffle en arrêt. François parut. Marcel
ne trouva point de mots. Pourquoi ensuite lui t fut suggérée cette elliptique FR ATRESUCE 1. d'au) sœur ?…
— Mais, répondit François, très calme, elle ne va pas du tout. C’est même ce qui m'a mis en retard : j'attendais le médecin. On craint une fièvre muqueuse. DA
Et le silence tomba. Marcel éprouva cette sym- ‘ pathie instinctive qui n ‘est que l’égoïisme de la .
santé, avec 4 Da ent organique des maladies dont on parle.
— Sortons-nous? dit-il.
Pendant qu'il s’apprêtait, Gaïldraud lut les titres des livres mis en vue. Il interjeta, touchant les lectures de son ami, quelques brèves questions, | quelques brefs conseils d’une voix changée, plus sèche, martiale, comme celle des militaires, qui, 1h soudain, au milieu d’un entretien autre, se mettent . à traiter du service. au Mais lorsqu'ils furent dehors, au plein air, il parla plus largement. Ses périodes se développèrent, libres. Elles tracèrent, en termes magni- fiques, le programme d’une intelligence contem- poraine. S'il y adjugeait aux sciences la première place; Ce n'était point par esprit de clocher, par chauvinisme étroit de spécialiste mathématicien 1 ou physicomane, buté au mépris des rêves et des idéalismes ; mais parce que la science au contraire
lui apparaissait comme ayant si radicalement transformé par ses ultimes résultats notre concep-
tion del’Étreet notre optique de la Nature, qu’il
y pressentait l’imminence d’une expression origi-
nale de l’art, la rénovation, l’affinement de nos morales et de notre sens religieux. Ah ! il fallait avoir une bien complaisante cervelle pour ne pas. : résolument se remettre à la besogne vers la ving- - . taine, et se refaire une éducation adaptée, quand on s’apercevait enfin que la vieille formule éduca-
| trice, celle qui accapara nos dix années d’enfance h et d’adolescence, n’a rien fait pour accorder notre
évolution particulière à l’évolution générale de | P
la pensée moderne, qu’elle a pour ainsi dire désin-
tégré cette parcelle d'intelligence que nous sommes du-grand tout intellectuel de l'humanité, qu'elle a été relativement aussi absurde qu'une tradition qui imposerait d'enseigner aux enfants un usage manuel de leurs pieds, en mémoire de l'ancêtre simiesque |
Marcel reconnut sommairement, à une identité des images, les horizons jadis découverts, au bout de son dernier effort, et en vue desquels il était tombé las et lâche. Il ne put supporter sans honte cette idée que sa cervelle avait bien été la complaisante cervelle contre qui Gaïldraud invectivait. Il fit le ferme propos d’envahir la terre promise. Et à la table du café où ils prenaient le sherry, comme cette nuit à la table de souper, il poussa encore jusqu'à l'ivresse son enthousiasme intellectuel.
De sorte que le lendemain fut encore un lende-
main d'ivresse, et de même le jour qui suivit, tous les jours qui suivirent, durant plusieurs
semaines : car François avait l’exorbitant pouvoir
de le griser d’un mot, et même sans dire un mot, rien que par l'influence imaginative des idées que sa présence évoquait. Ce fut une sorte d’intoxication lente, entretenue par une visite quotidienne à heure fixe, et comparable à l'empoisonnement par l’absinthe.
Cette crise, malgré des accès d’ardeur, malgré des enthousiasmes fiévreux et tristes, ne produisit
Me
ie AMOUR DE TÈDE 0 4 qu’un travail intermittent et sans cohérence : | repassage, au hasard, de livres déjà connus ; lectures, découragées avant la dernière page, de livres divers, traités de science, monographies du cerveau, romans d'analyse, où Marcel essayait lui aussi de discerner, parmi les tâtonnements d’une école jeune, des voies véritablement nouvelles : mais il était toujours gêné par une timidité dans l’approbation et dans la critique, par une peur de ne pas tomber d'accord avec François.
Il s’effarait surtout de se heurter sans cesse à l'inintelligible : c’est que maintenant il s’attaquait à des concepts qui dépassaient la mesure de son cerveau. Tout ce qu'il avait appris et coor-
= donné au cours de sa dernière crise intellectuelle ‘ Jui était revenu subitement et en bloc, avec ces mêmes apparences d’impersonnalité qui caractérisèrent autrefois les accès de génie. Mais comme il avait accompli alors le plus grand effort dont il fût capable, le seul résultat cette fois fut qu'il précisa la notion de son incapacité. Il eut cette mélancolie d’être un enthousiaste adversaire de l’agnosticisme, pour l'usage particulier duquel la doctrine de l’inconnaissable se trouverait vérité. Il ne pouvait même pas se brûler à la flamme autour de laquelle il tournoyait, car elle brûlait enfermée dans un globe sans ouvertures : et il était pareil aux oiseaux de mer qui viennent la nuit se briser la tête et les ailes contre la lanterne des phares.
D'ailleurs, ces accès de travail étaient rares;
mais, lorsque Marcel lâchaït ses livres et s'’avouait
l'inutilité des efforts, il ne trouvait même plus la paix dans la désertion : aux heures d’oisiveté le malaise intellectuel reparaissait sous l'étrange forme qu’il avait affectée le premier jour, trépida-
tion de toute la machine cérébrale, souffrance
physique, émotions tristes.
Toutes les phases de cette crise échappaient à François, dont les jugements étaient souvent brouillons et artificiels, malgré ses aptitudes supé- rieures à l’observation d'autrui : parce qu'il était à l’âge où le développement personnel absorbe toutes les énergies, et aboutit, même dans l’ordre de la connaissance, à un égoïsme complet. Le jour du bal Simmonds il s’était fait de son ami une opinion beaucoup trop haute. Son estime s'était écroulée dès le lendemain, sans que l'intimité
renouée se rompît : elle était même redevenue
quotidienne et exclusive comme autrefois : seule- À ment, comme autrefois, elle n’était qu’une vulk gaire association pour la fête et pour le tapage.
François imposait à son ami une existence d'étudiant vieux jeu. Marcel explora le quartier Latin, prit part à des émeutes et à des manifestations, fit le coup de poing avec des cochers de fiacre. Il dîna dans les salles de garde avec les internes des hôpitaux. mo
S'il acceptait si aisément une vie dont chaque détail lui devait être antipathique, c’est que la
violente dissipation, la folie même lui étaient à
cette heure des dérivatifs nécessaires. La crise
partielle déterminée par le retour de François |
LR UUAQN
4 berté est au seuil de l’âge mûr comme une première au seuil de l’adolescence, trouble avant-coureur des amours moins fragiles et des plus valables ambitions ; et comme la première puberté elle se
la mélancolie, par de la volupté, par l'excès des énergies.
Si l’énervement et l’atonie où aboutissait la
harmonie avec les mélancolies où aboutissait sa crise d'âge, le trop-plein de ses forces était em- ployé d'autre part aux fatigues que lui imposait François. Il sortait donc de ces orgies plutôt remonté, trempé, que rompu; et comme la forme de ses débauches était démodée, parfois jusqu’au romantisme, il y repuisait tous les enthousiasmes,
les naïvetés même et la poésie des dix-huit ans. ù La sauvagerie de cet âge lui revenait aussi, décidément : plus que jamais il s’isolait des siens, ironique, arrogant quand on osait s'étonner devant lui de ce changement de mœurs, ou pro- tester contre le formidable chahut mené dans l’hôtel Dehaynin par François Gaïldraud. Ce dernier y faisait de prodigieuses farces. Il pénétrait __ dans un cabinet de toilette et versait par la fenêtre des flacons de Chypre sur l’attelage qui attendait Mme. Dehaynin. Un autre jour, il carillonnait à deux heures du matin, retour du théâtre avec un ami, tous deux chargés de victuailles. Ils faisaient lever Marcel, soupaient dans sa chambre,
coïncidait avec une autre crise : une seconde pu-
signale par des ardeurs, par des lassitudes, par de
crise d'intelligence de Marcel se trouvaient en
CCAMOUR DE-TÈTE
a) DS
et, vers quatre heures, prenaient le parti de rester
à dormir dans des fauteuils.
« Il est bien mal élevé, ton ami Gaïldraud, » dit à déjeuner Mme Dehaynin. Et comme son fils, qui d’ailleurs était absolument du même avis, s’apprêtait à prendre avec une mauvaise foi furieuse le parti de François, elle ajouta : « On dit que sa sœur est très malade ; je trouverais convenable qu’il ne s’amusât pas comme il fait. »
Alors Marcel fut consterné : il n’avait rien à répondre. Il se mit à la place de Mlle Gaïldraud, de Suzanne Gaïldraud (car il se rappela son prénom qu’un jour François avait prononcé). Il se représenta combien il en aurait voulu à un frère de cette coupable indifférence.
Mais, le soir même, François ne vint pas : il écrivit un mot bref, « sa sœur donnait des inquié-
… tudes. » Marcel fut enchanté : eh bien ! ce François :
n’avait donc pas si mauvais cœur? Puis il songea :
« Comme ce serait affreux si sa sœur allait mourir ! »
Et il demeura toute l'après-midi dans un état ambigu, qui était bien l’inquiétude, maïs qui était Aussi l’affairement et le plaisir d’être inquiet. Ces minuscules impressions eurent une importance décisive. Du jour au lendemain, Marcel fut retourné : au point de vue strict de l’intellectualité, sa crise intellectuelle avait avorté complètement. Il ne lui en restait que le malaise, maintenant tout à fait confondu avec celui de la seconde puberté, qui elle-même était réduite aux états de
mélancolie et de nonchalance, momentanément
publ d'emportements et d’ excès : car toutes les forces de Marcel avaient été brûlées par cette vie folle des derniers jours, et François Gaiïldraud n'était plus là.
Marcel s’amollissait, seul, répugnant à tout plaisir, fuyant les gens de son monde et n’ayant
__ point de refuge autre part. Il n’osait même pas
aller prendre des nouvelles de Suzanne Gaïldraud, parce que son frère ne l'avait jamais invité à venir chez lui. Il était détaché de toutes choses, sans colère. Il avait de doux vertiges d’anéantissement, Lorsque par hasard le leitmotiv des tambours roulait encore dans sa tête, leur sonorité était lointaine et voilée de crêpes.
. Mais, ainsi qu’il arrive toujours dans les phénomènes connexes à une puberté, une qualification voluptueuse était immanente à chacun des états d’âme les plus divers qu’il traversait. Ses angoisses étaient spasmodiques et délicieuses, ses dégoûts mêmes avaient quelque chose de voluptueusement maladif, de perversement voluptueux. Et avec cela ses sens, que la débauche récente
n'avait pas épargnés, s'étaient engourdis dans une
troublante langueur, qui paraissait un souvenir de leurs virginales inexpériences et de leurs anciennes timidités.