CHAPITRE III
Toutefois la crise particulière provoquée par. François Gaïldraud, et qui s'était manmifestée d’abord par une intellectualité pour ainsi dire : officielle, par du travail, par des lectures, n’avait 1 fait faillite que de ce côté. Elle se poursuivait transformée. Les pouvoirs intellectuels parasites restaient sollicités anormalement ; maïs, au lieu d'exercer leur action sur eux-mêmes, dans le do- maine restreint des idées et des abstractions, ils la ai a disséminaient dans le détail de la vie pratique : . j l’affection n’était plus localisée et circonscrite, mais générale.
Le plus important des pouvoirs parasites, celui ; de l'observation personnelle, jouait donc un rôle considérable, malgré les difficultés que,rencontre l'analyse, lorsqu'elle s'attaque à des états d'âme brumeux comme ceux que Marcel traversait alors. | Mais justement la peine même de son effort et l’orgueil légitime de la difficulté vaincue faisaient compensation au remords sourd de son insuccès que la conscience pourtant n'avait ni commenté ni même précisément aperçu, à l'inquiétude vague o qui l’oppressait, touchant la valeur de cet état . voluptueux où le cerveau semblait trop désinté-
Tr ssé. Troublé de Dette Le assez intellectuel, We ie chassait ce scrupule, en analysant son intellec- | tualité négative. 3$
Ce qu’il redoutait surtout, c’est que ses émotions actuelles ne fussent banales et d’une puérilité inouïe. Cette restitution de l'adolescence et ce recommencement de sa puberté l’ébahissaient. Il en rougissait, mais avec quel sourire extasié ! Et | puis ces mots mêmes : « seconde puberté », qui lui furent suggérés naturellement, le tranquillisèrent ‘beaucoup. Les esprits timorés et dans initiative, en même temps que très idéologues, se sentent sur un terrain solide dès qu'ils ont trouvé un terme pour exprimer ce qu’ils éprouvent et une Un théorie pour le justifier. | vis
Il manquait encore l'approbation de François : ï Marcel en chercha une dans les livres. [I] était plus disposé qu'un autre à s’y reconnaître, parce … que son observation personnelle affectait déjà une forme littéraire ; et comme sa faculté d'expression, demeurée à l’état rudimentaire, ne répondait point à ses transcendantes facultés d'analyse, constam- ment réduit à l’impraticable opération de penser supérieurement sans le secours des mots, il ne pouvait trouver que dans l'écriture d'autrui un secours et un soulagement : il ne le trouvait qu’à moitié, trop fin avec cela pour ne point faire l’exacte part des discordances comme des analogies et pour se contenter d’à peu près.
. Les livres qu’il devait lire, ce fut, comme au 4 temps de ses lectures philosophiques, la mode
| di qui les lui idiote Il se br début. à Vohibté, où il ne trouva pas une expression juste, mais.
cornme une transcription harmonique de ses états : ce n’était aucunement son malaise, mais c'était la musique de son malaise. Il se baigna, il se roula dans ce roman, qui flatte infiniment plus la seconde puberté que la première. Il relut l’inévitable Adolphe, avec une piété attentive, recon-
naissable à l'adaptation de sa physionomie où.
s’exagérait sa ressemblance avec les contemporains du livre, à son attitude imitatrice de leurs poses : une main dans le gilet, le menton renfoncé dans la cravate, le sourcil sévère. Mais les petites phrases sèches l’irritèrent, sans jamais retenir sa pensée instable, à qui le sens même échappait quelquefois : comme ces aiguilles de pin dont chacune pique, et qui entassées forment un lit glissant et lisse où il est impossible d'établir son immobilité.
Cette lecture lui fut l’occasion d’une re HoH TEE utile : comme il jetait par hasard les yeux sur la notice de son édition, il y découvrit, assez naïvement exprimée, l’idée d’une délibération possible et d’un choix entre l’emploi intellectuel et l'emploi sentimental des énergies à l'heure où celles-ci n'ont pas encore d'orientation bien déterminée, au début d’une carrière. Et cette conséquence lui apparut, que celui qui délibérerait et qui choisirait ainsi, comme l’Hercule mythologique entre la vertu et le vice, aurait beau. vouer sa vie aux aventures du cœur, l’acte même de délibérer, de
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tive et absolue : elles suffirent, telles quelles, à
calmer ses derniers remords intellectuels, et à lui procurer l'impression sereine et satisfaite du problème résolu.
Il trouva, chez un écrivain plus récent, une invi-
tation à « systématiser sa vie ». Cette formule lui agréa, et ramena une série pareille d’impressions et d’idées. Il sentit qu’il avait atteint un équilibre. Il eut cette aisance de respiration, cette délivrance d’un poids que connaissent tous les théoriciens de
leur propre inertie, parvenus à se démontrer que
le plus méritoire est de s’abandonner à leurs préférences et à leurs instincts. Mais l'opinion, juste d’ailleurs, que dans son cœur résidaient sa puissance et son originalité véritable, redressa Marcel
dans une conscience de force auguste et de supé-
riorité dominatrice, dont il était depuis longtemps désaccoutumé ; et cet orgueil, devant sa naissance au réveil des énergies amoureuses, leur empruntait une forme de mysticisme, aboutissait à des ravis-
sements et à des délires.
Les merveilleux souvenirs de son cœur ressus-
citaient confus et additionnés. Et comme les sou-
venirs ne diffèrent pas essentiellement des sensations qu'ils reproduisent affaiblies, comme ils
regagnaient presque par l'accumulation ce que
l'effacement de la mémoire leur faisait perdre, Marcel était véritablement éperdu d'amour, d’un
choisir, serait un acte de l’intelligence volontaire. Il ne se donna pas la peine de dégrossir ces idées un peu enfantines, du moins sous cette forme posi-
MATIRSS
‘amour délicieusement tiédi — d’un amour sans objet : car il ne fut plusieurs jours assailli que par les images de ses propres émotions anciennes, sans aucun rappel des personnes qui les avaient provoquées. Et à cette occasion renaissait en lui, légèrement modifiée, l’hallucination contemporaine de sa période nihiliste, l’hallucination d'exister seul, renfermé en soi, sourd, aveugle, enveloppé de ténèbres elles-mêmes irréelles; seulement les ténèbres usurpaient cette fois la candeur lumineuse d’un brouillard où des rayons seraient diffus. Mais bientôt des figures circulèrent parmi ces brumes. Des masses de brouillard se condensaient, s'intégraient en images de personnes aimées. Et les épisodes revenaient, sans dates, sans ordre. Il se voyait tout enfant couché à la renverse … sur le flanc d’une falaise. De la campagne était autour de lui. Le bourdonnement des invisibles, le roulement lointain des galets et des vagues 748 résonnaient symphoniquement avec les vibrations de l’éther lumineux. Et la trépidation universelle propagée jusqu'au cœur de l'enfant y suscitait une émotion extraordinaire, en se com-. binant avec le vertige de la pente et avec la fuite, | là-haut, du ciel limpide. Il aimait! Il aimait! Ses lèvres ébauchèrent la figuration d’un nom. à qui ne se laissa point ressaisir. Le décor changea. Ce fut la nuit insomnieuse, ce fut la chambre où k il dormait alors, surveillé par une bonne. Quel âge, donc? Et le lit d'alors lui apparaissait minuscule, DIF ANE berceau. Quel âge? Les syllabes du nom
cherché bruirent de Foi be imperceptibles, dans son inconscient. Femme? Jeune fille? Toute petite fille? Ou un ami? Car les annales glorieuses de son cœur ne relataient guère que des amitiés … passionnées. | Mir Plus petit encore, il se voyait plus petit aux allées des Champs-Élysées, n'ayant jamais aimé, impatient d’aimer, ne jouant pas, et avec une. merveilleuse prescience du mécanisme des illusions, quêtant des yeux de tous côtés pour se procurer celle d'attendre un camarade imaginaire qui manquerait à un rendez-vous, se disant à luimême tout bas ce mensonge : « Il m'avait cependant bien promis de venir ! »
Puis, dans un salon, un geste d'une jeune fille. Et à ce geste, son cœur se déclenchait, oscillait… Pour Marcel, toute émotion d'amour ou d'amitié se réduisait essentiellement à cette sensation pré- , cise : l’aimé eût-il acquis à la suite d’un long com-
merce le pouvoir de la faire naître, elle n’en est . pas moins, au même titre qur tous les cas de pas- sion foudroyante, un commencement absolu, un fiat lux, antérieurement auquel l'amour n'’existait pas, même embryonnaire. Tout ce qui est émotion dans l’amour n’est que l’écho indéfiniment prolongé, la répétition ou le souvenir de cette émotion primordiale. Tout ce qui est fait .. psychique dans l'amour vient d'elle, parce qu'en s’unissant désormais à l’image de celui qui dut au plus futile hasard peut-être de la provoquer en nous, cette émotion, type et résumé de toute joie,
inaugure le travail d’illusionisme grâce auquel l'aimé nous apparaîtra comme le promoteur de toutes les joies concevables, fût-ce les plus étrangères à l'affection. Tout ce qui est désir dans l’amour vient d'elle, parce que cette émotion enivrante entraîne le désir perpétuellement insatiable de l’entretenir et de la renouveler, par la continuelle vue de celui qui en fut la source, puis par les frôlements, par les enlacements, par les baisers, par tout ce qui est à quelque degré une possession.
Rigoureusement conforme au canon de ces théories, se dressait en Marcel le souvenir d’une passion violente, qui avait dominé toute son enfance sentimentale, de la première qui eût atteint le terme de son développement, de la plus parfaite et la plus normale, de celle qui devait rester à ses yeux l'original même de l'amour, si bien que les autres à tout jamais ne pouvaient plus qu’en être les copies.
Cette passion typique était une amitié qui s’alluma dans son cœur aux premiers mois de la .
quinzième année, par le plus flagrant des coups de foudre. Déjà il avait oui parler très souvent de celui qu’il devait aimer un jour, et qui se trouvait allié à un camarade que Marcel fréquentait, sans du reste l’affectionner. Le minime détail d’un prénom rare l'avait frappé au point d'entretenir en lui une curiosité vague autour de l'inconnu, dont la seule détermination, à ses yeux, était l’'étrangeté de ce nom. Enfin, il le rencontrait - pour la première fois dans le paysage arrangé d’un
Air AMOUR DE TETE A en parc où. il y avait des voûtes de verdure et des : -/ eaux courantes ; il le rencontrait par une de ces températures attendrissantes qui semblent prédisposer à la joie d'amour, parce qu’elles mettent déjà le cœur et la circulation dans un état d’aise | et-d’activité que nous appelons alors la joie sans | cause, et que nous devrions appeler la joie atmos- phérique. La rencontre ce jour-là, dans ce parc, * était improbable et inattendue. Et la vive surprise fut encore assaisonnée par l'illusion d’un 4. pressentiment quasi miraculeux, que lui procura quelque artifice bien gros, mais néanmoins efficace, de l'association.
Certaines paroles en l'air, certaines plaisanteries concernant les futures bonnes fortunes du jeune homme, l’avaient signalé d'avance à Marcel comme remarquablement beau, et il y avait là. ‘à des virtualités de désappointement. Mais, par bonheur, son incomparable beauté dépassait encore cette réputation. Surtout elle présentait le caractère typique et absolu dont se revêtent à nos yeux toutes les qualités des personnes que nous aimons : et c’est la raison même que sa loi de non-contradiction obligeait dès lors à l’envisager sous la catégorie de l’amour. Par surcroît, elle offrait encore dans le détail celles des qualités les plus chères à la sensibilité comme à l’intelli- \ gence artiste de Marcel : la désinvolture et la disa tinction, et un nonchaloir où il voulait découvrir, ! étant lui-même à l’âge des langueurs, le signe d’une subtile sympathie,
PRES Re be MORE, A GRETA Ste
4 A sions n’était l'amitié. Tout à coup, avant qu'une
entière indifférence. Immédiatement il parut à son cerveau, la profondeur lucide et infinie de ce
regard s’interprétait dans un sens mystique, dont
cœur lui manqua en même temps, comme s’il
mains, qu’il donnât le change à son impraticable
banales de la présentation.
Plus tard, lorsque ses désirs enflammés trou-
possession de l'amitié, qui est, grâce à sa spiritualité absolue, la plus sereine comme la plus complète des possessions, oh! combien Marcel avait été fier de cette passion, qu’il appelait le
encore, quels échos elle avait laissés en sa mémoire, lorsqu'elle ne fut plus pour son cœur sai-
gnant qu'un passé mort, mort mais inoubliable !
rencontrait dans la nature ou dans un livre le
Et de aucune de ces Houblamtost impres- :
parole fût prononcée, le jeune homme leva les yeux sur Marcel, sans y songer, et avec la plus
celui-ci que, par une manœuvre automatique de il avait l'intuition directe, sans qu’il lui fût pos- : sible de la formuler avec des mots humains. Le faisait une chute dans l'infini de ces yeux; et malgré la soudaineté prodigieuse du sentiment, Marcel eut conscience qu'il aimait ; et il fallut
qu’il s'approchât de son ami, qu'il lui pressât les F
désir de lui faire des serments passionnés, en insistant d’une voix frémissante sur les cordialités …
chef-d'œuvre et la gloire de son cœur! Plus tard
Après dix ans, Marcel était bouleversé lorsqu'il
vèrent enfin leur apaisement dans cette noble
muets, une fois que, revenant seul de Milan à Paris, et feuilletant avec quelque distraction les Années de voyage de Wilhelm Meister, il était tombé sur la lettre à Nathalie, où Wilhelm raconte comment il eut tout ensemble, en un jour mémorable, la révélation des splendeurs naturelles, le pressentiment de-l’amour et de l'amitié! Tandis que les regards de Marcel couraient comme des flammes sur le texte que ses doigts tremblants soutenâient à peine, brusquement le convoi s'était engoufiré dans le tunnel du Mont-Cenis ; et debout pour avoir toute la lumière du fumeux quinquet, haletant,pleurant presque, il avait épelé les lignes qu'il ne pouvait plus lire couramment : « Les sauterelles bondissaient autour de moi, les fourmis circulaient avec activité, les scarabées multico-
soleil, ainsi que mon petit ami les appelait, volti-
“une coïncidence théâtrale, à l’instant même où le convoi passait enfin de la nuit du tunnel à la
pleine clarté, ce fut cette phrase qui éclata, comme imprimée en caractères de pourpre, sur la resplendissante blancheur de la page : « Lorsqu'il sortit de l’eau et qu'il se tint debout pour se sécher aux rayons du soleil, mes yeux furent éblouis à l’aspect
de cette forme humaine dont je n'avais eu jusque-
là aucune idée. » |
A l’époque de ses amitiés passionnées, Marcel
moindre rappel du décor et de la scène où était . née son. amitié sublime. Quels frissons, quels cris
lores se balançaient aux branches, et les filles du
geaient à mes pieds comme des esprits. » Et par
FEES LA L 3 EL: ï SUR L : de À HA re NP w INT 7 58 à at :*AMOUR, DE TÊTE |:
avait conçu cette opinion naïve, que ses transports actuels n'étaient rien encore auprès de ceux que l’âge mûr lui réservait, et que les amitiés de l'enfance sont les humbles préludes des amours à venir. Cette idée l'avait attristé souvent, car il est insupportable, quand on aime, d’imaginer qu'on est dans le relatif et qu'on peut aimer davantage ; d’autres fois, elle lui avait procuré une délicieuse appréhension de cet avenir, et les impatiences d’un néophyte qui n’est initié qu'à demi. Durant de longs mois, 1l n’avait vécu que pour compter les jours qui le séparaïent encore de sa dix-huitième année, comme un enfant qui a des inquiétudes dans les jambes à penser que, dans huit jours, ce seront les vacances. L'instinct du sexe n'y était - pour rien, car son ignorance s'était prolongée jusqu’à un âge invraisemblable. Non, il souhaitait seulement d'exercer, avec cette plénitude qu'il croyait le privilège des « grandes personnes », les inépuisables ressources de sentiment dont il avait l’orgueilleuse conscience ; il souhaitait de sentir ce déclenchement, ces battements du cœur qu’il connaissait si bien, cette précipitation torrentielle du flux sanguin dans les vaisseaux, comme les devaient sentir, selon lui, en la présence d’une femme, ceux-là seuls qui ont la chance d’être des hommes faits. Et voici que la seconde puberté amenait, comme la première, non point seulement un souvenir, mais un retour de ces naïves impatiences, et Marcel Dehaynin songeait, comme le petit Marcel : « Est-ce bientôt que j'aimerai? »
Do 7 °, AMOUR DR TIE
DU "Car, depuis le jour où précisément il avait atteint cet âge légal si impatiemment attendu, aucune passion n'avait plus troublé le repos de son cœur. Il ne s'était plus fait un seul ami. Chez aucune femme, chez aucune jeune fille, il n'avait aperçu le signe d'amour, c’est-à-dire ce tout petit détail de qualité morale ou matérielle que nous ne critiquons pas, que nous n'avons même pas cons-. cience d’apercevoir, et qui cause directement les émotions primordiales de l'amour. Il n'avait pas davantage aimé quelque fille, et il s’en étonnait, sachant que même une joie sexuelle peut donner naissance à un sentiment amoureux, et que l'amour dont telles furent les origines n’en devient pas moins, à l'instant même, aussi exclusivement spiritualiste que tout autre : car, dès que le signe d'amour a fait son œuvre, ce n’est pas à cet agent minuscule et d’ailleurs insoupçonné que notre conscience, alors toute syncrétique et inapte: à l'analyse, en attribue le mérite ; c’est à l’ensemble de la personnalité, au moi, à l’âme de l'être chéri. Pourquoi donc Marcel n’avait-il jamais aimé, même une fille? Est-ce que les forces de son cœur, surmenées par un travail précoce, défaillaient à l'instant même où 1l était en droit de compter sur elles? * Cette hypothèse, si invraisemblable qu’elle fût, l’inquiéta. Il flairait l'approche d’une vérité. Il lui 4 semblait, non qu'il était sur le point de résoudre le problème, mais que cette vérité allait lui être révélée. Elle s’élucida; en effet, peu à peu, auto-
‘ie quelques-unes de ces amitiés célèbres qui presque toutes appartinrent à une lointaine anti-
insinuée en lui l’idée que la réédition de ces amitiés
adulte, Marcel se demandait s’il n’y avait point là
n’avaient-elles point, comme les formes spécifiques, subi, elles aussi, des variations, et ne pou-
bryogénie du cœur, que celui de Marcel eût été, durant les périodes obscures de sa formation,
-fusés, dans l’état présent de la race, aux cœurs qui ont atteint le terme de leur développement?
L'aspect scientifique de cette théorie le séduisit d’abord, si bien qu'il négligea son premier devoir de logicien, qui eût été de la modifier et de l’élargir,
| | Souvent, lorsqu’ il avait D CnLoALt dans ses lec-
quité, Marcel s'était comparé avec orgueil aux héros de ces touchants récits; peu à peu s'était
proverbiales était une exception à notre époque, et même une sorte de miracle. Remarquant aujourd'hui que ce miracle s'était accompli, alors que son cœur était encore à l’état embryonnaire, et ne. se renouvelait plus depuis qu'il avait atteint l’âge
quelque analogie avec ce fait que l’évolution embryonnaire des individus humains reproduit
approximativement et en résumé l'évolution des espèces durant les siècles. Les lois de l’amour
vait-on expliquer par une loi identique de l’em-
capable de sentiments archaïques désormais re-
puisque, concernant les seules amitiés, elle était à peine une demi-réponse à la question qui le
La MAT LU oi PAU AMOUR DE TÊTE |
préoccupait, Des preuves affluaient : il était incon- * testable que sa puissance, parfois presque risible, d’aimer à tout propos, avait diminué à mesure que son âge augmentait. Puis la dernière de ses amitiés lui semblait avoir été anormale, ou du moins très compliquée : c'était une amitié jumelle pour deux amis, née par contagion, au spectacle de l'intimité qui déjà les unissait entre eux. D'abord elle ne s'était exercée que sur l’un d’eux, pour qui Marcel avait eu le coup de foudre, mais ce coup de foudre avait fait long feu à la suite d’un malencontreux démontage de l'émotion éprouvée ; il avait alors, de parti pris, reporté sur l’autre une sympathie presque artificielle, qui s'était transformée en amitié longtemps après dans une | circonstance dramatique.
Ce souvenir devait lui rappeler celui du bal Simmonds, où une jeune fille inconnue lui inspirait une passion foudroyante, qui de même faisait long feu et pour le même motif. Après un examen sommaire de ces divers avortements, il se hâta de généraliser, d'attribuer la décadence de son cœur à des interventions inopportunes de ses pouvoirs intellectuels. Combinant alors avec la théorie qu’il avait ébauchée touchant l’embryogénie du cœur, ce qu'il savait touchant le dualisme de son tempérament, 1l comprit mieux qu'il ne l'avait fait encore d’où ce dualisme provenait, et comment, né sensitif et sentimental, il ne devait pour ainsi dire qu’à la date de sa naissance ses accès d’in- tellectualité perturbatrice.
sas CU CAMOUR pe TETE Ut
Toutes ces idées étaient extrêmement dange- reuses pour un homme disposé, comme Marcel, à prendre trop naïvement les théories au pied de la lettre et dans leur acception la plus immédiate. Il y démêla comme une condamnation à ne plus jamais aimer, et des sujets de craindre qu'il ne fût moralement mal adapté à son milieu, partant destiné à être promptement vaincu dans la lutte pour l'existence. Cela suffit pour le jeter dans une désespérance infinie. |
C'était en définitive encore un retour aux états vagues de la puberté. Le pessimisme qui s’emparaît de Marcel restait doux et voluptueux, et l’idée du nirvâna s’y fondait avec celle de l’amour grâce à des analogies d’anéantissement. Des journées passèrent, toutes semblables par leur teinte grise et pourtant lumineuse, en cet état si complexe où toutes les antinomies d’impressions et de sentiments se résolvaient, où le cœur de Marcel était vide et débordait cependant, où le découragement était doux et mystérieux comme une espérance que l'on n'ose pas s’avouer, où la tendresse semblait faite avec le souvenir ému de larmes récentes et qui viennent de sécher, où la mélancolie même n'était que l'écho douloureux d’une joie qui trop longtemps se répercute.
Toutefois cette ambiguïté s'orientait plutôt vers les résultats fâcheux, car la santé de Marcel souffrait : ses traits étaient tirés, son estomac attaqué par le dyspeptique ennui, et ses troubles phy-
siques déterminaient son âme vers la tristesse, car à l'exemple de ceux qui se portent toujours bien, il croyait tout perdu pour la moindre indisposition. Alors il pleura sur lui-même, et il se sentit excessivement misérable.
-Un jour, vers la fin de juin, comme ïl était étendu sur un divan deux heures encore après le déjeuner, hâtant sa digestion avec du soda, fumant pipes sur pipes, et comme la fenêtre ouverte épandait par toute la biblicthèque de la chaleur et du soleil, 1l entendit les coups de timbre qui annonçaient une visite pour lui.
Il fit un geste d’ennui nonchalant ; ensuite fut long à se décider, puis se jeta à bas du divan, marcha vers la porte pour faire signe au valet de chambre qu'il ne voulait pas recevoir. Mais il était trop tard et la porte s’ouvrit au moment juste où il allait l'ouvrir lui-même : de sorte que cela fut réglé comme un effet de scène et lui donna l'impression d’un coup de théâtre.
Le visiteur était François Gaildraud. « Toi! » Jui dit Marcel dramatiquement, et l'influence prolongée de son impression théâtrale le fit se mettre en face de François dans une pose apprêtée, que permettait le débraillé pittoresque de ses vêtements, le fouillis d’une chemise d'intérieur non empesée. Elle fit plus : elle grossit, elle déforma ses sentiments, elle changea l'optique de sa conscience.
Pensant à Suzanne Gaïldraud malade, il la vit mourante, et il s’indigna vertueusement. Com-
ment? Elle était au | plus al Peut être, ét: son er W ne restait pas à son chevet ! Il en demanda compte . à François, presque rudement : « Ta sœur va donc mieux? » Et François, dans un élan d’enfance, ln décrivit la résurrection de Suzanne avec des rires enchantés, avec une emphase harmonique à la | pompeuse après-midi de juin. | Marcel se dit : « Je suis le premier à qui François | vienne annoncer la bonne nouvelle. » Il voyait là, tout ensemble et contradictoirement, une préférence arbitraire qui flattait son ombrageuse susceptibilité, et comme l'accomplissement d’un devoir de famille.
Puis, par suite toujours de sa prédisposition | théâtrale, il fut aussi démesurément enthousiasmé qu'il avait été indigné tout à l'heure. L'exaltation de son ami le gagnait. Il n’écoutait plus, d’ailleurs, fasciné par des images qui lui représentaient, avec des signes et des symboles, le mystère d'une convalescence. | Soudain, la voix de François, qui, durant un temps appréciable, n’était plus parvenue à ses: oreilles, les frappa de nouveau par une fin de phrase : « Elle se porte en vérité mieux que nous,» dit-il; et, avec intention, oui, avec intention, il | ajouta : « Mieux que toi. / | Alors Marcel baïissa la tte, rougit, eut un DO et désolé sentiment de sa misère. Puis, par antithèse, le lumineux symbole de renaissance rayonna dans son cerveau, qui délira subitement, où, subit, jaillit un jet de sang : et vers le cœur, qui avait
| à meurtri, vers le cœur qui battait inégalement et | plus vite, Marcel leva sa main droite, d’un geste
0 instinctif, initial et rétréci.
P'ENPRGE TE