CHAPITRE PREMIER
Nettement caractérisées, impossibles à méconnaître, Marcel avait éprouvé les secousses habituelles du cœur qui se déclenche, de la circulation qui s'active et se détermine vers le derme : il le sentait encore à la chaleur de son visage et à sa
rougeur qu'il devinait.
Désormais incapable de la plus passagère inconscience en pareil cas, la perception de ces. troubles organiques et leur interprétation juste
étaient chez lui simultanées. Aussi les premières
paroles qu’il pensa furent celles-ci : « Avant de la
- connaître? Déjà? » qui supposaient antérieur
ce jugement inexprimé : « J'aime Suzanne. »
Cette bizarrerie de l’aimer sans la connaître
-reporta l'imagination de Marcel aux temps où
son-ignorance de Suzanne était plus complète
. encore puisqu'il ne soupçonnait même point qu’elle
existât : et instinctivement son corps se redressa
dans l'attitude exacte de son entrée au bal Sim-
monds. Puis cette double idée surgit : pourvu
qu’elle soit en âge de se marier,:et'que son prénom
me. ne Ac EE manifestement absurde, puisque Marcel savait et le prénom et l’âge de Mle Gaïldraud. Mais cette phrase incohérente ressemblait à un souvenir par l'effacement de sa sonorité : elle se situa dans le passé. Comme elle . rappelait à sa suite les images du bal et de Francois revu, Marcel admit qu'il avait pensé cette phrase ce soir-là, sans doute inconsciemment. Elle rappela enfin ce lambeau d'autre phrase qui avait dominé pour lui le grand bruit des instruments et de la foule : « La fille du docteur Gaïldraud?… Elle a quitté le deuil de son père. Mais il paraît qu'elle est souffrante... Son frère est venu : seul... » Et la date du souvenir fut GÉRNES si ment établie. < 4 | Donc il s'était intéressé à cette jeune fille, vivement, à la minute même où son existence lui était révélée. Depuis? Dans le cerveau, en subite ébullition, apparut, nombré comme sur un tableau noir, avec des signes qui ne seraient pas des chiffres, le compte des jours où Suzanne l'avait OCCUPÉ, I ému. Car des souvenirs lui venaient de vraies petites émotions antécédentes : chaque fois qu'il avait demandé à François les nouvelles de sa. 1! . sœur, lorsqu'il l'avait sue en danger, lorsqu'il avait désiré connaître, sans oser le demander, ce prénom, | lorsque ce prénom de Suzanne, enfin, avait été : prononcé devant lui. Et déjà les seules vibrations de ces souvenirs, s’additionnant à celles de l’émotion présente, l’accroissaient notablement ; mais di plus encore, le mystère des horizons qu'ils sem-
blaient ouvrir, ces souvenirs aux allures significa- tives, affolait lé cœur.
Par la confusion du passé, du présent et du futur, une synthèse prématurée s’opéra : il parut à Marcel qu’en ce moment, une impression unique, où d’ailleurs il ne distinguait rien de clair, lui résumait tout le drame sentimental qui déjà s'était joué, qui se jouait, qui s’allait jouer surtout entre Suzanne et lui; comme le prologue résume la fable dans les pièces de l’antiquité.
É Toutefois un détail de ce prologue brumeux se détacha : l'indication du rôle réservé à Francoïs Gaïldraud ; évidemment parce que François était face à face avec Marcel, visible et tangible. Apparaissant d’abord comme frère de l’aimée, il réunit quelques instants toutes les autorités de l'amour à toutes celles de l'amitié : Marcel eut vers lui un élan d’adoration et de confiance vertigineux, mais que trahit à peine un geste en avant ébauché. Il fut figé dans son mouvement par une crainte subite d’être fou, par la honte épouvantable des choses irrationnelles qui s’accomplissaient en lui. François se transfgura instantanément à ses yeux : il fut le divin fondé de pouvoir de l’éternelle Raïson, il personnifia la redoutable Intellectualité, qui peut-être d'ici à une heure allait dissoudre avec sa critique l’inavouable sentiment nouveau-né... À moins, qui sait? que ce ne soit son développement même et sa prédominance qui expose l’homme contemporain à de si excentriques aventures. De toute manière il restait
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acquis pour Marcel que cette fraternité entre l’homme qui représentait pour lui l’Intelligence et la jeune fille qui venait de réveiller ses facultés sentimentales, était une espèce de symbole : il adopta celui-ci comme tel et se dispensa jusqu'à nouvel ordre de l’interpréter.
Il commençait à ressentir un peu de fatigue cérébrale, et il souhaïtait d’être seul, autant pour se reposer que pour s'interroger et se ressaisir. Sa tête ne contenait plus que l'écho des quatre paroles balbutiées machinalement et par politesse : « Je suis bien heureux... » À force de les examiner, ces paroles banales, de plus près et plus attentivement qu’elles n’eussent mérité, if en arrivait à se faire accroire qu’il y avait vraiment quelque chose de miraculeux dans leur exactitude adéquate. Il était bien heureux; il était aussi très content. Mais, avant de risquer une confidence à François, il fallait voir. Il fallait se consulter. Il fallait faire, les portes closes, les verrous tirés, l'inventaire de son cœur, comme un avare fait celui de sa caïsse. Enfin, Gaïildraud lui dit : « Je ne m’assois même pas, je file. Tu comprends, je suis venu te dire cela, en passant ; mais je ne peux pas encore m'absenter trop longtemps aujourd'hui. À demain. »
Et Marcel fut seul, debout, contre la porte refermée.
Après une pause et un silence d'âme, obéissant, comme en toute occasion importante, à cet instinct déjà signalé de délimitation précise, qui
est, sous une de ses formes particulières, notre instinct d’opposer le moi fini à l'univers continu,
il «fit un commencement ». Il roula un fauteuil très près de la fenêtre ouverte, pour profiter de toute la joie atmosphérique et fortifier par ce moyen celle de son cœur. Enfin il sentit qu’il était installé
et que les choses allaient leur train.
Mais la netteté excessive et artificielle de cette inauguration jurait avec le vague de la chose inaugurée : comme ces tableaux qui ne sont que des ‘impressions indiquées, et que l’on s'étonne de voir si inflexiblement terminés par la géométrie d’un cadre. Le spectateur intime ne parvenait à accomplir son œuvre qu'au moyen des signes et des comparaisons. Ainsi, il lui semblait assister à la génération d’une lumière, avec un microscope assez puissant pour rendre visibles à l'œil nu les particules de l’éther impondérable : parce que l'enthousiasme de Marcel, renouvelé de seconde en seconde, et comme à chaque pulsation des artères, prenait conscience de lui-même sous cette forme d'ondes, toujours remplacées, à mesure qu'elles élargissent vers l'infini leurs cercles concentriques, par d’autres ondes inces-. samment émises du foyer central dora D'ailleurs le dédoublement de Marcel, bien qu’aussi tranché que d'habitude, présentait cette fois un symiptôme exceptionnel : au lieu qu'il y eût deux hommes en lui, l’un pour sentir, l’autre pour faire la critique des sensations, aujourd’hui tous les deux sentaient ; le spectateur intime n'était plus
un juge impassible, mais une sorte ‘de mois vibrant à l’unisson de son frère. DA La plus violente étrangeté de son état d'âme (mais cette étrangeté lui échappait complètement), c'était l’entier égoïsme de son exaltation. Certes l'émotion de l'amour est égoïste, comme toute émotion, comme toute manière d’être du sujet, puisqu'elle ne peut, bien en- tendu, nous faire sortir de nous-mêmes; c’est | même en nous qu'elle trouve tous les éléments de sa genèse, puisqu'elle est toujours le fruit d'associations qui nous sont personnelles et qui ne correspondent à aucune réalité chez celui ou celle que nous aimons : mais au moins est-elle habituellement combinée avec des illusions qui. donnent à son égoïsme exclusif l'apparence d’être la négation même de l’égoïsme, par l'absorption extatique de celui qui aime en celui qui est AIDÉ) 1 L'amour de Marcel au contraire se terminait en lui-même et s’enivrait de lui-même. C'était bien toutefois de l'amour qualifié, ce n'était plus l’état indéfinissable de la puberté, la mélancolie et la tendresse dénuées d’objet : il avait un objet, puisqu'’une jeune fille avait causé cette émotion. sur laquelle ‘il était impossible de se méprendre ; mais comme l’objet demeurait inconnu, Marcel ne s’en inquiétait pas autrement. Il ne s’en rap- … pelait l’existence même que d’une façon implicite. : Il ne gagnait à ce souvenir qu'une impression heureuse de justification et de solidité, et il res
LA de Latin de celle qui avait été la L | première source de sa joie. | 6 Puisque l'amour, d’où naissent par la suite des séries si enchevêtrées d'événements uniquement psychiques, débute par une émotion, c’est-à-dire
extraordinaire que l’idée d’une jeune fille inconnue, grâce à d’heureuses contingences, eût provoqué cet accident. Le prodige était que l’émotion pure se continuât, et que les faits de pensée, … qui d'habitude suivent immédiatement, demeurassent aussi longtemps suspendus. Mais Marcel devait ce privilège à la tristesse même où il s’était alangui jusqu’à ces dernières heures, tant qu'il avait craint de ne plus éprouver jamais l'émotion amoureuse : parce que le bonheur inespéré de la ressentir et de la reconnaître ajoutait un élément exceptionnel d’égoïsme à la joie ordinairement toute désintéressée de cette émotion, et qu’ainsi, pour goûter cette Joie, l'âme n'avait pas tout de suite besoin de sortir d'elle-même et de s’élancer au-devant de son objet.
Malheureusement cet état émotionnel, qui pou- vait bien se maintenir un peu au delà de sa durée normale, ne pouvait point s’éterniser. Lorsque l'émotion n’est pas dissoute aussitôt par l’analyse, elle s’use elle-même peu à peu. Marcel dut se calmer. Le fatal retour offensif de la critique fut donc simplement retardé. Une dernière chance voulut que la pensée de Marcel ne s’attachât . point d’abord à la personne de Suzanne, et ne se
par un simple accident au cœur, il n’était pas :
heurtât point du premier coup aux plus insurmontables difficultés de cet amour extravagant. Dirigée par l’égoïsme actuel du sujet, elle demeura repliée sur elle-même ; maïs cela finit, en quelques minutes, par aboutir au même résultat, Marcel se demanda compte de ses émotions, et se dit : « Suis-je fou? »
Du froid s’infiltra dans ses veines et le cœur fut pincé douloureusement. Puis, par contraste, par besoin excessif de logique après ces excès de sentimentalité, ce fut sous forme de problème que se posérent devant lui ses inquiétudes sourdes touchant la légitimité de son émation : est-il possible d'aimer une inconnue? Il lui fallait une théorie,
coûte que coûte, pour en finir avec ces anomalies:
troublantes ou pour les autoriser. Il se mit en devoir de résoudre ce problème impartialement comme s’il n'y avait eu aucun intérêt, avec cette
impassibilité où les gens le mieux accoutumés à :
la sévère indépendance de la recherche scientifique se désolent parfois de ne pouvoir atteindre.
Cette volonté s’indiqua par un renoncement à
l'attitude molle. Marcel étendu se souleva ; il fut assis au bord du divan, saisissant un de ses genoux avec ses mains entrelacées, calé sur ses reins arrondis.
Toutefois, lorsqu'il entrevit la légitimation possible de son état d'âme, il se départit bien vite de ce calme. L’enthousiasme, un instant contenu, se débanda d’autant plus fort, redoublé par la joie intellectuelle du problème résolu, laquelle affecta,