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AMOUR DE TÊTE Pie
contre toute attente, les allures, aussi peu intellectuelles que possible, d’un délire.
La façon prodigieusement puérile dont la cons-. cience enchantée se balbutiait : « Mais oui, mais oui, » jeta encore un froid au cœur. L’organe se contracta, avec une horrible intensité de souffrance. Ce doute survint : « Suis-je un psycho-
logue transcendant ou un enfantin jongleur
d'idées? » | :
* Mais le cœur est, à l’occasion, d’un admirable
Jésuitisme : il profita de cette épithète « d’enfantin » pour s’égarer en des souvenirs de l’enfance, pour
susciter des idées de merveilleux, qui s’accordaient aussi avec la foi au miracle presque inévitable en des conjonctures aussi peu communes, pour exprimer ce miracle en termes de conte de fées, de Prince charmant, de Belle au bois dormant.
Cette digression devait avoir les plus impor-
tantes et les plus lointaines conséquences. La
personne de Suzanne, jusqu'ici totalement absente de Marcel, commençait donc à intervenir un peu. En se rappelant ainsi, à propos d'elle, un conte qui semble être le prototype de toute histoire amoureuse, Marcel associait au nom de Suzanne, indissolublement, une idée de type absolu, de symbole, qui devait tendre désormais à lui faire considérer, parmi toutes les autres femmes, Suzanne Gaildraud comme spécialement élue pour l’amour
ce fut une inscription nouvelle à son crédit, sur ce livret que Marcel lui avait ouvert dès le premier jour à la caisse d'épargne de sa mémoire. De plus,
qu 1] n'avait point vue, acquit à ses on Hi Lui 40 linéaments de physionomie assez caractéristiques.
Enfin l’idée générale de primitif lui mit dans la
tête cette opinion quelque peu inattendue, que son affection pour Suzanne était conforme aux
lois les plus simples de la nature, très normale et
très saine. Confirmé par une impression d’aise et
de plénitude, et par l’hilarité physique d’une soudaine convalescence, ce préjugé aboutit à une sensation d'équilibre, qui était particulièrement amusante à la suite de phénomènes exceptionnels et. peut-être monstrueux. | ’ |
Une promenade alors lui parut désirable, et ce
fut une utile diversion, qui suspendit à propos le :
procès régulier de l’amour, au moment où la
| subreptice intervention de Suzanne menaçait d'y |
tout compromettre. À diner, Marcel fut encore
suffisamment distrait pour ne point se ressaisir. Il
n'avait plus que de légères émotions intermittentes, qui étaient comme la synthèse et le signe de celles éprouvées durant l'après-midi. Il reconnaissait, avec des sourires énigmatiques, ces signes. Puis : il se trouva qu'il avait acquis sans y penser le : pouvoir d'évoquer en lui de telles émotions, luimême, par un mécanisme d’auto-suggestion très …
récentes et en y dardant son attention fixe jusqu’à
siaste, l’homme ivre de ce matin : il n’était plus do
simple, rien qu’en rappelant les images des plus 1
s’halluciner. Donc, il n’était déjà plus l’enthou- a
Pouc qu 1l ous manœuvrer à son gré pour le plaisir de son dilettantisme.
Aussitôt après le repas, il se renferma dans sa 1 CHA DEE et faillit s'endormir sur le livre qu'il avait pris. Il fut enchanté de cette somnolence où il voulut voir une conséquence indirecte de sa pas- sion primitive et naturelle, parce qu’il était émi- . nemment naturel à ses yeux de se coucher comme les bêtes, avec le jour.
| Maïs le sommeil allait inaugurer un nouveau stade : : car ce dilettantisme et cette faculté de machiner ses émotions soi-même, devaient disparaître dès le premier engourdissement ; et si le cerveau endormi s’occupait encore du récent amour, ce ne pouvait plus être que suivant la rectitude même de la norme, sans déviations pos- sibles par le fait des contingences et de la volonté; ce ne pouvait plus être que pour soumettre l’aimée au travail connu d'associations, par le moyen duquel, fatalement et mécaniquement, nous métamorphosons les êtres aimés en personnages légendaires, conformes, pour ainsi dire, aux prophéties de notre cœur.
d'\lOrilétait presque inévitable que Marcel fît un rêve relatif à son amour, et que l'objectif unique de ce rêve fût, non plus l'émotion qu'il avait éprouvée, mais la personne inconnue de Suzanne. En effet, peuvent seules être rêvées les images qui n’ont pas été, durant la veille, l’objet de réflexions ou d'émotions trop vives, leur ayant
retranché ce caractère intrin:èque de vague qui
leur est nécessaire pour devenir matière à rêves. C'est pourquoi nous ne rêvons jamais les choses qui nous préoccupent le plus, ou bien nous les rêvons déformées et méconnaissables, nous en
rêvons des circonstances qui auraient pu être et : qui n’ont pas été, nous en rêvons des suites ima- À “ginaires : et Marcel ne pouvait plus rêver ses
émotions de l'après-midi, qu’il avait savourées,
analysées, critiquées ; tandis que l’image, il faut
bien dire, avec une contradiction dans les termes : l’image de l’inconnue, ayant toutes les indétermis. nations requises, l’obséda.
Que le cœur se mît à créer de la légende à.
propos d’une inconnue, cela n’était guère, à tout prendre, plus étrange que dans le cas vulgaire
où il connaît son objet : puisque le point de départ de la légende n’est jamais l'intuition et l'appréciation d'une qualité réelle chez celui-ci, mais une émotion qui est en nous, analogue d’ailleurs à celle que Suzanne inconnue et absente avait suscitée chez Marcel. Seulement, le bizarre fut qu’au lieu-de choisir pour premiers éléments de cette légende, soit les quelques détails qu'il avait çà et là recueillis sur le compte de Suzanne, soit les idées préconçues qu'il s'était faites d'elle,
Marcel, dans la naïve et absolue logique du sommeil, choisit de parti pris, parmi les caractères
dont l’idée s’associait au nom de Suzanne Gaildraud, celui qui paraissait le plus saillant, sans s’apercevoir qu'il était négatif : et tout son rêve
CR
si AMOUR DE TÊTE. Ut
se déduisit de ce PAPE que Suzanne était une inconnue. | Il eut donc des cauchemars, quelques-uns lugubres comme celui d'aimer un spectre, d’autres fantaisistes, comme celui d'aimer une femme voilée : ce dernier traînait à sa suite les visions de harem chères aux âmes de quatorze ans, tout un Orient louche, dont la vulgaire obscénité le ‘ révolta, en sa conscience NÉAOGES une passion très haute, et originale jusqu’à l’étrangeté. . Mais en dépit de cette révolte, la conclusion qui se dégagea des rêves fut qu'il avait touché du doigt le néant de son objet : et comme son émotion première, déjà prolongée par delà les limites de sa durée normale, ne pouvait plus être désormais entretenue et ravivée que par l'établissement d’un commerce intime entre la pensée de Marcel et la chère image, l’image n'étant rien, l'émotion devait s’éteindre. Elle s’éteignit. Ainsi, dès le lendemain matin, Marcel se trouva exactement dans l’état d’Ââme de l’homme qui n’aime plus. Bien qu’il lui fût impossible, avec sa science acquise, de n’en point reconnaître les symptômes, ce ne fut pas un dénouement. Marcel s'était trop réjoui d’aimer pour se résigner à en finir si vite. Il ne s’avoua qu'un refroidissement, bien explicable en de telles conjonctures, et qui cesserait dès la première rencontre avec Suzanne. Sa conscience, du reste, ne se mentait qu’à demi; elle pouvait bien aussi se tromper aux apparences, car l’état de l’homme qui n'aime plus n’a point le
caractère Deer négatif q que. Von imaginerait
même de l’amour, laquelle, n'étant rien, ne lui
il consiste en des inquiétudes réelles, que la raison Le | ne se décide pas à expliquer par la suppression
présente pas la surface d’une cause. L'idée d'être 1
privé qui le domine implique le souvenir d’avoir possédé : souvenir qui, par intermittences, s’exas-
père jusqu'à l’hallucination, et transforme ainsi brusquement en illusion d'aimer encore, la cons-
cience de ne plus aimer. Enfin, pour Marcel, dont l'amour, aujourd’hui défunt, s'était adressé à une inconnue, il y avait en plus un soupçon et comme
un remords d'avoir aimé à vide, qui donnait à
son cœur tiraillé, à son cœur creux, une sensation d’appétit violent.
Pourquoi donc se fût-il découragé? Mais il fallait :
voir Suzanne à tout prix. Il s’indigna contre
François : jamais encore cet ami fêté, choyé, qui | tous les jours fréquentait chez les Dehaynin et y mangeait plusieurs fois par semaine, n'avait invité
Marcel à diner ; jamais encore, lors même que le
hasard les amenait tous deux place des Pyra- ; mides, où demeuraient les Gaïldraud, François
n'avait prié Marcel de monter chez lui. Ce fut alors,
pour y pénétrer, une diplomatie fébrile. Marcel 1 multiplia les invitations afin d’obliger moralement François à la réciprocité : c'était bien peu
connaître l’inconcevable sans-gêne de son ami. Il s’acharna, le soir, à
s’attarder dans les cafés avec François : et il le reconduisait ensuite jusque si devant sa porte, où il se trouvait à des heures
indues, si- “bien te Bancols | ne our Dune se dispenser de lui dire : « Reste donc à dîner avec | nous. » François pourtant s’en dispensait.
Le fâcheux accueil que réservait à Marcel sa famille scandalisée lorsqu'il réntrait à huit heures, exaspérait sa rage froide. Il ne faisait plus main- . tenant, de sa réception chez les Gaïldraud, qu’une affaire de susceptibilité : il se piquait au jeu. Quant au sentiment bizarre d’où venait son envie | d'y être reçu, 1l n’en gardait qu’un souvenir net, e est qu’il s'était désespérément cramponné à ce Sentiment qui lui échappait. Peu à peu, son amour à éphémère se trouva littéralement réduit à cette impression généralisée de se cramponner après | quelque chose, sans bien spécifier après quoi. Marcelnes’en aperçut que le jour où il fut las enfin de la lutte ridicule qu’il soutenait contre François Gaïldraud. Il crut alors que tout pouvait se finir d’un haussement d'épaule : n’allait-il point se décider à reconnaître qu'il avait été dupe d’une illusion risible, et à se tenir tranquille une bonne fois?
Il réussit en effet à se procurer quelques jours d’accalmie. Il se soumit d’ailleurs à une hygiène : il s’arrangea pour être plusieurs fois absent lorsque François le visiterait ; 11 manqua des rendez-vous. Il ne négligea aucune des distractions mondaines que la saison lui réservait, et il préféra les plus ineptes, subvenant à l’occupation de toutes ces après-dînées par une religieuse assiduité aux deux jours de cirque, aux deux jours d’Hippodrome,
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ee aux deux jours d’ Ambassadeurs, Ur remarqua, non sans un lâche contentement, mais aussi avec une
amertume, qu’il lui était aisé de redescendre à la - ;.
plus plate inintelligence, ec surtout cu A évitât François.
Toutefois, il lui apparut qu’il était resté au fond de lui-même quelque chose de cette absurde
passion ; ou plutôt, qu’en se retirant comme une
marée qui ne doit plus revenir, l'amour avait laissé
à découvert un sentiment autre, jusqu'alors sub- . mergé. Son cœur n'était pas retombé à l’indiffé-
rence ; seulement les sensations brutes, qui à présent l’affectaient, se trouvaient assez bizarrement
chacune en opposition presque diamétrale avec celles qui l'avaient affecté quelques jours aupa-
ravant : ce n’était plus l'épuisement et le vide, mais la pléthore qui veut se répandre, le tourment
des énergies contenues qui ne sauraient plus long-
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temps se réserver. D'autre part, Marcel dut se 2 À taxer d’injustice à l’égard de ses facultés intellec-
tuelles : car, si elles avaient sommeillé deux OÙ. trois semaines, elles eurent un beau réveil pour expliquer cette nouvelle énigme.
D'abord, il repensa la fugitive réflexion qu'il
avait faite, le jour où la vision de Suzanne conva-,
lescente avait ému son cœur : « Je me suis inté-. ressé à elle vivement, dès la minute même où son existence me fut révélée. » Puis un souvenir lui. vint des curiosités et des troubles qui avaient
précédé le coup de foudre, le jour où avait éclaté
en lui cette passion d'enfance, qui demeurait à
ses yeux ob ét le canon de l'amaus Dec ce né rapprochement, la lumière jaillit.
Marcel Dehaynin comprit que si l'amour est essentiellement l'émotion provoquée sans inter- médiaire par le signe d’amour, s’il n’existe donc pas, même virtuel, antérieurement à cette émotion, néanmoins l’état préparatoire où nous mettent de longue main les influences diverses qui justement agissent pour nous rendre capables d’être émus, établissent déja un lien réel entre nous et la | personne que nous n’aimons pas encore. Les émotions que le souvenir d’une vieille amitié l’avait obligé de ressentir dès que le nom de Mlle Gaildraud avait été prononcé à ses oreilles, les inquiétudes qu’il avait cru devoir éprouver la sachant à malade, tout ce qui avait piqué sa curiosité à propos de cette jeune fille, l'avait certainement prédisposé à l'aimer dès la première rencontre et. au premier regard. Un hasard inouï avait suscité une émotion dans son cœur avant que cette rencontre eût lieu ; mais il ne semblait point que cet À amour accidentel et sans avenir eût été le dénoue- ment, et partant la fin de sa prédisposition à l'amour : comme si la Suzanne inconnue qu'il avait aimée quelques heures, et Mile Gaïldraud qu'il était prédisposé à. aimer, n'étaient point la même personne, il n'avait point cessé, pendant qu'il aimait l’une actuellement, d’être prédisposé àaimer.l'autre ; et 1l ne cessait pas davantage de l'être, depuis que sa passion pour l'inconnue était rentrée dans le néant,
Le
france qu'il devait ut et Fe il l'éprou- :
vait plus aiguë, plus nette. Ce terme de cristallisa- tion, dont les théoriciens de l'amour ont tant usé, lui suggérait une comparaison : il lui semblait que son cœur prêt à l'amour était un vase rempli d’un liquide sursaturé, qui ne pouvait, pour une cause accidentelle, déposer le long des parois le sel | cristallisé. Sa souffrance ne pouvait être définie mieux que par cette comparaison, et elle n'avait : pas besoin, étant simple, d’être analysée ne tage. hi Tout à coup, un cri de victoire : « Alors, tout | n'est pas perdu? » Perdu? Quand il a surpris en lui-même, flagrant, le trouble qui prépare les fou- + droyantes passions ! Le désir de connaître Suzanne | ressuscite et s’exaspère. Il se voit face à face avec - elle, et son cœur se rétracte si douloureusement, que la désillusion suit, immédiate. « Ah ! oui, c’est le trouble qui prépare les coups de foudre chez les instinctifs et chez les inconscients. Mais si ta conscience est là qui veille et qui te dit : Voilà le ressort . de ton émotion, voilà le jeu de la Fe dont il est urgent que tu sois dupe... » Il se rap- . ne pela le coup de foudre qui avait fait long feu, au Dal Simmonds, et il fut épouvanté, ayant cette : d fois une vision nette du perpétuel combat que se livrent le cerveau et le cœur chez l’homme moderne qui aime, ayant peur surtout que ce duel ne fût chez lui-même plus terrible que chez 4e : autre, Vu sa “POUR fausse,
20 Il eut. le courage 1. Re Il fit on sur coup de nouvelles tentatives pour s’introduire
. chez les Gaiïldraud, mais en vain. Alors il sur- : . monta sa timidité, il alla voir François chez lui, comptant sur le hasard d’une rencontre dans l’an- tichambre ou dans l'escalier, d’une irruption de la sœur dans la chambre du frère : le hasard lui fut |
hostile avec un incroyable acharnement. Dans la
chambre de François, nue comme celle d’un collé- gien, bien que la maison fût vasteet l'appartement
luxueux, il n’y avait pas même la photographie
de Suzanne. Marcel, qui en avisa une, sans cadre,
. sur la cheminée, y courut d’abord : c'était celle du docteur Gaïldraud. En outre, toute entrée : brusque et sans façon dans cette chambre sem- blait, dès le premier examen, peu probable, car elle était séparée des autres pièces par l’ancien cabinet du docteur, et on n’y, accédait que par un couloir,
où les allées et venues étaient manifestement inter-
Et en vérité, ce ne pouvait plus être du hasard seul, c'était une malignité providentielle qui s'op-
h posait à l’entrevue de Marcel avec Suzanne : car François lui-même semblait faire à présent tout ce qui était en son pouvoir HOUSE la ménager, sans Un plus d’intentions d’ailleurs qu’au temps où il y
mettait obstacle. Exigeant partout à ses côtés la présence de Marcel, il ne se contentait plus de le traîner à sa suite dans les lieux publics : ül
; menait, sans y être atomes sans Drévent, * dans les maisons où il était lui-même invité. Et ï comme il trouvait sans doute un plaisir très par-
ticulier à imposer ainsi son inséparable, en dépit des convenances mondaines, il s’ingéniait à dé- -
couvrir des gens qui reçussent encore si avant. dans l'été. Ou bien il faisait, contre son habitude,
des visites à la campagne, et il obligeait son ami. + à le suivre. Pourquoi Mme et Mile Gaïldraud ne …
s’y rencontrèrent-elles jamais?
Une fois cependant Marcel faillit lé voir
sh
c'était à une réception ouverte dans un minis- …
tère. François avait eu la fantaisie de s’y rendre ;
puis, par un autre caprice, il avait abandonné LE
Marcel, pour se promener seul dans les jardins éclairés de lampes électriques. Il avait totalement
oublié de le présenter à sa mère et à sa sœur, et
même de l’avertir qu’elles étaient là.
Or, comme Dehaynin, en peine de sa solitude, | errait, il entendit le nom de Mlle Gaïldraud, dans
une phrase toute pareille à celle du bal Simmonds.
Il ressentit une émotion vive, et qui lui parut de à
bon augure. Deux hommes, dans l’embrasure d’une porte, se désignaient Suzanne, avec des indications . précises. Marcel n'avait qu’à se pencher pour la
voir. Il se pencha ; mais son mouvement fut timide,
et il ne la vit point. Il n’insista pas. Il fut en somme . ravi de ne pas avoir vu Suzanne. Puis il feignit une grande colère contre lui-même, et il s’envoya coucher, comme un enfant. D'abord, s’il partait sur-
le-champ, ce serait une bonne leçon pour François,
ce lâcheur! Il avait peur surtout, mais il ne se J'avouait pas, que s’il restait, François ne se décidât enfin à le présenter.
Quand il rentra dans sa chambre, une demiheure plus tard, très agité encore, il eut les yeux | tout de suite tirés vers une grande enveloppe blanche sur la cheminée : c'était l'invitation à ci un bal, la semaine suivante, chez Mme Gaïldraud, sans doute pour fêter la convalescence de Suzanne ; et Marcel s’ébahit que François ne lui en eût pas ouvert la bouche.
I] restait devant la glace, avec cette carte entre les doigts, la main nerveuse, un frisson et une … pâleur aux lèvres. Il leva un regard soupçonneux
vers son image que l’image de la bougie éclairait d'en dessous, avec ces ombres transposées qui retroussent toutes les saillies d’une face : et il fut légèrement contrit, comme un homme qui ne se tiendrait pas tout à fait bien, la veille d’un duel.
Son cœur s'était recroquevillé sur lui-même ; le : ; flux sanguin s’appauvrissait, les artères battaient inégalement. Il tenta de réagir contre ces émotions, qui sont les symptômes de la lâcheté. Il sut rendre au pouls la régularité de son rythme, mais le torrent circulatoire ne recouvra n1 sa vitesse normale ni sa plénitude : et Marcel put observer sur lui- même que le courage, dont l’aisance est naturelle et spontanée, n’a point de ressemblance avec le sang-froid, effort admirable mais pénible, qui ne supprime pas la peur mais qui la règle, et en
la volonté. La semaine fut terrible : ceux qui one se tue le lendemain et qui faiblissent, n’en ont que pour quelques heures d'angoisse et d'effort ; Marcel en. eut pour huit jours entiers. Ko Mille émotions de détail, dont les effets organiques étaient, en moins violent, les mêmes que ceux de l'émotion première éprouvée au reçu de la carte, s’y ajoutèrent et l’alimentèrent quotidiennement. Les causes en étaient puériles : mais qu'importe la vanité des causes dans l’ordre émotionnel, puisque les tempéraments divers des hommes sur qui elles agissent en deviennent les” coefficients, et seuls déterminent l'intensité des û effets? . he . Marcel était dans une è grande agitation, parce qu'il ne savait pas s’il allait en être réduit à parle. le premier de cette carte, ou si François lui en parlerait le premier. Devait-il, avant la date du bal, faire une visite à Mme Gaïldraud, et demanderait-il son jour à François, qui sans doute pro- \ testerait, en riant de lui, qu'un homme ne fait pas de visites? Parbleu! lui-même, après trois mois de dîners hebdomadaires, n’en avait pas fait | . une seule à Mme Dehaynin, qui s’en plaignait. 1e souvenir de cette incorrection réveillait les méfiances de Marcel à l’égard d’un monde qui n’était pas le sien, et où il ne saurait ‘pis ni marcher, ni Fe saluer, ni que dire. de Le matin du bal, comme le sang-froid se main-
EN
| : que le « revenait point, il comprit que son cœur étant paralysé, ses veines ou vides, tous les agents de l'émotion faisaient dé- faut, et que fatalement la vue de Suzanne ne lui en causerait aucune. D'ailleurs, à force de se raidir toutes les minutes contre une émotion, il avait acquis une déplorable habitude de raidissement continu et maintenant préventif. Au contraire les agents de la connaissance devaient à . l’ébranlement du système nerveux d’exceptionnelles énergies : les sens de Marcel s'étaient ré- veillés ce matin maladivement aiguisés, sa conscience observatrice paraissait douée d’une seconde vue, et son analyse de soi-même s’annonçait impitoyable. | . Dès le réveil, vu l’imminence de la crise, l’attente seule occupa l’âme entière de Marcel, vidée de toute autre pensée ou image : il lui sembla que les fonctions mêmes de sa vie physique étaient momentanément suspendues, et que sa vie morale se réduisait à percevoir cette suspension. La conscience, qui est essentiellement conscience de mouvement, devenait chez lui conscience d’immobilité. Il n’ignorait point l’acuité singulière de ses sens, mais il la jugeait virtuelle et réservée pour ce soir : en effet, il n’eut de toute la journée aucune sensation notable, il ne perçut que la durée vide, la longue durée. Lui-même du reste faisait ce. qui dépendait de lui pour ne pas sentir, bien que l’acuité des sens, restant inutile, fût douloureuse : il s’astreignit à une oisiveté absolue, à une pose …
ü able, à une rer re regard À Il nn espéra se détendre au hammam; maïs il n’ y
ss trouva que les éléments de cette rêverie orientale
qui maintenant l’horripilait.
Le soir, quand il fut assis à la table de faille avec son père, sa mère et la vieille baronne, soudain il s’attendrit aux larmes, comme s’il était sur le point de tout quitter et de se lancer dans l'inconnu. Après de longues incertitudes, il déclara : « Je vais ce soir au bal chez les Gaïldraud. »
— Au fait, oui.…., dit Mme Dehaynin, le Figaro de ce matin l’annonçait, ce bal. J'ai cru que ton ami t’avait oublié, comme toujours. +}
Marcel, outré, faillit chercher des arguments pour justifier l’hypothétique oubli de François; puis une tristesse l’envahit : décidément il n'y avait aucune sympathie entre lui et les siens. Mollement, et comme il aurait dit n'importe quoi, il laissa tomber ces mots : « On prétend que Mlle Gaildraud est très jolie. » Il fut surpris de ne pas rougir, lui qui s'empourprait si aisément. Fallait-il que ses vaisseaux fussent pauvres de sang ! Pour- : tant la surprise de n’avoir pas rougi lui fit monter. après coup un peu de rouge au visage, et le peu de sang tiède qui afflua aux oreilles hyperesthésiées suffit à les remplir d’un bourdonnement sourd, qui rappela le leitmotiv des tambours depuis si longtemps oublié.
Comme si le roulement était un signal, Marcel
se crut autorisé enfin à employer ses réserves d’in-
telligence et de sensibilité. Il se mit à souffrir
: lement des plus files détails. Des De
blèmes de cette gravité : une fleur à la boutonnière sera-t-elle dans la note? lui occasionnèrent
des déchirements d'incertitude. A l’arrivée, chaque … toilette, coiffure, bijou, parfum, qui raviva un
peu son irritabilité, devint prétexte à un recom-
mencement de l’insupportable serrement de cœur. [1 observa toutefois avec plaisir certaines dispo- :
sitions de roses en touffes dans le vestibule, de plantes grimpantes à la rampe, d’où il déduisit prestement que la maîtresse de la maison lui serait sympathique et alliée.
Sa seconde vue s’exerça presque miraculeusement dès l’antichambre, où, par un examen pourtant sommaire de divers types, par une interprétation comme inspirée des physionomies, des gestes, par une instinctive comparaison des vieux avec les jeunes, des hommes avec les femmes, Marcel connut et apprécia la société où il débutait : milieu intellectuel, soit ; c’est-à-dire formé par un artificiel concours des savants et des artistes de toute province, de tout milieu; or
plusieurs se marient et introduisent dans le clan
factice des femmes d’autre part; ou bien ils épousent des parentes de leurs pairs, attirés vers
elles par la séduction de leur frottis d'art et de leur
bonne tenue intellectuelle, plutôt que par l’instinct des intérêts de l’espèce et par la fatalité des sélections ; de toute facon, rarement les combinaisons héréditaires sont heureuses, et l’intellectualité du groupe est détruite ou déséquilibrée